FOR EVER

Cinquième partie

Des larmes de frayeur coulaient le long des joues de la jeune fille. Le cœur brisé, Every s'avança vers elle, posa ses mains noueuses sur les douces épaules. La jeune fille pivota vers lui, buvant quelques forces et un peu lucidité à l'aura de normalité que représentait sa présence : un homme qui se tenait à la frontière de la mort, mais ne l'avait pas encore franchie.

« Rebecca... », murmura-t-il.

Ses doigts écartèrent les anglaises qui frôlaient ses joues, s'attardant sur la peau claire, en un geste de tendresse fraternelle qui avait failli déserter sa mémoire à jamais.

« E... Every ? balbutia-t-elle. C'est toi ? »

Ses mains se levèrent vers le visage raviné, en tracèrent les failles et les craquelures. Il l'attira lentement à lui, la serrant autant que le lui permettaient ses maigres forces.

Oublié, son pendentif se détacha et roula au sol. Il étincela d'un nouvel éclat vert, brutal et aveuglant. La jeune fille qui sanglotait entre ses bras poussa un gémissement sourd ; il sentit sa chair tendre se racornir, perdre de sa substance. Il la contempla, effrayé : la peau lisse et douce de Rebecca commençait à se creuser de sillons ; ses cheveux à blanchir comme les toiles d'araignées au plafond. La vie qui l'avait oubliée la rattrapait avec la plus grande des cruautés.

Everdine sentit une profonde colère s'emparer de lui : ce n'était pas normal, ni juste, ni justifiable. Elle ne devait payer un tel prix ! Pas à cause de son voeu inconsidéré de jeune fille amoureuse. Il lâcha sa soeur, qui tomba à genoux sur le parquet disjoint, déjà presque morte parmi les morts ; Josuah s'approcha d'elle, la tête légèrement penchée, ses orbites vides tournés vers Every en une muette supplication.

Le vieil homme se pencha péniblement, ramassa la petite pierre verte dans sa grille d'or : il ne voyait qu'une issue pour sauver Rebecca. Il serra le pendentif dans sa main, les yeux fixés sur la forme décharnée dans les vestiges de la belle robe crème.

ooOOoo

Dans la petite église de bois blanc, les Mayfair, les Barnes, les Richter, les Armitage, les Langston, les Jones, les Barnes, les Digby, les Baskin, les Alton, les Budkin… en somme, toutes les familles de la ville, priaient sous la houlette du pasteur pour être libérées de la malédiction.

Pour la seconde fois, la lumière verte déferla de la colline, englobant le Manoir, le cimetière, puis la ville toute entière, les maisons, les rues, la rangée d'érables le long de la chaussée et la petite église blanche où se terraient des fidèles terrifiés.

Quand elle mourut, l'église était vide et les rues dormaient paisiblement sous une lune à peine voilé de nuages nacrés.