Bonjour à tous !

Voici le deuxième chapitre de l'aventure. J'espère qu'elle vous plaira. Bon, je ne peux pas cacher ma déception de n'avoir eu aucun retour malgré les stats qui montraient que ce premier chapitre avait été un peu lu. M'enfin, si vous appréciez dans l'ombre, au moins, vous appréciez !

Bonne lecture !

Votre dévouée,

AO.

Bienvenue à Mullins avec ses couloirs bondés le jour de la rentrée. Ici, vous ne saurez où donner de la tête : nous vous proposons les plus fines demoiselles du Commonwealth, les plus élégantes, les plus distinguées, les plus belles, les plus savantes. Vous trouverez assurément une femme à votre goût parmi nos brillantes étudiantes.

Le couloir des premières années était bondé. Bien plus que celui des deuxièmes années, juste en face : beaucoup d'étudiantes abandonnaient après une année de durs travaux et d'humiliations perpétuelles. Jessica arriva avec ses livres sous le bras, rassurée de voir toutes les filles à peu près à égalité avec l'uniforme de Mullins.

L'uniforme était bleu, aux couleurs de l'école. Il s'agissait d'une simple robe qui épousait les formes jusqu'aux genoux où elle s'évasait un peu pour leur permettre de marcher rapidement entre deux salles de cours. Le col était également très simple mais on devait y épingler un petit chiffre en argent qui indiquait l'année dans laquelle vous étiez. Jessica avait également du coudre elle-même la petite étiquette de tissu fin indiquant en lettres noires son nom de famille. Ainsi, les professeurs, mais surtout leurs autres élèves, savaient directement à qui elles s'adressaient. En voyant ces étiquettes, Jessica s'était sentie terriblement stupide d'avoir posé autant de questions sur les noms de ses multiples rencontres.

Elle avait quitté Anny un peu plus tôt dans le couloir où elle était partie rejoindre ses camarades de classe. Jessica avait même été surprise de la voir saluer Lucy. Elle-même scanna la foule du regard à la recherche de Louise. Elle ne tarda pas à la trouver : en effet, il ne lui fallut que repérer l'attroupement de jeunes filles sur-excitées. L'idée de rencontrer LA Louise Stevensen semblait alimenter toutes les conversations. Jessica abandonna très vite l'idée d'aller rejoindre son amie. Elle n'aimait pas tellement se mêler à la foule.

Alors, elle dirigea ses regards vers les escaliers par lesquels toutes les étudiantes arrivaient avant de rejoindre leur salle de cours. Il était large mais pas assez pour que plus de deux personnes marchent côte à côte et les petits groupes devaient se séparer pour monter ensemble.

Jessica ne regardait pas les demoiselles monter les escaliers avec grâce depuis plus de cinq minutes quand une figure connue fit irruption. En effet, Ophélia venait d'apparaître, apparemment assez mal à l'aise dans la longue robe bleue qui soulignait pourtant la pâleur de son teint et la noirceur de ses cheveux avec une certaine classe. Peu importait la couleur, il semblait qu'elle était faite pour l'uniforme. La jeune femme releva l'ourlet de sa robe d'une main afin de monter l'escalier en quelques pas seulement, révélant son agilité de fauve. Dans un salon rempli de chats de luxe, Ophélia semblait être une panthère à peine domptée.

Dès qu'elle vit Jessica seule, elle s'approcha d'elle en lui souriant :

- Jess', la salua-t-elle en souriant. Tu es seule ?

- Oui, Anny est déjà devant sa salle, je crois.

- Elle t'as abandonnée ! s'exclama-t-elle en riant. L'attroupement, là-bas, en quel honneur est-il ?

- Oh, ça, c'est...

Mais Jessica n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Une ombrelle blanche venait de frapper légèrement le bas du dos d'Ophélia, la poussant un peu plus contre Jessica et hors du couloir. Les deux filles se retrouvèrent soudainement très proches, Jessica fut donc la seule à apercevoir le petit sourire furtif qui traversa les lèvres pâles d'Ophélia. Le sourire fut vite réprimé et la jeune femme se tourna vers celle qui osait lui manquer de respect à ce point.

Sur la dernière marche de l'escalier se tenait Victoria McPherson, droite, imposante même sans la grâce de sa robe pâle. L'uniforme bleu faisait un contraste étrange avec sa peau : elle portait mieux les couleurs pastels. Ses yeux étaient trop pénétrants et ses cheveux trop clairs pour supporter une couleur aussi vive. Mais la couleur n'atténuait en rien son aura et son port restait noble et envoûtant.

Ophélia croisa les bras et Jessica pouvait voir de là ses muscles se bander comme prêts à sauter sur leur nouvelle proie. Victoria, au contraire, était calme, froide mais implacable. La jeune fille sentit tout de suite que la tension entre les deux était une histoire de longue date.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux filles se regardèrent dans un air de défi. Toutes les autres filles du couloir s'étaient tues et regardaient les deux comme on regarde un spectacle de fauves ou de gladiateurs. Si un combat physique s'engageait, Ophélia aurait raison de la frêle constitution de Victoria en deux mouvements, mais si elles commençaient à se lancer des piques, il était clair que Victoria saurait être plus acerbe que la sympathique Ophélia. Le combat entre les deux était parfaitement égal et par conséquent, sans fin.

Le fait qu'elles ne s'entendent pas n'impressionnait pas Jessica : elles étaient presque diamétralement opposées, comme le jour et la nuit. Ce qui avait attiré son attention, c'était le petit sourire qui avait traversé les lèvres d'Ophélia, comme un mouvement furtif, éphémère. Désormais, aucun sourire n'était de mise. C'était juste un combat de regards :

- Hardwood, salua Victoria sans baisser le menton ni la quitter des yeux.

- Pherson, répondit Ophélia du même ton froid. Il semble que l'été ne vous a pas apprit à être aimable. Quel dommage.

- Et vous, il semble que ces vacances n'aient eu raison de votre désagréable habitude de vous mettre au beau milieu des couloirs. Le temps de l'Ecosse était pluvieux à ce que j'ai entendu dire, cela n'a pas du arranger votre irascibilité, répliqua Victoria.

Attendez une minute, comment Diable Victoria pouvait-elle savoir où Ophélia - alias une personne qu'elle ne portait pas dans son coeur - était partie en vacances ? Jessica fronça les sourcils mais n'eut pas le temps d'y réfléchir.

- Mesdemoiselles, mesdemoiselles ! appela une voix bien connue. Calmez-vous et mettez-vous en rang devant vos salles. Vos professeurs ne vont pas tarder à arriver. Allez, allez, un peu de tenue et d'ordre ! Vous êtes à Mullins !

Bill venait d'arriver dans sa redingote noire aussi serrée qu'une camisole de force, ses petites lunettes rondes sur son nez et ses cheveux roux bien coiffés. Il réussit à se faire obéir de tout le monde, même d'Anny qui se rangea calmement. Ophélia et Victoria restèrent un petit moment à s'observer d'un air de défi avant que Bill ne se mette entre les deux, rompant leur contact oculaire :

- Miss McPherson, Miss Hardwood, s'il vous plaît, veuillez regagner votre salle, insista-t-il.

- Bien sûr, sir, acquiesça Victoria avant de leur faire dos et de traverser les couloirs, disparaissant de leur vue.

Ophélia se tourna pour adresser un léger sourire à Jessica avant d'aller rejoindre son ennemie devant la salle des quatrièmes années.

Bill se tourna alors vers Jessica et lui fit :

- Miss, si je puis me permettre : évitez de vous mettre là-dedans.

Puis, il la salua d'un signe de tête et s'en alla après s'être assuré que toutes les jeunes filles, Jessica y compris, se mettaient en rang. Dès que Louise aperçut sa compagne, elle trottina vers elle avant de lui prendre le bras et de rejoindre les rangs :

- Tu es arrivée il y a longtemps ? lui demanda-t-elle.

L'uniforme lui allait comme un gant. Il rajoutait à son air juvénile de collégienne tout juste sortie des bancs de l'école. Avec son nom sur sa robe désormais, elle ne pourrait plus passer incognito comme la veille. Même si elle avait l'air de bien supporter les attroupements de jeunes filles attirées par son nom et sa gloire, Jessica ne pouvait s'empêcher de se demander ce qu'elle en pensait vraiment et si elle n'avait jamais voulu un peu d'anonymat. Cela expliquerait de beaucoup le fait qu'elle ait d'abord voulu être son amie alors qu'elle n'avait jamais entendu parler du jeune prodige auparavant.

- Un peu avant l'altercation, répondit Jessica en murmurant.

- Il paraît que ça arrive souvent, fit Louise. On m'a dit que les deux étaient les plus grandes ennemies de Mullins.

Jessica n'avait rien à répondre, alors elle se contenta d'hausser les épaules. Elle n'eut pas à subir un silence lourd et embarrassant trop longtemps : très vite on les fit rentrer, deux par deux, dans la salle de cours. Jessica, toujours au bras de Louise, entra bien docilement sans jeter un regard à la femme sèche et à l'air sévère qui les détaillait de la tête aux pieds avant de les faire rentrer.

- On dirait qu'on est des moutons à marcher en rang comme ça, lui souffla Louise et Jessica ne put réprimer un petit sourire tant l'observation était vraie.

Elles s'assirent côte à côte sur un pupitre conçu pour deux élèves. Il sembla un instant à Jessica que toutes les filles la regardèrent, curieuses et jalouses de voir qui avait le droit de s'asseoir impunément à côté de LA Louise Stevensen. Le silence régna sur la salle quand la femme sèche qui devait être leur professeur entra, un dossier vert à la main, dans sa longue robe d'un marron matronal qui ressemblait à une bure et durcissait ses traits déjà tirés.

- A l'entente de votre nom, vous vous levez et répondez 'présente'. Miss Elisabeth Aulings...

Elles étaient trente cette année. En deuxième année, elles seraient vingt, au maximum. Pour dix d'entre elles, l'école serait trop dure, les frais trop chers ou un mari aura déjà fait son choix. Jessica espérait faire partie des vingt de l'année prochaine.

- Jessica Harker...

- Présente.

Le professeur la regarda longuement, un léger froncement de sourcils rida son front un instant, puis elle regarda à nouveau sa liste :

- Isabel Irving...

Une fois l'appel terminé, la femme ouvrit les deux rebords du tableau noir, laissant apparaitre un immense écran qu'elle alluma à l'aide du clavier qui venait de se déplier en dessous. Une fois l'écran allumé, le professeur rentra son nom en majuscules : Miss Fitford.

- Bonjour, mesdemoiselles, annonça-t-elle. Vous venez à Mullins pour devenir de véritables ladies, dignes d'épouser un homme riche et puissant... Mais une véritable école de bonnes manières n'aurait pas demandé de signer, avec le dossier d'inscription, un document certifiant de garder silence sur ce qu'il se passe entre les murs de cet établissement.

En effet, le serment du secret avait hautement intrigué Jessica qui l'avait signé bon grès mal grès. Beaucoup de ceux à qui sa mère avait annoncé qu'elle allait à Mullins avaient eu l'air intrigué presque effrayé avant de lui demander si elle en était sûre. Pour la jeune fille, Mullins avait juste voulu préserver ses sources de financement et les humiliations peut-être inhumaines qu'elles faisaient subir à ses étudiantes. Mullins était un secret bien gardé.

... A présent, elle allait découvrir la vérité. N'osant pas jeter de coups d'oeil à ses camarades de classe, elle se contenta d'observer Miss Fitford qui avait décidément le sens de la représentation et de la dramatisation puisqu'elle fit une petite pause, le temps d'étudier le visage de toutes ses étudiantes :

- Mullins est une école créée par l'Etat Anglais et Scotland Yard. Essentiellement créé pour les jeunes filles, cet établissement est unique au monde. En effet, vous ne serez pas seulement formées pour être les ladies les plus parfaites du Commonwealth, mais également pour être les agents féminins de Scotland Yard dans tous les pays anglophones de la planète...

Cette fois-ci, la salle s'emplit de murmures, de rumeurs. Les jeunes filles se regardaient, comme pour être sûres qu'elles ne rêvaient pas, qu'elles avaient bien entendu et qu'elles n'étaient pas les seules à ne pas être au courant. Jessica regarda Louise. Elle voyait de l'inquiétude pour la première fois sur ses traits fins. Dans ses grands yeux bleus, la même question que dans ceux de Jessica : «Mais dans quoi me suis-je embarquée ?»

- Silence, fit Miss Fitford d'une voix égale.

Le silence s'abattit sur la salle comme une hache sur le cou d'un condamné.

- Nous allons vous fournir un mari très important. Nous allons vous apprendre à comprendre le monde des hommes : les intrigues politiques, le monde de l'Armée, de la Bourse, de la Recherche... Les gentlemen viendront ici à de nombreuses reprises lors de soirées pour chercher en vous non seulement de jolies ladies présentables, mais aussi des confidentes et des assistantes. Une fois mariées, il sera de votre devoir d'informer Scotland Yard de tous les faits et gestes de vos époux. Ainsi, nous pourrons faire régner la paix et la prospérité sur tous les pays du Commonwealth. De même, Scotland Yard pourra vous demander de prendre contact avec des agents et d'enquêter sur certains sujets... Mesdemoiselles, au même titre que nos voeux de bienvenue à Mullins, nous vous souhaitons bienvenue à Scotland Yard...

Quand la pause de dix heures sonna, deux surveillants étaient déjà dans le couloir en train de les attendre, accompagnés de la moitié des étudiantes de Mullins. Jessica eut l'impression d'être un cobaye que des milliers de scientifiques venaient observer avec curiosité. Elle croisa le regard de Bill qui n'osa pas sourire mais tint son regard comme pour la soutenir.

Toutes les filles de première année étaient pâles et avançaient à petits pas comme sous le choc. De leur existence de jeune filles innocentes, souvent oisives, simples filles, soeurs d'hommes plus ou moins importants dans la société, elles venaient de passer agents de Scotland Yard, employées secrètes de l'Etat et elles ne pourraient partager le secret avec personne. Personne. Même pas leur famille.

Jessica comprenait mieux pourquoi ils gardaient Anny malgré ses excentricités et ses manières très peu semblables à celles d'une lady : avoir une australienne dans leurs rangs permettait de garder un oeil sur cette immense île à l'autre bout de la terre. L'Australienne vint justement au devant d'elle et passa un bras réconfortant autour de ses épaules :

- Alors, ça y est ? Tu es vraiment des nôtres, maintenant ! Comment tu te sens ? Pas trop secouée ?

- Je... commença Jessica, passant une main à son front. Je ne sais pas trop quoi dire...

- T'inquiète, le choc va vite passer. Tu sais, on est dans la même chambre : tu pourras tout me dire.

Oui, pensa Jessica. Tout te dire. Si j'écris à mes parents, si je pense du mal de cette école, si je pense fuguer, m'évader...

- Anny ! surgit la petite voix suraiguë de Louise, Anny ! Tu étais au courant depuis le début !

- Je l'étais, Louise, je l'étais. Mais je ne pouvais pas gâcher le plaisir de Miss Fitford... Enfin, maintenant vous êtes au courant... Tu m'as l'air un peu pâle, ça va ?

En effet, Louise n'encaissait pas très bien le choc. La jeune fille n'avait visiblement pas du tout envie d'être un agent secret de l'Etat et devoir espionner l'homme qui lui ferait assez confiance pour l'épouser. C'était tout à fait compréhensible.

Un peu plus loin, une première année demandait déjà à un surveillant s'il était possible de quitter l'école, toujours en promettant de ne rien divulguer. L'étudiante avait les mains tremblantes, comme si elle était au bord de la crise de nerfs. Sa voix tremblante attira l'attention d'Anny qui tourna la tête vers elle... Alors, Jessica et Louise furent témoins d'un changement complet de leur amie australienne...

- Jack ! s'écria Anny et tout, même sa voix semblait mille fois plus féminine. Je t'avais même pas vu arriver, honte sur moi !

La jeune femme, ses traits plus doux, ses gestes plus mesurés, comme presque timides, incroyablement féminins par rapport à son attitude habituelle, sauta presque dans les bras d'un jeune homme qui portait le même uniforme que Bill mais... d'une toute autre manière.

Le Jack en question était brun et ses cheveux étaient drus, apparemment incapables d'être coiffés. Ils étaient tout de même prolongés par des favoris qui encadraient son visage carré et lui donnaient un air bien plus vieux. Ses yeux noisettes pétillaient d'ironie et d'insolence. Jessica avait du mal à comprendre pourquoi l'institut embaucherait un homme tel que lui pour surveiller des jeunes filles alors qu'il semblait clair que son seul but était de les séduire.

Anny semblait être un succès. Elle jeta ses bras autour de son cou et plongea ses magnifiques yeux verts dans les siens avant de dire d'un ton sérieux, démenti par son grand sourire :

- Tu es l'homme le plus cruel que je n'ai jamais rencontré, annonça-t-elle, tu ne m'as même pas dit quand tu rentrais.

- Parce que je ne le savais pas. Je suis rentré ce matin, ma belle. Alors, ces recherches sur le monstre du Lochness ? Existe-il ?

- Oui, j'en suis persuadée. J'ai des vidéos ! Rien ne peut tromper une caméra. Je te les montrerai ce soir.

Ce soir ? Attendez une minute... Les deux étaient-ils vraiment... ?

- Jack ! le salua Ophélia en arrivant, se dirigeant vers ses deux camarades de première année. Alors, jeunes filles, comment vous subissez le choc ?

- Ça va, pour ma part, fit Jessica, heureuse de revoir Ophélia.

Louise, elle, semblait ailleurs. Elle regardait à travers la foule, tenant toujours le bras de Jessica, mais les yeux et l'esprit ailleurs. Ophélia, intriguée, se retourna pour voir qui elle regardait, mais avant qu'elle ait pu voir qui attirait ainsi les regards de la jeune fille, Louise baissa les yeux et Jessica jura avoir vu une légère rougeur passer sur ses joues.

- Ça va aussi. Même si j'auras préféré ne pas m'engager à vie dans une école que je n'ai même pas vraiment choisie, fit Louise avec une petite moue adorable. Au fait, il ne me semble pas que nous ayons été présentées. Vous devez être 'Lia. Je suis Louise.

- Enchantée de rencontrer les amies de mes amies, répondit Ophélia en lui serrant la main.

- Son surnom, c'est Lou', intervint Anny.

- Lou, très bien, accepta Ophélia.

- Lou, c'est un surnom assez étrange, intervint Jack avec une voix faussement profonde, ça veut dire 'loup' en français. Est-ce qu'il vous va ? demanda-t-il avec un léger sourire en coin qui aurait pu être qualifié de séducteur par beaucoup de filles, Anny en premier.

- Je sais très bien ce que veut dire Lou' en français, merci monsieur, répliqua Louise, très froide et visiblement peu impressionnée par l'ami d'Anny. Quant à savoir s'il me va... qui vivra verra.

Jack aurait du savoir qu'il s'adressait à une jeune fille qui avait non seulement un égo bien solide mais aussi une mère française. La cloche sonna, faisant vibrer son timbre strident et déplaisant au possible.

- Mesdemoiselles, mesdemoiselles, fit la voix posée et professionnelle de Bill, s'il vous plaît, regagnez vos classes. Allez, Miss Hardwood, Miss Bride, veuillez montrer l'exemple, rejoignez vos classes. Quant à toi, Jack, tu pourrais m'aider au lieu de dévergonder ces demoiselles.

- Très bien, très bien, fit le deuxième surveillant en levant les yeux au ciel. A la revoyure, Anny ! Et n'oubliez pas d'aller en cours !

Sur ce, Jack lâcha l'Australienne et s'enfonça dans le couloir. Ophélia les salua également avant de disparaître, traînant Anny après elle.

Jessica, se retrouvant seule avec Louise la regarda en souriant :

- Tu as bien fais, je n'aime pas tellement ce surveillant, fit-elle à sa camarade.

- Je préfère Bill, annonça Louise d'une toute petite voix. Mais je ne sais même pas son vrai prénom. Je suis sûre que Bill est le surnom d'Anny.

Jessica ne dit rien mais elle était persuadée que, même si Louise ne le disait pas tout haut - peut-être ne le savait-elle pas elle-même - elle appréciait le jeune surveillant plus que la décence ne le permettait. Hélas, quel avenir le jeune prodige, parti pour épouser un lord, pouvait avoir avec un jeune surveillant d'école pour filles. Mais si elle donnait le moindre indice de son inclination, il n'y avait aucun doute: Bill accourrait à son chevet...

- Evitons des soucis à ce pauvre Bill : allons en cours.

Très vite, Jessica comprit que la pause qu'elles avaient eu pour digérer la nouvelle serait la seule véritable pause de l'année. Dès qu'elles furent toutes à leurs place, à nouveau en silence, Miss Fitford reprit :

- Même si votre enseignement sera éclectique afin de pouvoir toucher à tous les sujets de conversation et à tous les hommes, vous allez, au fur et à mesure des années à venir, vous spécialiser. La première spécialisation que vous aurez à faire se fera en cours d'année : vous choisirez alors entre trois branches. La Finance, la Recherche et l'Armée. Chaque spécialisation vous donnera quatre heures supplémentaires. Les cours magistraux seront suivis avec assiduité par toutes. Des questions ? Non ? Bon, passons au sujet de la fête d'intégration de ce soir...

Lorsque Louise et Jessica sortirent des cours pour se rendre au réfectoire avec leurs camarades, elles étaient lessivées. Trop de choses en trop peu de temps. Leurs camarades discutaient autour d'elles : leur spécialisation et la fête d'intégration étaient les sujets favoris. Entre les robes, les rubans et la meilleure politique à adopter pour trouver le mari le plus profitable, Louise et Jessica se regardèrent, en silence. Elles n'avaient pas besoin de mots pour dire ce qu'elles ressentaient.

Elles arrivèrent au réfectoire où la nourriture était plus que correcte. En tous cas, Jessica se souvenait de jours où elle avait mangé moins et pire, même si Louise se plaignait de la gastronomie anglaise et ses effets sur son humeur, elle qui était essentiellement nourrie de sucreries françaises depuis son enfance. Plus elle parlait, plus elle rappelait à Jessica ses propres poupées. Ses parents avaient élevé la poupée parfaite. Une poupée humaine qui créait des poupées mécaniques. Quelle ironie.

Elles ne tardèrent pas à voir la table où Anny et Ophélia s'étaient assises, en pleine conversation apparemment tumultueuse. Tumultueuse pour Ophélia en tous cas qui faisait des grands gestes et avait l'air extrêmement contrariée. Anny, au contraire, essayait de calmer le jeu et en souriant et en riant dès fois. Les deux premières années vinrent à leur rencontre et s'installèrent à leurs côtés. Ophélia s'arrêta un peu et prit une bouchée de viande bien saignante : une panthère, une vraie. Mais, après avoir mâché, elle fit une dernière remarque, la voix dure comme du métal et toute aussi froide :

- De toutes façons, c'est elle qui me provoque, je ne fais que répondre pour conserver mon honneur et celle de ma famille... Alors, les filles, quelle branche ?

Inutile de demander de quelles branches 'Lia voulait parler. Louise ne réfléchit pas cinq secondes avant de déclarer :

- La Recherche ! Il parait qu'à l'Armée, il y a plus d'entraînements physiques et je ne suis vraiment pas faite pour ça. En plus, la Recherche, c'est un peu mon domaine. Imagine, un jour, on doit étudier une de mes inventions !

- Sans vouloir te vexer, répondit Anny, je doute fort que les poupées mécaniques et les avions télécommandés soient la priorité de Mullins.

- On sait jamais, bouda Louise avant de se remettre à manger comme un moineau.

- Et toi, Jess' ? Des idées ?

- Je pensais à la Finance. Je tenais l'épicerie de ma mère, alors je pense avoir déjà un peu d'expérience...

- La Finance ? Très bon choix ! C'est la branche la moins prise parce que c'est la plus dure, mais beaucoup d'hommes s'y intéressent. Ils ne sont pas toujours beaux, mais tu n'auras pas de concurrence, débita Anny.

- Comment tu sais tout ça ? fit Louise, posant tout haut la question que Jessica se posait tout bas.

- Aaaah, tu ne leur as toujours pas dit ? s'exclama Ophélia en se tournant vers Anny.

- J'attendais qu'elles voient mon nom à la fin d'un article, bouda faussement l'Australienne.

- Miss Bride que voici tient le journal de l'école. Les ragots, les statistiques, l'actualité politique, les mesures du gouvernement concernant l'éducation, rien ne peut lui échapper ! annonça Ophélia.

- Techniquement, je ne m'occupe que de la rubrique 'Technologie', mais je suis aussi rédactrice en chef, alors je lis tous les articles, ce qui me permet de tout savoir par ici ! D'ailleurs, si vous avez un article à me faire passer un jour...

- Je t'en écrirai un en exclusivité, lui promit Louise.

- La Recherche, en revanche... commença Ophélia.

- Quoi, la Recherche ? demanda Jessica, inquiète pour Louise alors que la jeune française ne semblait plus inquiété que par son prochain article (comme si elle n'était pas déjà assez célèbre comme ça)

- C'est le domaine le plus prisé, poursuivit Ophélia, en plantant ses yeux droit dans les siens, comme si elle ne lui parlait plus qu'à elle, désormais, et pourtant, les hommes s'y font rares. En effet, la plupart des filles qui y vont s'intéressent à la littérature et aux matières qui ne trouvent pas beaucoup de suffrages. Si tu peux toucher un mot à Louise, conseille-lui plutôt la science.

- Et la politique ? Elle ne fait pas partie de la Recherche ? demanda Jessica, confuse.

- Si, si bien sûr, mais alors, il va falloir rivaliser avec Pherson et ça, c'est pas gagné.

Jessica fronça les sourcils pour montrer son incompréhension. Attendez une minute : Ophélia n'était pas censée être l'ennemie de Victoria ? Pourquoi lui empêcher d'avoir de la concurrence ? La jeune femme aux cheveux noirs lui fit alors signe de s'approcher et de se pencher un peu au-dessus de la table, puis, elle lui chuchota :

- Je sais que c'est la pire lady que je n'ai jamais rencontrée, mais Pherson est aussi une politicienne hors-pair. Elle sent les choses, tu vois ? L'année dernière, en lisant le journal, elle m'a conseillé de ne pas aller en Inde pendant l'été.

- Tu veux dire... qu'elle savait pour le soulèvement des Indes de cet été ?

- Je crois. Tu sais, je me la traîne depuis la première année : je sais qu'elle est très intelligente, même si ça m'embête de l'avouer. Rivaliser avec elle en politique, c'est comme essayer d'apprendre au roi à régner.

- De quoi est-ce que vous parlez, vous deux ? s'incrusta soudainement Anny.

Ophélia se releva, fit un clin d'oeil à Jessica pour sceller leur secret et replongea dans la conversation avec Anny et Louise. La jeune fille, quant à elle, regarda autour d'elle, se sentant observée. Elle ne tarda pas à découvrir Victoria qui la regardait avec un air plus froid que d'habitude, peut-être même encore plus froid que le regard qu'elle avait adressé à Ophélia ce matin. Quand ses yeux rencontrèrent ceux de Jessica, elle ne détourna pas le regard et plongea dans les siens pendant quelques secondes, mais quelques secondes incroyablement longues pour la jeune fille qui se sentait transpercée de mille coups de poignards. Jessica eut la très dérangeante impression qu'elle avait tout entendu. Elle détourna les yeux et se concentra sur son plat, non sans frissonner.

Quand les filles sortirent du réfectoire, un autre sujet fut abordé :

- Encoooore une fête d'intégration, soupira Ophélia en arpentant les couloirs. Je ne sais pas du tout ce que je vais mettre.

- Oh, fit évasivement Anny, je vais mettre une belle robe, voilà tout.

- Ta robe avec ton... attends, je cite Bill : «décolleté indécent pour une lady de Mullins» ? la taquina Ophélia.

Jessica suivait la conversation, entre Louise et Anny, observant les deux femmes qui, il lui semblait, discutaient de choses véritablement féminines pour la première fois depuis qu'elle les fréquentait.

- Oh non, je l'ai mise l'année dernière, justement. Je vais éviter d'autres crises cardiaques à notre cher Bill. Cette année, je pense à une robe indécente au niveau de la couleur.

- Ah, je vois que tu as déjà fait ton choix, alors !

- Oui, parfaitement. Jack m'a orientée la dernière fois.

- Oooh, cette année c'est donc la robe de Jack ! fit Ophélia en riant.

Sa voix, très masculine et son menton carré n'allaient pas du tout avec son rire et sa conversation, mais Jessica trouva cela très attendrissant.

- Tu verras bien, conclut Anny avec un petit sourire énigmatique. Tu mettras quelle robe ? La marron ?

- Oh non, non, plus jamais la marron ! J'avais l'air de Miss Fitford ! Mon tailleur m'a fait une robe kaki foncé cette année, je pense que je vais la mettre.

- Kaki foncé ? Il ne t'aurait pas plutôt fait un uniforme ?

- Presque. En tous cas, c'est la même couleur. S'il y a un militaire ce soir, il est pour moi !

- Et toi, Jessica ? Ça fait longtemps que tu n'as pas ouvert la bouche. Même Louise a eu le temps de me décrire sa robe en long, en large et en travers. Comment sera ta robe ?

- Oh... Eh bien... Je ne sais pas trop... Après tout, personne ne m'avait dit qu'il y avait de fête d'intégration... déclara-t-elle évasivement.

- C'est tout le but : de surprendre et de mettre mal à l'aise. Tu verras, la première année, c'est la pire, on doit tout apprendre et on ne sait plus rien ! Après on s'y habitue, commença Anny dont l'accent australien n'avait désormais plus de secrets. Je dois être plus grande que toi, mais avec quelques retouches de la part de Lucy, tout devrait s'améliorer.

- Lucy ? Mais...

- C'est la femme à tout faire de Mullins. Enfin, il ne faut pas le dire comme ça, mais elle sait coudre, rafistoler, recoudre, mettre une table, répartir des invités, complimenter tout le monde, raccommoder les pires ennemis, briser les relations, diriger une maisonnée comme personne. C'est la femme idéale, même si elle n'en a pas l'air avec ses petites mains blanches. Crois-moi : on va lui apporter une robe et ce soir, tu seras magnifique !

Les filles ne tardèrent pas à se séparer : Ophélia avait envie de s'entraîner un peu avant de passer une soirée «immobile comme une statue de cire» et Louise avait visiblement envie de profiter des jardins vides pour piloter Andy, désormais équipé d'un moteur plus léger. Anny et Jessica se rendirent donc dans leur chambre pour discuter chiffons.

- Je pense que celle-là t'ira bien, fit Anny en présentant une de ses nombreuses robes à sa compagne de chambre. Bon, je ne mets pas souvent des couleurs claires et discrètes, mais celle-là est ma plus discrète. Elle te plaît ?

Jessica la trouvait encore trop colorée, mais elle ne put s'empêcher d'admirer le tissu et de le toucher du bout des doigts. Du coton fin, cousu pour une vraie dame. Il était rouge et écru. Le rouge n'était pas pourpre, ce qui lui aurait donné un air vieux et noble : il était éclatant, on ne devait remarquer qu'elle quand Anny devait le porter. L'écru cassait cette impression et adoucissait le rouge, le rendant presque acidulé. Jessica se tourna vers Anny :

- Elle est très belle, mais je ne sais pas si elle m'ira...

- Taratata ! Tout peut t'aller si tu y mets un peu du tien ! protesta Anny.

Puis, elle saisit la robe et sortit, Jessica sur ses talons. Elles se rendirent à la chambre 193, à peine plus loin dans le couloir. Anny se mit alors à marteler en toute élégance sur le bois de la porte :

- Lucy ! Luuucy ! Lucy, ouvreuh ! On a une urgence !

- Oui, une urgence, il y en a plein en ce moment dans toute l'école. Entre !

Anny ouvrit la porte sans plus de cérémonie et invita Jessica à l'intérieur d'un geste de la main, comme si elle habitait ici, comme elle le faisait tout le temps d'ailleurs.

La chambre de Lucy illustrait bien les propos d'Anny : à l'origine, elle devait être impeccable mais à présent, elle ressemblait au chaos version féminin. Des bobines de fil, des aiguilles et des rabats de tissus traînaient sur le sol, sur les deux lits et sur le bureau, donnant l'impression d'entrer dans un monde arc-en-ciel. Au beau milieu, trônait une première année dans une robe verte trop grande pour elle. Agenouillée devant, Lucy, l'air très sérieux et très concentré, ses cheveux bien attachés pour dégager ses yeux, semblait lui coudre un ourlet.

Pendant un moment, elle sembla ignorer complètement les deux nouvelles arrivantes, les saluant à peine, uniquement concentrée sur son ouvrage. Jessica eut alors tout le loisir de la reconsidérer. Lorsqu'elle avait vu Lucy pour la première fois hier, elle l'avait d'abord prise pour une lady bien éduquée, hautaine envers tout le monde, moqueuse et méprisante... Elle était sans doute tout cela, mais il lui semblait qu'elle était également bien plus. Penchée sur l'ourlet, l'Ecossaise en oubliait sa posture de jeune femme élégante et supérieure, elle était juste une jeune femme raccommodant un ourlet et elle semblait mille fois plus belle ainsi.

Mais l'impression fut éphémère et Lucy coupa le fil avec une petite paire de ciseaux avant de se relever et de faire partir la première année, la poussant presque jusqu'à la porte devant les deux nouvelles arrivantes, non sans lui prodiguer quelques derniers conseils :

- Tu prends du poids et tu mets des chiffons dans ton corset avec des talons hauts et le tour est joué. A ce soir !

Une fois la première année évincée et la porte refermée, Lucy se tourna vers ses deux invitées et, en remettant une mèche véritablement échappée (cette fois-ci) de sa coiffure :

- Vous avez intérêt à me trouver un vrai mannequin avec une vraie robe, déclara-t-elle, excédée. Pas tes robes bizarres avec ta poitrine d'enfant, Anny. Tu es plate comme une tranche de cake !

- Toujours aussi adorable, Lucy, marmonna Anny en levant les yeux au ciel. Voici la robe, reprit-elle en la lui tendant, et voici le mannequin, continua-t-elle en désignant Jessica.

- Ça me va, ça risque d'être intéressant. Mets-toi au milieu, chérie, et enfile-moi cette fameuse robe.

Jessica se sentit tout de suite rougir... Enfiler la robe... C'est-à-dire, retirer celle qu'elle avait déjà... Lucy, remarquant son embarras soudain se tourna immédiatement, lui faisant dos et obligeant Anny à faire de même. En fait, elle était pleine de bonne volonté et de discrétion, deux qualités idéales pour une lady anglaise digne de ce nom. En réalité, ne put s'empêcher de penser Jessica tandis qu'elle défaisait son col et les boutons dans son dos, Lucy était la maîtresse de maison parfaite et tous les hommes - peu importait leur profession - pouvaient vouloir l'épouser. C'était étrange de la trouver dans une école telle que Mullins : être une lady semblait être une seconde nature. Elle tendit les bras pour se défaire des manches et se pencha pour faire tomber la robe entière.

- Lucy... Tu veux bien me passer la robe, s'il te plaît ?

- Oh, oui, bien sûr ! Où avais-je donc la tête ? Tiens.

Jessica saisit la robe. Elle se sentit alors incroyablement stupide : elle n'avait jamais porté de robe de ce genre. Les belles robes des ladies étaient toujours réservées aux autres, aux gravures, aux romans et aux rêves. La jeune fille hésita à demander de l'aide puis, ayant honte de son corps, trop maigre et trop jeune, presque gringalet, elle décida de se débrouiller seule, se débattant avec le tissu.

Mais son esprit ne put pas vraiment se concentrer sur ce qu'elle faisait : elle était en train de réfléchir à la présence de Lucy. Elle ne put s'empêcher de penser que Lucy n'avait vraiment pas eu besoin d'une école de bonnes manières pour être la lady parfaite. En ce moment-même, elle pourrait être en train de prendre le thé dans un salon huppé en riant au mot d'esprit d'un des plus beaux gentlemen de Londres. Pourquoi donc passer cinq ans de ses plus belles années de sa vie à étudier ce qu'elle savait sans doute déjà ?Jessica était prête à parier qu'elle n'était pas seulement là pour étudier... Elle devait probablement déjà savoir. On l'avait envoyée parce qu'on savait que Mullins était lié à Scotland Yard...

Mais dans quel but ?

- Tu t'en sors ? demanda Anny.

- Pas du tout, avoua Jessica, très embarrassée. Je.. Je n'ai jamais...

- Ne t'inquiète pas, chérie, lui répondit Lucy en se retournant, ne montrant aucune gêne à la vue des épaules et du corset de Jessica. Les robes d'Anny sont des cauchemars ! Laisse-moi t'aider.

La jeune femme s'approcha et commença alors un étrange ballet. Jessica n'avait jamais eu l'habitude d'être assistée. Le matin, elle se lavait la figure et les aisselles, quelques fois les cheveux avant de s'habiller simplement, seule, de se coiffer, de mettre un tablier et de descendre aider sa mère à l'épicerie. En de très rares occasions, sa mère prenait ses longues mèches blondes dans ses mains abîmées et les coiffait longuement, un air songeur sur ses traits ridés.

A présent, Lucy, une jeune femme de bien plus haute naissance qu'elle, s'affairait à attacher les différents morceaux de la robe qu'elle venait d'emprunter à une camarade. La magie de l'école et du sentiment de camaraderie qui y nait, sans doute. Mais la situation n'était pas la seule cause de son embarras.

Jessica avait tout juste quinze ans. Son corps était encore en train de changer, de se transformer. Ce n'était pas le cas de Lucy : elle avait une belle poitrine, imposante sans être indécente et ses traits commençaient à abandonner leurs formes de l'enfance pour afficher un air plus sûr et moins poupin. Dès fois, ses mains, incroyablement blanches, délicates et surtout douces, frôlaient sa peau. Chaque contact lui semblait glacé et brûlant à la fois. Lucy devait avoir les mains très froides : c'était la seule explication qu'elle pouvait donner aux multiples frissons et à la chair de poule qu'elle faisait naître sur sa peau. En même temps, Jessica pouvait sentir, sans trop de mal, la chaleur corporelle de la jeune femme qui était très proche d'elle, pour pouvoir ajuster la robe.

La sensation de manque fut étonnante par sa force quand Lucy fit quelques pas pour contempler son travail et juger des retouches à faire.

- Hm... commença la jeune femme, un doigt sur ses lèvres comme pour réfléchir, pour la poitrine, ça me prendrait trop de temps : des foulards suffiront. Pour les manches, ça se fera assez vite, l'ourlet aussi... Quant à la taille... Je crois pouvoir voir ce que je vais faire... Retire ton corset, veux-tu ?

Jessica se sentit rougir encore plus. Elle devait ressembler à une tomate désormais. Rien de plus attrayant pour Lucy qui, en voyant sa couleur, se mit à rire doucement :

- Je ne vais pas te manger, allez, retire-moi ça, répéta la jeune femme.

Jessica s'exécuta, les doigts tremblants sur les rubans qui tenaient son corset. Puis, se battant du mieux qu'elle pouvait entre la robe et le corset lui-même. Elle finit par avoir raison de lui, et, tenant la robe contre elle, tendit son corset à Lucy. Celle-ci le donna tout de suite à Anny et referma la robe. Enfin, elle positionna le corset par-dessus avant qu'Anny ne l'interrompe :

- La couleur ne va pas du tout, Lucy, fit-elle.

- Tu as raison. Dis-moi, chérie, tu n'aurais pas un corset rouge ou écru ?

- Euhm... non, pas du tout... désolée... répondit Jessica, les yeux fixés sur ses bottines.

- Ou ben marron ? Chocolat ou quelque chose d'aussi sombre.

- Oui, j'ai un corset très sombre dans mon armoire...

- Anny, veux-tu aller me chercher ça, tu serais un ange ? fit Lucy sans même regarder l'Australienne, trop occupée à ajuster les manches en les repliant pour cacher le tissu en trop.

- Je suis déjà un ange, protesta Anny avant de quitter la pièce tout de même.

Une fois la porte refermée derrière elles, Lucy fit un léger clin d'oeil à Jessica et celle-ci ne put se retenir de déglutir difficilement.

- Louise ! Louuuuuuuu-iiise ! Louiseuuuuh ! Lou ! appela Anny en frappant contre la porte de sa chambre.

- Encore cinq petites minutes, répondit la jeune fille de l'autre côté.

- Ça fait cinq petites minutes que tu nous dis ça ! On va être en retard !

Mais l'Australienne ne rencontra que le silence. Elle se tourna en soupirant vers son petit groupe : Ophélia, dans une éclatante robe blanche aux rayures verticales d'un bleu très pâle qui faisait justice à ses cheveux noirs, attachés avec un peu plus de fantaisie pour l'occasion : une mèche tombait dans son cou pour en souligner la grâce et la pâleur ; Jessica, dans sa robe empruntée, qui essayait d'avoir l'air naturelle, même si elle était atrocement gênée de porter la même tenue que Lucy à quelques exceptions près, elle n'avait pas non plus osé faire des originalités avec ses cheveux qui étaient sagement tressés et regroupés dans un chignon bien tiré et «impeccablement austère» selon Lucy ; cette dernière était aussi de la partie, pleine de rubans sur ses bottines, son décolleté laissant bien peu de place à l'imagination mais belle et attirante malgré tout. Il ne manquait plus que Louise, mais la jeune française ne semblait pas décidée à se présenter...

- Bill t'aime comme tu es ! finit par s'exclamer Anny qui n'en pouvait déjà plus d'argumenter.

A ce moment-là, le surveillant en question leur jeta un regard sévère de l'autre bout du couloir où il attendait toutes les étudiantes (surtout les premières années) pour leur indiquer où se trouvait la fête de ce soir. Toutes les autres se mirent à pouffer, tentant tant bien que mal de se cacher derrière leurs mains et leurs éventails. Ophélia osa même faire un petit salut de la main au pauvre Bill qui n'attendait désormais plus qu'elles.

La porte finit par s'ouvrir doucement, laissant une petite tête en sortir. Louise, délicatement maquillée comme une poupée qu'on ose pas retoucher, même pour la rendre plus jolie, les regarda avant de leur faire signe d'approcher :

- J'ai encore un léger problème, leur expliqua-t-elle.

Toutes se penchèrent vers elle, curieuses de voir quel problème une beauté comme Louise pouvait rencontrer, surtout avec ses grands yeux bleus, sa bouche en coeur et son chignon aussi parfait que celui d'une statue de déesse grecque. Elle ouvrit alors un peu plus la porte, leur dévoilant...

Même Bill fut interloqué quand il entendit Anny éclater de rire, une nouvelle fois, jusqu'à l'autre bout du couloir. Quant aux autres, elles se contentèrent de petits sourires tendres et de 'chuuuut!' à l'adresse de l'Australienne.

Dans le corset de Louise se trouvait une extraordinaire quantité de rubans et de mouchoirs, ce qui déformait sa robe d'une blancheur à la fois simple et incroyablement raffinée. Le complexe de Louise était terriblement attendrissant parce qu'il n'y avait strictement aucun complexe à avoir :

- Mais Louise, fit Lucy avec une voix niaise, comme celle qu'on utilise quand on parle à un enfant, tu n'as absolument pas besoin de tout ça... Viens là, que je te retire tout ça... Tu es jolie comme tu es. Ta poitrine fait partie de ton charme, n'en ai pas honte.

Louise, rendue encore plus pâle à cause de la poudre ne put qu'hocher la tête en regardant avec de grands yeux innocents la femme aux formes avantageuses lui vanter la beauté des formes discrètes. Une fois tous les rubans et les mouchoirs retirés et le corset ré-arrangé pour épouser les formes d'enfant de la jeune Française, les filles fermèrent la porte et se dirigèrent en direction de la salle des fêtes, indiquée par Bill qui ferma la marche derrière elles. Lucy et Anny n'arrêtèrent pas de taquiner la pauvre Louise pendant tout le chemin. Jessica pouvait même voir le rouge monter aux joues de la pauvre jeune fille tellement elle se faisait charrier pour l'effet que le surveillant lui faisait. Un petit regard discret en arrière apprit à Jessica que l'effet était réciproque : Bill, même s'il se tenait droit, une main dans le dos, marchant d'un pas solennel comme à son habitude, semblait perdu dans les méandres de la coiffures et des froufrous de la robe de la jeune fille et plus particulièrement sur le bout de peau pâle dévoilé entre la robe et la coiffure.

Comment était-ce possible ? Etait-ce même normal ? Autrefois, les sérails remplis des plus belles femmes à disposition du sultan étaient gardés par des eunuques, ce qui permettait aux sultans de dormir sur leurs deux oreilles... Mais qu'en était-il de Mullins ? Il était clair (du moins Jessica l'espérait) que tous les surveillants de l'établissement ne devaient pas sacrifier les attributs de leur virilité quand ils entraient en service ici... Mais alors, comment résister à la tentation de ces demoiselles, belles, éduquées, destinées à épouser des hommes riches et influents et surtout, pas véritablement farouches et opposées à leurs attentions ?

Peut-être ne résistaient-ils pas... En tous cas, Jack ne devait pas résister. Bill, peut-être...

- C'est ici, comme d'habitude, mesdemoiselles, leur lança Bill, les précédant d'un pas leste et rapide, posant la main sur la poignée. Prêtes ?

Elles hochèrent la tête, Jessica, moins sûre que les autres qui devaient être plus habituées aux réceptions mondaines. Il ouvrit la grande porte d'un geste sûr et annonça d'une voix forte :

- Misses Bride, Craig, Harker, Hardwood et Stevensen.

Puis, il leur fit signe d'entrer avec une légère révérence. Jessica prit une grande inspiration et, se glissant entre Anny et Lucy, descendit les quelques marches qui les séparaient des festivités.

Pour l'occasion, la salle de bal avait été ouverte aux étudiantes, mais aucun bal n'était prévu ce soir. Les jeunes filles, toutes plus ou moins élégantes, plus ou moins belles, pavanaient et discutaient entre elles. Les sujets principaux étaient bien sûr des sujets mondains comme l'été, ses voyages et ses rencontres ainsi que les robes des autres filles, mais la délégation écossaise faisait encore plus de bruit parmi les murmures.

Des tables avaient été placées contre les murs, permettant à quelques petits groupes de s'asseoir et de discuter, dans un coin, un phonographe automatique jouait une musique d'ambiance très calme qui s'accordait très bien avec la lumière tamisée des néons pendus au plafond par un magnifique lustre. Un bar avait même été installé sur le mur qui faisait face à la porte, libre d'accès pour toutes les étudiantes et tenu par Jack.

L'arrivée des filles ne causa pas de désordre majeur : certaines tournèrent la tête vers elles et quelques murmures redoublèrent, mais elles passèrent presque inaperçues.

Bill leur souhaita une «agréable soirée» en jetant un dernier regard sévère à Anny et eut l'ombre un sourire en saluant Louise qui le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il se poste près de la porte, toujours droit comme la Justice, comme le Berger surveillant son Troupeau.

Là, Lucy glissa à l'oreille de Jessica en faisant semblant de regarder ailleurs :

- Ces soirées semblent être des lieux de détente. En réalité, tu remarqueras les professeurs ici et là. Ils nous observent. Ils voient lesquelles d'entre nous sont plus à l'aise, lesquelles plaisent plus... Celles-la passeront en deuxième année. Ne t'assied pas dans ton coin mais évite de finir saoule aussi. C'est juste une autre épreuve...

Jessica hocha la tête en silence et regarda tout autour d'elle pour reconnaitre des visages familiers tandis que Lucy faisait part de son savoir à Louise. Ophélia vit assez rapidement que la jeune fille était perdue et vint directement à son secours, lui prenant le bras d'une manière très féminine qui ne lui allait pas du tout. Mais elle se devait d'être dans le moule pour plaire, pour rester. Même si cela voulait dire être en totale contradiction avec ce qu'elles étaient vraiment.

- Anny, appela 'Lia, tu nous commandes quelque chose de pas trop fort pour commencer la soirée et tu nous rejoins ? On va s'asseoir.

- C'est comme si c'était fait !

Lucy ne tarda cependant pas à s'excuser pour aller rejoindre Miss Fitford qui se tenait près du seul groupe d'hommes de la soirée. Elles se parlèrent rapidement puis, le professeur se tourna vers les hommes pour faire les présentations. Lucy leur donna à tous un grand sourire séduisant et quelques mots avant de les faire s'asseoir et de leur parler de façon très apprêtée.

Louise et Jessica ne purent s'empêcher d'observer ce manège, admirant la grâce, l'habileté et l'aise de leur camarade devant ces hommes à l'apparence si sévère. Ophélia, quant à elle, saluait quelques unes de ses connaissances, gardant ses yeux le plus souvent possible sur Anny qui discutait avec Jack au lieu de commander leurs verres.

Très vite Lucy s'excusa à nouveau auprès des hommes, cette fois-ci et revint en trottinant comme une maîtresse de maison débordée qui devait concilier tous les invités. Elle eut un grand sourire victorieux :

- Les filles, venez plutôt par là, il y a une troupe d'Ecossais timides qui meurent d'envie de parler avec vous. 'Lia, dit à Anny de se ramener aussi : Jack nous apportera les verres là-bas. Ils ont déjà demandé une tournée de whisky mais elle l'empêche de les apporter. Tu seras un amour, 'Lia. Lou', Jess', venez avec moi, je vais vous présenter.

L'organisation était implacable. Lucy semblait être une maîtresse de maison hors pair. Les deux premières années se levèrent donc et obéirent, approchant à petits pas derrière Lucy qui, elle, se déplaçait comme si Mullins lui appartenait. Aux deux tables rapprochées pour asseoir tous les hommes, une autre fut ajoutée par l'un d'eux.

- Messieurs, je vous présente mes deux amies. Elles ne viennent pas d'Ecosse mais ce sont des filles charmantes. Voici Miss Jessica Harker et Miss Louise Stevenson, annonça Lucy, faisait délibérément sortir son accent écossais.

Le groupe sembla apprécier la vue de ces deux jeunes filles et les saluèrent avant que Lucy ne fasse les présentations en sens inverse. Jessica se demanda comment elle avait put retenir autant de noms en se peu de temps : elle serait bien incapable de mettre un nom sur une tête cinq minutes après. Elles s'assirent tout de même, Lucy en face d'elle, entre deux hommes et Louise et Jessica à l'autre bout de la table, séparées par deux chaises étaient assises à côté d'un inconnu. Jessica regarda Louise commencer directement la conversation avec son voisin de table :

- Cela fait longtemps que vous êtes arrivés à Londres ? demanda-t-elle par pure politesse.

Son voisin, un homme visiblement peu habitué à engager la conversation avec une jeune fille, était assez imposant, le crâne dégarni, ses rares cheveux blanchissant avec l'âge. Il portait un uniforme militaire avec trop de médailles qui cliquetaient à chacun de ses mouvements. Ses moustaches, qui avaient du être vaillantes dans sa jeunesse, tombaient désormais sur les coins de sa bouche sévère. Il sembla embarrassé un instant, sans doute à cause de l'âge (ou de la beauté) de sa jeune voisine, puis il lui répondit tout de même :

- Seulement quelques jours. Mais les relations entre l'Angleterre et l'Ecosse s'améliorent à vue d'oeil et nous ne resterons pas très longtemps.

- Aurez-vous tout de même le temps de visiter Londres ? C'est une ville magnifique si vous connaissez les bons endroits.

- Ce que nous en avons vu, intervint le voisin de Jessica, sans doute ennuyé par son silence, n'étaient sans doute pas les bons endroits, sans vouloir vous offenser, mesdemoiselles.

Jessica tourna les yeux vers lui pour mieux le détailler. Il semblait être l'inverse de son vis-à-vis : petit et maigre, il était affreusement laid, les traits comme déformés par la médiocrité et la haine. Ses cheveux, éclaircis également, étaient tirés en arrière et retenus par du gel qui empestait au moins autant que son eau de Cologne. Jessica le détestait déjà :

- Vous ne m'offensez pas, répliqua Louise, je suis Française par ma mère, Londres n'est pas ma ville natale. En revanche, il va falloir vous expliquer auprès de mon amie Miss Harker.

Les regards des deux hommes se tournèrent vers elle, la déshabillant du regard. Elle détestait cette sensation. Elle détestait ces gens. Elle n'avait qu'une envie : quitter cette société. Alors, elle se permit d'être le plus désagréable possible :

- Il est évident que si vous ne restez que quelques jours, vous ne pourrez que visiter les endroits faits pour les touristes et non ceux qui font de Londres la ville unique qu'elle est véritablement.

Même Louise sembla estomaquée par la réponse cinglante de Jessica qui était d'habitude si réservée. Le silence aurait pu devenir lourd et gênant si un deus ex machina n'était pas intervenu :

- - Extrêmement bien dit, ma chère Jessica, surgit une voix féminine, à la fois froide mais mondaine dans son dos. Maintenant, messieurs, excusez-moi, je dois vous enlever Miss Harker pour un moment.

Les deux hommes regardèrent la jeune femme qui venait d'arriver et de se mêler à la conversation. Ils la regardèrent avec un mélange de... respect et de curiosité. Une seule possibilité : Victoria McPherson se tenait derrière elle.

Jessica se leva alors et salua d'un mouvement de tête les hommes de la table avant de prendre le bras de la jeune femme qui venait de la sauver et de se laisser guider à une autre table.

Elles s'y assirent en compagnie de deux autres jeunes filles : l'une indienne, l'autre chinoise. Même si elles n'étaient pas d'origine européenne, elles en avaient les manières et leurs robes répondaient à la dernière mode à Londres. Chacune d'elles avait un verre : l'une avait du vin, l'autre du saké. Elles regardèrent Jessica arriver avec un air de secret et de mystère. Dans quoi est-ce Victoria l'avait embarquée ? Cette dernière lui tendit une chaise face à laquelle un verre l'attendait déjà. Jessica lui jeta un regard anxieux auquel elle ne répondit pas. La jeune femme s'assit devant un verre d'absinthe à moitié bu et attendit que Jessica s'asseye pour lui expliquer :

- De cette table on entend vos conversations. L'autre table en face de vous, quelques mètres plus loin, entend les conversations de l'autre bout de la table, du côté de Miss Craig. Pour l'instant, les conversations sont assez banales et inintéressantes. Mais au fur et à mesure... Buvez, ça vous fera du bien.

Jessica regarda Victoria avec un air méfiant mais prit tout de même le verre en face d'elle. C'était de la vodka. L'alcool lui piqua les lèvres et lui brûla la gorge, mais elle le vida d'un trait tout de même. Elle devait encaisser ces jeux d'espionnage auxquels elle n'avait aucune envie de participer.

Ceci dit... la compagnie de Victoria était spéciale... Même si elle ne pouvait ignorer les regards meurtriers qu'elle lui avait donnés pendant le repas de midi, tout lui semblait moins grave désormais. Peut-être l'avait-elle regardée ainsi parce qu'elle l'avait vue frayer avec «l'ennemie» mais qu'au fond, elle ne lui en voulait pas tant que cela.

Ce soir-là, Victoria se montrait dans un autre aspect de sa splendeur : la Victoria à l'aise dans les plus belles robes de Londres dans les pires réceptions, les plus sélectives devant les jugements les plus critiques, le tout en buvant un peu d'absinthe. En effet, la jeune femme avait une robe aux couleurs de cuivre chatoyant, hésitant entre le rouge et le doré. La couleur aurait pu être vive et insulter les yeux, mais à la lueur pâle des néons et de la lune, elle était juste brillante comme une étoile. Un mouchoir fin attaché à son cou portait un riche parfum à la fois lourd et sucré, comme celui d'une fleur de salon exotique, belle mais dangereuse. Ses cheveux, eux, étaient encore attachés impeccablement comme si elle portait l'uniforme. Il n'y avait aucun laissé aller dans sa tenue, dans son port non plus. Il semblait à Jessica qu'elle pouvait même dormir sans avoir l'air moins redoutable. Comment résister à une telle créature ?

L'indienne vida également son verre, faisant signe à la chinoise de faire de même. Puis, sans mot dire, elles se levèrent et partirent à l'autre table. Jessica les regarda faire, anxieuse :

- Les filles de l'autre table ont fait le signe : ça parle politique de l'autre côté, celui de Miss Craig. Ils sont entre Ecossais, ils se font plus confiance, donc l'autre côté doit réunir plus d'oreilles...

Mais à peine eut-elle le temps de terminer que deux autres hommes vinrent se joindre à elles. Il était clair qu'ils les observaient depuis un moment et qu'ils avaient sauté sur l'occasion pour se joindre à elles. Le premier était un jeune blanc bec, beau certes, mais son côté séducteur lui donnait un air vain qui déplut tout de suite à Jessica même si elle fut incapable de ne pas fixer ses yeux d'un bleu étonnant. L'autre était plus mystérieux et donc plus intéressant : ses longs cheveux blanchissant avec l'âge étaient tirés en arrière et il avait une canne au pommeau d'ivoire. Il avait un air noble, une allure fière et princière. Dès qu'il prit place à côté de Victoria, Jessica ne put s'empêcher de penser qu'ils étaient faits pour aller ensemble. En revanche, elle voyait mal comment un jeune homme aussi beau que son nouveau voisin pouvait s'intéresser à une fille aussi quelconque qu'elle. C'était assurément une technique, une méthode pour la faire parler. Mais pour quoi dire ? Le secret de Mullins ?

- Mesdemoiselles, quelle honte de la part de tous les gentlemen de cette pièce de vous laisser seules, commença le jeune homme en souriant (c'était vrai, il avait un très beau sourire, mais le genre de sourire qu'on utilise uniquement sur les photographies, pas dans des conversations de salon) et en plus avec des verres vides, que pouvons-nous vous servir ?

Victoria, nullement impressionnée par le charme du jeune homme se tourna vers lui avec une certaine nonchalance qui respirait le mouvement préparé, presque dansé avant de répondre de sa voix habituelle, froide et hautaine :

- La même chose, merci.

Le jeune homme la regarda, puis regarda Jessica qui, ayant pitié de lui, ne put s'empêcher d'esquisser un petit sourire qui réchauffa ses yeux bleus. Il partit alors, laissant son verre de vin blanc.

L'autre homme, plus âgé se tourna entièrement vers Victoria comme si Jessica n'existait plus. Comme si le monde n'existait plus en dehors de la jeune femme qu'il courtisait. Parce que oui, s'approcher autant de Victoria c'était la courtiser. Sans savoir pourquoi, le coeur de Jessica se serra, mais elle ne sut pas dire de qui exactement elle était jalouse. Alors, elle se contenta d'écouter :

- L'absinthe. C'est un pari dangereux, constata-t-il sans la quitter des yeux.

- Quitte à parier, autant miser gros, répondit-elle.

Même si ses paroles restaient sèches, Jessica pouvait voir que l'homme en question était à son goût : elle le laissait s'approcher et rentrait même dans son jeu. Elle saisit doucement son verre et le porta à ses lèvres, mais alors qu'elle le renversait pour en boire le contenu, ce fut vers Jessica que ses yeux se dirigèrent. Jessica en eut mille frissons mais ne put détourner les yeux. Il y avait quelque chose de bestial dans ce regard de chat de salon, celui qu'on croit dompté mais qui nous dompte et nous plie au moindre de ses désirs.

- Que fait une parfaite lady telle que vous parmi des novices ? continua l'homme pour obtenir toute l'attention de Victoria.

- Elle attend probablement un homme qui ait assez de caractère pour l'épouser, répondit-elle, sa voix un peu plus chaude, plus lascive.

L'homme eut un sourire satisfait. On aurait dit un fat assuré d'avoir sa proie alors même que celle-ci lui filait entre les doigts. Personne ne pouvait avoir Victoria : Victoria possédait les gens.

- La quête doit être ardue. Les hommes, de nos jours, sont absorbés par leurs écrans et en oublient la beauté des femmes difficiles.

- Vous m'avez l'air d'être un connaisseur en femmes difficiles, répondit-elle, se moquant presque ouvertement de lui. Mais elle assombrit à nouveau sa raison en se mordant doucement la lèvre inférieure, la rendant brillante avec la salive et l'alcool.

Jessica pouvait sentir, de là, l'homme se tendre et s'abîmer dans la contemplation de ses lèvres, oubliant ses yeux pétillants de moquerie.

Tout semblait marcher selon le plan établi par Victoria quand le seul élément qui pouvait perturber la jeune femme intervint :

- C'est indigne même de vous, Pherson, surgit la voix dure et virile d'Ophélia.

La jeune femme se tenait en effet aux côtés de Victoria, un air de dégoût et de mépris total envers l'homme, mais aussi de colère et de... quelque chose d'inexplicable envers son ennemie.

- Cette intervention était également fort peu distinguée et intelligente, Hardwood, répliqua Victoria, visiblement contrariée de voir son plan tomber en miettes.

La jeune femme se leva, faisant face à son ennemie, délaissant l'homme dont il était question. Elles se regardèrent avec autant d'intensité que lorsqu'elles s'étaient affrontées dans le couloir ce matin. Puis, Victoria fit volte-face et alla rejoindre l'autre table avec ses camarades. Dans le feu de l'action, Jessica ne put voir clairement, mais il lui semblait que, pendant une minute à peine, Ophélia ait prit la main de Victoria, comme pour la retenir avant de la lâcher comme si le contact n'avait été qu'accidentel. Quant à Victoria, même si elle ne s'était pas arrêtée, elle n'avait pas repoussé non plus la main d'Ophélia.

Son soupirant la regarda changer de table et, après un instant d'hésitation, partit à sa poursuite.

Ce fut le moment que choisit le jeune homme pour revenir avec l'alcool demandé. Voyant la table désertée par la moitié des effectifs, il posa les verres et s'assit également, demandant ce qu'il s'était passé. Jessica n'eut pas le temps de répondre que déjà, 'Lia s'installait et vidait le verre de Victoria, d'une traite, saisissant déjà l'autre verre d'absinthe.

- Ma foi, miss, fit le jeune homme, lui souriant, vous avez une sacré descente !

- Née et élevée dans l'armée, jeune homme, répliqua-t-elle en attaquant le second verre.

- Les femmes ici sont étonnantes, dit-il sans se laisser impressionner, sirotant son vin blanc. Et vous, miss, reprit-il en se tournant vers Jessica, vous êtes bien silencieuse. Quel est donc votre secret ? Il semble bien profond et bien lourd à porter : vous êtes très songeuse.

- De jolis mots, ne put s'empêcher de constater Jessica avec un sourire, le trouvant tout de suite très sympathique, du moment qu'il ne s'intéressait pas à elle seule, cependant, si j'avais un aussi lourd secret, je ne pourrais assurément pas vous le dévoiler.

Le jeune homme ne put s'empêcher de rire, mais dans ses yeux, l'intérêt et la curiosité brillaient encore :

- Les ladies anglaises sont surprenantes assurément...Vous voyez, de loin, je me disais que votre amie semblait bien plus mystérieuse que vous, mais en fait... vous... vous avez quelque chose derrière votre joli front blanc... quelque chose... dont il vaudrait mieux se méfier...

Jessica ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de recul devant ce constat. Puis, elle se redonna de la contenance en sirotant son verre. Ce jeune homme était bien trop intelligent pour son propre bien.

La soirée commença à prendre fin avec le départ de la délégation écossaise. Lucy les raccompagna à la porte de la salle de bal avec empressement et moult promesses de garder le contact. Elle venait de passer cette épreuve avec brio.

Le reste de la salle ne pouvait pas en dire autant... Beaucoup de premières années avaient fini saoules et ne tenaient plus debout, devant être raccompagnées à leurs chambres par leurs amies, leurs professeurs ou les surveillants. Bill, notamment, veillait à ce que toutes les jeunes filles rentrent correctement, portant de temps en temps, une jeune fille dont l'état était particulièrement lamentable.

Victoria s'était retirée très tôt, éconduisant son pauvre prétendant, traînant avec elle sa troupe d'espionnes professionnelles.

Anny, quant à elle, vidait le bar avec Jack, se lançant dans un concours de boisson très peu lady-like, criant sa fierté d'être Australienne et par conséquent, de tenir la boisson, le tout, en tombant fréquemment dans les bras du surveillant qui ne pouvait s'empêcher de rire à chacune de ses envolées.

Ophélia et Jessica, après avoir relevé nombre de jeunes filles saoules ou endormies, allèrent tirer Anny, malgré ses vives protestations, des bras de Jack et trouvèrent Louise.

Elle n'était ni saoule, ni endormie, juste tranquillement assise dans son coin, comme une poupée qu'on aurait oublié. Elle semblait s'ennuyer profondément, un air de tristesse ancré sur son visage. Jessica se sentit désolée pour elle, sans même savoir la cause de sa mélancolie. Ophélia, qui portait Anny, se tourna vers la jeune Française délaissée. Puis, les deux filles se tournèrent vers la direction de ses regards et tombèrent sur...

Bill en train de relever une première année.

Elles se sourirent. Surtout quand elles virent Louise se resservir un peu de Champagne.

- William ! l'appela Ophélia.

- C'est Bill son surnom, la corrigea Anny en marmonnant.

- Miss Hardwood ?

- On aurait besoin d'aide. Pourriez-vous reconduire Miss Stevensen à sa chambre ? Elle est exténuée. Merci.

Une légère rougeur passa sur les joues du jeune surveillant à l'entente de cette nouvelle. Il s'exécuta tout de même, s'approchant doucement de Louise. Celle-ci fit mine de se frotter doucement les yeux, ce qui accentua sa moue. Le jeune homme se baissa légèrement et, d'un seul mouvement, souleva Louise, la portant comme la petite princesse qu'elle était. Il sembla lui-même très surpris par l'aisance avec laquelle il venait de la soulever malgré tous ses froufrous. Il salua les deux filles avant de sortir de la pièce à petits pas lents, comme pour ne pas réveiller son précieux butin.

Ophélia et Jessica se regardèrent, sourirent et 'Lia déclara :

- C'est nettement moins beau, mais allons coucher Anny.

- - Mais qu'est-ce que c'est que cette affaire ? L'Ecosse se réconcilie avec Londres ? Je fais mon travail, moi, ici, mais ça ne semble pas être le cas de tout le monde ! Vous avez intérêt à faire en sorte qu'aucune délégation écossaise ne remette le pied à Mullins. Oui, je continue d'observer. Oui... Au revoir.