Grand et élancé, il revêtait le vert comme d'autres mangent des phoques; avec le naturel le plus déconcertant. Point de dégoût envers son corps et sa nature, il ne se cachait ni ne se vantait. Pas qu'il fut laid, loin de là, ni même beau d'ailleurs! Il était juste banal, sans excentricité, un de ces êtres que l'on ne pouvait différencier de ses congénères. L'univers dans lequel il évoluait n'avait rien de particulier. Il travaillait comme mannequin de huit heure à dix-neuf heures, six jours par semaine. Un boulot simple qui consistait à exposer sa banalité à des troupeaux affamés, se faire tâter et étudier par des mains et des yeux inconnus, avant d'être reposé sur l'étalage. Le soir il restait dans sa cagette, entassé et emmêlé à ses confrères. Il espérait être un jour choisi par l'une des mains indiscrètes, être l'Elu des doigts pervers pour ne pas finir comme les vétérans du métier. Car il les avait vu, un soir où tous étaient sensés dormir, il avait vu comment ses camarades trop âgées finissaient; attrapés par un gant et dédaigneusement jetés dans une énorme prison de plastique kaki qui sentait la charogne. Personne ne voulait finir ainsi, pas même lui: le plus flegmatique des concombres. C'était son quotidien, harassant et sans surprise, comme celui de tout fonctionnaire. Du moins jusqu'au jour où les Grandes Instances décidèrent de tous les exporter vers des lieues connues d'eux-seuls. On ne lui avait pas demandé son avis bien sur, c'eut été trop beau, alors il ne prit pas la peine de faire ses valises, les concombres n'en possédant point, il se contenta d'attendre sans entrain qu'on le déplace.

Arrivé à destination il fut surpris, juste à côté de sa cagette se pâmait une montagne rougeâtre et difforme, comme un volcan en éruption. Un main, là aussi, s'avança vers la montagne et déposa sans délicatesse une autre des choses rouges. Cette dernière dégringola ses collègues et s'échoua dans la cagette voisine à la sienne, dans les bras de monsieur Concombre. Il n'était plus de la première jeunesse et elle non plus, mais elle apparaissait si attendrissante alors qu'elle rougissait de cette position malencontreuse, sublimant ses rondeurs parfaites, qu'il se laissa tenter:

"_Bonjour noble damoiselle, murmura-t-il pour n'être entendu que d'elle, quel est donc vôtre nom?

_N'est-il point plus poli Milord, répondit-elle elle aussi sur ce ton de confidence, de se présenter en premier, avant l'interlocuteur à qui l'on a demandé?

_Oh si bien sur, goujat que suis-je! Mille excuses Milady, envoûté par vôtre teint d'apparat je n'y songeais plus. Concombre, c'est ainsi que l'on me nomme.

_Concombre, quel nom plaisant... Et bien Lord Concombre, je suis Tomate, enchantée.

_Moi de même, Lady Tomate"

Combien de secondes, d'heures et peut-être même de jours, passèrent-ils ainsi enchevêtrés en leur cocon, soupirant des mots sibyllins surannés même pour les séducteurs contemporains? Nul ne s'y intéressa, car nul n'avait de temps pour s'attendrir sur un amour impossible entre deux légumes. Le temps filant et gangrénant leur corps, leurs congénères commencèrent à se douter de quelque chose. "Comme c'est affreux, disait-on, un concombre et une tomate? Du jamais vu!" "Monstres!" "Anormaux!" "Traîtresse! Tu oses allez voir ailleurs? Reviens parmi les tiens, garce!" "Cette relation est vouée à l'échec!" "Cette sale étrangère n'a rien à faire chez-nous! Quitte-là!"... Lazzis et rumeurs se dispersaient, contagieux de cagettes en étalages, gâtant la populace mieux que le Temps lui-même n'oserait. On hurlait au scandale, éructant mépris et haine, les dames cachaient les yeux de leurs bambins en colportant les ragots, les messieurs priaient dame Vengeance de juger ces impudentes engeances qui osaient s'exhiber et les narguer, eux, pieux et respectables légumes. Et ce, sans que les principaux concernés ne le remarquent, éperdus qu'ils étaient de leur aimé.

S'insurgeant qu'on les oublie si vite à ce stade épique de l'histoire, les Grandes Instances firent des leurs une fois de plus.

Une main s'abattit violemment sur l'étalage du couple, s'accrochant vainement au rebord, faisant ainsi taire jusqu'à la plus bavarde commère, et recouvrant les hurlements d'horreur des légumes par un cri strident de surprise:

"BORDEL DE SCHTROUUUUMPH!"

L'action se termina par le bruit incommodant d'une personne qui tombe sur le carrelage. Un peu étourdie, une jeune fille dont les excès transparaissaient sous sa couche de tissu tenta de se relever, sans lâcher le rebord. Causant ainsi la fin de ce qui fut, au final, une histoire d'amour banale entre deux être normaux qui n'auraient juste; jamais dut se rencontrer. Car tandis qu'elle s'époussetait et replaçait son bonnet péruvien de travers, sous les vivats de la gente légumaire dame Tomate roula hors de la cagette de son sieur Concombre. Ce dernier la sentit partir loin de son étreinte aimante, et essaya tant bien que mal de la rattraper, se délogeant ainsi définitivement et sans hésitation de la place qui fut la sienne. Et amorphe, il assista à la chute de son empire, de son monde, de sa vie. Muet de détresse, il entendit sa dame l'implorer sans rien pouvoir y faire, car les concombres ne courent pas et volent encore moins. Il contempla celle qu'il aimait s'écraser sur le carrelage, et il mourut un peu avec elle. La jeune fille qui observait perplexe la position de ce concombre somme toute assez original, ramassa la tomate et la mit soigneusement dans un sachet plastique. Elle décida après une mure réflexion de prendre aussi le cucurbitacée.

"Car comme le disait je ne sais plus qui, expliqua-t-elle à voix haute à son subconscient, La sobriété est une excentricité que je ne saurais me permettre, nom d'une fille de joie!"

Elle rentra chez-elle avec ses deux nouveaux amis, qu'elle avait surnommés Mme Banane et Mr Goyage, en honneur à une délicieuse salade de fruits mangée la veille. Plus tard, armée d'un couteau lavé à la va vite, elle les dépeça ensemble, comme si pour une raison inconnue, les séparer la dégoûtait. Elle les tortura, les brûlant, les écorchant, les ébouillantant même, tout en sifflotant un air de Mr Saint-Saëns qui lui semblait convenir à la situation et en esquissant quelques pas de valse. Puis, bourreau des Grandes Instances, elle les enfourna, se délectant tranquillement de leur agonie.

"Ça manque un peu de piment et de confiture de prunes, nota-t-elle pensivement, mais c'est pas mal pour une première."

Unis dans l'Eternité, Lady Tomate et Lord Concombre moururent comme ils avaient vécus: ensemble. Mais n'espérez pas une fin romantique et fantaisiste telle que dans l'incontournable pièce Shakespearienne, car point de paradis pour les légumes; tout au plus une fosse septique.

Loin de là, dans un supermarché, légumes et fruits en tous genres fêtaient leur victoire, pleurant et remerciant le destin: dame Vengeance avait condamné ces impurs, enfin.