Voilà presque trois heures qu'il tournait en rond.

Lorsque ses yeux s'étaient ouverts, il avait découvert un lieu étrange, démesurément grand, beaucoup trop grand pour lui. Une sourde angoisse s'était emparée depuis lors de ses membres pour ne les plus quitter. Tout cela n'avait pas de sens, voyons ! Avait-il rapetissé pendant la nuit ?

Avait-il bu quelque liquide étrange, quelque potion, quelque chose enfin ! pour qu'il se sentît enclavé de cette manière, prisonnier d'un univers sans nom ? Une cage, voilà ce dont il s'agissait. Nulle part il n'en voyait les barreaux, mais sa taille suffisait à le réduire à l'impuissance. Il était aussi désarmé qu'un enfant.

Mais à qui se plaindre ? Personne, il n'avait vu personne lors de son repérage acharné et circulaire. En rond. Il tournait en rond. Cela allait le rendre fou.

Quelle étrangeté que ce monde ! Où se trouvaient les arbres à l'ombre desquels il appréciait se reposer ? Et l'herbe fraîche qui crissait sous sa foulée lorsqu'il traversait les champs ? La campagne, la forêt, la nature, tout avait disparu au profit de cet ensemble cubique aux couleurs étranges.

Des formes géométriques s'entassaient les unes sur les autres sans aucune harmonie. Il cligna des yeux. Rêvait-il ? Rêvait-il ces matières dures et rugueuses, dont l'odeur écœurante lui empestait le nez ?

Non. C'était là. C'était peut-être irréel, mais c'était là. Il quitta son asile et se mit à marcher sur le sol froid. Un frisson lui parcourut le dos, lui hérissa le poil l'horreur et le courage se le disputaient tandis qu'il avançait glacé jusqu'à la moelle.

Il avait remarqué un phénomène incompréhensible, et prêtait l'oreille à ce qui selon lui n'avait pas lieu d'être : le bruit de l'eau. Cela lui rappelait la rivière voisine dont il ne s'approchait que rarement. Pour cause, il en avait peur. Il ne savait pas nager. N'aimait pas être mouillé.

Alors il l'évitait, ce qui était beaucoup plus simple.

Sauf qu'aujourd'hui, rien n'était simple. L'eau constituait le seul vestige de son monde disparu. De toutes les choses qu'il connaissait, pourquoi celle-ci ? Son instinct mis à mal lui soufflait de la retrouver. Sans se poser de question, il se mit à écouter le son familier qui, sans doute, allait le mener en sécurité. L'eau coulait.

Mais elle s'interrompit bientôt. Puis coula de nouveau, longtemps. Elle s'amoindrissait régulièrement avant de reprendre de plus belle. C'était incompré source se tarit pour renaître l'instant d'après ? Ce ne pouvait être qu'une intervention divine, et rien d'autre.

Il tendit l'oreille sans faire un seul mouvement. Le silence vint enfin après quelques minutes, sans que rien n'eût été élucidé. Tout était calme, définitivement trop calme : il était habitué au chant des oiseaux moqueurs, au frémissement du vent, à la plainte du laurier argenté lorsque l'astre lunaire se fait l'ombre de tous les dangers...

Combien de fois n'avait-il pas vu de jeunes filles romantiques à souhait y soupirer rêveuses ?

L'envie de faire du bruit le prit, d'en appeler à Dieu, afin qu'il cessât de jouer au chat et à la souris. L'inertie dégagée par l'endroit le frappait curieusement. Il n'osait plus bouger, tapi sous une aspérité blanchâtre qui le dégoûtait autant qu'elle le protégeait.

Il manquait l'essentiel à cet endroit. Comment lui rendre vie ?

À vrai dire,cela lui était égal. Soyons clair : il ne souhaitait qu'une chose, partir d'ici.

Son périple continua tandis qu'il s'obligeait à sortir de son repaire pour avancer prudemment. Au fil de ses découvertes, son impression se renforçait. Il était le seul survivant, il devait l'être. Quoi que ses yeux contemplassent, ils ne percevaient rien sinon des étages vides, des surplombs inaccessibles et perchés sur des bâtons immenses.

Il en gratta la matière. Bien que cela en ait la couleur, ce n'était pas du bois, et la chose s'effritait comme de rien. Quelle valeur pouvait bien avoir ce monde qui n'était pas le sien ? Pour lui, il ne s'agissait que d'un vaste reflet – sensible certes, mais par quelle hallucination ? Il geignit tristement à l'appel de l'absente. Sa réalité lui manquait.

Un claquement soudain résonna, le faisant sursauter. Quelque chose approchait il paniqua, resta figé sur place, le corps tremblant. Mais l'approche de la bête lui fit l'effet d'un électrochoc, ses membres s'animèrent comme un seul homme et il se terra à quatre pattes dans un coin sombre, respirant difficilement, osant à peine relever la tête de peur qu'on ne le vît.

S'il avait pu disparaître sous terre... ! Mais le sol semblait prendre vie il palpitait à chacun de ses mouvements, et vibrait ! vibrait ! oh… comme s'il était là, tout à côté, prêt à le dévorer. Bom... Bom... Bom... La marche funèbre sembla le manquer de peu tandis que son rythme cardiaque accélérait de façon inquiétante.

Puis, aussi soudainement que cela avait commencé, tout s'arrêta sur un grincement fermé.

Mieux valait rester immobile dans l'instant, blotti dans l'obscurité, histoire d'être sûr qu'il ne craignait plus rien. Il savait se défendre, vous savez, mais sans doute faisait-il pâle figureà côté de cette chose aussi ne préférait-il rien tenter.

Il reprit petit à petit du poil de la bête alors que ses frissons se calmaient, que son cœur ralentissait. Il était épuisé par toutes ces émotions. Désormais, ce n'était plus tant s'enfuir qu'il désirait que sombrer dans le sommeil du juste. Ses yeux s'alourdirent sous le poids de ses mésaventures tandis que sa respiration se faisait plus profonde. Il s'endormit comme assommé.

Un sensation étrange de bien-être le surprit au réveil. Quelque chose... il y avait quelque chose dans l'air qui l'interpellait. Il se redressa timidement et s'étira en ouvrant ses yeux collés par la fatigue, puis renifla. Il connaissait cette odeur. Un fumet plus prononcé vint titiller ses narines.

Comme par magie, son estomac gronda. N'ayant rien mangé depuis hier, il avait atrocement faim et flairer l'odeur du poisson n'arrangeait rien. Au vu de l'effluve, sans doute s'agissait-il de thon... Tout à coup, la lumière se fit dans son esprit : il y avait quelqu'un ! Quelqu'un d'autre, quelqu'un qui mangeait du poisson !

L'espoir se matérialisa soudain : ainsi, il y aurait quelqu'un ici ? Partagerait-il son repas avec lui ? L'idée de se battre à l'aveuglette contre l'inconnu lui nouait la gorge mais peut-être pourrait-il grappiller quelques miettes, ou obtenir ses restes...

L'eau lui vint à la bouche. Il se redressa brusquement, décidé. L'odeur provenait des surplombs qui l'environnaient. Ni une ni deux, il mobilisatoute ses forces ses muscles se tendirent et le projetèrent en hauteur. La tentative fut vaine, il glissa sur la surface lisse tandis qu'un pressentiment venu de nulle part lui interdisait de recommencer. « Il ne faut pas, se disait-il désespéré, il ne faut pas ! Je n'en ai pas le droit … ! »

Un soucoupe blanche vola alors vers lui, comme tombant du ciel. Dieu heurta le sol d'un bruit cassant, et dit :

« Tiens, tes croquettes. »