Titre : Douce-amère

Rating : T

Genres : Romance, famille, humour (?), drame.

Résumé : Spencer a une obsession monstre pour les nombres pairs. Une obsession qui gruge tout son temps et ses repères. Mais lui s'en fout un peu, il a des questionnements autrement plus importants. Comme quand est-ce que sa copine se décidera à coucher avec lui ou est-ce que la pornographie rend homosexuel.

Mot de l'auteur : Bonjour à tous, bienvenue sur cette nouvelle fiction. Je pense que c'est la première fois que je publie quelque chose de léger (disons relativement léger, comme la crème glacée avec la moitié du gras). Elle est un peu dans la même veine que Jardin de givre, dans l'optique où elle aborde aussi mon thème préféré, soit la santé mentale. Cette fois, par contre, surprise pour le couple qui sera à l'honneur. Trop l'habitude des résumés du style : Machin est un collégien. Truc est un mendiant. Ils vont s'aimer passionnément. Je préfère vous laisser dans le néant. Même si au bout de quelques chapitres, ce sera probablement évident comme le nez au milieu de la figure. Bref, si vous voulez en savoir davantage sur cette histoire et le pourquoi du comment, rendez-vous sur mon profil (pas que je sois persuadée que cela intéresse vraiment quelqu'un … hum, l'espoir fait vivre). Sinon bonne lecture à tous. J'espère que vous passerez un bon moment !


Chapitre 1 : Toc pour la chance

DSM-IV, Trouble obsessionnel compulsif : […] Comportement répétitif ou acte mental que le sujet se sent poussé à accomplir en réponse à une obsession ou selon certaines règles appliquées de façon inflexible. Ce comportement est destiné à neutraliser ou diminuer le sentiment de détresse ou à empêcher un événement ou une situation redoutée.

Hasani, juchée sur ses escarpins brillants, feint l'aisance un pas après l'autre, chancelant un peu, compensant par un sourire poli, les dents bien dissimulées sous ses lèvres serrées. Elle tiraille le bas de sa robe discrètement, de peur que ses cuisses dévoilées n'offensent la pudeur des membres de ma famille. Le hic, c'est que même son affabilité et ses vêtements de couturier ne sauraient les charmer. Ils se sont arrêtés à la couleur marron de sa peau, réticents à l'idée de trouver plus qu'une nationalité, quelque chose qui déglinguerait leurs mœurs du siècle précédent. Je pavane un peu. Devant mes cousins jaloux, mes tantes offusquées. Ma grande copine, elle me rend fier. Je n'ai cure des racontars, du racisme sous-jacent derrière leurs propos condescendants. Ça me fait du bien de serrer sa main, ses doigts vernis. Hasani, elle est du style à dissimuler ses formes sous des hauts de survêtement, des chandails une taille au-dessus de la sienne. Ses pieds sont toujours enfoncés dans des baskets noirs, des sandales plates. Sur ses souliers à talon, elle me dépasse un peu, d'un bon décimètre. Quelque chose qui ne titille pas mon orgueil, mais qui le décuple agréablement. Je ne suis jamais venu accompagné à nos fêtes du Jour de l'an chez les grands-parents. Pas une seule fois. C'est que j'ai seize ans, que j'ai longtemps couru après Hasani, peut-être trois ans, peut-être plus. Cela fait cinq mois qu'elle a cédé à mes avances, mes cadeaux idiots et mes compliments dépassés. J'ai répété souvent à mes vieux qu'elle serait avec moi aujourd'hui, ils ne m'ont jamais vraiment cru. Hasani, c'est leur filleule, la fille d'un couple d'amis qu'ils connaissent depuis la petite école. Ils l'ont adoptée du bout du monde, de la Somalie. Elle devait avoir huit ou neuf ans quand elle est arrivée ici. Elle s'est cachée derrière moi, a emprunté mes mots l'un après l'autre. On a tout fait tous les deux, les costumes d'Halloween agencés, les devoirs de maths copiés, les premiers baisers pour rigoler. À douze ans, je me suis dit que c'était déjà un peu ma femme.

Ça les agace un peu mes grands-parents, un peu beaucoup. Ils nous jettent des regards, murmurent entre eux. Il y a quelque chose qui cloche dans notre famille, qu'ils se disent. D'abord mon grand-frère qui a épousé une Vietnamienne, ensuite ma petite sœur dont la meilleure amie est voilée. Chez moi, il y a les accents du monde entier qui se concentrent et se confondent. Ce n'est pas au goût de tout le monde, je suppose. Il suffit de prononcer le mot immigration pour que ma famille au grand complet se mette à déblatérer, des grands mots, des petites idées. Je m'en fous, moi. J'ai Hasani.

Ma famille est originaire de Londres. La fierté. Quand ils parlent anglais, ils snobent l'argot et prononcent chaque voyelle avec insistance. Ma grand-mère, elle a un tableau de Margaret Thatcher dans son hall d'entrée, immense avec un cadre doré. La bourgeoisie dans tout ce qu'elle comporte de plus caricatural et arriéré. C'est marrant et d'autres fois, pas tellement. Comme quand ils parlent des futurs enfants de mon frère Allan, des déracinés, des manqués. Ils ne sont pas encore nés, pas même projetés. Ils ont humilié Kim - la femme de mon grand-frère - dans les règles de l'art, subtilement et cruellement : Esthéticienne ? Ah … c'est un drôle de métier. N'est-ce pas, Harry ? Enfin, ce n'est pas tous les parents qui inculquent l'ambition à leurs enfants, je suppose. C'est plus … occidental comme mode de pensée. Occidental, hein Harry ? Elle n'est pas revenue et je me suis dit qu'Allan était bien lâche. La remarque l'a fâché, on s'est engueulés, boudés, rabibochés. Ça ne l'a pas empêché de venir seul ce soir. Il ne nous lâche pas d'une semelle, Hasani et moi. Sa manière de compenser peut-être.

Les présentations passées, on oscille entre les canapés aux crevettes et les crudités. Hasani crève de faim, mais refuse de se goinfrer. La décence, qu'elle dit. Allan ne s'empêche pas de s'empiffrer, lui. Et puis, il y a ma tante Esther qui approche, histoire de regarder de plus près la curiosité que constitue ma copine ce soir. Elle nous fait la bise à tous les trois, conserve son sourire courtois un bref instant avant de questionner Hasani. Une guêpe prête à sortir son dard. Elle est comme ça, ma tante Esther.

« Vous êtes élégante, mademoiselle … Hasani, c'est bien cela ? Ce n'est pas commun comme prénom. Vous êtes originaire de quel pays ?

- De la Somalie, madame, répond-t-elle poliment.

- Ah … c'est charmant, vraiment. Elle est charmante, n'est-ce pas, Allan ? J'ai connu beaucoup de femmes de … couleur qui ne connaissaient rien aux bonnes manières. Aucune tenue. Mais vous avez été adoptée, Hasani, n'est-ce pas ?

- Mes parents sont Canadiens, madame. Ils sont d'origine irlandaise en fait.

- Je vois. Cela explique beaucoup de choses. J'espère que vous ne serez pas trop intimidés par notre famille. Nous sommes nombreux ce soir. Quand les parents de Spencer nous ont dit qu'il venait accompagné, nous avons craints qu'il n'arrive au bras d'une femme voilée ou je-ne-sais-quoi. Ils sont barbares ces gens-là. Ma voisine est maghrébine, vous voyez. Elle parle fort ! À vous en rendre sourd ! Aucune manière aussi. Pas un bonjour quand on passe près d'elle ! Cela sans parler de ses enfants qui sont de véritables monstres. Si vous saviez … Enfin, vous n'êtes pas comme eux, heureusement. Vous devez avoir reçu la bonne éducation.

- … Je suppose.

- Vous êtes charmante. Lovely ! »

Elle s'éloigne, fière d'avoir retirée à ma copine une bonne partie de son assurance. Elle répètera à ma grand-mère combien Hasani est mal-élevée, j'en suis convaincu. Je m'empare d'une carotte que je trempe dans la sauce césar avant de la glisser entre les lèvres d'Hasani qui n'ose plus bouger. Surprise, elle finit pas la prendre entre ses doigts puis par la manger rapidement.

« Tu peux le dire, dis-je finalement. Tu as le droit de le dire.

- Quoi ? me demande-t-elle

- Que c'est une salope.

- Spencer, 'commence pas, me reprend aussitôt Allan. Tu as le droit d'avoir seize ans, tu as le droit de vouloir provoquer toute la famille, mais ne vas pas l'entraîner dans tes embrouilles. Elle est déjà assez mal comme ça. Hasani, si tu veux partir, je te reconduis quand tu veux.

- Ça va, dit-elle aussitôt. Merci pour l'offre, mais je me sentirais d'autant plus mal de quitter maintenant. Je ne pensais pas que ça allait être aussi …

- Bourgeois ? demandé-je.

- Non … c'est pas ça. Je me sens juste observée comme une bête de foire et ta tante, elle … elle avait vraiment l'air prête à m'arracher les yeux.

- Te fais pas de bile. Elle ne reviendra pas. Par contre, si elle tente de t'ajouter dans ses contacts Facebook, tu refuses illico, d'accord ? Il suffirait d'un mot mal écrit ou d'une photo où tu danses pour qu'elle pète un câble et rameute toute la famille autour d'un simili-scandale.

- Ok, je prends en note.

- Elle l'a fait avec Kim, dit Allan. Il y avait une photo d'elle à vingt ans dans un bar du centre-ville avec des amis. Ça a fait le tour de la famille, des ragots en prime. Elle a été traitée de pute même.

- Wow … Je comprends pourquoi elle a refusé de venir maintenant. Pauvre Kim. Il n'y a rien sur mon Facebook, rien de compromettant. À part peut-être des articles de la page du Parti vert. Ah merde … s'ils trouvaient ça … et j'ai publié le dernier clip de Gaga. Merde … mon profil est public, je crois.

- On s'en fout, 'sani. Tu ne les verras qu'une fois par an.

- Si je reviens …

- Attends, tu te dégonfles toi aussi ? lui demandé-je aussitôt.

- Spencer, c'est dégradant tout ça … Je me sens vraiment mal en ce moment. Je ne vois même pas pourquoi on parle de l'an prochain.

- C'est lâche, ok ? C'est eux qui sont en tort, pas toi. T'as pas à te cacher d'eux comme Kim.

- Tu ne les changeras pas, dit mon frère aussitôt. Je ne sais pas à quoi tu joues ce soir, mais ça n'amuse que toi. Tu mets Hasani dans l'embarras, tu irrites la famille au grand complet, tu …

- Je mets Hasani dans l'embarras ? le coupé-je. Qu'est-ce que t'en sais, hein ?

- Il a raison, me dit-elle d'une petite voix. Spence, écoute … Je suis venue pour te faire plaisir, mais je ne comprends pas que de m'humilier comme ça te fasse plaisir.

- Ça n'a rien à voir ! m'écrié-je. Ça ne me fait pas plaisir tout ça ! Je veux venir accompagné de ma copine, merde ! C'est un crime ? Je peux pas passer les fêtes tranquilles avec toi parce que les connards coincés de ma famille peuvent pas te piffer parce que t'es noire ?

- Calme-toi et baisse le ton, me dit Allan en me faisant un geste rapide de la main. T'emporter maintenant ne ferait qu'aggraver la situation. »

Les yeux d'Hasani, fixés sur le parquet. Ceux d'Allan, mal à l'aise. Je jette un regard circulaire sur la grande pièce pour m'assurer que nos engueulades n'ont alerté aucun membre de ma famille. Ma grand-mère à la table près du bar, trois doigts autour de sa coupe de vin. Ma tante Esther en train de rire discrètement avec mon oncle Harry. Six éclats de rire. Ma mère qui tape du pied nerveusement en écoutant mon grand-père. Neuf coups de pied. Douze claquements de doigts. C'est moi qui dois les faires avant que quiconque ne brise la chaîne. Sinon, ce sera trop tard, désastreux. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Et c'est magique, comme une suite. Rassurant comme la soupe et les craquelins quand on est aux prises avec une grippe tenace. Allan m'observe, ne dit rien. Hasani est habituée. Je souffle.

Nous prenons de nouvelles crudités sans un mot. Des carottes miniatures, des morceaux de brocolis. Mon oncle s'est levé pour entamer des chants patriotiques de sa voix de ténor. Un rituel dont je pourrais me passer, mais qui ravie le cœur des ancêtres qui se regroupent autour de lui avec les yeux de la nostalgie. Je me demande parfois si leur jeunesse a comporté plus que les cours d'étiquette et l'apprentissage de l'amour de la patrie. Je ne sais pas, des fellations dans les toilettes de l'école, des joints roulés de leurs mains. Un peu de vie dans ses modèles de conservatisme, rien qu'un peu. Ma grand-tante Lucy a accompli sa première folie le moins dernier. C'est ainsi qu'elle nous l'a annoncé, du plaisir plein le sourire. Je me suis dit, ça y est, elle admet son homosexualité, elle part vivre au bout du monde avec une butch tatouée et musclée. Non. Elle est devenue citoyenne américaine, traversant la frontière pour épouser les valeurs qu'elle défend avec plus de fermeté. Elle se présente comme candidate pour le Tea Party. La belle affaire. J'ai rigolé avec les copains le lendemain, comme un dingue. Je leur ai dit : ma tante, elle va combattre férocement la masturbation.

« Hasani, tu vas bien ? »

Mon frère semble alarmé. Moi, je n'ai rien remarqué. Ma copine a plaqué ses mains sur son visage, serré les jambes soudainement. Je tends la main vers son épaule, persuadé qu'elle est prête à sangloter. Hasani prend cependant la fuite à la course. Ma mère m'interroge du regard de l'autre bout de la pièce, mais je ne sais quoi lui répondre. Elle semble être la seule à avoir remarqué le départ précipité d'Hasani. Allan a le regard rivé au sol. Deux perles de sang. Deux. Je claque des doigts quatre fois avant de partir à la suite d'Hasani plus calmement, incertain de ce qui a pu lui arriver en un laps de temps aussi court.

Elle s'est terrée dans la salle de bains, ma copine. La porte est close, verrouillée. Je tourne la poignée six fois, frappe à la porte huit fois. J'y colle mon oreille et attends. Un son, des pas ou des pleurs. J'ai merdé, bien comme il faut. Elle doit être effondrée, en colère, ou les deux. Quelque chose qui ne présage rien de bon pour elle et moi. C'est con, tellement con. Dix coups à la porte. Douze claquements de doigts. Elle m'aimera encore.

« Hasani, s'il te plaît, ouvre …

- S'il te plaît, Spencer, vas t'en, c'est pas le moment.

- Allez, sors de là.

- Je t'ai dit non.

- Hasani, sors de là.

- Je peux pas là, je peux vraiment pas !

- Alors laisse-moi entrer.

- …

- Hasani, s'il te plaît !

- Je peux pas, merde ! Fous le camp, Spence !

- Il se passe quoi là ? Pourquoi tu me parles comme ça ?

- C'est rien.

- Déconne pas avec moi.

- C'est rien, j'te dis !

- Alors laisse-moi entrer !

- …

- Hasani !

- Je … Ok, je vais déverrouiller la porte … mais tu entres pas avant que je te le dise, c'est clair ?

- Promis. »

Le cliquetis, petit bruit dans le brouhaha ambiant. C'est lent, délicat. Je souffle. Quand elle me dit d'entrer, je procède avec la même lenteur. Elle est assise sur le siège des toilettes, la culotte aux chevilles. Fuchsia et verte avec des inscriptions. Ça jure avec sa robe toute blanche. Je ferme la porte derrière moi, reste éloigné. Elle a du rimmel plein les joues, les tempes serrées entre ses doigts vernis.

« Je les ai ! me dit-elle en pleurant.

- Tu les as quoi ?

- Mes règles ! s'écrie-t-elle. Je pensais que je les aurais jamais et puis … et puis merde, quoi. Ça arrive. Maintenant. Maintenant, bordel. À quinze ans, chez des vieux bourgeois ! Je vais m'en souvenir en tout cas …

- Attends, comment ça tu pensais que tu les aurais jamais ?

- Je veux pas en parler, Spence. Pas maintenant.

- Ok … ok. Je … t'inquiète pas. Je vais t'aider. Tu bouges pas, d'accord ? Je reviens dans deux minutes. »

Je sors et ferme la porte derrière moi. J'attends le cliquetis pour décoller. Il est plus précipité que le précédent. Allan s'enquière de l'état d'Hasani, je lui réponds à demi, avec des mots qu'il ne comprend pas bien. Les trucs de filles, ça me plonge dans un état de demeuré de première. Le rouge aux joues, les expressions enfantines plein la bouche. Elle a ses rangnangnan que je dis. Allan rit à gorge déployée. Je le rabroue sans assurance. Ma verve s'est perdue dans les rangnangnan. On trouve maman en grande conversation avec un grand-oncle dont le nom m'échappe. On l'emmène à l'écart pour lui faire part de la situation. Heureusement, ma mère n'a rien perdu de ses vieilles habitudes. Dans son immense sac griffé, elle a tout. Des bonbons acidulés aux bouquins de botanique. Elle me tend discrètement une serviette sanitaire, un tampon et un paquet de lingettes parfumées, ce que je m'empresse de camoufler dans la poche de mon pantalon avant de rejoindre ma copine. Deux coups à la porte. Le cliquetis lent et délicat. J'entre et verrouille la porte derrière moi. Je tends à Hasani tout ce que ma mère m'a donné.

« Tourne-toi » me dit-elle

J'obtempère aussitôt. Je fais le piquet devant la porte, les bras droits, les yeux clos. J'entends le bruit du plastique froissé, mais je n'ose rien imaginer. Il y a cette catégorie sur mon site porno favori, celle où les hommes se glissent entre les cuisses rouges de starlettes du X gémissantes. Ça m'a toujours écœuré. Un motton gros comme un mouchoir chiffonné m'entrave la gorge rien que d'y penser. Pourtant, j'en ai vu des vidéos, des trucs bien crades que les potes s'échangent via la webcam pour se marrer des expressions dégoûtées. Mais le sang, ça me prend aux tripes, ça les remue plus sûrement que la plus démente des montagnes russes. Je cligne des yeux. Quatre fois. Après, tout s'envolera.

« Ok, tu peux te retourner. »

Elle s'est relevée, elle est debout tout près de moi. Ses escarpins en moins, nous faisons maintenant la même taille. Je remarque la tâche rouge au bas de sa robe, quelque chose qu'elle semble avoir tenté de nettoyer sans grand succès. J'ôte ma veste noire et la noue autour de sa taille. Hasani me remercie d'un baiser tout tendre sur la tempe. Elle s'approche du lavabo, nettoie les sillons noirs qui s'étendent sur ses joues.

« Je veux m'en aller maintenant. »

Moi aussi de toute façon. Peu importe le décompte jusqu'au nouvel an, les discours larmoyants sur l'année achevée, le filet mignon et la mousse aux framboises. La soirée a dégringolé dès que la tante Esther est arrivée. Peut-être avant. Je touche le lavabo du bout des doigts. Six fois avant que l'on s'éclipse elle et moi, à la recherche de mon grand-frère. On se dirige discrètement vers sa Honda Civic toute pourrie dans le stationnement pour décoller du manoir rococo de mes grands-parents. En partant, il m'a semblé que le visage surdimensionné de Margaret Thatcher me toisait avec bien du mépris, mais je ne m'y suis pas attardé. Allan conduit comme un pépé. Avec ses lunettes rondes et son visage trop avancé. 90 kilomètres heure sur l'autoroute. De quoi faire rager les jeunots qui le dépassent dans un bruit assourdissant ou qui restent derrière lui en lui envoyant un doigt d'honneur de leur fenêtre baissée. Ça fait marrer Hasani qui lui demande de ralentir. Moi, ça m'embête toujours un peu. Quand j'aurais mon permis d'ici quatre mois, je le ferai rager en roulant comme un p'tit con, dix kilomètres heure au-dessus de la limite autorisée, en prenant les virages brusquement. La radio est allumée. Chouette, Rock Matante (1). L'animateur un brin trop enthousiaste présente les dernières cucuteries du monde de la musique, des ballades à deux balles sur l'amour éternel jusqu'aux morceaux de comédies musicales aussi débiles qu'ennuyeuses. Il est 23h50.

« Hey Allan, je me le coltine tous les jours au boulot ce poste de merde, tu peux pas changer ? »

Il n'hésite pas un seul instant. Du coup, je me dis que ce doit être la station favorite de Kim, pas la sienne. On passe à l'anglo, au vieux rock des années 70. C'est ma soirée. Hasani, Allan et moi, on se met à chanter à tue-tête. Mick Jagger a entamé You can't always get what you want. J'aurais tué pour les voir en concert l'an dernier. Peu m'importe que Mick Jagger et Keith Richards ressemblent maintenant à des vieux croûtons sur l'amphétamine. J'aurais avalé des fourmis, monté les marches de l'église à genoux, envoyer paître ma famille avec tous les argots de mon répertoire, danser nu dans le centre-ville, sauté du troisième étage jusque dans la piscine. Mais les billets se sont vendus aussi rapidement que les macarons colorés de la boulangerie huppée du quartier et ceux qui restaient … équivalaient à cinq mois de salaire pour moi. Ça m'a causé une peine incroyable, un vrai chagrin d'amour. 23h55.

« Vous avez une résolution pour la nouvelle année ? nous demande Hasani, assise sur la banquette arrière.

- Finir mon bac et dégager de chez les parents, répond mon frère aussitôt. Ça craint d'être marié et de vivre chez eux avec Kim. Je me sens comme un vieux garçon.

- Arrêter de fumer, répondis-je ensuite.

- Attends, tu fumes, toi ? me demande Allan en fronçant un sourcil.

- Ouais, un paquet par an ! dit Hasani en riant.

- Au moins deux. Quand même ! Mais j'en ai pas de résolution, 'sani. Je m'en fous un peu de ces trucs-là. C'est les vieux qui font ce genre de conneries. Ils se persuadent qu'ils vont maigrir, arrêter la malbouffe ou arrêter d'être hypocrites. Ils sont sûrs d'eux et une semaine plus tard, c'est terminé.

- Comme papa et maman quand ils ont décidé de ne plus cuisiner des plats surgelés, ajoute Allan.

- Exactement.

- C'est bête, répond Hasani. Moi, je sais qu'elle va tenir ma résolution.

- Avoue que c'est de sortir avec moi pendant encore un an.

- Mais non, abruti. Je veux être la joueuse étoile du club de tennis cette année. Je vais pas lésiner sur la pratique cette fois.

- Tu feras une super Venus Williams.

- Te fous pas de moi, Spence. L'an dernier, j'étais à ça de recevoir la médaille … mais Sylvia a tout fait foirer en remportant les régionaux avec un score miraculeux.

- Miraculeux ? Comme si Dieu se déplaçait pour des compétitions de collégiennes …

- Oh tais-toi, tu me fais …

- Chut, coupe mon frère en montant soudainement le volume de la radio. C'est bientôt le décompte ! »

Il s'est arrêté, garé maladroitement près du vieux port où nous entendons le brouhaha des bars environnants comme si nous y étions. Il y a l'odeur de la vieille ville qui me happe, amalgame de friture bas de gamme et de bitume fraîchement posé. Hasani a pris ma main et la serre très fort. C'est la première fois que nous faisons le décompte tous les deux. J'ai la chair de poule, le cœur qui se disloque tant il bat rapidement. Allan guette les premiers chiffres, la main toujours sur le bouton du volume. Le petit sapin jaune sur le rétroviseur vibre tant le son est élevé.

Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un …

Explosion. Bonne année ! Dans les bars, ça crie, ça hurle, ça trinque, ça s'embrasse. Ils sortent tous malgré le large amoncellement de neige sur les trottoirs. On salue les plus saouls au passage. On sourit à s'en fendre les joues. Bonne année ! Celle-là sera différente. En quoi, on ne le sait pas tellement. Mais quand c'est neuf, c'est toujours mieux, toujours grandiose. Fin du monde ou pas, 2012 connaîtra tous nos fous rires et nos chagrins. J'embrasse Hasani avec la langue et Allan appelle Kim. Les premières minutes de l'année baignées dans la passion. Et puis on enfile nos bottes et nos manteaux. On déambule dans les petites rues, on s'envoie des boules de neige sous les toits que la corrosion a verdis. Mieux que les discours de grand-père sur la guerre, mieux que les crèmes brûlées de grand-mère qui craquent trop aisément sous la cuillère.

Deux lignes de trottoir sautées, quatre autres évitées, six dernières sautées sur un pied. Et puis, non, dix autres évitées. Douze.

Je ne lève pas les yeux vers Hasani et Allan. Mes rituels les embarrassent un peu, comme si j'étais un gamin qui suçait toujours son pouce ou une adolescente qui trimballait sa poupée Barbie. Mais ce n'est que de la superstition, un peu gonflante, mais pas méchante, du genre à me filer de la chance quand tout s'écroule autour de moi. Plus que de la chance. L'assurance que rien n'éclatera dans mon quotidien bien rangé. Rien du tout.

On regagne la voiture juste à temps pour un nouveau morceau des Stones. Les mains d'Hasani battent l'air au rythme de la chanson. Allan conduit encore plus lentement qu'à son habitude, donnant son attention au chant, mot par mot. On finit dans un café d'une chaîne mondiale où le sucre est en quantité industrielle. Je partage un mokaccino à la noix de coco avec ma copine tandis que mon grand-frère opte pour un thé qui sent fort la cannelle. C'est bizarre. Parce qu'eux ont toujours du bonheur plein la gueule, le sourire Colgate et les yeux qui rient, tandis que je me suis renfrogné malgré moi. J'ai le vertige. Je ne sais pas quand ça a commencé, entre la commande du breuvage plein de crème fouettée et l'arrivée à la table bancale. Paf et c'était là, installé comme si ça y avait toujours été. Au beau milieu de ma poitrine et ça gruge tout. Le vertige.

Deux tapes de la main sur la table. Une pause. Quatre autres. Six autres. Et les sourires Colgate fondent comme neige au soleil …

(1) Rock Détente. Poste de radio reconnu pour ne passer que les tubes qui plaisent aux ménagères. Les patrons (boutiques, restaurants, supermarchés) ont tendance à le laisser toute la journée durant. Le poste s'appelle à présent Rouge FM, histoire de redorer son image. Mais le contenu est toujours le même.


Au départ, ce chapitre devait bien faire 20 pages. Raison pour laquelle il a été coupé en deux. L'autre partie de mon résumé trouvera des échos dans le second chapitre que je ne tarderai pas à publier. Bisous à tous. N'hésitez pas à me laisser vos impressions.