Titre : Douce-amère
Rating : T
Genres : Romance, famille, humour (?), drame.
Résumé : Spencer a une obsession monstre pour les nombres pairs. Une obsession qui gruge tout son temps et ses repères. Mais lui s'en fout un peu, il a des questionnements autrement plus importants. Comme quand sa copine se décidera à coucher avec lui ou est-ce que la pornographie rend homosexuel.
Mot de l'auteur: Coucou les lecteurs ! Je suis finalement de retour après une grosse session scolaire. La bonne nouvelle, c'est que pour quelques mois, je pourrais publier beaucoup plus souvent parce que je serai en vacances. Yahou ! Donc, j'ai passé la soirée à réviser mon chapitre et le voilà finalement. Ça vous aidera peut-être d'aller faire un petit tour en arrière, histoire de vous rappeler qui est qui, mai sinon, je crois que c'est un chapitre assez bonbon avant d'entamer la partie plus … difficile, disons-le comme ça. Bisous à tous et bonne lecture.


Chapitre 4 : L'assurance est un leurre

Troubles obsessionnels compulsifs, les comprendre : […] souvent lié au manque de confiance en soi, le TOC mène souvent l'individu à se dissimuler à l'Autre afin de se soustraite à la dictature de son regard.

Les travaux d'équipe me font prendre conscience des terribles conditions de vie des animaux domestiques. Quand monsieur O'Leary m'a imposé Souleymane comme partenaire de travail, j'ai repensé au regard effaré de mon vieux matou Arthur quand on lui a présenté l'hyperactif et badaud Rantanplan : « Vraiment ? Vous allez laisser cet empoté ruiner mes siestes et me poursuivre à travers MA maison ? Se nourrir dans mon bol et rafler toute l'attention ? Vraiment ? ». Un exposé oral, ce n'est pas le genre de travail que l'on peut feindre avoir fait collectivement avec entrain. On se doit de se réunir et de négocier les parties les plus soporifiques avec une bonne dose de manipulation affective. Les élèves se réunissent les uns avec les autres, satisfaits ou non des jumelages aléatoires d'O'Leary. Souleymane s'avance jusqu'à mon bureau avec autant d'empressement qu'un poulet à l'abattoir. Il s'écrase lourdement sur la chaise adjacente à la mienne, pose ses cahiers d'activité près des miens. Je les replace machinalement. Il croise les bras et s'enfonce davantage dans la chaise en plastique. Autant de classe qu'un gangster du bac à sable.

« Bon, ça va être fastoche vu que t'es bilingue, me dit-il dans un vague soupir.

- I don't bilingual, répondis-je avec un mauvais accent forcé.

- Et tu me dis ça en anglais ? »

Le con. Je suis partagé entre l'envie de prouver mon savoir-faire à mon coéquipier en empruntant les expressions les plus grandiloquentes de ma langue maternelle et celle de continuer le jeu de l'unilingue cherchant jusqu'aux expressions anglophones les plus élémentaires pour que Souleymane préfère se taper l'exposé oral seul. Que de perspectives alléchantes.

Notre proximité avec les États-Unis a cela d'extraordinaire qu'elle nous octroie des cahiers d'activité aux doctrines moralisatrices finement dissimulées derrière une approche à la Disney Channel. Alors que le premier chapitre porte sur les conséquences destructrices des jeux vidéo, le second se morfond sur la perte de la virginité des adolescentes. Notre exposé oral doit porter sur un sujet controversé, un champ suffisamment large pour que chacun y trouve son compte. L'équipe à côté s'esclaffe, ayant choisi la sodomie. Je ne suis pas sûr qu'O'Leary leur donnera le feu vert.

« Bon alors on fait quoi ? demande Souleymane, s'écrasant davantage sur sa chaise si cela est seulement possible.

- Je sais pas, moi. La drogue, le tabac, la prostitution …

- La discrimination ?

- C'est pas vraiment d'actualité.

- Tu crois ? me demande-t-il en élevant un sourcil accusateur.

- Peut-être. J'en sais rien. Ok pour la discrimination.

- Bah si t'as une autre proposition …

- Non, ça va, c'est bien.

- T'es trop enthousiaste, ça fait plaisir à voir.

- Écoute, ça me fait pas plaisir de devoir faire ce truc avec toi et j'ai un peu de mal à faire semblant.

- Moi, je m'en fous de tes histoires avec Hasani. Si t'es jaloux d'une relation qui a pas duré trois mois, ça te regarde.

- T'avise pas de me juger.

- Relax. 'tain, ça va. J'ai compris pour ta copine, tu sais ? Tant qu'elle sera avec toi, je tenterai rien.

- Y aura pas d'après.

- Quoi ?

- Hasani, elle est avec moi pour de bon.

- Si tu veux. »

Quatre, six, huit. Le bout de mon soulier ciré qui s'écrase sur le parquet. Souleymane a un sourire de travers, pigeant dans une source inépuisable d'assurance. Ça me rappelle les mois d'horreur où il a été le copain d'Hasani. Il fallait qu'il vienne fanfaronner devant moi sur combien ça le rendait heureux de l'avoir rien que pour lui. Il n'ignorait certainement pas que je l'avais draguée des années durant. Ça non. Je me dis que je n'ai plus rien à craindre, que son assurance peut bien être là, manifeste et envahissante, ça ne m'empêche pas d'être celui avec qui Hasani a choisi d'être sérieusement. Et puis le machin qui me gruge l'estomac, c'est que mon envie de lui mettre mon poing dans la gueule qui se déchaîne.

O'Leary accepte notre sujet et nous voilà prêts à attaquer la discrimination dans tous ses recoins les plus sombres. Souleymane et moi, on convient de ne pas se rencontrer hors des cours et d'en discuter via MSN. Ça ne m'enchante pas tellement de devoir le compter dans mes contacts, mais le simple plaisir de pouvoir l'en éjecter sans état d'âme après l'exposé me rend le sourire.

La pause du midi est la bienvenue. J'ai les nerfs emmêlés et en mauvais état, l'envie un peu démente de foutre Souleymane dans une grande benne à ordures autour de laquelle tournent d'énormes mouches carnivores. Dix claquements de doigts. Adam mange un hamburger bien gras de la cafétéria, Marco texte encore une amie de sa sœur qui l'envoie paître depuis des semaines déjà, Granola nous a ramené sa mioche de copine. Pour le lunch, Allan m'a refilé son riz à la mexicaine. Résultat, je crois que je vais me passer de manger.

« Écoutez ça, écoutez ça ! J'ai demandé à Marilou si elle voulait qu'on se voit la semaine prochaine et elle me répond ça : J'sais pas, pt'être. C'est pas bon signe, ça ? demande Marco en brandissant son portable.

- Non, répond Granola avec une indifférence manifeste.

- Bon courage, dit Adam entre deux bouchées.

- Oh mais peut-être qu'elle fait genre je-m'en-fous, mais qu'en fait, elle a juste peur de s'engager. C'est trop commun, réplique Garance.

- Merci Gaga, y a au moins quelqu'un de sensé à cette table, répond-t-il en mettant l'accent sur le mot sensé. Et puis Spencer l'a eu sa copine en persévérant, non ?

- M'ouais, répondis-je. C'est sûr. Mais Marilou … J'veux dire … c'est pas un canon. Je vois pas pourquoi tu persistes.

- Tu déconnes ? demande Adam aussitôt. T'as vu la poitrine qu'elle a ? Elle est clairement super cochonne.

- Mais Spencer, il s'en fout. Il baise pas, réplique Granola.

- Ta gueule, répondis-je sèchement. Marilou a peut-être une poitrine énorme, mais t'as vu l'acné pas croyable qu'elle a au visage ?

- T'exagères. Elle est bien foutue et marrante, t'es juste trop obsédé par ta copine, marmonne Marco.

- Vous êtes dégueulasses quand vous parlez des filles, sérieux. Si elles vous entendaient, y en a pas une qui voudrait de vous, souffle Garance.

- Les filles sont pas mieux, ok ? Fais pas ta vierge effarouchée » lui dit Granola.

Marco me regarde, Adam aussi. Le froid qui s'est immiscé tout à coup nous a tous happés du même coup. Ce n'est pas le genre de Granola, ni les mots, ni le ton abrupt. Lui qui défend les droits de tous les êtres vivants, allant jusqu'à manifester contre l'extinction des saumons sauvages de l'Atlantique, n'oserait pas traiter sa Garance avec aussi peu d'égard. Deux claquements de doigts. Les mecs et moi, on réagit trop peu, trop tard.

« Ça va pas de lui parler comme ça ? lui dis-je au bout d'un moment.

- Mêle-toi de tes affaires, Spence, me répond-t-il.

- Nan, attends, il a raison là, m'appuie Adam. T'y vas un peu fort quand même.

- Désolé Garance » dit-il sans la regarder.

Elle secoue la tête nonchalamment, l'air de dire que c'est déjà passé, qu'elle va bien à présent. Un sourire un peu gauche en prime. Granola mange son sandwich sans la calculer et on passe le reste de notre pause englués dans le malaise. On se démène pour ramener la conversation sur les rails de nos délires habituels, sans succès. Adam et Granola se dirigent vers leur cours d'éducation physique dès la cloche sonnée et Marco sort en douce, histoire de sauter son cours de français. Garance ne bouge pas d'un nanomètre, le menton vissé dans ses mains croisées depuis son altercation avec Granola. Je me rapproche d'elle, incertain de pouvoir la réconforter, mais incapable de la laisser s'enliser :

« Hey Gaga, t'en fais pas avec lui. Il est de mauvaise humeur aujourd'hui, ça lui passera.

- Aujourd'hui ? me dit-elle en fronçant un sourcil. Ça doit faire une semaine qu'il me parle comme à son chien !

- Attends, il est super gentil avec Daisy … Hum, enfin, non, c'est pas ce que je voulais dire. Laisse tomber.

- Il est pas comme ça avec vous ?

- Bah … il est pas bavard, Granola. Sauf quand il s'emporte avec ses histoires de planète, mais sinon … Je sais pas, quoi.

- T'étais à l'anniversaire d'Adam ?

- L'annif' d'Adam ? Euh non … Y avait le championnat de tennis d'Hasani alors j'ai pas pu y aller.

- En fait, moi non plus j'ai pas pu y être. Tu sais pas ce qui s'est passé là-bas ?

- Marco s'est saoulé comme il faut et il y a une vidéo hilarante de lui en train de dire que son père est vraiment riche.

- Je veux dire pour Philippe …

- Non, j'ai rien entendu de spécial.

- Ah ok … merci.

- T'en fais pas, Gaga. Il est dingue de toi, ok ? C'est peut-être une mauvaise passe avec l'école. Ou peut-être que le dépérissement de la couche d'ozone le déprime profondément. »

Elle rigole et ça fait du bien. Quand elle part, ses yeux se sont défaits des larmes qui menaçaient de s'étirer sur ses joues. C'est une chic fille, Garance. Un peu jeune et bien trop dévouée à mon abruti de pote, mais le genre qui aime avec la sincérité de la première fois. Ça part en vrille après. Il y a ces histoires de confiance à bâtir, de cœurs en miettes et d'intégrité chiffonnée. Personne ne sort indemne de ce qui implique le coeur. Deux claquements de doigts pour la chance.

J'arrive en retard en cours de français pour la peine. Rémillard, éternel insatisfait, me pointe le bureau de Dasilva du doigt. Pas un mot. Je vais chercher le papier orange en jouant sur mon statut de victime d'intimidation scolaire et réintègre mon cours aussitôt. Je m'empare de mon portable dès que Rémillard ne me fait plus sentir comme un intrus en me fixant d'un drôle d'œil. Le rôle du bon samaritain m'a pris aux tripes. C'est pas courant.

Spencer Mayson, 1h37

Hey Granola, tfai koi apré lé cour ?

Philippe Valois, 1h42

Rien de spécial. T'as des plans?

Spencer Mayson, 1h45

Nop, jvoulai tparlé, c tou.

Philippe Valois, 1h50

Non merci!

Il aurait probablement fallu que je lui propose de planter un arbre ou de philosopher autour d'un feu de camp, il serait tombé dans le piège illico. Je m'apprête à ranger mon portable, peu enclin à continuer de creuser dans ses problèmes personnels, quand mon portable vibre de nouveau :

Philippe Valois, 1h56

Tu dois tjrs aller chercher Mary ce soir?

Spencer Mayson, 1h58

Yep comme dhab.

Philippe Valois, 2h02

Tu peux pas laisser tomber pour une fois?

Spencer Mayson, 2h03

Att…

Je ne crois pas avoir déjà envoyé de texto à Mary. Primo parce qu'il m'énerverait plus de voir un Whatever écrit en abréviation SMS que de l'entendre, deuxio parce que je trouve peu pertinent de la voir collée à son portable plus qu'elle ne l'est à présent. Soit, Granola a répondu favorablement à mon semblant d'invitation.

Spencer Mayson, 2h05

Sa tdérange pa de rentré seul ce soir ?

Mary Mayson, 2h06

kk

La fulgurante rapidité de ma texteuse compulsive me foudroie. Mary devrait se rendre à la rencontre des timbrés du centre communautaire. Il me semble que d'être scotché à son portable de la sorte ne peut qu'être une maladie mentale grave. C'est à se demander si ses doigts n'ont pas pris la forme des touches qu'elle enfonce toute la journée durant. Je suppose que son message voulait dire : « Bien sûr, ce sera même avec plaisir, pauvre con. Y en a marre que tu gâches mon tête-à-tête avec mon Ipod chaque soir de la semaine ». Ou quelque chose qui s'en rapproche.

Spencer Mayson, 2h08

C ok. Jsui libre.

Philippe Valois, 2h17

Je te rejoins à la sortie des cours.

Près de la large porte où les élèves se précipitent comme si un grave incendie ravageait le collège, je perçois le sac à dos brun de Granola, celui où l'autocollant 100% recyclé occupe toute la place. À l'expression ennuyée qu'il aborde, je me dis que l'après-midi sera pénible. On est pas tellement amis, lui et moi. Suffisamment pour s'envoyer des vidéos comiques via MSN, mais pas assez pour parler d'homme à homme comme mon paternel se plaît à le dire. Avec Marco, ça ressemble plus à ça, mais on se connaît depuis les couches-culottes. Granola et moi, on marche sans se presser jusqu'au portail. Il prend la direction du centre-ville et je le suis sans me poser de question. Mes doigts s'entrecroisent derrière mon dos à la vitesse de nos pas. Seize, dix-huit, vingt, vingt-deux. J'évite machinalement les lignes du trottoir. C'est parce qu'elles sont plus larges ici et que ça m'amuse. Oui, ça m'amuse.

« C'était bien la fête d'Adam ? lui demandé-je à brûle-pourpoint.

- T'as pas idée …

- Raconte.

- Nan, t'es pas ouvert.

- Moi ? Attends, tu peux me dire ce que tu veux, je m'en fous, répondis-je de manière tout à fait décontractée.

- J'ai couché avec deux personnes. En même temps. »

Hoquet de surprise … transformé en toussotement. Je suis ouvert. Trente claquements de doigts. Granola a un sourire de travers maintenant. Il n'a pas l'air aussi détendu qu'il veut bien le laisser paraître. Ça le démangeait de me choquer, je crois. C'est peut-être un mytho, un gros mytho. Quoi qu'il me semble que les hippies et l'amour libre, c'était un duo de choc.

« Euh … ok, cool, répondis-je.

- Tu veux pas savoir qui ?

- Vas-y …

- C'était Charlotte, la sœur de Vanessa, tu sais ?

- Vanessa, la copine d'Adam ?

- Ouais. Elle est plus au collège, elle est plus âgée. C'est vraiment une fille superbe. Elle avait déjà fait ça à quatre, elle.

- Ah … ouais, ouais, c'est cool.

- Et Dan.

- Qui ça Dan ? Un autre mec plus âgé ?

- Non Dan, au collège.

- … Dan le pédé ?!

- Ouais, qui d'autre ? »

Il y a une chanson un peu débile dont les paroles me reviennent subitement à l'esprit : It's not gay when it's in a three-way. Ça ne doit pas s'appliquer quand un des mecs n'en a rien à battre de la nana qui s'époumone au milieu. J'ai une pensée pour Garance qui doit être à des années-lumière de penser que Granola l'a trompée de la sorte avec une fille aux mœurs débridées et un homo bien sorti du placard. J'ai perdu mon compte de claquements. Je recommence. Deux, quatre, six. Ça fait de Granola un bisexuel ce truc à trois ?

« T'aimes les mecs ? lui demandé-je.

- Non, je crois pas. Enfin, Dan m'a fait des trucs et c'était pas désagréable … T'sais, je crois que ça me fait rien en fait. Je préfère les filles. Les seins et tout, je pourrais pas m'en passer, mais les mecs, ça peut être sympa aussi de temps en temps. Tu crois pas ? »

Oui, de temps en temps. Comme quand on décide, au détour d'une journée particulièrement ennuyeuse, où le programme de la télévision semble avoir été dirigé par un octogénaire sénile, de regarder un épisode de Jersey Shore. Se taper un mec comme ça, parce qu'on s'emmerde un peu au cours du mois. C'est classique, vraiment.

« Euh … non, là, j'te suis pas.

- C'est peut-être juste moi alors.

- Et Garance ?

- Quoi Garance ?

- T'en fais quoi d'elle ? Tu comptes lui dire ou pas ? »

À son expression embêtée, je me dis qu'il n'y a pas songé un instant. L'envie me prend de le balancer dans la même benne à ordures que Souleymane, mais d'ajouter aux mouches carnivores, des morpions coriaces. Et puis, plus tellement. Je crois qu'il s'en veut, qu'il joue les braves, mais qu'il s'est embarqué dans un truc qui le dépasse et qu'il ne contrôle aucunement. C'est pour ça le jeu un peu gauche du révolutionnaire du sexe, du mec qui prend le plaisir partout où il le trouve. Deux lignes de trottoirs sautées d'un même coup. Granola me regarde en fronçant les sourcils.

« Pourquoi t'as fait ça ?

- Rien, répondis-je. Rien du tout. En fait, je m'en fous.

- Quoi tu t'en fous ?

- Je m'en balance de ce qu'on peut en penser, c'est cool ce que t'as fait.

- … Vraiment ?

- Je veux dire que je trouve ça excitant et trop fort de ta part.

- T'es sérieux ?

- Ouais, complètement. Moi, je le ferai pas parce que je suis puceau et tout. Mais t'as trouvé le courage de faire un truc complètement dingue, une expérience unique.

- C'est clair.

- Et pour ça, bah je t'envie. Je pourrais pas toucher une autre fille sans penser à Hasani, tu vois ? Mais peut-être que ça me plairait de le faire dans l'absolu et que si j'arrivais à me défaire de mes a priori sur l'amour et tout ça, bah je pourrais connaître des expériences sensationnelles comme toi.

- Arrête avec ton sarcasme, si t'es pas ouvert, c'est ton problème, me dit-il, l'air anxieux.

- Je suis sérieux.

- Non, tu l'es pas.

- Si, je le suis.

- Alors c'est moi qui le suis pas.

- Ah ? »

Bingo. Sa tête se secoue. Il s'arrête. La masse de gens nous contourne et nous sommes contraints de nous déplacer vers le commerce le plus proche. Un magasin à grande surface où des hommes aux chemises noirs se précipitent vers la clientèle comme des dobermans affamés. Nous les évitons en se faufilant habilement entre deux clients qui semblent fortunés. Le sac Gucci. Le complet Armani. On se retrouve dans une allée bondée où les gens nous portent peu attention. La rangée des appareils photos. Les mots « pixel » et « résolution » nous happent d'un peu partout.

« J'étais bourré, me dit-il finalement.

- Bah voilà, répondis-je sans surprise.

- Je veux dire vraiment bourré, pas comme Marco avec sa téquila bon marché. J'ai bu un truc horrible où tout était mélangé.

- Me dis pas que t'étais drogué.

- Mais non, ducon. Dans mon verre, il devait y avoir minimum trois alcools forts. C'était infect, mais j'ai bu parce que Charlotte m'a dit que c'était son cocktail préféré et que les mecs autour de nous l'avaient déjà pris.

- Peer pressure ?

- Ça veut dire quoi ce truc ?

- Euh … en bref, que tu l'as fait sous l'influence des autres. Pas cool pour un écolo qui se dit hors des normes.

- T'es con, Spence … Reste que je me serais pas embarqué au lit avec ces deux-là dans mon état normal. Enfin, tu me connais, merde. Garance, elle me fait pitié. Je peux plus la regarder en face maintenant. Et puis Vanessa le sait. Elle va cafter, j'suis sûr. Rien que d'y penser, je …

- C'était de la frime ?

- Quoi ?

- Tes conneries de bisexualité et d'amour libre là.

- Peut-être … ouais. Merde … Merde ! Je fais quoi, Spence ? Et si ça s'ébruite à l'école, hein ? Dan aussi, il pourrait cafter !

- Relax … je crois pas que ce soit à son avantage non plus. Mais Garance …

- Est-ce que je peux vous aider ? nous demande un commis outrageusement souriant en interrompant notre conversation.

- Non, euh … non, merci, répondis-je aussitôt.

- D'accord. Si vous avez des questions, je m'appelle Todd.

- Ok … merci » dis-je en le regardant s'éloigner.

Granola m'entraîne dans le rayon des électroménagers où il n'y a pas grand monde. Une famille s'émerveille devant un réfrigérateur à deux portes de couleur argent. Tandis que la gamine s'extasie en criant à ses parents qu'elle utilisera chaque jour le distributeur à glaces, Granola reprend à voix basse :

« Je dis pas que c'était complètement contre mon gré. Je veux dire, Charlotte est superbe et tout … mais Garance … J'ai une tête de partouzeur ?

- Quoi ? C'est quoi une tête de partouzeur ?

- Bah tu sais, le mec sans classe qui s'envoie en l'air dans des fêtes pourries avec la première fille un peu saoule.

- Non … t'as des lunettes.

- Ouais, ça excuse tout.

- Écoute … c'est pas grave. Peut-être qu'elle le saura pas, Garance. Je te le souhaite pas en tout cas. C'était une erreur, c'est tout. Personne va cafter. Vanessa était probablement plus saoule que toi telle que je la connais. Toi, t'arrêtes de boire comme un débile et ce sera de l'histoire ancienne tout ça.

- Ouais … ouais … clair … de l'histoire ancienne. »

Quand on voit Todd arriver avec son sourire de vendeur prêt à nous déballer son charabia habituel sur les garanties, on décampe du magasin sans hésitation. Vu son état déplorable, je propose à Granola de passer un peu de temps chez moi. Il habite assez loin de ma demeure, mais je crois qu'Allan lui accordera volontiers un retour en voiture. C'est peut-être de lui que je tiens ce côté bon samaritain tout compte fait.

Au salon, mon frère est penché sur les devoirs de Mary et Nicole. Les yeux de la petite s'illuminent en me voyant et elle ne prête plus tellement attention aux paroles posées de mon grand-frère. Algèbre. X et Y. Le regard enamouré de Nicole qui aurait volontiers écouté mon propre cours sur le sujet. Étrangement, Mary n'est plus vraiment attentive non plus et Allan finit par laisser tomber dans un soupir un peu long. Je les présente les uns aux autres rapidement. Il faut que Nicole vante aussitôt à Granola la profession de son papa, député depuis deux ou trois mandats. Je crois que ça éclaterait les oreilles de Granola qu'elle lui dise pour quel parti politique, mais elle a la finesse d'esprit de ne pas le mentionner.

Granola a attendu ses seize ans avec impatience pour adhérer au Parti vert. Mon père me dit souvent que derrière le principe noble de la création du parti se cache un programme abracadabrant de paradoxes sociaux, mais pour ce que j'en ai à foutre … Le rappeler gentiment à Granola comme si j'avais réellement lu leur programme me file toujours un bout de satisfaction par contre.

On reste tous les cinq à discuter et Allan propose lui-même d'aller raccompagner mon ami à la fin de la soirée, ce qui m'évite de devoir le lui demander. Granola semble de meilleure humeur en partant et je me dis que sa petite histoire prendra rapidement le chemin de l'oubli à la manière des participants de la téléréalité qui croient leur gloire instantanée gravée dans le ciment. Je me dirige sans empressement vers mon portable pour ajouter Souleymane à ma longue liste de contacts MSN. Ma liste d'amis semble s'être donné rendez-vous, les pseudos débiles se font concurrence. Souleymane a un surnom de deux mètres de long, une chanson ou une citation, va savoir. Il a peut-être suivi la mode qui veut qu'au lieu d'exprimer à la personne concernée ses sentiments, on écrive les paroles d'un morceau en espérant que ladite personne se sente concernée et crève de remords derrière son écran :

:-# Half of what I say is meaningless but I say it just to reach you dit :
sup ? T prêt pr le travail d'anglai ?

'spencer (8) dit :

Yep. Ki fait l'intro ?

:-# Half of what I say is meaningless but I say it just to reach you dit :

jveu fair la conclusion.

'spencer (8) dit :

K jvais fair la fair alor. Ta trouvé un sujet?

:-# Half of what I say is meaningless but I say it just to reach you dit :

la condition dla femme en afrik. toi?

'spencer (8) dit :

Je c pa.

'spencer (8) dit :

Jten rparle kan jaurai fai les recherche.

:-# Half of what I say is meaningless but I say it just to reach you dit :

kk

C'est que Souleymane s'est déjà donné à fond dans ce travail que je ne comptais pas entamer avant la fin de semaine, ce qui ne m'encourage pas franchement à lésiner davantage, même si l'envie de laisser le travail s'empoussiérer est bien présente. Je commence tranquillement à fouiller le sujet général via Wikipédia quand une fenêtre orange se met à cligner au bas de mon écran. Ça vibre de tous les coins quand je l'ouvre. J'ai jamais aimé ce truc.

(L) hAsAnI (L) 5/1O/12 S+H (L) When I cannot sing my heart, I can only speak my mind vous a envoyé un wizz.

'spencer (8) dit :

Jdéteste lé wizz!

(L) hAsAnI (L) 5/1O/12 S+H (L) When I cannot sing my heart, I can only speak my mind dit :

Accepte Vaness dans t amis.

'spencer (8) dit :

C ki?

(L) hAsAnI (L) 5-1O-12 S+H (L) When I cannot sing my heart, I can only speak my mind dit :

La copine d'Adam!

'spencer (8) dit :

ok att…

Chouette un nouveau contact dont le surnom surprenant d'originalité décorera ma liste. Je me demande s'il surpassera en fantaisie celui de Garance qui doit bien avoir une vingtaine de cœurs rouges et de fleurs à la suite du prénom Philippe écrit en lettres majuscules et grasses. Le pseudo de Vanessa contient aussi la date d'officialisation de son couple avec Adam, comme Hasani. Il est cependant aussi surchargé de trucs japonais et espagnols tout juste compréhensibles :

- VaNess' 16-10-11 (F) SUKIDA POUR LA VIDA! (L) Naruto streaming DEMAIN :D dit :

Kikou spencer!

'spencer (8) dit :

salut ca va?

- VaNess' 16-10-11 (F) SUKIDA POUR LA VIDA! (L) Naruto streaming DEMAIN :D dit :

Super et toi?

'spencer (8) dit :

c cook

'spencer (8) dit :

*cool

- VaNess' 16-10-11 (F) SUKIDA POUR LA VIDA! (L) Naruto streaming DEMAIN :D dit :

Faut vrmt que tu vois ça!

- VaNess' 16-10-11 (F) SUKIDA POUR LA VIDA! (L) Naruto streaming DEMAIN :D vous a envoyé un fichier.

Du petit logo qui s'affiche, je crois percevoir un désastre tout juste moins grave que le coup de fil anonyme de Marco Moretti à la directrice du collège pour annoncer la présence d'une bombe nucléaire dans le casier d'un élève. Je regarde la photographie se télécharger lentement avec beaucoup d'appréhension. Deux, quatre, six claquements de doigts. J'ouvre le fichier sans tarder. Granola torse nu, la langue de Charlotte lui glissant sur la clavicule, la main de Dan entre ses cuisses. Dix claquements de doigts.

Granola va morfler. Quand bien même il redoublerait d'ardeur dans le jeu du libertin, son rôle ne contrerait pas même une fraction des ragots qui vont courir, attrapant au passage une ribambelle de petites exagérations et d'informations superflues. Vingt claquements de doigts.

Je remarque au passage que sa Garance n'a plus un seul petit cœur dans son pseudonyme, seulement son surnom en lettres grasses accompagné d'un nuage gris. Il n'en faut pas davantage pour que je comprenne que tout part déjà en vrille.

Quarante claquements de doigts.


Ça fait longtemps que je ne m'étais pas donné le plaisir de créer un nickname MSN. Quand j'étais ado, je mettais tellement d'effort là-dedans que c'était presque une oeuvre d'art (Je parle comme une vieille, mais en fait, c'est pas si lointain). Quelqu'un se reconnaît là-dedans ou je suis la seule qui a été marquée par ça ? Dans tous les cas, j'espère que la lecture vous a plu. J'attends impatiemment vos impressions.