Note de l'auteur: bonjour,

Bon, encore une nouvelle déprimante et glauque. Etrange aussi, à vous de voir...


Mort sur le fil

Marcher sur la grève. Y échouer sans élégance. Elle est dure, brise la plante des pieds et fendille la peau des genoux. S'y traîner jusqu'à ce que les os tombent en grains de sable. Pas question de poussière ou de toute autre aberration, surtout lorsque son évolution peut donner un miroir à force de polissage et de contraintes extérieures. Humaines, ou autre ? Peu importe, de toute manière.

S'y étaler comme de la vermine, masse de chair qui avait été quelqu'un jadis. Un homme, ou quelque chose qui y ressemble. Ne pas laisser les souvenirs le submerger comme avant, comme... avant que la marée morte morde. Non, il ne doit pas. Elle fait mal, elle tranche et ne se préoccupe de rien. Non, rien du tout. Elle prend et ne partage pas, n'aime pas ça et ricane à chaque houle. Sale mégère cousine du Grand Bleu ! Orgueilleuse, elle vomit son sel qui ne guérit pas, mais creuse, creuse encore, encore, encore...

L'homme geint en éructant du sang, qui sillonne désormais ce sable autrefois brunâtre en ruisseaux pourpres salés. La faute aux embruns, sûrement, parce que le fer possède un goût de fer, et non de sel. Sauter de la falaise pour en finir a été la meilleure idée qu'il n'ait jamais eue. Un acte de lâcheté, voilà tout ce dont il a été capable. La mort l'a bien puni : il souffre de mille maux, mais ce n'est pas physiquement le pire, oh non...

Ouvrir les yeux. Ne plus faire attention à l'environnement immédiat. Respiration saccadée, cœur absent. Oui, vide de toute expression et de substance. On lui a tout arraché, tout extrait. Sucer les sentiments jusqu'à la lie. Ces derniers l'ont conduit à sa perte, même si ce n'est nullement l'amour le responsable. Plutôt... une amitié fausse. Enfin... L'homme ne ressent plus rien. Même ses prunelles détiennent cet éclat terne qui ricane derrière le voile des paupières. Un éclat terne... comme si une chose pareille peut exister ! Vomir son désarroi pour oublier qu'il a tué sa propre personne. Des iris sombres, même s'ils furent deux lacs d'eau claire jadis. Deux yeux bleus qui n'ont pas invité que l'orage. Les ténèbres sont venues au rendez-vous, elles aussi. Languissantes, elles attendent qu'il honore leur présence et les accueille comme il sied de par leur rang. L'éclat de rire qu'il voudrait offrir à la face vitrifiée de bleu du ciel refuse de sortir de sa gorge. Et pourtant, il force jusqu'à que l'air ne franchisse plus ses poumons percés par sa cage thoracique en miettes.

Cet être, celui qu'il considérait comme un père lui avait tout volé, tout tout tout. Cette chose horrible lui est arrivée, et il ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Il aurait dû écouter ceux qui essayaient de le mettre en garde, ceux qui cherchaient à le tirer des griffes de cet assassin d'âme et de cœur... Pauvre pantin désartitubé... désarticulé ? L'homme en perd sa langue maternelle. Il ne veut plus parler de toute façon. Tout renfermer en lui, ne plus s'ouvrir à cause du poison de la honte. Pourquoi ne l'a-on pas laissé crever ? TSM... Tentative de Suicide Mental. Même ça, il n'y a pas eu droit.

L'homme gémit quelque chose d'inintelligible et se traîne encore en se demandant d'où il tient la force de le pouvoir. Ne s'est-il pas brisé tous les os de sa carcasse ? Il ne sent même plus le bas de son corps... À moins que cela ne soit le haut ? Il l'ignore. Sans qu'il puisse le contrôler, un cri rauque jaillit de ses lèvres. De douleur ? Pourquoi, alors qu'il n'est pas foutu de savoir s'il a mal ? Tsss... L'homme se dit qu'il ferait mieux de rester où il se trouve et d'attendre que les lames de la Faucheuse ne le prennent sous leur aile... ah, ah, ah ! Les corbeaux, plutôt, non ? Il ne sait plus. Est-il si mauvais pour devoir subir le poids de ses fautes, qui n'ont été dictées que par mensonge ? Ne mérite-t-il aucune clémence, aucun répit, tout ça parce qu'il a succombé à cet être ? Oh, décadence de l'humain ! L'homme croyait que l'autre était son ami... son père, en fait. Et voilà que ses pensées se répètent, à défaut de parler à voix haute. Pathétique, vraiment. Il est pitoyable, à tel point qu'il doit offrir un spectacle délectable pour Satan... si celui-ci existe. En vérité, il ne croit pas à ce genre de choses. L'homme est son propre dieu et diable, à son avis. Son assassin le lui a démontré.

Ses paupières battent comme les ailes d'un papillon malade. Trop dur. Lassitude de l'esprit qui attend de sortir de son enveloppe charnelle alors qu'il n'en a pas l'autorisation. Condamnation bien cruelle, mais peut-être juste pour celui qui l'a décidée. L'homme frémit après cette constatation et préfère s'enivrer de ses plaintes, même si ça paraît méprisable... même si ça semble lâche. L'autre lui a menti; l'autre a joué avec lui. Est-ce donc un délit grave de se faire manipuler, pire que le meurtre ? Oui, parce que l'homme y a plongé en ne voulant pas réfléchir, en n'écoutant personne. Ah, ah, ah ! Plonger... au sens figuré comme au sens propre; ni l'un ni l'autre ne lui a réussi. Aucune intuition... ou bien, il l'a ignorée, elle aussi. Quel idiot ! De but en blanc, il n'est qu'un stupide singe qui s'est cru intelligent ! Ah ! Avec des « si », il referait sa vie! Plus que certain... sauf que personne n'a cette chance.

L'homme a peur; il voudrait pouvoir retourner le passé entre ses mains pour baiser son sol de nouveau, mais il ne le peut pas. Il faut qu'il avance maintenant. La mort l'attend, ou bien la vie, va savoir. En tout cas, l'entre-deux où il git le rejette. Quel plan de conscience ou endroit désire sa pauvre âme, de toute façon ? Peut-être qu'il serait en constant ballotage jusqu'à ce qu'il claque entre les mains de Dieu. Enfin, de ce qui a créé le monde et ses alentours...

Saisi d'un frisson titanesque, il recule. L'hydre de son cœur, organe défaillant, se tortille et lui cause une souffrance que seul un monstre ne pourrait appréhender. Des mots, des mots, des mo-mots... mo-mo-maux. Mort sur le fil, sanglante aiguille qui s'est infiltrée dans la peau tendre de ce cœur qu'il possédait encore il y a quelques heures. Un cœur innocent, dont la virginité fut perforée sans remords, sans raison. Oui, mais c'est la vie et la vie... c'est Cruella d'Enfer. Le conte de l'an fend l'âme tous les trois cent soixante-cinq jours. Lui, il ne le savait pas jusqu'à ce qu'on lui arrache la fleur de l'âge.

Il s'arrête soudainement, prêt à dégueuler sur ces galets infects. Son corps se tend une dernière fois, puis se fige enfin alors que sa bouche s'ouvre comme l'antre d'un cyclone.

Il est l'heure de choisir son destin.