Titre : Message personnel (Pense à moi)
Auteur : Meanne77

Claimer, disclaimer et notes d'auteur :
1) ceci est une séquelle : il est très fortement conseillé d'aller d'abord lire De albis angelis (cf. profil) et Regarde-moi (storyid : 2482113) car ce one-shot vous en spolie intégralement les fins (et tout ce suspens, ce serait dommage de se le gâcher…)
2) les personnages de Regarde-moi appartiennent à Shakes Kinder Pinguy mais elle me les a gentiment prêtés, pour la bonne cause. Les autres sont à moi.
3) écrit entre le 2 juillet et le 13 août 2012 pour célébrer cette année bissextile, les 4 ans de début de publication du SGC (à la base je l'avais envisagé pour le 29 février, puis pour le 14 juillet, histoire de boucler la boucle, mais bon, voilà quoi…), et enfin répondre à la question que vous nous posez depuis des années.


Message personnel (Pense à moi)

Le regard perdu dans le vague, Gwenaël faisait tourner son téléphone portable entre ses mains. L'écran, qui quelques minutes auparavant avait listé les derniers appels émis, était entré en veille et affichait la date et l'heure : Jeu 16 nov. 2006 ; 20h54. Le temps s'était considérablement radouci depuis la veille grâce à un puissant courant venu du Maroc et qui s'étendait à toute l'Europe jusqu'à la Scandinavie. Cependant, près de quatre heures après le coucher du soleil, la veste de Gwenaël s'avérait trop légère pour demeurer longtemps immobile sur un banc.

Gwenaël n'hésitait pas à passer son appel, mais ces jours-ci, il vivait dans un état second permanent. Se concentrer sur ses cours requérait un effort exceptionnel de sa part. Plus d'une fois, il s'était surpris à fixer le vide depuis un temps indéterminé. Les quarante-huit heures qui venaient de s'écouler lui paraissaient durer depuis des semaines, sans qu'une issue ne se dessine à l'horizon. Sottement, il voulait qu'on lui dise quoi faire, voulait remettre son libre arbitre entre les mains de quelqu'un d'autre, quelqu'un qui saurait – contrairement à lui – prendre les bonnes décisions. Ou plus simplement, des décisions tout court.

S'il devait être honnête, il aurait aussi souhaité que cette conversation ait lieu dans d'autres circonstances, des qui n'auraient pas été imposées par un problème qu'il ne savait comment résoudre, mais juste pour partager avec un ami un pan si important de sa vie. Gwenaël savait qu'on ne lui en tiendrait pas rigueur, à tort ou à raison. Cela ne changeait cependant rien à ses yeux. C'était une question de principe. La situation aurait été inversée…

Un ricanement sans joie le tira de ses pensées stériles. Avec un soupir, il réactiva son téléphone et composa le numéro de Nino.

o.O.o

Ils venaient de finir de débarrasser la table et de s'installer au salon quand le téléphone de Nino sonna. Gwenaëlle s'interrompit en pleine phrase, le temps pour Nino de vérifier l'identité de son possible interlocuteur.

« Gwen, annonça-t-il avec un regard interrogateur.

— Oh. Vas-y, décroche. Qu'est-ce qu'il veut ?

— Allô ?

— C'est moi. Je suis en bas.

— Heu, je suis chez Gwenaëlle, là. »

Gwenaël renifla. Suite au transfert du beau-père de Gwenaëlle dans l'est de la France, le couple Allier avait déménagé durant l'été. Gwenaëlle, quant à elle, avait préféré demeurer en région parisienne, au moins le temps de finir ses études. L'appartement parental avait été vendu et la jeune fille s'était installée dans un deux pièces confortable à la périphérie de la capitale. Depuis, Nino y passait le plus clair de son temps ; ironiquement, à une fréquence similaire à laquelle Gwenaël s'était lui-même incrusté dans l'appartement de Cédric ces derniers mois.

« Je sais, tu me l'avais dit.

— Tu montes ?

— Demande-lui s'il a mangé ? » intervint Gwenaëlle, déjà à moitié debout en direction de la cuisine.

Nino leva la main pour lui signifier d'attendre.

« Je préférerais que tu descendes, si tu veux bien, répondit Gwenaël.

— Oui, d'accord… Donne-moi une minute.

— Je t'attends au bistro qui fait le coin.

— OK. À tout de suite.

— Alors ? demanda la jeune fille après qu'il eut raccroché.

— Je… Gwen voudrait que je descende.

— Virée improvisée entre hommes ?

— Non. Je sais pas. Il avait une drôle de voix.

— Est-ce que tout va bien ?

— Il ne m'a pas donné de détails. On se retrouve au troquet d'à côté.

— Eh bien… embrasse-le pour moi. Tu me fais signe si tu ne rentres pas ?

— Bien sûr. » Il se leva et l'embrassa. « Ne m'attends pas si t'as sommeil. C'est probablement pas grand chose, pas de quoi s'en faire. »

Nino enfila son blouson et ses chaussures puis, après un autre baiser, sortit rejoindre Gwenaël. S'il avait voulu rassurer sa petite amie, aucun d'eux n'était dupe : la conversation avait été trop brève, la voix trop ténue, comme fatiguée. Et si Gwenaël désirait parler à Nino au point d'effectuer le trajet jusque chez Gwenaëlle sans pour autant la voir, c'était du sérieux. Tracassé, Nino dévala les escaliers.

Gwenaël l'attendait comme convenu à une table du café proche de l'appartement, près de l'entrée de l'établissement mais dos à la porte, sans doute pour guetter son arrivée. Leurs yeux se croisèrent à travers la vitre. Gwenaël lui adressa un signe du menton, Nino ralentit le pas. Une fois à l'intérieur, il exerça une pression sur l'épaule de son ami et y laissa la main comme il contournait la table. Il s'assit face à lui.

« Alors, quoi de neuf ?

— Je t'ai commandé une bière. Je la boirai si t'en veux pas. »

Nino rapprocha de lui l'une des deux bouteilles qui se trouvaient entre eux. La condensation présente sur la paroi en verre indiquait qu'elles venaient tout juste d'être apportées. Ils seraient tranquilles pour un moment.

« T'as pas la tête de celui qui célèbre quelque chose. Est-ce que je vais avoir besoin d'alcool pour ce que tu t'apprêtes à m'annoncer ? »

Le sourire de Gwenaël ne dura qu'un instant.

« C'est pas une annonce. Enfin, je présume que si, en un sens, mais ça ne se veut pas comme tel. » Il fronça les sourcils. « Ça aurait dû l'être. Peut-être. » Gwenaël secoua la tête, comme pour s'éclaircir les idées. « Faut que je te parle d'un truc. Mais pour que tu comprennes, je dois te dire autre chose avant. »

Nino s'adossa contre sa chaise.

« Je t'écoute. »

Gwenaël prit une inspiration, une gorgée de bière, une seconde inspiration. Son regard, sans être à proprement parlé fuyant, fixait sans la voir la surface usée de la table de la brasserie. Soudain, il redressa le visage et déclara : « Ian n'est pas mon frère. »

Nino ne s'était vraiment pas attendu à ça.

« Heu, je le savais déjà, répondit-il pour mieux être interrompu par un geste agacé de la main de la part de Gwenaël.

— Je veux dire, je ne l'ai jamais considéré ainsi.

— Oui. Je sais.

— Je suis amoureux de lui. »

Cet aveu, enfin, décontenança Nino.

« Ça fait… » Gwenaël ricana amèrement. « Ça fait depuis longtemps. Y'a pas grand chose d'autre à en dire, en fait. Gwelle, Say et Cédric le savent, c'est à peu près tout. Si je t'en ai jamais parlé, c'est parce que toi, tu le connais bien. Je savais que ça te ferait franchement bizarre. En vérité, si je ne t'avais pas dit que je suis homo, c'était en bonne partie pour ne pas avoir à m'étendre sur le reste.

— T'as pas à te justifier à ce sujet, Gwen. Et ça ne me fait pas… Bon, si, d'accord, peut-être un peu mais rien que du temporaire, le temps de me faire à l'idée mais… la vache, tu le vis comment ? Ça fait un bail, tu dis ? Est-ce que Ian sait ?

— Maintenant, oui. Depuis cet été. On a eu une sorte de dispute peu après mon anniv' et j'ai fini par lui cracher le morceau. » Il eut un sourire d'autodérision. « J'ai connu de meilleurs jours, question tact et diplomatie.

— Comment il l'a pris ? »

Gwenaël fronça les sourcils.

« C'est pas important. C'est que du contexte.

— Bien sûr que c'est…

— Je couche avec Cédric. »

Cette nouvelle déclaration prit complètement Nino de cours. Il chercha ses mots un instant avant de réussir à dire : « J'ai du mal à te suivre. »

Gwenaël se gratta la nuque. Nino remarqua alors que, contrairement à son habitude, ses cheveux n'étaient pas rejetés en arrière par du gel.

« On ne sort pas ensemble, c'est juste… compliqué. Je me suis engueulé avec Ian, j'étais pas à la fête, je me suis réfugié chez Ced', on s'est bourré la gueule dans un bar ou deux, enfin… on n'était pas déchirés à ce point mais on a descendu plusieurs verres, quoi. J'étais pas assez murgé pour pas savoir ce que je faisais mais rétrospectivement ?, j'étais quand même plus décalqué que je n'en avais conscience sur le moment. Bref. On a couché ensemble. Est-ce qu'on l'aurait fait si on avait été complètement sobres ? Sans doute pas. Encore que. Franchement aujourd'hui, je suis plus sûr de rien.
» Sur le coup, je pensais vraiment pas que ça se reproduirait. Ç'avait été… bien. Autant que ça peut l'être à moitié saoul avec quelqu'un qu'on connaît pas au pieu mais c'est surtout… émotionnellement, j'avais eu besoin de quelque chose. J'étais… pas bien. Après cette discussion avec Ian. Et je… Peut-être que ça aurait pu être autre chose à la place du sexe, j'en sais rien, mais voilà, ça s'est passé comme ça. On a couché ensemble ce soir-là et on a recommencé quelques jours plus tard parce que… »

Gwenaël soupira tout en haussant les épaules. Il s'accouda à la table, une main dans les cheveux.

« Parce que pourquoi on se serait privé de le refaire ? »

Nino secoua la tête. Il but une gorgée de bière, content de l'avoir à portée de main.

« Je t'avoue être assez étonné. Pour Ian, déjà, c'est tout de même assez… inattendu. Et si ça fait aussi longtemps que ça, j'ai carrément rien vu. Mais je crois que je suis encore plus surpris au sujet de Cédric. Je ne pensais pas que tu couchais avec tes amis. Tu catégorises et sépares tellement les gens selon les relations que tu entretiens avec eux…

— C'est le cas. C'était le cas, jusqu'à présent. Là, c'était un peu particulier. Ou peut-être qu'inconsciemment, c'était une excuse que je me donnais. Je sais pas. Le truc, tu vois, c'est que Ced' et Say… ils ont une relation très spéciale. Sincèrement, avant que Fabien ne se pointe et ne se décide à rester, je pensais plus ou moins qu'un jour ou l'autre ils finiraient ensemble. Par facilité, peut-être. Aussi, parce que si je ne les vois pas forcément faits l'un pour l'autre, c'est difficile de se faire une place entre eux.

— Ouais ? T'as la tienne pourtant, il me semble. Vous êtes une sorte de triumvirat, tous les trois.

— Parce que je ne perturbe pas leur équilibre. C'est un peu comme toi et moi, et toi, moi, Gwelle, tu vois ? »

Nino masqua son expression derrière le goulot de sa bouteille. Gwenaël avait été loin d'être ravi lorsque Gwenaëlle et lui s'étaient mis à sortir l'un avec l'autre. Par la suite, il avait pris sur lui mais longtemps Nino l'avait senti mécontent à ce sujet. Petit à petit, il avait paru se résigner mais c'était la première fois que Nino entendait ce qui s'approchait d'une acceptation. Il se demanda si Gwenaël en avait eu conscience car ce dernier poursuivit ses explications.

« Le truc, c'est qu'avant Fabien, Cédric et Sayara couchaient ensemble de temps en temps. Pas quand l'un d'eux avait un copain mais s'ils étaient tous les deux célibataires, ouais. Ça les empêchait pas de se trouver des mecs, parfois des sérieux. Dans ma tête, quand j'ai commencé à coucher régulièrement avec Ced', c'était du même acabit. D'autant que Ced' savait, pour Ian.
» Là où j'ai été con, et égoïste, aussi, c'est que d'un côté je le tannais pour qu'il se trouve quelqu'un, de l'autre je continuais de coucher avec lui. Parce que pour moi, l'un n'excluait pas l'autre, ça n'avait pas de conséquence. On prenait du bon temps, c'était bien, et ça s'arrêterait quand il rencontrerait enfin un mec.

— Ou que toi, tu en rencontrais un.

— Non. Pour moi, c'était évident que ce cas de figure ne se présenterait pas. Je suis réaliste, j'aime Ian depuis mes quinze ans, ça va pas s'arrêter du jour au lendemain.

— J'aurais grandement envie qu'on s'attarde sur ce point mais je devine que ce n'est pas là où tu veux en venir…

— Ian a emménagé avec sa copine le week-end dernier. Je lui ai donné un coup de main. Avant-hier, j'étais chez Cédric, parce que j'y passe beaucoup de temps depuis juillet. Il a un grand appart qui appartient en fait à ses parents. Un trois pièces, très sympa. Quand on passe des soirées là-bas tous les trois, je prends la chambre d'ami. Chez Say, je dors sur le clic-clac.
» Enfin bref, je lui racontais qu'Ian avait déménagé et je me retrouve à lui demander ce qu'il penserait d'une colloc' entre lui et moi. Ça paraissait logique, même une bonne idée. Sérieusement, je vivais déjà pratiquement à moitié chez lui et Ian parti, l'idée de rester seul dans notre chambre me faisait bizarre. Rester à la maison tout court me fait bizarre, pour tout dire. Je saurais même pas si c'est vraiment lié à Ian, à son absence, ça fait même pas une semaine, on a déjà été séparés plus longtemps que ça.
» Je sais que là c'est définitif mais j'ai l'impression que c'est pas juste ça. Plutôt… un peu comme si Ian avait donné un top départ, du genre : on est grands, il est temps de quitter le nid. Être en colloc' avec Ced', ça me paraissait la solution idéale, et je te jure que je nous visualisais même pas ensemble, je me voyais investir la seconde chambre. Une pure, vraie collocation. Sauf que, je présume que je ne nous voyais pas non plus arrêter de coucher, pas tant qu'il n'avait personne d'autre mais… dans ma tête, c'était vraiment deux choses bien séparées. »

Gwenaël poussa un profond soupir. Ses lèvres se plissèrent en une grimace alors que ses doigts jouaient méthodiquement avec l'étiquette de sa bouteille.

« Il m'a fichu dehors. »

Nino haussa les sourcils.

« Sérieusement ?

— Il… dit qu'il est amoureux de moi.

— Oui… ça, je l'avais senti venir. »

Gwenaël le dévisagea, surpris.

« En écoutant ton récit, précisa Nino. C'était soit l'un soit l'autre. Mais de là à te mettre dehors ? »

Gwenaël se prit la tête entre les mains et gémit.

« Je sais pas quoi faire, avoua-t-il après un long temps de silence. Je veux dire, qu'est-ce que je peux faire ? Ça fait deux jours, je pense quasiment plus qu'à ça et je suis pas plus avancé.

— Ben… Qu'est-ce que tu ressens au juste pour lui ?

— J'en sais rien ! C'est là toute la question, je sais, ça, mais j'arrive même pas à… Je reste bloqué sur le fait que Ced' ne veut plus me voir et j'arrive juste pas à… Qu'est-ce que je suis censé faire, maintenant ?

— Y me paraît assez clair qu'il faut que vous en parliez.

— T'as pas écouté ? Il me veut plus me voir. Du tout. Niet, s'agaça Gwenaël en barrant l'air d'un geste du bras.

— C'était y'a deux jours.

— Je te jure que dans sa bouche, c'était du définitif. »

Un rire échappa à Nino.

« Nan mais attends, Gwen, sérieusement. Depuis quand tu fais ce qu'on te demande ? Depuis quand tu te laisses mettre à la porte d'où que ce soit ? Je comprends même pas que tu n'aies pas encore défoncé la sienne pour l'obliger à avoir une conversation. C'est ce que tu ferais en n'importe quelles autres circonstances. T'as jamais douté à ce point, pourquoi est-ce que là t'es tout… » Nino le dévisagea. « T'as max la trouille ! réalisa-t-il. J'aurais jamais cru voir ça un jour.

— Te fous pas de moi.

— Je me moque pas, je suis juste… ébahi. Sincèrement. Ça te ressemble tellement pas ! N'importe qui t'aurait fait un coup pareil, soit t'en aurais rien à foutre soit tu… en fait, jamais tu te serais laissé mettre dehors ! Pour commencer, comment ça, c'est arrivé ?

— J'étais sous le choc, ok ? pesta Gwenaël. Avant d'avoir compris comment, je me suis retrouvé sur le palier. J'ai bien essayé de lui faire m'ouvrir mais il a fait le sourd. »

Nino le regarda avec suspicion.

« Je croyais que t'avais un double des clés ?

— J'allais quand même pas les utiliser alors qu'il venait de me mettre à la porte de chez lui !

Toi ? Bien sûr que si ! Tu l'aurais fait si ça avait été moi, sans la moindre hésitation.

— Oui mais… là, c'est différent.

— En quoi ?

— Parce que !

— Parce que quoi ?

— Parce que… c'est pas pareil, c'est tout ! C'est… il s'agit pas d'une simple prise de tête entre potes !

— Mais qu'est-ce que tu espères résoudre au juste en n'allant pas le voir ? C'est évident que t'as pas l'intention de tirer un trait sur votre relation aussi facilement, quelle qu'elle soit. À partir de là, à un moment ou à un autre, va bien falloir que vous en parliez. »

Gwenaël passa une main agitée dans ses cheveux.

« C'est ce que dit Say aussi. Lui laisser le temps de se calmer et y retourner.

— Eh bien, je n'ai jamais rencontré Sayara mais il me semble être un garçon plein de bon sens. Deux jours, ça me paraît bien, comme délai.

— Tu crois ?

— Ce genre de truc, tu peux pas non plus laisser s'éterniser.

— Mais ça implique que je lui réponde quelque chose ! Tu comprends pas que c'est ça le problème ? Je ne sais pas quoi lui dire ! »

Nino se tapota les lèvres d'un air pensif.

« Oublions Cédric un instant. Qu'est-ce que tu voudrais, toi ?

— Que rien de tout ça ne soit arrivé. Remonter le temps, tu pourrais, toi ? T'as la machine dans ta poche ?

— Ah oui ? À quel point tu voudrais le remonter ? Juste avant la dispute ? Plus loin encore ?

— Si j'avais su que ça se terminerait comme ça, j'aurais jamais couché avec lui pour commencer !

— T'es sûr de ça ? Si tu pouvais, tu effacerais vraiment ces derniers mois ? Je te trouvais plutôt bien dans ta peau, moi. Peut-être plus que tu ne l'avais jamais été. Je m'étais dit que tu devais vraiment t'éclater en cours…

— Si on n'avait pas couché ensemble, il serait jamais tombé amoureux de moi, on serait toujours potes comme avant et tout irait très bien.

— T'es à ce point une affaire au lit ? Me regarde pas comme ça, je m'interroge ! Vous vous connaissez depuis quoi ?

— Quatre ans, grosso modo.

— Une éternité, en ce qui te concerne. Mais il suffit qu'il se retrouve au pieu avec toi pour que BAM ?

— Tu sais que ce genre de choses, ça change tout.

— Toi aussi, tu le sais. Et pourtant, t'as couché avec lui.

— Je t'ai déjà expliqué pourquoi ! Et je pensais pas que ça finirait comme ça puisque…

— Cédric et Sayara, blablabla. Tu croyais vraiment que ça allait être, quoi, une sorte de copié collé ?

— Tu m'aides pas, là, Nine.

— Gwen. Toute cette conversation ne rime à rien, et tu sais pourquoi ? Parce que ce n'est pas avec moi que tu devrais l'avoir. C'est avec lui. Tu voudrais que je te dise quoi ? Comment sauvegarder ce qui peut l'être ? S'il y a quelque chose à sauvegarder ? J'ai pas les réponses à ces questions, Gwenaël ! Y'a que Cédric et toi qui les ayez ! De ton côté, la problématique est simple : soit tu t'en fous et tu laisses couler, soit tu t'en fous pas et tu vas lui parler. Parce que y'a pas de solution miracle, pas de retour dans le temps possible. Ça sert à rien de ressasser ce que t'as fait ou pas fait ou aurais dû faire. De toute façon maintenant t'en es là et faut que tu fasses avec. C'est pas en geignant sur cette table une bière à la main que ça va s'arranger tout seul. Peut-être que ça s'arrangera pas. Je te le souhaite pas mais je peux pas non plus te garantir le contraire. Ce qui est certain par contre, c'est que c'est pas en te morfondant dans ton coin que les choses s'amélioreront. Alors tu vas te lever, maintenant, sans finir ta bouteille parce que l'alcool te réussit pas quand il s'agit de Cédric, et tu vas aller lui parler. Go ! »

Gwenaël le fixa avec des yeux ronds.

« Tu me fous dehors ?

— Gwen. Si nécessaire, je suis même prêt à te foutre mon pied au cul. »

o.O.o

Yeux fermés face à la porte close, Gwenaël s'appuyait de tout son poids contre le cadre du seuil de l'appartement. Les aspérités de la clé enfoncée dans sa poche lui mordaient la cuisse. Cela faisait plusieurs minutes qu'il se tenait ainsi dans le couloir vide et silencieux. Il se faisait tard. Plus il hésitait à mettre en œuvre la décision que Nino avait prise pour lui et plus il courrait le risque que Cédric aille se coucher.

Le jeune homme prit une profonde inspiration en vue d'affermir sa résolution puis il fit ce qu'il n'avait pas fait depuis des années : il frappa pour demander la permission d'entrer.

Aucun son ne filtrait à travers la paroi en bois. Gwenaël imagina cependant son ami sortir le nez de ses livres, froncer les sourcils devant l'heure tardive puis se lever, s'interrogeant sur l'identité de son visiteur. Les gens que l'on connaît arrivent rarement à l'improviste.

Gwenaël compta mentalement les pas qui séparaient Cédric de l'entrée. Un coup d'œil dans le judas et Cédric lui ouvrirait en lui demandant depuis quand il frappait sans entrer.

La porte resta close.

Peut-être avait-il trop tardé. Cédric se trouvait alors dans sa chambre, redressé dans son lit, l'oreille tendue, incertain d'avoir entendu quelque chose. Gwenaël toqua de nouveau à la porte. Il lui faudrait un peu plus de temps : enfiler un t-shirt, peut-être un pantalon, sortir de la pièce, traverser le salon… cela faisait plus de pas.

La porte ne s'ouvrit pas.

« Cédric… Cédric, sois pas ridicule, je sais que tu es là. La lumière du salon se voit depuis la rue. Ouvre-moi, il faut qu'on parle. »

Pas un son.

« Ced'… Tu vas quand même pas me laisser sur le palier, si ? Je te préviens, j'ai mon double et j'hésiterais pas à m'en servir. »

Enfin, enfin, le bruit de clés que l'on insère dans la serrure. Gwenaël se redressa, un soulagement bref mais intense au creux du ventre. Il attendit mais rien ne se produisit. Gwenaël comprit alors que Cédric s'était simplement assuré qu'il ne pourrait pas pénétrer à l'intérieur en bloquant le mécanisme avec sa clé. Qu'il en fût arrivé à une telle extrémité montrait la profondeur de sa rancœur à l'égard de Gwenaël. Ce dernier en fut incroyablement blessé.

« Ced'… » Une boule douloureuse se logea dans sa gorge puis soudain, elle éclata de colère. « Putain, Ced', ouvre cette putain de porte ! » ragea-t-il avec un grand coup de pied. « Ouvre ! Ouvre ou je la défonce ! Tu crois que j'en suis pas capable ? Je bougerai pas d'ici tant qu'on aura pas parlé ! Faudra bien que tu sortes un jour. Ouvre ! Je ferai le sit-in le temps qu'il faudra. Tu devras bien faire des courses un moment ou l'autre et moi j'ai plein de gens prêts à me ravitailler ! Je vais t'empêcher de dormir, je vais réveiller tes voisins, je vais… »

La porte s'ouvrit. Cédric avait une mine à faire peur. Le teint pâle et les traits tirés, le mécontentement qui se dégageait de lui était presque palpable. Jamais il n'avait regardé Gwenaël avec une telle irritation, son déplaisir accentué par les cernes sous ses yeux.

Gwenaël ne se laissa pas démonter. Nino avait eu raison : cela ne lui ressemblait pas d'être régi par son appréhension. Bien que conscient de ne pas avoir droit à l'erreur, il avait en partie retrouvé son aplomb habituel. Lui aussi en voulait à Cédric à présent.

« Tu comptes me laisser entrer ? »

Sans un mot, Cédric tourna les talons. Gwenaël n'hésita pas à le suivre. Il verrouilla la porte derrière lui et glissa le trousseau dans sa poche. Ainsi, Cédric était coincé à l'intérieur, et lui avec. Gwenaël inspira profondément pour se calmer. Après tout, il espérait une réconciliation.

Cédric s'était assis au salon. Durant ce court laps de temps, il était passé de l'hostilité à une étrange résignation. Cédric était malheureux. La pensée que Gwenaël en était responsable était insupportable. Gwenaël avait longtemps été à sa place. En temps normal, il aurait pu lui apporter son soutien, comme Cédric l'avait fait quelques mois plus tôt lorsque Gwenaël avait eu besoin d'un ami.

C'était chez Cédric qu'il s'était réfugié. À cette époque, Sayara séjournait en Inde chez sa mère, comme tous les étés. Cependant, même s'il avait été sur Paris, Gwenaël ne serait pas venu sonner à sa porte. Il n'y aurait même pas pensé.

Il n'avait pas été trouver Nino, pourtant son meilleur ami depuis des années, depuis aussi longtemps qu'il aimait Ian. L'idée ne lui avait pas traversé l'esprit et il n'était pas persuadé que c'était parce que Nino n'avait pas été dans la confidence. Il n'avait pas non plus été voir Gwenaëlle.

Il s'était effondré en pleurs dans les bras de Cédric, sanglotant sur son épaule sa haine pour Ian. Aujourd'hui encore, il ignorait comment il avait pu tenir toute la journée sans rien laisser paraître. Peut-être avait-ce été grâce à l'assurance de Cédric qu'il pourrait rester chez lui le soir venu. Gwenaël s'était enfermé dans un cocon à l'abri de ses émotions mais dès l'instant où Cédric lui avait ouvert la porte, Gwenaël avait craqué. Cédric avait été là pour le réconforter à un moment où Gwenaël ne s'était jamais senti aussi misérable, et avait été bien piètrement payé en retour.

Que Gwenaël fût la cause du chagrin de Cédric aujourd'hui lui était intolérable.

Réfrénant de justesse l'élan de passer le bras autour de ses épaules, Gwenaël s'assit face à lui sur la table basse dont, comme de coutume, la surface était recouverte de livres de médecine. Leurs genoux se touchèrent. Avant-bras appuyés sur ses cuisses, Gwenaël se pencha, cherchant le regard de son ami. Le bout de ses doigts entrelacés frôlait la jambe de Cédric.

« Je suis désolé. »

Gwenaël s'excusait rarement ; il le faisait toujours avec sincérité.

Cédric secoua la tête mais Gwenaël pressa les doigts sur son genou pour le faire cesser.

« Cédric, je suis vraiment désolé. Je voudrais réparer mais je ne sais pas comment, j'ignore si c'est même possible et pour tout dire, je ne comprends pas bien ce qui s'est passé. Je suis… profondément centré sur moi-même mais je n'ai jamais eu l'intention de te faire du mal, j'espère que tu le sais. Je pensais qu'on avait un accord, tous les deux, une sorte de compréhension tacite, je ne comprends pas…

— Tu n'as pas à t'en vouloir. C'est moi…

— Ce n'est jamais aussi simple, Ced'.

— … je savais parfaitement dans quoi je m'engageais…

— Lorsque tu as senti que ça dérapait, pourquoi tu… ?

— … je savais depuis le début que ça finirait comme ça. Je voulais juste… avant que tu ne te lasses…

— Quoi ? » Gwenaël se redressa d'un bond. « Comment ça, depuis le début ? Tu… quoi ? »

Cédric lui adressa un sourire triste.

« Tu m'as toujours plu, Gwenaël. Avant même de te connaître. Physiquement, t'es tout à fait mon genre de mec. On est juste devenu amis avant que ça ne prenne une autre tournure.

— Tu te fiches de moi ? Dis-moi que tu te fiches de moi !

— Oh, je n'étais pas amoureux de toi à ce moment-là mais quand on a commencé à coucher… je savais le risque que je prenais. »

Gwenaël fixa sur lui un regard horrifié.

« Allons, Gwen, est-ce si surprenant que ça ? Tu sais que t'es bien foutu. T'es le genre de beaucoup de types, ça n'a rien de très étonnant. Tu me l'as dit toi-même ce soir-là : tu n'y avais jamais pensé ? J'y avais pensé, plus d'une fois. Je préférais juste être ton ami. Mais je ne suis pas de bois. Tu n'as pas à t'en vouloir, c'est de ma faute. Tu n'avais pas de moyens de savoir. Moi, si. Et tu étais saoul ce soir-là.

— Je n'étais pas saoul, protesta Gwenaël.

— Suffisamment. Je savais parfaitement dans quoi je m'embarquais. J'espérais un peu qu'il n'en serait rien mais tu… »

Cédric baissa le visage avec un ricanement amer.

« Bon sang, tu es différent de ce à quoi je m'attendais. Je croyais savoir quel genre de… baise tu étais et je pensais pas qu'on recommencerait aussi souvent mais je pouvais plus m'en empêcher, t'étais là, et plus que consentant. Enthousiaste et… affectueux. Bordel, Gwen, tu es… »

La voix de Cédric se brisa. Le souffle court, Gwenaël prit de la distance. Il tourna le dos à Cédric, mains appuyées sur le meuble de la télévision, et poussa un cri silencieux. C'était pire que tout ce qu'il avait imaginé.

Oui, il avait déjà regardé Cédric sous un angle sexuel, bien avant qu'ils ne couchent ensemble, mais brièvement, jamais sérieusement, sans jamais s'impliquer personnellement. Cédric était un ami et il ne baisait pas ses amis, il ne couchait qu'avec des mecs jetables parce qu'il en aimait déjà un autre. Quand Cédric avait-il entendu parler d'Ian pour la première fois ? Rapidement sans doute, Gwenaël s'était toujours senti à l'aise avec Cédric et Sayara et les connaître, se lier d'une amitié aussi forte avec d'autres homosexuels avait été un tel soulagement qu'il s'était ouvert à eux plus vite qu'avec n'importe qui d'autre.

Il n'avait jamais pris Cédric en considération, pas de cette façon-là, parce que Cédric était avant tout un ami et parce qu'il savait. Aujourd'hui, Gwenaël apprenait qu'il s'était fourvoyé depuis le début. Depuis le début. Il n'avait rien vu, ne s'était pas douté une seule seconde que Cédric puisse être attiré par lui avant qu'il n'en ressente l'évidence, à califourchon sur ses cuisses, et même à ce moment-là il n'avait pas réfléchi. Ni aux conséquences ni à ce que ça pouvait impliquer. Depuis le début, et Cédric ne lui avait jamais rien dit, Cédric l'avait laissé faire, il…

Il était l'Ian de Cédric.

« Comment… comment as-tu pu me laisser te faire ça ? » souffla Gwenaël, un tourment pur dans la voix.

Jamais, jamais il n'aurait souhaité cela à son pire ennemi !

« Comment as-tu pu me laisser te faire ça ?

— J'y trouvais mon compte, répondit calmement Cédric, sa résignation retrouvée. J'en aurais bien profité tant que ça aura duré.

— Profité… Profité.

— Tu as reçu toutes les explications que tu souhaitais ? » demanda alors Cédric, du ton de celui qui invite à prendre congé.

Gwenaël se tourna lentement pour lui faire face.

« Tu ne me foutras pas à nouveau dehors », menaça-t-il.

Il n'était certainement pas venu pour que ça s'arrête là. Il était venu pour… ne pas perdre Cédric. De façon secondaire, mais néanmoins importante à ses yeux, pour ne pas perdre non plus Sayara.

Gwenaël ne se faisait pas d'illusion : s'ils ne parvenaient pas à réparer les choses entre eux, c'en serait aussi fini de son amitié avec Sayara. Oh, ça ne se produirait pas de façon brutale, bien sûr Gwenaël et Sayara resteraient amis en dépit de tout. Mais Cédric et Sayara étaient trop proches, cet échec resterait toujours en suspens entre eux, comme un malaise qui ne s'atténue pas. Ils éviteraient le sujet à grands coups de silence, Gwenaël hésiterait toujours à contacter Sayara de crainte qu'il ne soit avec Cédric à cet instant précis, Sayara prendrait ça pour un rejet ou possiblement éprouverait la même réticence, eut égard pour Cédric, pour ne pas avoir à lui dire qu'il voyait encore Gwenaël parfois, et au final, sans se le dire, ils finiraient par ne plus se parler du tout. On ne reste pas ami avec les amis de ses ex.

C'était pour ça que Gwenaël était venu. Ce n'était pas pour ça qu'il restait. Sayara était bien loin de ses pensées à ce moment même. La seule chose qui comptait était le regard perplexe de Cédric, comme s'il n'imaginait pas que, sa curiosité satisfaite, Gwenaël pût avoir envie de rester.

Le meuble toujours pour support, Gwenaël ferma les yeux. Ce qu'il éprouvait pour Cédric, et pour Ian, restait trop confus. L'enjeu était trop grand, il était impossible d'y réfléchir rationnellement. Sa priorité était de conserver Cédric dans sa vie, parce que l'alternative était tout simplement inenvisageable. Il n'aurait pu l'expliquer dans le détail mais Cédric représentait trop de choses pour qu'il accepte de voir tout cela disparaître.

« D'accord. » Il rouvrit les yeux, défiant Cédric du regard de le contredire. « On essaie. »

Cédric secoua la tête.

« On essaie quoi ?

— De sortir ensemble, espèce d'idiot », répondit Gwenaël avec le premier sourire amusé depuis trop longtemps.

Cela sortit Cédric de son apathie. Tandis que Gwenaël s'approchait de lui, il le dévisagea comme un étranger.

« T'as perdu la tête ou quoi ?

— Pas du tout. Penses-y, on n'a rien de plus à perdre. Pourquoi ne pas tenter le coup ? »

Gwenaël reprit sa place sur la table basse. Cependant, ses genoux s'étaient cette fois-ci glissés entre ceux de Cédric, plus près.

« Non, Gwen, non, je… je peux pas, tu n'es pas…

— Convaincs-moi. » Gwenaël promena les mains sur l'extérieur de ses cuisses jusqu'à là où il avait réfugié ses mains. « Convaincs-moi que c'est une bonne idée, que c'est possible, parce que… »

Si je n'arrive pas à oublier Ian avec toi, alors je n'y arriverai jamais avec personne.

« Gwenaël, non…

— Cédric. Je sais que c'est beaucoup te demander mais accorde-nous une chance, s'il te plaît. Puisqu'il est trop tard pour revenir en arrière et si tu veux de moi autrement… J'arrive pas à croire que tu sois assez stupide pour vouloir de moi, mais si tu acceptes de prendre ce risque… sortons ensemble. Essayons. Tu… » Gwenaël se mit à rire. « Tu réalises que je n'ai jamais vraiment eu de petit ami sérieux avant toi ? »

Cédric gémit. Gwenaël se glissa sur ses genoux, à califourchon comme il l'avait fait des mois auparavant. Ses doigts caressèrent le cou de Cédric et se nouèrent sur sa nuque. Il posa le front contre celui de son ami et murmura : « Fais-moi l'amour. »

Les épaules de Cédric tressautèrent. Ses bras se refermèrent sur la taille de Gwenaël et s'y agrippèrent avec force tandis que leurs lèvres se rencontrèrent.

Bon sang, comme Cédric lui avait manqué ! Leur rupture n'avait duré que deux jours mais Gwenaël avait eu si peur d'avoir tout gâché ! À présent qu'ils étaient de nouveau pressés l'un contre l'autre, Gwenaël sentit une bulle de joie lui chatouiller l'estomac. Il rit à travers leur baiser. Déjà les mains de Cédric s'étaient faufilées sous ses vêtements et sa bouche lui dévorait avidement la gorge, à cet endroit précis qui tournait la tête de Gwenaël. Cédric connaissait son corps par cœur, le connaissait par cœur, ses envies, ses réactions, son intensité. Gwenaël quant à lui savait très exactement quels points toucher ou embrasser, et comment, pour le faire grimper aux rideaux. Cette familiarité, Gwenaël souhaitait la voir durer. C'était quelque chose d'inédit, cette intimité qu'ils partageaient depuis des mois, et d'en vouloir encore, de ne pas savoir à l'avance quand il en aurait assez.

La passion était toujours là. Gwenaël songeait qu'elle ne pouvait disparaître tant le plaisir que lui procurait Cédric, et celui que Gwenaël lui offrait en retour, était puissant. L'espace d'un bref instant d'espoir fou, Gwenaël pensa que ça ne pouvait que marcher entre eux. Ils étaient trop compatibles sur tous les plans pour que cela ne fonctionne pas.

Les doigts de Cédric lui chatouillèrent le ventre lorsqu'ils tâtonnèrent sur sa ceinture et Gwenaël s'écarta, un nouveau rire dans la voix.

« Attends, pas sur le canapé. On va dans ta chambre. On fait ça dans les règles de l'art. »

o.O.o

Gwenaël soupira de bien-être, paupières closes pour savourer la torpeur qui l'envahissait. Il avait la fâcheuse tendance à s'endormir rapidement après le sexe, parfois le temps d'une courte sieste régénératrice, parfois pour toute la nuit. Gwenaël luttait d'ordinaire contre la langueur pour éviter de passer la nuit chez ses conquêtes. Dès la première fois, bien que ce ne fût pas volontaire, cela ne lui avait pas posé de problème de rester auprès de Cédric puisqu'il avait coutume de découcher chez lui, et partager un lit avec un ami n'avait rien de dérangeant.

Était-il pour autant le garçon affectueux que Cédric l'avait accusé d'être avec lui ? Gwenaël n'avait en effet pas l'habitude de conserver un contact physique après ses ébats mais c'était principalement pour ne pas s'endormir, pensait-il. Aussi par manque d'intérêt. Cédric demeurait un ami après le sexe, la situation était très différente, bien qu'il ne se montrât d'ordinaire pas aussi tactile avec ses amis. La frontière dans leur relation était devenue très floue. Cela n'avait plus d'importance, cependant, à présent qu'ils sortaient officiellement ensemble.

Le corps au repos et le cœur content, il appuya la tempe contre la rondeur de l'épaule de Cédric et se laissa aller.

o.O.o

Gwenaël protesta d'un grognement sourd contre la sonnerie. Il porta la main à ses yeux fatigués. La nuit n'avait pas été particulièrement courte mais il ressentait toujours les effets du manque de sommeil des deux jours précédents. Heureusement, il n'avait plus qu'une journée à tenir jusqu'au week-end.

« Quelle heure il est ? marmonna-t-il dans l'oreiller.

— L'heure que tu te lèves », répondit Cédric. Comme souvent, Gwenaël lui avait tourné le dos pendant son sommeil. « Tu commences bien à 8h00 ?

— Comme tous les vendredis. Quand est-ce que t'as mis le réveil ?

— Après que tu t'es endormi.

— Hum… » Gwenaël s'étira puis, après un soupir pour chasser la lassitude et les derniers lambeaux de rêve, il s'assit. « Tu fais quoi, tu te lèves ?

— Je pense dormir encore un peu.

— Je te fais du café, alors, t'auras qu'à le réchauffer. On se voit ce soir ?

— Merci. Oui, si tu veux.

— Je veux. »

Le baiser au coin des lèvres de Cédric lui vint assez naturellement.

o.O.o

Gwenaël était plongé dans ses cours lorsque son portable vibra. Parce que Nino était l'une des personnes dont il ignorait rarement les appels, il s'interrompit dans sa tâche pour répondre.

« Petit enfoiré de mes deux, quatre jours que j'attends de tes nouvelles ! Ça t'écorcherait vif de me passer un coup de fil pour me raconter comment ça s'est passé ?

— Je bosse, là, Nine.

— C'est midi, et si t'as décroché c'est que t'es pas en amphi. Prends ta pause dej'. »

Gwenaël s'accorda un sourire.

« Dis voir, c'est quoi ces crises d'autoritarisme que tu me fais depuis l'autre jour ?

— Le pire est arrivé : t'as déteint sur moi. Ça fait des années que j'attends d'entendre des détails croustillants sur ta vie sentimentale alors maintenant que Gwen et les garçons passe enfin à l'antenne, je ne veux pas louper un épisode. Et note que j'ai dit sentimentale et pas sexuelle. »

Gwenaël soupira. Aussitôt, la voix de Nino redevint sérieuse et attentive.

« Ça s'est mal passé ?

— Non… enfin, je sais pas trop. Attends, je suis à la bibli, je sors pour te parler.

— Je te rappelle ?

— Pas la peine, sauf si on est coupé.

— OK. »

La conversation demeura en suspens jusqu'à ce que Nino entende le bruit de la circulation au travers du combiné.

« C'est bon ?

— Ouais…

— Alors ? Raconte !

— Eh bien, on sort ensemble.

— C'est génial ! Non ? Je veux dire, si c'est le cas, c'est que c'était ce que tu voulais, pas vrai ?

— Oui, enfin… sur le coup, ça me paraissait une bonne idée, une autre de mes bonnes idées. Maintenant je n'en suis plus si sûr. Il… ça devrait être ce que lui voulait, non ? Il devrait, je sais pas, sauter au plafond ou au moins être un minimum content, non ? Moi, si… »

Gwenaël se mordit la langue. Il s'adossa contre la vitrine d'une boutique et se massa l'arête du nez. Il avait failli dire : si Ian m'avait proposé de sortir avec lui…

« Et il ne l'est pas ?

— Non. Il en a pas l'air en tous cas. Il… en fait, strictement rien n'a changé. Je m'en rends compte, maintenant, de cette apathie qui l'entoure depuis un moment. Il attend que je me lasse. Ses propres termes, et il les pense toujours. Alors de deux choses l'une : ou bien il croit que je me fous de sa gueule parce que la seule chose qui m'intéresse vraiment dans cette histoire, c'est de le baiser, et il me prend pour un enfoiré pire que je ne le suis, auquel cas je ne sais pas ce que ça dit de notre amitié, ou bien quoique je décide je le rends malheureux, et alors… » Gwenaël inspira profondément. « Retour à la case départ. Je ne sais pas quoi faire.

— Hum… Je présume que tu sais ce que je vais te répondre ?

— D'en discuter avec lui ? C'est de sortir avec Gwelle qui te fait pousser un vagin comme ça ou tu me caches des choses depuis des années ?

— C'est toi l'adepte des secrets. J'envisage une autre hypothèse. Il est possible qu'il ait juste envie de se préserver.

— En clair, il n'a aucune confiance en moi.

— Gwen, tu te sentirais vraiment sûr de toi si tu savais que ton copain en aime toujours un autre ?

— Ian n'a rien à voir là-dedans, rétorqua Gwenaël avec mauvaise foi.

— Bien sûr que si. Je peux me mettre à la place de Cédric, là. Il ne doit pas oser y croire. Ce n'est pas qu'il n'est pas heureux, c'est qu'il a peur de s'autoriser à l'être, juste au cas où il serait en train de rêver. Enfin, j'imagine. Mais c'est plausible, non ?

— Alors quoi ? J'attends qu'il réalise que je ne m'évapore pas en fumée ?

— Je sais pas. Tu lui montres que toi, t'y crois ?

— C'est dur d'y croire quand je me sens tout seul dans une histoire où on devrait être deux.

— Tu sais te montrer persuasif. Gwenaëlle m'a dit un jour que tu l'avais eue à l'usure. Use de cette persévérance avec Cédric ! Ça en vaut la peine, non ? »

Gwenaël observa un instant les passants.

« Je crois que oui.

— Alors tu sais quoi faire.

— Pas vraiment, non, mais merci quand même.

— Tu trouveras. Tu me tiens au courant ? Sans m'obliger à te courir après constamment ?

— Oui, oui, je te dirai. Et Nine ? Merci.

— Y'a pas de quoi. Ta sitcom est ma préférée. »

o.O.o

Le lendemain, lorsque Gwenaël poussa la porte d'entrée, l'appartement était plongé dans le noir.

« Ced' ? » appela-t-il malgré tout, sourcils froncés.

Il alluma les lumières du salon puis de la cuisine, sur la table de laquelle il déposa une baguette de pain frais. Alors même qu'il effectuait un tour rapide pour s'assurer de l'absence de son ami, il sortit son téléphone portable. Il composa le numéro de Cédric. Après plusieurs sonneries, il tomba sur le répondeur. Après avoir laissé un court message, il débuta la préparation du repas (c'est-à-dire qu'il regarda dans le congélateur ce qu'il restait des plats mitonnés par Sayara). Il étudiait encore les étiquettes quand son téléphone vibra dans sa poche.

« Bonsoir… Tu m'as appelé ?

— Oui, je t'ai laissé un message. Je suis chez toi ; tu n'y es pas, ronchonna Gwenaël.

— Désolé, les consultations se sont un peu éternisées.

— Classique… Tu rentres, là, ou tu restes à l'hosto ?

— Je vais rentrer. J'en ai encore pour une bonne heure, je pense. Mange sans moi.

— Non, je vais t'attendre. » C'est ce que ferait même un simple ami, jugea-t-il. « Mais grouille quand même, je crève la dalle.

— J'essaie. »

Il y eut un court silence, que Gwenaël combla par un : « J'ai acheté le pain » qui aurait sonné très domestique n'eut été la tension dans sa voix.

« D'accord. À toute à l'heure. »

Ils raccrochèrent. Gwenaël serra le téléphone dans son poing. Était-il déraisonnable de sa part que cette brève conversation l'énerve à ce point ? Rêvait-il la distance polie de Cédric quand ils se parlaient ? En temps normal, Cédric aurait dû sourire en réponse à sa demande, yeux levés au ciel face à ce caprice, sans doute aurait-il même ajouté une plaisanterie comme : « Si tu craques, laisse-moi quand même une miette ou deux. »

Peut-être Cédric était-il simplement fatigué ? Cette année, c'était la dernière ligne droite menant au redouté concours d'internat dont dépendait l'avenir de Cédric en pédiatrie. Pourtant, même après une rude journée, il conservait d'ordinaire un certain entrain à l'idée de passer une bonne soirée.

Cédric n'estimait pas que ce serait le cas parce que Gwenaël serait là. Parfois, Gwenaël se demandait si Cédric n'osait simplement pas lui dire de le laisser tranquille. Ils étaient ensemble depuis moins d'une semaine, avaient passé l'essentiel du week-end tous les deux, mais Cédric ne prenait aucune initiative. Il laissait à Gwenaël la charge de faire toutes les propositions, même pour des détails sans importance. C'était toujours « si tu veux ».

C'était agaçant, à force, et cela ne ressemblait pas à son ami.

Gwenaël ressortit de l'appartement pour apaiser ses nerfs à l'aide d'une cigarette (Cédric n'aimait pas que l'on fume chez lui) et à son retour, s'installa devant le DVD d'un film qu'il avait déjà vu.

o.O.o

« J'ai bouffé la moitié du pain », accueillit Gwenaël sur un ton peu plaisant. Loin de l'avoir calmé, l'attente avait nourri son exaspération.

Tout en finissant d'ôter ses chaussures, Cédric hocha la tête. Il alla ensuite à la cuisine se laver les mains.

« T'avais dit que tu serais rentré dans une heure. Ça fait plus d'une heure et quart.

— Désolé. »

Sourcils froncés, Gwenaël se leva pour le rejoindre.

« Qu'est-ce qui a pris tout ce temps ?

— Rien de spécial… »

Occupé à se sécher les mains à l'aide d'un torchon, Cédric lui tournait le dos. Gwenaël dit sèchement :

« Bonsoir, au fait.

— Oui, bonsoir. »

Cédric posa brièvement les lèvres sur les siennes. Il plaça ensuite dans le micro-onde les assiettes que Gwenaël avait préparées et actionna la minuterie. Gwenaël croisa les bras.

« T'aurais pu me prévenir que tu rentrais si tard. T'avais dit que tu te dépêchais.

— Je l'ai fait. Gwen, qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

— J'en sais rien, envoie-moi chier. Dis-moi qu'une bonne heure ce n'est pas une science exacte, que t'as mis du temps à te changer, que t'avais un prof ou un dernier patient à voir, que t'es resté avec tes collègues pour discuter, qu'à cette heure-ci y'a moins de métro, quelque chose, n'importe quoi ! »

Cédric le regarda.

« Tu veux que je t'envoie chier… répéta-t-il lentement.

— Oui !

— D'accord… pourquoi ?

— Pour que tu réagisses ! Tu vois pas que je te fais une scène pour rien ?

— Si, ça je vois. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu cherches l'engueulade.

— Pour avoir l'impression d'être en couple ! Sérieusement, on fait quoi, là, ça rime à quoi ? Qu'est-ce qui a changé ? T'as l'impression qu'on sort ensemble ? Pas moi. Que je sois là ou pas, ça te fait ni chaud ni froid, en fait ça semble te gonfler plus qu'autre chose. Si t'as changé d'avis, Cédric, dis-le ! Si je t'ai forcé la main et que tu ne veux finalement pas qu'on soit ensemble, dis-le, mais dis quelque chose ! C'est toi qu'es censé… t'es censé vouloir ça. Vouloir de nous. Me convaincre. Me montrer qu'il y a quelque chose. T'es censé m'ouvrir les yeux, me prouver combien j'ai été stupide de pas le voir plus tôt, je sais pas, faire un truc pour que je te regarde différemment. Fais-moi la cour, merde ! »

La bouche entrouverte, Cédric cligna des yeux en silence.

« Tu sais quoi ? Oublie tout ça, enchaîna Gwenaël. On va en rester là plutôt que continuer cette parodie de… je sais même pas à quel jeu on joue. J'ai l'impression qu'on vient de se rencontrer et ce type qui attend que les choses se passent ? J'ai pas envie de le connaître. Moi je ne voulais pas te perdre, mais ça, là, ça ? C'est pas te garder. »

Sans ajouter un mot, Gwenaël tourna les talons. Il glissa les pieds dans ses chaussures sans prendre le temps de défaire les lacets, attrapa sa veste et sortit en claquant la porte.

o.O.o

Un petit groupe d'étudiants sortit du bâtiment, certains pressés de rejoindre le métro, d'autres prenant le temps de se souhaiter une bonne soirée. Adossé contre un arbre, Cédric se redressa en apercevant Gwenaël. Il n'essaya pas de siffler pour attirer son attention mais le héla plutôt. Le visage de Gwenaël n'exprima rien lorsque leurs regards se rencontrèrent et l'espace d'un instant, Cédric craignit que son ami ne poursuive son chemin. Mais Gwenaël se porta à sa rencontre. Sans un sourire, il se posta devant Cédric.

« Salut… dit celui-ci. Je commençais à craindre t'avoir loupé.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Je croyais que t'avais staff jusque tard le mercredi ?

— Oui, heu, je me suis arrangé. Je voulais te voir. »

Gwenaël haussa les sourcils mais ne dit rien. Cédric ne s'était pas attendu à ce qu'il lui facilite la tâche. Il redressa les épaules.

« Oui, donc, je voulais savoir ce que tu faisais le week-end prochain. Celui du samedi 2 ?

— Pourquoi ?

— Eh bien, il se trouve que je nous ai trouvé une résa pour un aller-retour en Eurostar avec une nuit dans un hôtel pas très loin de Leicester square. J'ai pensé que ça pourrait te plaire d'y aller ? »

La surprise se peignit sur la figure impassible de Gwenaël.

« Tu m'emmènes à Londres ?

— C'est l'idée en tous cas.

— Comme ça ? Pour un week-end ?

— Pour un week-end en amoureux. »

Gwenaël eut beau se mordre l'intérieur de la lèvre, il ne put cacher son sourire. Cédric poursuivit :

« Tu vas pouvoir t'en donner à cœur joie avec l'accent irlandais. On va enfin vérifier si tu es si bilingue que ça.

— Comment ? Tu doutes de mon anglais ?

— Je dis juste que mater des films en VO sans sous-titres ne constitue pas une preuve. Qui sait si tu ne lis pas la version française du livre au préalable pour donner le change ? Ça expliquerait pourquoi tu veux toujours choisir le film…

— Dis donc, c'est en m'insultant que tu comptes me séduire ? » rigola Gwenaël.

Cédric haussa les épaules.

« Avec toi, faut savoir sortir des sentiers battus. »

Gwenaël eut un sourire irrésistible. Il lui passa un bras autour de la nuque et, au beau milieu de la rue, il l'embrassa.

« Londres, hein ? Cool ! J'ai hâte d'y être. »

.


Fin !

o.O.o o.O.o o.O.o

Si tu crois un jour que tu m'aimes
Ne le considère pas comme un problème
Et cours, et cours jusqu'à perdre haleine
Viens me retrouver

[Michel Berger, Message personnel]

o.O.o o.O.o o.O.o

NdA : pour qui sait lire entre les lignes, il y avait des indices dans Regarde-moi, ainsi que deux ou trois remarques pleines d'ironie et quelques annonces (dont ce one-shot est le paiement) dans De albis angelis ;)