Auteur : Ariani Lee

Bêtalecture : Shangreela

A Quentin, qui nous a quittés trop tôt. A lui, et à tous les autres.

Dead end

Plus de « nous » demain, plus de « pour la vie »,
Andy Andy,
Être poli et dire « au revoir », ça on t'a pas appris,
Andy Andy,
De toute manière un jour ou l'autre,
J'viendrai t'passer un savon,
Au paradis,
J'savais bien quelque part,
Qu'un jour t'irais jouer au con,
D'Andy dandy.

(BB Brunes '(D)Andy')

Jack ouvrit les yeux avec difficulté. Dans la lumière grise qui filtrait entre les planches clouées aux fenêtres, il s'assit avec un grognement. Autour de lui, la pièce était pleine de jeunes endormis sur des matelas nus comme celui sur lequel il se trouvait, et qu'il partageait avec un grand type filiforme aux longs cheveux d'un rouge soutenu. Il s'étira et se frotta les yeux.

Jack avait dix-huit ans, et le moins qu'on eut pu dire, c'était que la vie n'avait pas été trop tendre avec lui. Il avait commencé à fréquenter la bande de squatteurs deux années auparavant. Traîner dans la rue avait été pour lui une échappatoire à sa vie de famille houleuse. Sa mère était partie quand il avait dix ans en emmenant avec elle son petit frère, et il était resté seul avec son père. Lequel, même si Jack n'aimait pas être médisant, était un épouvantable personnage qui combinait à peu près tous les défauts qu'un homme peut avoir. Toujours de mauvaise humeur, menteur, paranoïaque et violent par-dessus le marché. Ce n'était pas pour rien que sa femme s'était barrée, et Jack n'avait jamais compris pour quelle raison il avait tellement tenu à ce qu'elle n'emmène qu'un seul de ses fils quand elle l'avait fait. Il pensait néanmoins que ça n'avait dû être que pour s'assurer qu'elle regretterait toujours son geste. Il s'était mis à boire, ce qui n'avait guère arrangé les choses. De moyennes qu'elles étaient, les notes de Jack à l'école étaient devenues catastrophiques, parce que même s'il allait en cours avec assiduité (n'eût été que pour échapper à cet environnement pénible), il n'avait guère la possibilité d'étudier ou de travailler, puisqu'il s'était mis à tenir la maison afin d'y conserver un minimum d'ordre. Il faisait de son mieux les courses, le ménage, la lessive et la cuisine.

A seize ans, il s'était mis à traîner dans les rues après l'école, et c'était ainsi qu'il avait fait la connaissance de Dim. Dim avait dix-neuf ans à l'époque. Il faisait la manche dans la rue, assis par terre. Il jouait de la guitare. C'était d'abord sa musique qui avait attiré l'attention de Jack, et il s'était arrêté pour l'écouter. Contrairement à la plupart des musiciens de rue, il ne jouait pas des reprises ou des airs folkloriques, mais des choses que Jack n'avait jamais entendues et qui devaient être des compositions originales et parfois, même, il chantait, et sa voix était un peu rauque mais belle. Il était souvent aux mêmes endroits, alors l'adolescent se débrouillait presque toujours pour le trouver quand il le voulait. Il l'avait longuement observé, ce jeune homme pâle et maigre, son regard rêveur. Parfois, il jouait moins bien, ses doigts étaient fébriles sur les cordes. Il comprendrait quelques semaines plus tard que c'était à cause du manque.

Ils avaient fini par discuter, et Jack par rentrer de plus en plus tard. Il ne se souciait guère de son père, l'essentiel était qu'il ne le voie pas revenir, sans quoi il passait un sale quart d'heure. Les bleus fleurissaient sur sa peau en ombres violacées, mais Dim ne faisait pas le moindre commentaire. Jack lui en était reconnaissant. Puis un jour, il avait cassé une assiette dans la cuisine, et son père, en retour, lui avait cassé le nez. Il s'était enfui de chez lui et n'y avait jamais remis les pieds.

Il était allé à l'hôpital. Il avait présenté sa carte de sécurité sociale à l'accueil où la réceptionniste s'était montrée un peu suspicieuse de voir un si jeune garçon amoché de la sorte arriver seul aux urgences à dix heures du soir. Mais il avait vu un ORL qui l'avait arrangé immédiatement, pendant que la bien intentionnée dame de l'accueil appelait chez lui et il n'en avait pas cru sa chance. Cela faisait près d'une heure qu'il était parti. Soit son père était sorti le chercher – hautement improbable – soit il s'était écroulé et était en train de cuver quelque part dans la maison, ce qui était nettement plus vraisemblable. Mais dans un cas comme dans l'autre, il n'aurait pas décroché le téléphone, même si celui-ci avait fait autant de bruit qu'un marteau-piqueur. Jack savait qu'il n'aurait pas pu prendre un rendez-vous et revenir seul sans éveiller des soupçons. Heureusement, la fracture n'était pas importante. Il avait été opéré, et on l'avait mis dans une chambre. A son réveil, il avait filé en douce.

Dim n'avait pas fait de remarque quand il l'avait vu se pointer avec son plâtre nasal. Il l'avait seulement écouté lui demander où il vivait, et lui dire qu'il était prêt à travailler comme il le pourrait mais qu'il ne rentrerait plus chez lui. Il n'irait plus non plus à l'école, puisqu'il y avait toujours une chance que son père vienne l'y chercher, mais cela, il le garda pour lui.

Cet après-midi-là, Dim l'avait emmené avec lui là où il « créchait », et Jack s'était retrouvé dans les combles d'une usine désaffectée. Il s'y trouvait plusieurs personnes qu'il avait déjà vues parce que Dim était parfois en leur compagnie, et d'autres qu'il ne connaissait absolument pas. Parmi ceux-là, il y avait Lee.

Lee ne ressemblait pas aux autres squatteurs. Il était très mince, mais pas maigre. Il était bien habillé, coiffé, il était rasé de près et son visage était beau. Là aussi, Jack comprendrait plus tard que c'était son « métier » qui voulait ça, et que l'investissement était nécessaire. Lee n'était pas le « chef » de la bande, mais s'il y en avait eu un, il l'aurait sans aucun doute été. A vingt-cinq ans, il était le plus âgé, et faisait office d'autorité. Lorsque Dim était entré dans la vaste salle, Jack sur les talons, il les avait vus directement.

- Attends là, lui avait dit le musicien en se dirigeant vers l'homme qui paraissait mécontent. L'adolescent s'était exécuté et les avait regardés pendant qu'ils discutaient. Il lui avait semblé que Dim se faisait passer un savon, mais il avait tenu tête à son aîné, qui avait fini par venir vers Jack.

- Rentre chez toi, gamin, lui avait-il dit d'une voix dépourvue d'aménité. D'où que tu viennes, quoi qui te pousse à vouloir partir, tu ne seras pas mieux ici.

Jack avait été impressionné, mais pas suffisamment pour tourner les talons et obéir. Il avait secoué la tête, soutenant sans flancher le regard de l'homme.

- Je peux pas, avait-il répondu. Vous n'êtes pas obligé de me laisser rester ici, mais... Je ne rentrerai pas, de toute façon.

Quand mon père recevra la facture de l'hôpital, ce n'est pas seulement le nez qu'il me cassera, avait-il pensé.

L'homme aux cheveux rouges avait soupiré.

- Tu te fais des illusions. Tu ne sais pas où tu te trouves, ni avec qui tu es. Si tu le savais, tu repartirais. Dim n'aurait jamais dû te ramener.

- Je sais d'où je viens, et tout vaut mieux que ça.

La voix de Jack était rendue nasillarde par le plâtre, mais la véhémence y était aisément perceptible. L'homme s'était passé une main dans les cheveux, contrarié. Il avait fini par céder.

La première fois que Jack avait vu un des squatteurs se préparer un fix, il avait été fasciné et révulsé à la fois. Une cuillère à café, quelques gouttes de jus de citron sur un peu de poudre grisâtre, la flamme tremblante d'un briquet, une seringue qui se remplissait de sang d'un rouge presque noir. Ça paraissait simple, mais il savait que ça ne l'était pas. La vue de la première dose avait rapidement été suivie de celle de la première crise de manque, et il avait pleuré. Sangloté dans les bras de Lee, incapable de supporter le spectacle des convulsions, des grimaces de douleur, incapable d'écouter les hurlements, les gémissements, les suppliques. Voir Dim dans cet état, lui qui était toujours si « cool »... Lee l'avait finalement emmené dehors. Ils s'étaient assis sur un banc, assez loin pour ne plus entendre, et ils n'avaient pas parlé. Le jeune homme s'était contenté de le garder enlacé contre lui jusqu'à ce qu'il se calme.

Puis il lui avait expliqué que pour Dim, c'était un cercle vicieux. Il se payait sa came en faisant la manche, en jouant, et quand il était en manque, il jouait mal. Quand ça arrivait, en général, ça finissait en cold turkey1. Jack avait demandé si personne ne pouvait le dépanner, et Lee avait ri de sa naïveté. Un fixer ne partage jamais, jamais. La plupart du temps, celui qui était en manque le restait jusqu'au sevrage, cela prenait deux ou trois jours. Puis se hâtait de replonger. Jack avait frémi, horrifié.

L'histoire de Lee n'était pas plus pénible que celle des autres, ni moins. Mais il était toujours beau et propre sur lui parce qu'il était escort-boy. Quand il l'avait entendu, Jack avait pensé que c'était juste un terme plus soutenu pour dire prostitué ou gigolo. Il avait pensé aussi qu'il ne devait pas avoir de mal à trouver des clientes, avec ses grands yeux verts, son corps mince et son beau visage.

Au sein du « groupe », Jack était le plus jeune. Lee l'avait pris sous son aile, il ne le laissait quasiment rien faire. Il ne rencontrait pas les dealers, ne « travaillait » pas. Il lui avait fait jurer qu'il ne toucherait jamais à la came.

- Je t'ai laissé venir ici. Je ne veux pas le regretter, je ne veux pas que tu fasses cette connerie, avait-il dit.

Dans le squat, Jack se rendait utile de son mieux. Il mettait de l'ordre, préparait à manger quand l'occasion se présentait. Avec le temps, il avait surmonté sa peur des crises de manque, et s'était mis à prendre soin de ceux qui en subissaient. Le plus sujet à ces épisodes était Dim. Il s'était occupé aussi de Ienzo. Dans le squat, les autres l'approchaient assez peu, parce qu'il était séropositif. Dim, Lee et Jack étaient les seuls à se comporter naturellement avec lui. Il avait toujours les yeux profondément cernés et son teint était si hâve qu'il avait en permanence l'air d'être sur le point de calencher. Quand il était en manque, il criait encore plus fort que les autres parce qu'il se shootait à la morphine et que quand il n'en avait pas, il souffrait mille morts. Il y avait également deux « rocheuses », des filles qui étaient accro aux médicaments. C'étaient des prostituées, mais leur « boulot » n'avait rien à voir avec celui de Lee. C'était beaucoup plus glauque, plus violent aussi. Souvent, Jack leur soignait des plaies, des bosses. Une fois, il avait utilisé une pince à épiler pour retirer, une à une, des échardes de verres plantées dans tout une moitié du visage de Doriane. Elle n'avait pas voulu lui dire ce qui lui était arrivé, et quand il avait demandé s'il ne lui faisait pas mal, elle avait plaisanté en lui disant que ce n'était pas pire qu'une épilation.

Une seule fois, il avait dû s'occuper de Lee. Lui manquait rarement d'argent, par contre, il ne prenait que de l'héro « qualité extra », et elle n'était pas toujours évidente à se procurer. Il savait qu'il allait être en manque, mais il avait préféré la crise à la came frelatée.

Ça avait été horrible.

Il n'avait pas hurlé, pas crié. Seulement grondé et gémi, transpiré à grosses gouttes des

1 : Littéralement : poulet froid. Terme d'argot utilisé par les drogués pour désigner le début de la crise de manque, caractérisé par une chair de poule très prononcée sur l'ensemble du corps.

heures durant, les mâchoires serrées à s'en faire péter l'émail des dents, tout son corps raidi au point que ses tendons saillaient dans son cou, à ses poignets. Jack savait que malgré les apparences, il était gelé. Après avoir essayé sans succès de lui faire avaler quelque chose, il s'était déshabillé et n'avait gardé sur lui que son sous-vêtement. Il s'était allongé à côté de Lee et l'avait enlacé, ramenant sur eux la mince couverture. Les bras du jeune homme s'étaient refermés sur lui comme un étau, le meurtrissant assez pour lui laisser des ecchymoses, mais il s'était mis à murmurer son prénom, et l'adolescent n'avait pas cherché à se dégager.

- Je suis là, avait-il dit simplement. Je suis là, je ne bouge pas d'ici.

La peau de Lee était trempée et brûlante.

Ils avaient continué à dormir ensemble par la suite, et Lee avait changé d'attitude vis-à-vis de lui. Protecteur, toujours, mais aussi possessif. Jack aimait ça et ne s'en plaignait pas. Il avait commencé à éprouver de la jalousie quand il le savait au « travail ».

Dans le squat, l'adolescent était peu à peu devenu un petit frère pour tous. Il était le chouchou des filles, celui que les garçons voulaient préserver à tout prix. Parce qu'il était jeune, parce qu'il était beau, parce qu'il était gentil et désintéressé. Parce qu'il était clean.

Il était resté clean six mois. C'était déjà un exploit, en soi. Mais tout le monde avait voulu croire qu'il ne se laisserait pas avoir.

Le jour où Lee avait compris qu'il se fixait, il l'avait frappé. Un coup de poing en pleine figure que Jack n'avait pas tenté d'éviter. Puis il l'avait traîné à l'étage inférieur pour que tout le monde n'assiste pas à leur « discussion ». Qui avait tourné court. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, Jack l'avait défié. Il l'avait regardé droit dans les yeux, avec insolence, sans daigner lui adresser un mot pour répondre à ses questions. Rapidement, le jeune homme s'était détourné et il était remonté, submergé par la conscience de son propre échec et de sa stupidité. Comment avait-il pu être assez con pour croire qu'un gosse pouvait vivre au milieu d'une bande de camés et ne pas plonger ?

Jack l'avait rejoint dans la nuit. Il s'était glissé dans leur lit et avait posé une main sur la taille de Lee qui était couché sur le côté.

- Tu dors ? Avait-il murmuré.

- Non. Comme si je pouvais dormir, avait répondu l'homme aux cheveux rouges.

Jack s'était adossé au mur contre lequel le matelas était installé. Lee avait fini par s'asseoir à côté de lui.

- Est-ce qu'il y a une raison ? Avait-il demandé à voix basse. Ou bien tu as juste eu envie d'essayer, à force de vivre là-dedans ?

Est-ce que c'est de ma faute, ou est-ce que ce serait arrivé de toute façon ? Pensait-il.

- Il y a... une raison. Mais c'est stupide, injustifié… et méprisable.

- Tu n'es pas méprisable. Dis-moi pourquoi.

Jack secoua la tête.

- Parce que... Quand tu n'es pas là... je veux oublier ce que tu fais. J'arrive pas à supporter l'idée que...

Il s'était interrompu un instant, et Lee avait posé une main sur son épaule, comme pour l'encourager à poursuivre.

- Je sais pas comment ça a pu arriver, Lee. Mais je... Je suis jaloux. Vert de jalousie. Je voudrais les voir crever. Je ne veux pas que qui que ce soit te touche. Ça me rend dingue d'y penser, et quand tu es parti, j'arrive pas à ne pas y penser. Je sais pas comment ça a pu arriver, mais c'est arrivé, et j'ai rien pu faire contre ça. Je t'aime. Je t'en supplie, me jette pas...

Lee ne l'avait pas jeté. Il l'avait enlacé et embrassé. Jack s'était d'abord demandé combien de femmes il avait embrassées ce jour-là, avant de décider qu'il n'en avait cure. Pas plus qu'il ne se souciait de savoir s'il l'embrassait parce qu'il l'aimait, parce qu'il en avait envie ou simplement parce qu'il lui avait dit : « Me jette pas ». Ce baiser, les bras de Lee autour de lui, ses mains sur la peau de son dos, son odeur, sa langue contre la sienne, tout ça, c'était bien mieux qu'un fix. S'il pouvait avoir Lee, il n'avait pas besoin d'héroïne.

Mais bien sûr, ce n'était pas aussi simple.

La dépendance était là. Tous les autres étaient là. Ils ne pouvaient pas juste décrocher et se barrer, c'était impossible. Et Jack, avec horreur, avait vu Lee se mettre à « travailler » pour deux.

- Ne fais pas ça, avait-il protesté, les larmes aux yeux.

- Je refuse que tu te prostitues, avait répliqué Lee, catégorique. C'est hors de question, je t'ai déjà laissé plonger, plutôt crever que de te voir faire ça.

Lee faisait ce qu'aucun camé ne fait. Il lui payait ses shoots, partageait sa dose avec lui s'il n'y avait pas assez pour eux deux. Jack n'avait pas changé ses habitudes. Il poursuivait ses activités habituelles dans le squat, et le regard que les autres posaient sur lui s'était teinté d'un peu de tristesse.

La drogue est le tueur d'amour le plus efficace du monde, mais Lee et Jack semblaient échapper aux règles qui régissent le commun des mortels. Ils s'aimaient passionnément. Jack, avec ses seize années d'inexpérience, d'ignorance et de vulnérabilité, et Lee, du haut de ses vingt-six ans, qui faisait tout pour lui, pour le préserver et le protéger. Même le manque resserrait leurs liens, là où n'importe quel couple se serait tapé dessus rien que pour extérioriser. Quand ils étaient en manque, ils faisaient l'amour. La sécrétion d'endorphines que cela provoquait les soulageait un instant, et s'ils étaient suffisamment épuisés, ils parvenaient alors à s'endormir et les choses étaient plus faciles. Jack avait perdu toute considération pour ce qui n'était pas Lee, l'héroïne ou les autres fixers. Il avait trouvé l'amour et une famille : malgré tous les mauvais aspects de sa situation, il était heureux, et il ne voulait pas que ça change.

Assis sur le matelas nu, il bâilla avant de poser sur Lee un regard tendre. Il se mit à glisser ses doigts dans ses cheveux, le cœur battant. Jamais il n'aurait cru qu'il tomberait amoureux de lui, le jour où ils s'étaient rencontrés pour la première fois. Jamais il n'aurait cru qu'il l'aimerait autant, qu'il désirerait à ce point sa présence, son amour et sa protection. Lee était tout pour lui, et il lui semblait qu'il n'avait pas réellement existé, avant son arrivée dans sa vie.

Il se pencha pour l'embrasser doucement sur la bouche. Au cœur de la douleur que la jalousie lui infligeait, Jack avait une consolation.

- Je n'embrasse pas, lui avait dit Lee. La première fois que je t'ai embrassé, ça ne m'était plus arrivé depuis des années. C'est la seule chose dont je suis en mesure de t'assurer l'exclusivité, mais mes lèvres n'appartiennent qu'à toi.

Dim avait un jour dit à Jack : « Il ne faut jamais tomber amoureux de quelqu'un qui se vend. Ça se termine toujours par des drames. » Il s'inquiétait plus pour Jack que pour Lee, parce que la jalousie, d'après lui, finirait par le rendre fou. Mais au fond, si Lee l'aimait lui, et sincèrement, c'était tout ce qui comptait.

Le jeune homme réagit doucement à son baiser et leva les bras pour l'enlacer.

- Bonjour, murmura Jack.

- Bon jour aussi... Tu as bien dormi ?

- Oui. Tu veux un café ?

- Oui, s'il te plaît.

Jack se leva et traversa la salle en enjambant les dormeurs, pour aller allumer la bouilloire électrique. Il versa un peu de café soluble dans une tasse. Lee buvait son café noir, et il n'y avait de toute façon pas de sucre. En attendant l'eau chaude, il promena son regard clair sur la communauté endormie et s'arrêta sur Dim tandis qu'il souriait, amusé. Le jeune guitariste était sorti d'un sevrage la veille. Il avait dû tomber d'épuisement, il s'était endormi dans une position très inconfortable.

Le bouton de la bouilloire revint à sa place initiale avec un claquement. Jack versa l'eau bouillante dans la tasse et retraversa la pièce pour rejoindre Lee, qui le remercia en la prenant. Il en but une gorgée aussitôt, sans se soucier de la chaleur brûlante du liquide.

- Regarde Dim, chuchota Jack. Il s'est endormi n'importe comment. Il aura mal partout quand il se lèvera.

Lee sourit, passa un bras autour de son épaule et déposa un baiser sur sa tempe.

- Sois charitable, va le réveiller en douceur au lieu de te moquer de lui.

L'adolescent eut un petit rire et se releva, afin d'aller secouer gentiment le jeune homme. Il fallut qu'il soit à moins de deux mètres de lui pour qu'il se rende compte que quelque chose n'allait pas. Dim était trop pâle, sa peau avait l'air d'être grise, et bleuâtre autour de ses yeux. Jack baissa les yeux et sursauta en voyant qu'il y avait une seringue vide plantée toute droite dans son bras gauche, à la saignée du coude. Il réalisa d'un seul coup ce qui était arrivé - il en avait déjà beaucoup entendu parler mais ne l'avait jamais vu de ses propres yeux, pour lui, c'était un concept abstrait et lointain, qui ne le concernait pas. Jusque là. Il avait entendu tellement de mots pour le désigner... La dernière piqûre, le deathfix, l'overdose... Dim ne dormait pas.

Il était mort.

Jack se plaqua une main sur la bouche pour étouffer une longue plainte, halluciné d'horreur et de douleur. Lee l'entendit et comprit aussitôt ce qui se passait. Il posa sa tasse, et une seconde plus tard, il attirait Jack contre lui, le détournant du macabre spectacle. Il le serra fort et lui caressa les cheveux. Il savait que c'était la première fois pour lui, la première fois qu'il perdait quelqu'un. Lee s'en voulait de ne pas s'être aperçu de ce qui était arrivé.

- Pardon, murmura-t-il. C'est de ma faute, j'aurais dû m'en rendre compte, je suis désolé...

Jack agrippa le T-shirt de Lee à deux mains et s'appuya contre lui.

- Dim... Dim, il... non... Haleta-t-il.

Lee l'étreignit. Il savait que ce n'était pas le moment pour lui de se laisser aller à sa peine, il fallait d'abord qu'il gère Jack et les conséquences de ce qui arrivait, et qu'il s'occupe du corps.

- Si, murmura-t-il. Je suis désolé Jack. Ça arrive. Ça arrive...

Il l'éloigna peu à peu et le fit asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre, contre les planches qui l'oblitéraient. Il se mit à genoux devant lui et lui prit les mains.

- Ecoute... Je suis désolé. Que ce soit arrivé. Que tu l'aies trouvé. Mais il faut que tu comprennes... Cette vie est dangereuse, très dangereuse. On ne peut pas espérer vivre très vieux de cette façon. Ça arrive. Ça arrivera encore, ne laisse pas ça te bouffer, ou...

Il se mordit la langue. Il voulait dire « ou ce sera toi le suivant ». Il aurait dû le dire. Pour Jack. C'était dur, mais c'était la vérité, il fallait qu'il l'entende. Mais il ne pouvait pas. Jack n'était pas comme tous les autres gamins à qui il avait tenu ce discours, et dont Dim avait d'ailleurs fait partie. Il n'était pas comme les autres gosses, c'était un gosse qu'il aimait. Il l'aimait tellement, il ne voulait pas lui faire encore plus mal.

- Je dois... prendre soin de lui. Je vais devoir m'absenter, je suis obligé de te laisser. Je t'en supplie, ne fais pas de bêtise. Attends-moi.

Jack aurait aussi bien pu être sourd, rien ne montrait qu'il entendait ce que Lee lui disait. Mais il regarda son amant, l'air totalement paumé.

- J'ai besoin d'une dose, articula-t-il.

Il vit le visage de Lee se crisper brièvement, puis ressentit une douleur cuisante sur sa joue gauche. Un claquement résonna dans la salle. Il l'avait giflé. Jack éclata en sanglots, et Lee se redressa pour le reprendre dans ses bras. Autour d'eux, les squatteurs commençaient à se réveiller.

- Pardonne-moi. C'est de ce genre de bêtises que je parle... ça ne te soulagera pas, ce sera pire. Crois-moi...

- Lee...

Il pleura comme il n'avait jamais pleuré, même quand sa mère était partie en le laissant seul avec son père. C'était Dim qui l'avait amené ici, c'était grâce à lui qu'il avait pu échapper à la vie qu'il haïssait, c'était lui qui avait plaidé sa cause auprès de Lee. C'était grâce à lui qu'il l'avait rencontré. Dim qui avait toujours gardé un œil sur lui, Dim dont il avait pris soin pendant ses crises de manque... Dim, c'était sa famille. Son frère. Et il était...

Lee s'éloigna doucement.

- Je ne partirai pas très longtemps. Je courrai, je ferai au plus vite, je reviendrai aussi rapidement que possible. Je te le promets. Mais je peux pas le laisser comme ça, il faut que je fasse le nécessaire. Tu comprends, Jack ?

L'adolescent hocha la tête, et Lee se leva. Il se retourna et frappa dans ses mains, trois fois, très fort. Aussitôt, plusieurs jeunes ouvrirent les yeux - ceux qui n'étaient pas trop défoncés, les autres continueraient de dormir même si on leur marchait dessus - et s'assirent. Lee recommença, et ils se mirent à regarder autour d'eux. Trois fois, c'était le code. Qui était-ce ?

Les regards se posèrent les uns après les autres sur le cadavre de Dim, et soudain, un bruit retentit. Un son horrible, étranglé, comme le cri d'un animal blessé. Le cri d'un renard qui a la patte prise dans un piège à loup.

- IENZO ! S'exclama quelqu'un dans la pièce.

Jack releva la tête. Dans le brouillard de ses larmes, il vit le jeune homme, d'une pâleur livide, encore plus cadavérique que d'ordinaire, se précipiter près du corps sans vie et s'y accrocher en gémissant.

Personne n'ignorait que les deux garçons étaient proches. Dim était un peu timoré, Ienzo replié sur lui-même, et leur relation en était encore à ses balbutiements, mais il était évident qu'il y avait quelque chose entre eux. Quelque chose d'assez fort pour rendre un homme fou de douleur. Jack eut envie de fermer les yeux et de se boucher les oreilles, c'était bien pire qu'une crise de manque. C'était pire que tout.

Lee parla. Sa voix était tendue.

- Je fais le nécessaire. Personne ne bouge d'ici, et je m'en fiche que vous ayez vos doses ou un rencard, vous connaissez le topo.

Puis, il désigna Jack et ajouta :

- Il ne prend rien. Si l'un d'entre vous lui file ou lui vend quelque chose, je le saurai. S'il est défoncé quand je reviens, le responsable pourra se trouver un autre endroit où dormir. C'est clair ?

Les pleurs de Jack redoublèrent. Jamais il ne s'était senti aussi misérable. Lee revint près de lui et l'embrassa longuement sur les lèvres, goûtant le sel de ses larmes.

- Pardonne-moi, murmura-t-il contre sa bouche. Je te jure que c'est pour ton bien. Si tu te fais un fix maintenant, tu feras un mauvais voyage, et tu risques de te blesser. Crois-moi quand je te dis que ce serait horrible. J'ai déjà vu des gens en ressortir les ongles en sang, les cheveux arrachés, le visage en lambeaux... Je t'en prie, attends-moi. Ne fais pas de bêtise, promets le moi. Promets le moi, Jack.

Le garçon tenta de se calmer. Il savait qu'il avait raison. Il n'avait jamais fait de bad trip, mais il n'avait pas envie d'essayer, surtout si il n'y avait ni Lee ni Dim près de lui. De nouvelles larmes lui brûlèrent les yeux quand il pensa que Dim ne serait plus jamais là.

- Je te le jure.

- Je te fais confiance.

- Juré. Je prendrai rien, je t'attends. Je vais...

Il essuya ses joues trempées. Les larmes coulaient toujours, mais il ne tremblait plus.

- Je vais près de Ienzo. Il a besoin qu'on l'aide.

- Jack...

- Moi aussi, j'ai besoin de pas être seul... Fais ce que tu dois faire et reviens-moi très vite. Je t'attends.

Il se leva. Lee l'enlaça et l'embrassa avec fougue. Jack gémit dans le baiser, assailli par une pensée horrible. Et si ça n'avait pas été Dim? S'il avait trouvé Lee mort près de lui à son réveil ? Convulsivement, il serra son amant contre lui. Pas lui, jamais. Il ne pourrait pas le supporter.

Lee s'écarta doucement.

- Je sais que tu as peur, lui dit-il.

Jack se contenta d'acquiescer.

- On en parlera à mon retour.

- Je t'attends.

Jack se détacha de lui et fit deux pas vers Ienzo, qui était effondré aux pieds du corps inanimé.

- Jack ?

Il s'arrêta et se retourna vers Lee.

- Je t'aime, dit le jeune homme.

Jack sourit faiblement.

- Moi aussi, je t'aime.

Lee s'en alla avec un dernier regard peiné à l'adolescent. Dix-huit ans, c'était trop jeune pour voir la mort d'aussi près.

Jack passa les heures qui suivirent auprès de Ienzo, qui s'était écroulé dans ses bras quand il l'avait rejoint. Ils avaient pleuré toutes les larmes de leurs corps, jusqu'à en avoir mal à la tête. A cette douleur se rajoutaient pour Jack les premiers symptômes du manque, ce qui rendait la situation encore plus horrible, et ce n'était pas peu dire.

Les autres restèrent à distance, soit parce qu'ils ne voulaient pas s'approcher du cadavre, soit parce que l'avertissement de Lee les en empêchait, ou encore parce qu'il était évident qu'ils voulaient rester seuls.

Lee revint quatre heures plus tard, et Jack remarqua deux choses quand il entra. Primo, il était suivi de deux flics en uniforme : un blond avec un bouc, et un type immense avec des cheveux bruns. Deuxio, et c'était tellement flagrant que même de là où il était ça le frappa, il y avait une trace de rouge à lèvre écarlate sur le col de sa chemise blanche. Il en eut l'estomac retourné. Bien sûr qu'il devait payer ces flics pour qu'ils ferment les yeux là-dessus, bien sûr qu'il n'avait pas mis quatre heures à simplement les appeler. Il les regarda approcher, le cœur au bord des lèvres. Son esprit allait d'une pensée à une autre à une vitesse folle. Combien de passes avait-il dû faire pour rassembler la somme nécessaire ? Comment avait-il fait pour se montrer « convaincant » avec ce qui se passait ? A quoi avait il pensé pendant qu'il couchait avec ces femmes, pour simplement y arriver ? Seigneur, à quoi pensait-il quand il était dans les bras d'une cliente ? A lui ? Une femme qui se paye les services d'un professionnel, ce n'est pas comme un homme, elle veut avoir l'impression d'être aimée et désirée... A quel point Lee se montrait-il satisfaisant ? Jouait-il bien son rôle ?

Pendant quelques secondes, Jack en oublia Dim, tout à sa jalousie dévorante. Il avait envie de se jeter sur Lee, de lui arracher sa chemise pour faire disparaître cette tache. Envie de l'embrasser, de prendre ce qui lui appartenait. Il avait dit que ses lèvres n'étaient qu'à lui. Mais au fond, qu'est-ce qui le prouvait ?

- Le regarde pas comme ça, dit soudain une voix à côté de lui.

C'était Ienzo, qui avait arrêté de pleurer.

- Allons-nous-en, s'il te plaît. Je veux pas les voir l'emmener. Et j'ai deux mots à te dire...

Jack acquiesça. Il n'avait pas envie de parler à Lee. Il était dans une colère noire, il savait qu'il ne lui dirait rien de bon.

Ils descendirent et arrivèrent là où Lee avait emmené Jack le jour où il l'avait trouvé défoncé. Ienzo avait complètement changé d'attitude. Il se tenait droit, son visage était résolu, presque dur.

- T'es en manque, dit-il simplement. Essaye de pas t'énerver contre Lee, tu le regretterais. Tu ne penses pas réellement ce que tu te dis en ce moment.

Jack le regarda, surpris, mais touché. Il sentait qu'il avait raison.

- Ce que Lee fait pour toi, aucun fixer le fait. Il partage sa came avec toi, il te paye la tienne, il fait tout pour te préserver de son mieux. Tu es son refuge, il a besoin de toi tel que tu es. Il n'aime pas son boulot, ne t'y trompes pas. Et va pas t'imaginer qu'il pourrait avoir des sentiments pour une de ses clientes. Il est capable de coucher avec une femme, mais il t'aime. N'en doute pas une seconde.

Jack baissa la tête. Son cœur cognait à s'en décrocher dans sa poitrine, il avait la bouche si sèche que ses joues collaient à ses dents, sa tête le lançait violemment, mais Ienzo lui avait dit ce qu'il fallait qu'il entende. Il savait tout ça, mais il avait besoin qu'on le lui dise. Une question lui traversa subitement l'esprit.

- T'as quel âge ? Demanda-t-il à Ienzo.

Ils faisaient la même taille, mais il se doutait qu'il devait être plus âgé que lui.

- Vingt-deux ans, répondit le jeune homme.

- Et comment est-ce que tu... enfin, tu sais...

- La morphine ?

Jack acquiesça. Ienzo déboutonna sa chemise et l'ouvrit. L'adolescent frémit.

- Un incendie. On m'a prescrit de la morphine pour atténuer la douleur, mais j'en ai beaucoup trop pris. Ça a été un mauvais concours de circonstances, vraiment. Une erreur de prescriptions sur les dosages, personne s'en est rendu compte. Quand la cicatrisation a été finie, je devais arrêter d'en prendre et j'ai pas pu. Je pouvais plus. Quand je suis en manque, ça brûle comme au premier jour. Et le HIV... Une seringue usagée. J'ai été vraiment con.

Jack le regarda se rajuster, atterré par son calme. Il était si désespéré, peu de temps avant, comment pouvait-il être si maître de lui, tout à coup ? Puis il comprit. Dim n'aurait pas voulu qu'il se dispute avec Lee. Ienzo venait de lui dire ce que le jeune guitariste lui aurait dit s'il avait encore été là pour le faire.

- Merci, Ienzo, chuchota-t-il d'une voix tremblante.

Il frissonna et regarda ses bras. Sa peau était couverte de chair de poule.

- Lee... souffla-t-il.

- Jack ? S'inquiéta Ienzo.

- Il me faut une dose. C'est vraiment pas le moment pour...

- Je vais chercher Lee, assieds-toi.

L'adolescent s'écroula plus qu'il ne s'assit. Il lui sembla que Ienzo était parti depuis une heure quand Lee arriva enfin. Il s'agenouilla près de lui.

- T'as été super, t'as tenu le coup. C'est fini. Je m'occupe de toi.

Jack tenta de focaliser son regard sur les mains de son amant. La dose d'héroïne, poudre blanche légèrement grisâtre, le jus de citron qui coulait dessus. Quand Lee chauffa la cuillère avec son briquet, la flamme lui fit mal aux yeux, mais il le regarda quand même terminer de préparer le shoot. Il le regarda poser la seringue, lui prendre le bras et relever sa manche. Il le regarda défaire sa ceinture, la mettre sur son bras pour faire un garrot, sentit le sang commencer à battre dans ses veines.

- Est-ce que tu peux le faire ? Demanda Lee.

- Fais-le !

Jamais il n'y arriverait. Il avait déjà du mal à trouver une veine en temps normal, là, il se casserait l'aiguille dans le bras avant d'y parvenir. Lee gronda. Jamais de sa vie il n'avait fait ça, il ne voulait pas le faire. C'était la seule façon de le soulager, mais ce geste lui paraissait monstrueux.

- Je t'en supplie ! Gémit Jack.

S'il avait cru souffrir du manque auparavant, il avait été très loin du compte. Jamais il n'avait été seul pendant une crise, Lee était toujours avec lui, il partageait sa douleur. Son corps entier était glacé, et secoué de tremblements violents. Jamais il ne s'était senti aussi seul.

Il sentit plus qu'il ne vit la seringue se planter dans la saignée de son bras. Lee tira sur le piston pour qu'elle se remplisse de sang, puis appuya pour le renvoyer d'où il venait, et la dose avec.

Jack partit comme un boulet de canon avec un cri étranglé, de surprise et de plaisir.

Il resta affalé contre le mur plusieurs minutes avant de parvenir à rassembler ses esprits. Quand il ouvrit enfin les yeux, il vit Lee. Son regard était fixé sur la seringue vide qu'il tenait dans ses mains.

- Lee...

L'homme releva son regard vers lui, le blanc de ses yeux légèrement liseré de rouge. Ils se regardèrent longtemps, sans prononcer un mot. Jack pensait. Il avait l'esprit plus clair, maintenant, et il savait exactement ce qu'il voulait. Seulement, avait-il le droit d'en parler ? C'était ridicule et égoïste. Mais son compagnon semblait suivre le cheminement de sa pensée aussi facilement que s'il avait parlé à voix haute.

- Vas-y, dit subitement Lee. Dis-le. Il faut que tu le dises.

- Je veux décrocher. Et je veux que tu décroches avec moi. Je veux pas te perdre.

Lee baissa les yeux.

- Comme j'aimerais pouvoir, seulement parce que je le voudrais.

- On peut ! On s'est déjà sevrés ensemble plusieurs fois. On aura simplement à pas recommencer après !

Il tendit la main, prit la seringue et la jeta au loin. Il se serra contre le corps de son amant.

- Lee... Je ne veux plus que tu te prostitues.

Des bras l'entourèrent et l'étreignirent.

- Si tu veux réellement arrêter, tu ne peux pas rester ici.

Jack ressentit nettement un pincement dans sa poitrine, comme si son cœur avait battu plusieurs fois d'un seul coup.

- Pourquoi est-ce que tu dis ça ?

- C'est la vérité. Le sevrage physique, c'est de loin le plus facile. Tu peux pas vivre avec des drogués sans plonger, et encore moins sans replonger. Si tu veux réellement redevenir clean, tu devras partir d'ici.

- Et toi ?

La voix de l'adolescent était blême. Il savait déjà ce qu'il allait lui répondre.

- J'ai rien, hors d'ici. Ma famille, c'est la bande. Je sais que j'y reviendrais un jour ou l'autre. Si je pars, le peu d'ordre qu'il y a ici disparaîtra, je peux pas...

Il le prit par les épaules et le repoussa pour le forcer à le regarder.

- Je t'aime, tu peux pas imaginer à quel point. Tu es ma lumière, grâce à toi, je me sens plus inutile, je me sens bien. Tu as changé ma vie. Mais je me pardonnerai jamais de t'avoir fait plonger. Si tu dois partir d'ici pour décrocher... Je ferai tout pour t'aider, et je le ferai avec le sourire.

Jack secoua la tête avec véhémence, les yeux à nouveau pleins de larmes.

- Non ! J'ai besoin de toi, j'arrête pas sans toi. Une vie sans toi, c'est comme de mourir, c'est pareil. Mais je veux pas te perdre. Ça aurait pu être toi, ça pourrait être toi dans un an, dans six mois, dans deux semaines... Si ça t'arrivait, je sais pas ce que je...

Il n'acheva pas sa phrase - la bouche de Lee lui déroba ses mots en même temps que ses lèvres. A nouveau, Jack pensa que s'il pouvait avoir Lee, il n'avait pas besoin d'héroïne. Mais il avait raison. S'il regardait plus loin que le bout de son nez, il le savait. La désintoxication, ça marchait quand on avait un endroit où rentrer après, un endroit avec des gens clean et qui vous soutenaient. Et c'était ici, chez eux.

Il était défoncé, il était dans ses bras. Tout ce qu'il voulait, c'était faire l'amour, maintenant, c'était que Lee oublie dans ses bras les autres corps qu'il étreignait.

C'était un cercle vicieux. Ça ne finirait qu'avec leur mort. Tant pis.