UN CABINET DE BOIS DE ROSE

Un cabinet est un petit meuble précieux, apparu à la Renaissance et quasiment disparu au XIXe siècle, qui comporte en façade des tiroirs et des compartiments destinés à ranger des objets précieux, parfois dissimulés derrière deux portes.

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Sur le papier bleu, la plume trace une frise d'encre noire, les boucles serrées d'une suite de mots hâtifs et désespérés. Une larme glisse le long d'une joue pâle, tombe sur l'écritoire, marque la lettre d'une auréole grise... mais l'écrivain n'y prête guère attention. Il livre un message désespéré, par-delà l'espace, par-delà le temps.

L'espoir est mort il y a bien longtemps : son reflet est piégé dans un cabinet de bois de rose.

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Le gris doré d'une lumière d'orage filtre à travers les lourds voilages, encadrés par la solennité des tentures cramoisies. Plaqués sur les rinceaux de la tapisserie, les tableaux observent d'un œil morne les préparatifs qui viennent troubler la paix d'un sanctuaire hors du temps.

« On met ça où, ma p'tite dame ? » grasseye un déménageur en combinaison bleu, désignant le petit meuble que son collègue et lui-même viennent de déposer au milieu du tapis marocain. La mince silhouette enserrée dans les plis d'une robe Belle Époque désigne un emplacement libre le long du mur :

« Ici, si vous le voulez bien... »

Les deux forts-à-bras obéissent, sans s'inquiéter de l'étrange allure surannée de leur cliente, du moment qu'ils sont payés...

Une fois le cabinet installé et les déménageurs repartis vers d'autres équipées, Armince se recule pour juger de l'effet. Un meuble ancien, issu d'une succession non réclamée : celle d'un jeune homme retrouvé sans vie dans la pièce où il se dressait, comme s'il s'était laissé mourir à ses pieds. Ce détail morbide est de nature à fasciner plus qu'à effrayer son âme excentrique, même si elle a conscience du caractère malsain de cette attraction.

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Il a soigneusement réfléchi à chacun de ses mots... ces mots qui jamais n'atteindront l'objet de son amour éthéré. Mais il a voulu que ce témoignage soit le plus beau, le plus poignant qu'il puisse tirer de la substance même de son âme.

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Pourquoi ce garçon s'est-il ainsi laissé dépérir jusqu'à ce que son corps fragile cède à ces privations ? Lentement, elle promène ses longues mains blanches sur la surface lisse et moirée.

La lumière a dangereusement baissé dans l'appartement ; elle a allumé quelques bougies pour apporter un peu de clarté dans la pièce au décor démodé. La chaleur des flammes semble tellement plus vivante que la froide cruauté des ampoules électriques. Le bois du cabinet s'éveille sous cette lueur mouvante.

Armince fait glisser ses doigts sur la surface, comme si elle pouvait s'imprégner de cette étrange vie cachée. Le meuble est vénérable : deux siècles, tout au moins. Très simple dans sa facture, d'autant plus élégant. Elle se sent en communion avec ce témoin du passé. Au point de laisser son imagination vagabonder...

Au point d'imaginer ses possesseurs, de « voir » tous ceux qui, comme elle, ont caressé d'une main vibrante le bois inanimé. Combien d'autres rêveurs s'y sont-ils laissés aller ?

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Parce que le passé lui échappe, l'avenir est hors de portée. Ne reste de son futur que quelques images évanescentes. Celles d'une créature qui n'appartient pas à ce temps, dont le souvenir a été piégé dans un meuble de bois de rose, qui possède l'étrange capacité de préserver le souvenir de chacun de ses maîtres...

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A cet instant, elle semble presque les voir , comme un reflet entraperçu dans un miroir : un vieillard à la barbe blanche, une femme en crinoline et corselet sévère, un homme grisonnant et distingué, une toute jeune fille aux teint maladif, une maigre donzelle vêtue à la garçonne...

Est-ce seulement son imagination, ou ont-ils réellement existé, tous ces êtres emportés par le vent du temps ? Leur souvenir a-t-il été piégé dans le cabinet, comme un insecte dans un coeur d'ambre ?

D'autres encore viennent frapper à la porte de son esprit : une femme âgée et fatiguée en robe noire... Un homme jeune portant lunettes, enfoui dans un pull trop grand.

Un garçon de son âge, les yeux noirs et profonds, posant ses doigts étroits juste à l'endroit où reposent les siens...

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Elle était une créature mince et fragile, les cheveux d'un blond cuivré attachés en un chignon d'où s'échappaient toujours quelques mèches, vêtue de corsages de dentelle et de jupes froufroutantes qui balayaient le sol... Un être hors du temps, une vieille âme destinée à se perdre dans le méandre des siècles... Et lui n'est qu'un homme ordinaire dans une époque dénuée de grâce, à qui a été déniée la possibilité ne serait que d'effleurer de sa main malhabile la peau claire de l'apparition...

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Elle retire sa main, comme si elle avait été brûlée.

Elle a toujours eu trop d'imagination.

Pendant quelques temps, elle évite d'effleurer même le bois verni : elle craint confusément de revoir tous ces visages, et surtout, celui du garçon pâle qui semble plonger son regard au cœur de son âme.

Les jours se suivent, mélancoliques et orageux ; Armince aime ce temps qui reflète ses humeurs, l'incertitude et les brusques changements du temps. Puis, des heures durant, une pluie violente assaille la ville.C'était la meilleure des raisons pour assouvir sa curiosité, malgré son appréhension. De nouveau, elle pose le bout de ses doigts sur le bois soyeux, attendant quelque révélation.

Celle-ci ne se fait pas attendre : voilà que reprend la longue parade de visages, surpris, désespérés, perdus, suppliants. Une cohorte de fantômes, hors de la vie, hors du temps : tout se mêle, passé, présent...

Et toujours, le garçon qui la dévore de ce regard de nuit profonde. Une présence si intense qu'elle se prend à ne toucher le bois que pour ressentir sa présence, palpitant doucement comme une phalène piégée entre le jour et la nuit...

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A la fin, il ne dort plus, ne se nourrit plus, ne vit plus... Le tendre mirage devient sa seule subsistance, sa seule attache. Il se noie dans les yeux gris, les cheveux cuivrés sont désormais son seul soleil. La peau fine et blanche à peine semée de tâches blonde, son seul jour. A la fin, il réalise qu'elle ne peut intégralement le sustenter. Mais cela ne lui importe plus désormais, tandis qu'il plonge dans le délire de rêves enfiévrés.

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Les jours se suivent et Armince passe de plus en plus de temps à chercher la présence du garçon, écartant de son esprit toutes les autres. Ses journées ont toujours été oisives, mais elles deviennent immobiles, comme figées.

Quand elle réalise cette obsession, elle cherche un échappatoire... qu'elle finit par trouver dans sa volonté de comprendre. Sans doute ne saura-t-elle jamais pourquoi le meuble possède cette étrange capacité... mais peut-être en découvrira-t-elle plus sur l'endroit d'où il est issu, sur l'identité réelle, charnelle de cette longue suite de visages sans maîtres. Après tout, a-t-elle seulement songé à ouvrir le meuble ?

Étrangement, non...

La clef est conservée dans une petite boîte, que lui ont remis les déménageurs. Elle l'introduit dans la serrure qui garde les deux battants clos, force pour la tourner... Enfin les portes cèdent et s'écartent en grinçant. S'en échappe une odeur d'encaustique et de vieux papier qui se répand dans l'appartement comme un encens poussiéreux.

Méticuleuse, elle ouvre les tiroirs dévoilés, explore les compartiments. Au bout d'une heure peut-être, elle remarque enfin que l'un des tiroirs, bien moins profond que les autres, cache un compartiment secret.

Dedans, un coin de papier bleu attire son regard... d'un geste délicat, elle libère une enveloppe. Une lettre donc : un papier neuf, bleu et filigrané, sur lequel une main tremblante a tracé à l'encre noire une déclaration cursive où les lettres s'enlacent en une étreinte désespérée...

« A celle qui ne la verra jamais... »

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Tout est vanité. Plus rien n'importe, quand rêve et réalité se mêlent en un dernier sursaut.

« Belle dame du passé,

Dame aux cheveux cuivrés,

Aux yeux de pluie, à la peau d'or semée,

Dans tes coroles de dentelle et de soie froissée,

Du moment où j'ai vu ton visage pur comme un camée,

Je n'ai pu m'en détacher.

Mon amour est sans espoir : tu vis au passé.

J'existe dans ce présent brouillé...

C'est pourquoi la seule vision de toi que j'aurai,

Est celle que m'offre ce cabinet...

C'est pourquoi, mon aimée,

Ce qui me reste de vie, je t'offrirai...

Par cette missive que tu ne verras jamais. »

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Au milieu de la cour, Armince approche le brandon du bûcher qu'elle a dressé, auquel elle a condamné un petit meuble de bois de rose. Qui lui a volé le seul être qu'elle aurait pu aimer.

Mort de n'avoir su comprendre que la cabinet ne gardait pas que l'empreinte de ses propriétaires passés, mais aussi de ses possesseurs futurs.

Mort d'avoir aimé le reflet de la frêle jeune femme et d'avoir cru, voyant ses goûts désuets, qu'elle appartenait au passé.

Et Armince ne se demande pas pourquoi elle n'a vu aucun des possesseurs futurs de ce meuble envoûté : la réponse s'envole dans les flammes qui dévorent le bois de rose.