Note de l'auteur: Bonjour à tous,

Cela fait depuis un moment que ce projet traîne dans mes tiroirs. Enfin, ce recueil devrais-je dire. Il ne comporte que trois nouvelles pour l'instant, mais si je ne le publie pas ici maintenant, je ne le ferai jamais. Peut-être que d'autres idées me viendront, qui sait...

Voici donc la première nouvelle, sur laquelle j'en ai bavé... ouh! D'ailleurs, Gauren Flaille peut en témoigner. Même après l'avoir retravaillée à fond il n'y a pas si longtemps, après un an de repos sans y toucher, je ne suis pas sûre de moi. Bah, tant pis!


Il était une fois, Jack O'Lantern

Un homme qui s'est vu refuser l'entrée du royaume de Dieu ainsi que celle du monde infernal, voilà ce à quoi je suis réduit. Incapable de mourir, je cherche un semblant de chemin dans cette forêt horrible. Enfin, moi je ne fais rien ! C'est mon ancien corps, mon cadavre qui s'en occupe.

C'est mon moyen de transport. Parfois, il est obligé de souffler sur la braise au sein de laquelle je suis prisonnier pour qu'elle éclaire un peu mieux alentour. Eh oui, il se sert de moi comme lanterne ! En plus, je me retrouve dans un navet qui a connu des jours meilleurs...

Moi... qu'est-ce que je suis ? Juste moi, Jack. Oui, je suis une âme. Étrange sensation, pour tout vous dire. Le corps que j'avais lorsque j'étais vivant n'est... Eh bien, ce n'est qu'une machine en fin de compte. Une machine faite de chairs et d'os putrescents à présent, qui doit me transporter pour l'éternité, sans avoir le droit d'être enterrée. Sinon, comment pourrais-je me déplacer, moi ? Je suis prisonnier à cause du Diable et de ce contrat !

Morose, j'essaye de me repérer en étendant mes perceptions au-delà de la braise et du navet. Je ne peux pas dépasser quelques kilomètres, mais c'est mieux que rien. La brume laiteuse rend les lieux particulièrement hostiles, la forêt semble se lamenter de tous les maux de la terre, et pour combler le tout, la neige entrave chacun des pas de mon « moyen de transport », ce qui a le don de me balloter dans tous les sens.

Au même moment, une secousse plus violente que les autres me fait cogner contre les parois du navet-lanterne. Je comprends que la jambe de mon corps vient de glisser sur le sol gelé. Je le sens s'arrêter quelques secondes, comme s'il avait le souffle court. Enfin, façon de parler, vu qu'il ne respire plus ! Je lui crie de se relever, de ne pas rester ici, mais le voilà qui s'assoit dans la neige ! Non ! Je ne veux pas ! Il faut qu'il marche, qu'il trouve ce chemin !

Il se contente de me poser sur ses genoux. Craintif, j'attends la suite des événements, mais je sais parfaitement ce que mon corps va faire : farfouiller dans les poches de son manteau élimé pour prendre un couteau et découper une tranche de navet pour se nourrir.

Je soupire. Ce légume tiendra plusieurs semaines, mais mon corps devra bientôt en trouver un nouveau. Encore heureux qu'il puisse le consommer, même avarié ! De toute façon, il ne perçoit ni le goût, ni l'odeur des aliments. Le plus important est qu'il subvienne à ses besoins pour qu'il puisse continuer à me transporter. Je n'y connais rien, mais je sais maintenant que mon corps ne fonctionne plus comme avant.

Mon corps... un squelette ambulant, qui finira avec la peau sur les os ! Voilà à quoi il se réduit déjà, de toute façon, tout ça parce que le Diable m'a refusé à ses portes, après que le Paradis a fait de même. Ivrogne, escroc, menteur, débauché... Même au-delà de la mort, ces qualificatifs colleront à ma peau et m'empêcheront de trouver le repos éternel !

Normalement, sous cette forme, je devrais posséder beaucoup de capacités que je n'avais pas de mon vivant, sauf que Satan m'a piégé : au lieu d'errer inutilement, comme un fantôme, pourquoi ne pas rendre service à mon ancien corps ? Ainsi, il m'a emprisonné au sein de cette braise, qu'il a offerte à mon cadavre. Pourquoi ? Eh bien, pour que j'éclaire sa route. Mon essence est le seul « feu » qui ne brûlerait pas la lanterne qui me transporterait... Pourquoi la braise, alors ? Il fallait bien que je sois enfermé dans quelque chose ! Le Diable n'a rien trouvé de mieux...

Après cela, j'ai perdu le droit de pouvoir aller où bon me semble... De ce que j'ai compris, je suis toujours entier, sauf que je n'ai plus de corps charnel. Enfin, ce dernier est avec moi, mais c'est une coquille vide, un pantin animé. Ainsi, moi et mon cadavre errons entre deux mondes, rejetés par le Paradis et... l'Enfer, évidemment.

Soudain, je capte l'écho d'un cri. Mon corps se redresse avec difficulté, il reprend la lanterne dans sa main. Je le sais aux secousses, que j'ai appris à décrypter. Je localise cet écho vers sa gauche, nous avançons; mon corps mâchonne son bout de navet, je crois. Un silence de mort s'abat autour de nous.

Le cri se répète. Heureusement, la neige au sol a une emprise de plus en plus faible au fur et à mesure que mon moyen de transport avance. Une brise humide en profite pour siffler autour de nous. Je me concentre de nouveau; je peux percevoir qu'à quelques mètres la brume s'élève davantage, elle ressemble à des brouillons de fantômes.

Je frémis et je repense à mon passé; j'ignore pourquoi. Avant que je ne sois maréchal-ferrant, j'étais un riche propriétaire terrien, un manant. Je me demande quand est-ce que j'ai commencé à sombrer dans la débauche...

La lune, qui exhibe quelques-unes de ses rondeurs malgré la présence d'énormes nuages noirs, attire mon attention. Mon corps lève la tête, mais il n'insiste pas. Il me soustrait vite aux rayons de cette diablesse; sensible depuis ma « mort » – le suis-je vraiment ? –, je ne me risque pas à goûter l'éclat d'une quelconque lumière autre que la mienne. Sinon, la folie s'emparerait de moi. Pourquoi ? Eh bien, comme je suis maudit par les deux royaumes de l'Au-delà...

Encore une secousse; cela veut dire que mon corps s'est caché derrière un fourré. D'ailleurs, il me pose à côté de lui. L'épais feuillage masquera la lueur de la braise – enfin, la mienne ! C'est le moment de jouer à l'espion. Je tente de percer les défenses du navet, puis des végétaux.

Je réussis avec peine. Après cela, je me glace d'effroi devant cette scène : six personnes cagoulées encerclent un immense dolmen couché sur le sol. Dessus, une femme, peut-être attachée. Ses cheveux sont repoussés en arrière. Plus un seul centimètre de peau ne recouvre son corps écorché. Et la victime vit encore ! Elle subit les gestes de ces inconnus, qui prélèvent quelque chose sur elle. Elle a cessé de hurler.

Mon corps n'ose plus bouger; il halèterait s'il le pouvait, mais en tant que coquille vide... Il n'y a que moi qui peux réagir.

Par le passé, je n'ai été ni bon ni honnête – rouler le Diable à plusieurs reprises pour ne pas aller en Enfer n'est pas un acte innocent ! –, mais ce carnage, qui s'étale sous les orbites bientôt vacantes de mon corps, ne me laisse pas indifférent. Par contre, tout ce qui touche à ce dernier importe peu. Tant que celui-ci peut se mouvoir, même à l'état de squelette ambulant, tout ira bien !

Que cherchent ces inconnus ? Je parviens à le découvrir : de la graisse ! Le sang ne leur suffit pas ! Je me projette plus près encore, du mieux que je peux. Sous ma forme d'âme, ma « vision » est aiguisée, mais elle s'amoindrit au fur et à mesure que je m'éloigne de la braise... Fichu sort ! Enfin, malgré mes difficultés, je remarque que les hommes portent tous une robe de bure. Des prêtres ! Mais comment...

Au même moment, la femme ouvre les yeux. Fébriles, ils roulent, puis ils se bloquent; le blanc de l'œil demeure fixe. Cela veut dire que le trépas se rapproche.

Les minutes s'étirent dans cette atmosphère malsaine. Des soubresauts agitent le corps de la victime. Finalement, elle lâche son ultime souffle. Enfin, j'aurais presque tendance à penser qu'elle l'expie comme un péché. Le dernier homme s'écarte d'elle avec une coupole pleine d'une mixture ensanglantée. N'y tenant plus, je commande à mon corps de se lever. Assez de passivité !

Au fur et à mesure de notre progression, je peux mieux appréhender ces six inconnus. Ils se sont arrêtés, sur le qui-vive. Je me demande ce qu'ils peuvent bien penser. Peut-être qu'ils croient rêver ? Je les vois se regrouper autour du cadavre de la jeune femme, dans une attitude défensive. Une branche craque sous le pied de mon moyen de transport; ils retiennent leur respiration. Je leur apparais alors.

Comment ces prêtres distinguent-ils mon corps ? Sans doute vêtu de guenilles, avec un faciès noirci; sans doute avec quelques rares cheveux aile-de-corbeau qui ondulent. Quant à moi, j'étends de nouveau mes perceptions au-delà du navet pour « dévisager » ces hommes. Un masque, avec pour seuls orifices deux ronds pour les yeux et une ligne en zigzag pour la bouche, recouvre leur visage.

Une fois arrivé à leur hauteur, je m'immobilise; c'est à moi de jouer. Les lèvres de mon corps demeurent closes, mais une voix d'outre-tombe, issue de moi, s'exclame :

— Laissez-moi passer.

Malgré sa peur, l'un d'eux se risque à ricaner :

— Quelle tête affreuse ! Tu ne devrais pas être ici, surtout sans témoins.

Imperturbable, je leur réponds :

— Vous serez maudits si vous touchez à mon corps.

Ils échangent un regard avant qu'un autre ne me rétorque :

— Maudit ? Voyez-vous ça ! Nous avons juste besoin d'un peu de graisse humaine pour nos bougies et pour l'esprit que nous vénérons. Il guidera nos pas et nos maléfices.

Non, ils ne me craignent plus. Peut-être se croient-ils protégés par leur magie. Je lâche tout de même, avec un ton laconique :

— Vous le regretterez.

Un autre prêtre soupire avec condescendance :

— Assez.

Il claque des doigts et ajoute :

— Tu l'auras voulu !

Et les voilà qui se ruent sur moi, enfin, sur mon corps; ils le dépossèdent de la lanterne où je suis sans qu'il ne leur oppose la moindre résistance. Aux secousses, je sens qu'ils me posent à côté du dolmen où gît la jeune femme. Je crois qu'ils se sont débarrassés d'elle avant leurs préparatifs.

Je ne bronche pas, une terreur sourde se saisit de moi au fur et à mesure des secondes. Soudain, mes perceptions sentirent quelque chose. Quoi ? Mais... que lui font-ils avaler ? Oh ! Il y a de l'absinthe, du cyanure, de la morphine. Pourquoi ? Oh ! Maintenant, je comprends comment la femme a survécu à la torture ! C'est grâce à toutes ces drogues, pour que le corps tienne le choc ! Ce n'est pas étonnant aussi qu'elle ne puisse plus crier !

La lune se dérobe derrière une purée de nuages grisés. Vu que je suis proche de mon corps, j'assiste sans mal à ce qui s'ensuit : ces scélérats le plaquent contre le dolmen puis, armés de couteaux tranchants dont l'éclat luit à peine, ils accomplissent leur forfait.

Je ne réagis pas. Tout ce que je désire, c'est qu'il soit en état de me transporter.

Enfin, ces prêtres ont fini; enfin, ils sont partis. Ils ont laissé mon corps sur la pierre et ne l'ont pas enterré. Cela m'arrange. Par contre, ils n'ont pas dû prélever grand-chose, vu le peu qu'il reste ! Prudemment, je m'enquiers de son état : immobile, souillé, il saigne; du moins, le peu de sang qui croupit en lui suinte de partout, mais vu que ce n'est qu'une coquille vide, il ne peut rien ressentir.

Je le vois se rassoir tant bien que mal, glisser de la pierre, ramper jusqu'à moi. Nous allons suivre ces hommes pour savoir ce qu'ils comptent faire.

L'aube déploie déjà ses jupons sales lorsque les six hommes s'arrêtent devant une ferme en ruines. Ils la contournent pour se faufiler dans un champ; la neige recouvre ce dernier jusqu'à atteindre les genoux. Avec retard, à cause de cette neige d'ailleurs, je découvre l'existence d'un potager : de longues tentures forment un abri et dissimulent l'ensemble avec soin.

Mon corps patiente le temps que les prêtres s'engouffrent tous à l'intérieur, puis il se couche dans le manteau immaculé; son abondance nous camouflera. Un espace suffisamment ample entre deux étoffes m'autorise à assister à ce qui suit.

Rempli de navets, de potirons, de citrouilles et de salades, l'endroit contient même une table en son centre, grande et large. De la cire y est collée; des fioles, des bols et divers ustensiles végètent dans un certain ordre, sans oublier un appareil compliqué et innommable, sorti tout droit de l'enfer !

Situé à l'une des extrémités de la table, il a l'air d'attendre qu'une main daigne le mettre en état de marche; pour en faire une description sommaire, un socle soutient une sorte de boyau large où plusieurs tuyaux s'y greffent en même temps que de s'enterrer dans la terre meuble sous la table. Un tube avec des tentacules, voilà à quoi cela me fait penser.

L'un des prêtres « l'allume » sans autre forme de procès, en tournant quelque chose sur le côté de l'engin; je la vis alors cracher des flammes bleues et orangées. Un second homme s'empare d'un récipient bizarre qui recueille la bouillie humaine. Elle est convertie en une pâte épaisse par des procédés assez complexes. Pour moi, cela échappe à toute logique; je n'y entends rien en alchimie et en alambics ! Je soupçonne simplement ces prêtres de faire commerce avec la magie noire.

Déformée par les facéties du temps, une heure s'étire et se déchire. Le ciel s'éclaircit un peu plus encore. Je continue d'observer.

Alors que l'un des six hommes se saisit d'une fiole, remplie de la mixture qu'ils ont trafiquée, cette dernière bouillonne un peu trop fort, même si le feu ne la chauffe plus. Je vois des bulles s'en évader et frôler les vêtements de ce prêtre, sans pour autant s'y déposer. Des hurlements de bête s'échappent de sa gorge, comme s'il brûle de l'intérieur.

Il lâche le récipient; son contenu se répand sur une citrouille de taille moyenne. Je le vois se ruer sur ses compagnons en appelant à l'aide. Sa robe de bure et sa peau noircissent au rythme de ses râles. Alors, c'est vrai... la chair de mon corps et tout ce qui lui appartient sont maudits, et quiconque les profanait... oui, je ne connais pas d'autre terme pour qualifier cela !

L'un des hommes, affolé, plonge sa main dans les flammes, encore maintenues par cette machine diabolique. Il s'embrase comme une chandelle. Voilà que le feu commence à s'attaquer à la table, il va bientôt gagner du terrain ! Il faut que je m'éloigne... enfin, que mon corps s'éloigne. Je ne tiens pas à ce qu'il finisse carbonisé sur place et me laisse immobilisé ici à jamais !

J'entends quelques cris qui meurent peu à peu, à travers les secousses de la lanterne, mais pas davantage; aucun n'a pu s'échapper de l'abri, où de la fumée commence à sortir.

Ah, le soleil; il s'empourpre dans ce ciel dénué d'azur. Vite, il faut que mon corps me cache. Il faut que l'on retourne à l'abri. Il faut que...

Je pousse mon corps vers les restes; six corps calcinés et une fournaise déchaînée le reçoivent comme si c'était un hôte de marque. La table, le potager… tout flambe. Les tentures commencent à être menacées, elles aussi.

Il faut qu'il se dépêche. Quelque chose nous force à rester ici. Mon corps a besoin d'Elle; sans Elle, une grande part de lui manque. Elle ?

C'est là qu'une flammèche lèche son pied; il le retire à temps. Une idée m'obsède : protéger la tête de mon corps à tout prix. Étrangement, les prêtres n'y ont pas touché lors du dépècement. Mon corps devrait me prendre dans sa bouche; comme cela, je serais en sécurité. Ce navet devient bien trop encombrant !

Je le vois s'exécuter; il me bloque avec sa langue, puis il fauche un légume, le vide, s'aide d'un des masques encore intact des scélérats pour creuser les principaux orifices, et y insère sa tête. Inexploitables, les crânes des prêtres ne lui serviraient à rien.

Désormais, malgré le feu, je suis en sécurité. Mon corps aussi. Nous avons retrouvé ce que nous recherchions – hum, ce que je recherchais pour mon corps, voilà que je me mets à parler comme un dément ! –, même si... même si, à proprement parler, il n'y a rien eu à récupérer.

Il faut partir, maintenant; l'édifice menace de s'effondrer sous la chaleur cuisante du brasier. Mon corps s'enfuit avec peine, mais il réussit. Et moi, je n'ai plus besoin de m'étendre au-delà de la braise, je peux « voir » de son point de vue, comme lorsque nous ne formions qu'un dans une autre vie.

À chaque pas, il trébuche et oscille sur ses jambes lacérées. Ses deux mains soutiennent son crâne, lourd et déséquilibré par le poids du légume. Avec surprise, je me rends compte que mon corps peut souffrir… c'est mon feu intérieur, mon essence qui lui brûle la langue !

Un sous-bois nous accueille jusqu'à la brune. Pendant ce temps, mon corps attend au sein d'un épais tronc d'arbre couché en travers d'un ruisseau. L'écorce du végétal exhale un parfum âcre qui piquerait les narines du premier venu.

Enfin, l'heure est venue; mon corps s'extirpe de sa cachette avec maladresse. La nuit, rassurante et souveraine, ne tardera pas; elle revient rien que pour moi, je le sais.

Maintenant, il est temps d'enlever ce légume. Mon corps pose ses mains de chaque côté du cou pour se débarrasser de son « armure », mais... que se passe-t-il ? Il a beau tâter pour trouver les bords de ce stupide légume, pousser vers le haut... Han, han ! Rien à faire ! Que...

Je réalise : mon corps... il… il... Il palpe la surface, ronde et bosselée. Désormais, une citrouille de taille moyenne lui servira de tête… maudite courge ! Pourquoi... Pourquoi ?

Un nouvel éclat de lucidité m'ébranle : ce que je cherchais désespérément, dans l'antre des alchimistes, oui... Il s'agit de la graisse que ces hommes ont arrachée à mon corps ! Elle s'est mélangée à la citrouille, et alors... et alors... À jamais, mon corps la conservera sur la tête. La braise lui torturera – enfin, JE lui torturerai – la langue pour l'éternité... quelle cruauté !

Mon corps mutilé se tasse sur lui-même; enfin, c'est moi qui le fais. De nouveau, nous ne formons plus qu'un. Un rire démentiel nous secoue. Ses échos se propagent dans la nuit, aussi lugubre que la précédente.

Le Paradis et l'Enfer me rejettent; je fuis toute lumière créée à partir de l'un et possède la clarté de l'autre en moi, piégé à l'intérieur de ce tison démoniaque. Mon corps et la citrouille se parent des couleurs infernales ! Réduit à ce fragment d'existence, en plus d'assister à des crimes atroces, tant sur des innocents que sur ma propre personne, je devrai chercher mon chemin éternellement. Personne n'a connu un sort aussi grotesque, je crois.

Je penche la tête en arrière; la lune moqueuse dévoile ses rondeurs obscènes, prête à mettre bas... un monstre ? Une abomination à son image ? Aucune importance. En fait, la citrouille a définitivement remplacé le navet (1).

Mon visage se reflète dans l'astre nocturne. Alors, en hommage à cette femme scarifiée, et sacrifiée sous mes yeux pourrissants, je commence à chanter.


(1) Ndla : d'après une anecdote « amusante », des prêtres celtes se servaient de navets pour la confection de lanternes afin d'éclairer leur chemin; à l'intérieur de ces légumes, ils y plaçaient des bougies, faites avec de la graisse humaine provenant de sacrifices. Pour ces hommes, ces navets représentaient l'esprit qui exaucerait leurs malédictions.