Il existe une multitude de mondes. Parfois opposés, parfois se ressemblant mais à chaque fois différents... Peu nombreux sont ceux qui en ont conscience. Pourtant, dans des temps éloignés, des hommes et des femmes d'un certain univers ont réussi à briser les limites entre les mondes. Mais certains d'entre eux sont restés fermés à ces explorateurs venusd'ailleurs... Fermés à jamais ? Peu probable...

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Le soleil se lève sur le village encore ensommeillé. L'aube illumine les rues, fait paraître le chaume des toits pour de l'or flamboyant et les gouttes de rosées semblent taillées dans du cristal. Même les choses les plus simples sont parées de beauté grâce à la lumière du soleil naissant... Les nuages paressent dans le ciel comme de gros chats blancs. Assise sur le pas de sa porte, une jeune fille aux cheveux d'un blond cendré observait le spectacle enchanteur. Elle semble déplacée dans cet univers paradisiaque. Malgré ses 13 ans, elle a un air grave voire triste en permanence sur le visage, accentué par sa pâleur maladive et ses grands yeux gris. Son corps maigre est caché sous plusieurs superpositions de vêtements, tous bleus. Bleu mer, bleu crépuscule, bleu gentiane, bleu azur, bleu tristesse...

Elle entend un mouvement dans la maison et dresse l'oreille. Une voix féminine se met à crier « Azul, Azul! ». En soupirant, la jeune fille rentre.

« -Où étais tu encore ? Bon, aujourd'hui, tu vas m'aider à ranger le grenier. On va l'aménager comme chambre pour toi, ton petit frère ou ta petite sœur prendra ta chambre. »

La femme qui venait de parler se retourne, embarrassée par son ventre énorme indiquant sa grossesse. Elle avait les traits lourds mais ses yeux étincelants et son opulente chevelure brune lui donnait un charme non négligeable. Elle devait être âgée de 30 ans, voire un peu plus mais elle était de ces femmes qui semblent ne pas avoir vraiment d'âge. Elle était vêtue d'une tunique rougeoyante bien qu'usée et regardait sa fille avec un agacement non dissimulé. Cette dernière acquiesce mais semble ailleurs. Elle s'assied à table et commence à manger une sorte d'omelette légèrement orangée, sans faire réellement attention à ce qu'il y a dans son assiette.

Une fois le plat terminé, la jeune fille monte sans attendre au grenier. Elle soulève la trappe en haut de l'échelle et regarde un instant la vue qui s'offrait à elle. La poussière volette dans les rayons du soleil, semblable à des fées joueuses et lumineuses, et prend des aspects de poudre d'or. Des malles sont disposées un peu partout, plus ou moins grandes, héritage de deux familles, datant de la fondation de leur village. Le chaume du toit colore de doré la lumière ambiante, donnant l'impression d'un véritable grenier de contes de fées. Mais aveugle à cette ambiance trop parfaite, Azul entre, soulevant des nuages de minces particules. Elle commence à trier le contenu des malles, et rassemble les objets disséminés sous les combles.

Elle y passe toute la journée. Entre ses mains, des tuniques finement brodées de rouge,souvenirs de mariage, des voiles colorés et éthérés bien que déchirés à nouer autour des cheveux, des bijoux ternis ou cassés, des meubles récupérés on ne sait où, remplis de papiers et offrant un abri pour des rongeurs, des armes brisées, tachées de rouille ou de sang. Elle trouve même une cage contenant le squelette d'un grand oiseau, sans doute magnifique au vu des plumes qui traînent à coté.

Seule dans la pièce encombrée, Azul se sent bien. Elle n'est pas obligée de sourire ou de feindre le bonheur. Oh elle n'est pas malheureuse loin de là ! Mais dans cet univers flamboyant, aux couleurs d'Éden, elle se sent tout simplement hors de sa place. Comme si... Ce n'était pas son univers. A cette pensée, elle sourit. Pas à sa place ? Pas son univers ? Bien sur que si, hélas. Contrairement à ce qu'affirment les légendes et les contes, il ne peut y avoir plusieurs univers ! Ce sont des fables pour enfants. Et elle n'est plus une enfant...

Elle décide de finir de trier la pile d'objets à sa gauche avant d'aller se sustenter. Après plusieurs livres en lambeaux, quelques cartes postales jaunies par le temps et une dizaine de coquillages gravés avec le nom de la déesse des Mers, elle tombe sur un objet étrange, recouvert de tissu. Il est circulaire et soigneusement enveloppée dans une étoffe soyeuse, sans doute coûteuse. Elle le dégage de ses protections et tombe sur un miroir.

C'est un petit miroir à main, vraisemblablement en argent. Le manche et le cadre sont noircis par le temps et les motifs qui les composent disparaissent sous une fine couche de poussière. La jeune fille souffle dessus doucement, faisant apparaître des fleurs aux formes étranges, des animaux inconnus, des êtres inhabituels. Et autant le cadre et le manche paraissent presque millénaires, la surface lisse et brillante du miroir n'est pas ternie ou piquée de rouille. Si Azul l'avait vu chez elle, elle aurait cru qu'il était neuf...

Curieuse elle se penche, voulant voir son reflet. Les miroirs sont rares, les habitants n'en ayant pas l'utilité. La superficialité n'existe pas, pas plus que le narcissisme... La philosophie d'ici veut que tous les êtres soient beaux, et donc qu'il est stupide de chercher à savoir à quoi on ressemble. Il y a une seule exception, lors de chaque anniversaire où le roi (ou la reine) du jour est conduit(e) chez le chef du village. Là, il sort un précieux miroir de nacre et d'ambre, où il est possible de se regarder pour voir les changements qui se sont opérés durant l'année... Mais la plupart des jeunes, passés leurs 10 ans, n'y font plus attention et refusent ce privilège.

Pendant un instant, elle voit une jeune fille assez banale, qui semble avoir perdu ses couleurs et qui ressemble à ce qu'elle avait vu d'elle, lui sourire et lui ouvrir les bras, comme pour l'étreindre. Puis elle se sent entraînée à l'intérieur du miroir... Elle ne pousse pas un cri, trop surprise...

Elle a l'impression de plonger dans une source glacée, mais sans la sensation d'être trempée. Azul ferme les yeux très fort, comme quand elle fait un cauchemar et qu'elle veut se réveiller, mais hélas elle ne se retrouve pas dans son petit lit. Elle tombe, encore et encore, croisant des objets figés par leur lente chute. Une table de bois doré la heurte, un bibelot vraisemblablement en pierre manque de la frapper mais elle l'évite d'un coup de rein tandis qu'une fleur fanée la frôle. Puis soudain elle atterrit délicatement sur ses pieds, sur une surface lisse et plane. Elle ouvre ses yeux gris orage et regarde tout autour d'elle.

C'est une vaste plaine, ou plutôt une salle. Mais une salle si immense qu'on n'en distingue pas les murs. Une lumière blanche nimbe la pièce, semblable à l'idée qu'on peut se faire de la lumière qu'il y aurait dans le monde de l'Eaternam, là où vont les morts justes et vertueux. A première vue, la jeune fille est seule. Les objets qu'elle a croisés durant sa chute ne paraissent pas pouvoir tomber ici, ils semblent retenus par une sorte de frontière invisible mais physique. Azul fait quelques pas. La pesanteur semble moins forte, elle marche facilement et a l'impression d'être aussi légère qu'une fée... Ou qu'un fantôme. En s'avançant, elle distingue des dizaines de « portes », qui ont plus la dimension de fenêtres, visibles d'un seul point de vue. Ces fenêtres ressemblent à des sortes de trous dans l'air, miroitantes et tremblantes comme lorsqu'il fait trop chaud. La blonde continue de marcher, évitant les fenêtres de peur de tomber dedans. En passant, elle pouvait voir des paysages, des visages étranges, des oiseaux de métal et de la foudre maîtrisée dans des globes de verre.

Elle marche longtemps, mais se rend vite compte qu'elle n'avance pas vraiment... Puis, au détour d'une fenêtre, elle tombe nez à nez avec une fille qui en sortait. La nouvelle venue semble plus âgée qu'Azul, mais elle lui ressemble étrangement. Les mêmes cheveux cendrés, les mêmes yeux gris, pailletés de bleu quand on y regarde de plus près, et surtout, la même pâleur maladive. L'inconnue, d'abord surprise, finit par lui sourire.

« Bienvenue petite sœur. »

Azul la regarde interloquée. Petite sœur ? Elle était l'aînée de sa famille, c'était impossible... Cependant, cette fille lui était familière, d'une façon un peu trouble, comme quand on cherche à se souvenir d'un rêve. C'était peut être ça, l'explication de ce monde étrange et si silencieux. Elle rêvait...

« -Tu as tout oublié Azul ? Tu ne te souviens pas ? Pourtant, c'est toi qui a voulu devenir la gardienne de ce miroir...

-Je... Je ne comprends pas de quoi tu parles.

-Donc oui, tu as oublié... Normal après tout, tu es restée loin de ta dimension. Et dans l'un des mondes les plus durs à supporter pour nous...

-Dis, tu veux bien m'expliquer ?

-Je te dirais tout, petite sœur. Mais viens avec moi, nous n'allons pas rester ici. »

La jeune fille du passage prend sa main doucement et l'entraîne avec elle. Sa peau est aussi froide et lisse que la sienne et elle dégage même cette légère odeur métallique qu'Azul pensait lui être propre. Après cinq minutes de marche, les deux filles arrivent devant une porte de bois blanc invisible pour ceux qui ne savent pas qu'elle est là. L'inconnue l'ouvre, et arrive dans un jardin surprenant. Contrairement au monde d'où elle provient, rien n'est vraiment beau ou parfait. Le ciel est lourd et bas, comme un couvercle de fer nuageux. Les arbres ont des troncs noirs et tendent presque désespérément leurs branches nues, recroquevillées comme de longs doigts tordus. Un léger parfum d'amande, rappelant celui du cyanure, embaume l'air ambiant. Au pied d'un pommier, noir lui aussi, mais portant au bout de ses branches des pommes d'un rouge éclatant voire morbide, une table de fer forgé rouillé accompagnée de deux chaises assorties semblait attendre les visiteuses. Une théière fumante bleue, ainsi que deux tasses de la même couleur étaient posées.

La plus âgée fit signe à Azul de s'asseoir, tandis qu'elle servait le thé. Puis elle s'attable elle aussi et prend la parole.

« -Je m'appelle Yumi, si jamais tu ne t'en souviens pas non plus. Bienvenue chez toi Azul...

-Chez moi ?

-Oui. Tu ne te rappelles pas de l'histoire de ton propre monde ?

-Non. »

Yumi semble soudain très triste, perdant son doux sourire. Les réponses courtes et neutres d'Azul semblent l'affecter... Elle prend une grande inspiration puis ses lèvres pâles s'étirent à nouveau vers le haut.

« -Je vais te raconter alors... Il y a très très longtemps, notre peuple se fit la guerre. Une guerre terrible, fratricide, qui détruisit 90 % de la population et qui créa de lourds nuages qui filtrent la lumière de notre étoile. Comment ? Pourquoi ? Nous l'avons oublié. Tous les livres furent brûlés durant la Catastrophe. Nous nous sommes tous retrouvés sans passé, sans présent et sans futur... Mais il nous restait des sages. Ils étudièrent pendant des années les phénomènes étranges qu'il se passait ici. En effet, à cause de l'énormité de ce conflit, la membrane qui séparait notre dimension des autres devint plus fine. Et nos sages découvrirent que les miroirs, ces instruments plutôt futiles, avaient le pouvoir de refléter sur les autres dimensions, qui elles se reflètent sur la notre. Dès lors, nous sommes devenus un peuple de nomades, explorant les mondes par le biais de miroirs, puis grâce à des portails ouverts dans la membrane séparatrice à l'aide de couteaux spéciaux.

Mais certains mondes étaient très dangereux pour nous, car il n'y avait ni portails, ni miroirs. De plus, leur membrane protectrice était très épaisse, impossible à déchirer... Alors nous avons fondé un groupe d'exploration, destinés à découvrir ces mondes qui nous étaient par essence fermés. Grâce aux pouvoirs de nos sages, nous avons appris à séparer notre âme de notre corps initial, pour l'implanter dans le corps d'un nourrisson, qui prenait nos caractéristiques physiques. Le risque restait l'oubli... Alors, chaque explorateur était relié à un miroir, qu'il amena avec lui. Toi aussi Azul... C'est comme ça que tu as dû rentrer ici. »

La jeune fille regardait son aînée, surprise. Ainsi donc, elle appartenait à cette dimension ? En tout cas, ça ne pouvait être un rêve, le thé était trop brûlant et avait un goût trop surprenant pour qu'elle pense à le songer. Bien sûr, elle ne s'est jamais sentie à sa place dans l'univers où elle est née, trop criard selon elle. Mais de là à croire qu'elle est une sorte d'exploratrice des mondes... Elle reste sceptique. Voyant l'air soucieux de Yumi, elle lui sourit et prend la parole

« -Que tu dises vrai ou non, je dois rentrer chez moi. Car si tu dis la vérité, je dois encore en apprendre beaucoup sur mon univers. Et si tu mens, c'est que là-bas, c'est vraiment chez moi...

Désolée Yumi. Mais je dois mener cette mission à bien. Et puis, maintenant que je sais... Je pourrais revenir. Non ?

- Tu as toujours été plus sage que moi... Et plus raisonnable. Choisis en ton âme et conscience, petite sœur. Mais reviens parfois...

-Promis. »

Et elle est sincère en disant cela. Elle compte bien revenir. Mais elle n'a que 13 ans, même si son âme en a plus... Elle a soif d'apprendre. Et elle veut retrouver son quotidien familier. Azul se lève ses tuniques bleutées ondulant autour d'elle, la pesanteur étant plus basse. Elle embrassa Yumi sur la joue et lui demande du regard de l'aider à rentrer. L'aînée, un peu déçue de ce départ lui montre sa poche du doigt. La jeune fille met la main dans la poche sus mentionnée et en tire le miroir qu'elle avait trouvé dans le grenier. Puis elle se regarde dedans et, sans même avoir le temps de dire adieu à l'autre blonde, la voici tombant la tête la première contre le plancher de son grenier, heureusement rangé.

Azul n'ose croire à ce qui vient de lui arriver. Elle regarde attentivement le miroir, encore fascinée par sa surface si lisse, comme celle d'un lac. Mais la voix de sa « mère » la rappelle à l'ordre. Elle cache l'objet dans les poches de sa tunique et descend l'échelle raide avec précaution. Elle n'avait pas envie de se tordre une cheville !

Une fois arrivée dans le salon elle annonce à sa mère que le grenier est rangé. Puis, elle continue sa vie paisible... Tout est comme avant en apparence. Mais en elle tout a changé. Des souvenirs de sa vie précédente lui reviennent. Et surtout elle a bien plus soif de connaissance. Elle doit tant apprendre ! Pour elle oui, mais aussi pour son peuple d'origine... La fillette effacée a laissé la place à une splendide jeune fille, au regard rêveur et passionné à la fois. Azul fait parfois un tour de l'autre coté du miroir, où elle retrouve sa chère sœur Yumi. Cependant... Au fil des ans, elle se sent moins proche de ce peuple sans terre, au passé détruit et sans avenir certain. Elle, elle aspire à une vie bien plus stable...

Elle tombe amoureuse. Un garçon d'un village voisin, aux yeux de forêt et aux cheveux de soie. Les deux jeunes gens étudient à la même Université. L'histoire ancienne les passionnent et les font se rapprocher... Le début de leur véritable idylle se passe au fin fond des rayonnages de la bibliothèque, où une chute unit leurs lèvres. Cliché ? Peut-être. Mais aucun d'eux ne s'en plaint. L'Amour les a transpercés. Ils commencent à se fréquenter. Azul va de moins en moins de l'autre côté du miroir, qui finit au fin fond d'une malle quand elle emménage chez son amant. Les années passent, sans qu'elle ne trouve ni le temps, ni l'envie de retourner dans ce monde dévasté qui est le sien. En est-elle sûre après tout ? Non. Elle finit même pas croire que tout ceci n'était qu'un rêve... Et le miroir reste au fond de la malle, dans le grenier du nouveau couple.

Dans le monde dévasté, Yumi est persuadée que sa sœur est morte. Ou qu'elle a tourné le dos à ses origines, ce qui signifie sa mort aux yeux de leur peuple... Elle pleure, beaucoup, hurle un peu puis fait son deuil, doucement, douloureusement.

Les souvenirs de sa vie antérieure et de ses visite dans l'univers aux miroirs disparaissent dans les limbes de l'esprit d'Azul, trop préoccupée par sa vie ici. Bientôt, elle oublie totalement ce qui a pu lui arriver, et quand des images lui reviennent, elle prend cela pour un rêve... Le miroir prend la poussière au creux de son étoffe moirée, attendant patiemment le retour de celle à qui il était lié.

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Peut être qu'un jour, Azul le retrouvera et se souviendra ? Peut être que Yumi et son peuple trouveront le passage pour accéder à cet univers coupé des autres ? Peut être que dans un futur proche ou lointain quelqu'un trouvera le miroir et passera à travers ? Comment savoir ? Il y a autant de mondes que d'idées, qui naissent, se frôlent et disparaissent. Si proches qu'en étendant le bras, on pourrait en toucher des dizaines. Cependant, il peut aussi seulement s'agir d'un délire d'un auteur un peu trop imaginatif. Et ça, ce n'est plus à moi de vous guider dans cette histoire, c'est à vous de vous l'approprier, de la modifier, de la détruire peut être. Peu importe... Car ainsi elle pourra vivre, hors des lignes que vos yeux parcourent actuellement. Elle vivra tranquillement dans un coin de votre mémoire ou dans le vide de l'oubli...