REVOLUTION

Révolution.

Pour certains, ce mot représente un bouleversement intégral. Pour moi, l'aspect le plus répétitif de mon existence.

Je suis une comète.

Pas l'un de ces astres errants, à la queue effilochée et à la surface grêlée. Je suis parfaitement lisse et ma chevelure d'or flotte élégamment derrière moi. Je poursuis ma route toujours sur le même trajet, une ellipse excentrée autour du système solaire. J'admire au passage son chapelet de planètes, certaines parées de lunes, ou, comme Saturne, d'anneaux scintillants ; je contemple la beauté mystérieuse de Venus et la teinte envoûtante de Mars.

Il y a aussi la petite Terre bleue, qui se maquille de nuées blanches. D'étranges créatures grouillent à sa surface. A chacune des mes révolutions, je les vois progresser, très lentement d'abord : pendant longtemps, elles n'en finissaient plus de se traîner hors de l'eau, de grossir, d'engloutir de choses vertes ou de se dévorer entre elles…

Un jour, l'une de mes sœurs s'est écrasée à la surface de la Terre, créant un gigantesque cataclysme. Beaucoup des créatures ont été détruites, puis de nouvelles sont apparues, moins grandes, mais de plus en plus étrange. Certaines d'entre elles ont même commencé à aménager la planète à leur convenance ; plus encore, elles ont levé la tête vers le ciel et m'ont aperçue ! Leur terreur m'a parue bien drôle ! Depuis, ils constituent ma principale distraction : chaque fois que je passe, je découvre leurs nouvelles fantaisies !

Cependant, leur présence n'empêche pas la routine de me peser. Parfois, je les envie, ces vagabonds de l'espace, ces clochards galactiques, qui ne se font jamais capturer dans une orbite et parcourent leur chemin vers la frontière de l'univers, sans crainte de finir en poussière.

Comme celui qui fonce vers moi, à cet instant… Je le contemple, effarée : va-t-il me percuter ? Me précipiter hors de ma voie ? Cela dit, il ne manque pas d'une certaine prestance sauvage avec sa chevelure en bataille et sa teinte rougeâtre.

« Salut toi ! Tu traînes souvent dans le coin ? »

Rougissant légèrement, j'acquiesce. Il m'adresse un sourire canaille ; je sens palpiter mon cœur de comète.

« Pas envie de tenter la grande aventure ? Je peux t'entraîner avec moi ! Imagine cette liberté … ne plus être esclave de cette ellipse… Filer à travers l'espace, découvrir de nouveaux soleils, de nouvelles planètes… Et un jour disparaître en beauté, dans une gerbe de feu ! »

Séducteur, tentateur, il me frôle de sa chevelure embrasée… Je peux encore me décider, céder, sauter le pas… Mais je pense à mes petits homoncules, le nez levé vers les cieux : ils vont me manquer. Et si, dans une course folle, je venais à heurter un monde semblable au leur ?

Cette infime hésitation décide de tout. Je regarde le séducteur s'éloigner dans l'espace infinie, toujours piégée dans ma révolution autour du système solaire. Je ne suis pas encore prête à suivre une autre voie.

La prochaine fois, peut-être…