La Fuite

Il court, se presse, manque de tomber, poursuit sa route, s'arrête, haletant, et tend l'oreille à la recherche d'un signe, d'une aide providentielle, d'un miracle, mais rien ne vient. Il est seul, désespérément seul, et seul, toujours, il se remet en mouvement. Ne pas rester immobile, ne pas regarder en arrière, courir, droit devant soi, courir, jusqu'à sortir de cet enfer. Ces phrases reviennent sans cesse dans sa tête, tourbillonnant dans son crâne et s'entrechoquant entre elles, mais s'effacent peu à peu, l'une après l'autre, jusqu'à ne plus rien rester dans son esprit que l'écho de ses pas précipités.

Á mesure que la nuit tombe, l'idée de pouvoir sortir d'ici lui paraît de plus en plus saugrenue. Comme tant d'autres avant lui, le labyrinthe d'herbes l'engloutirait pour n'en recracher, des années plus tard, que des os usés mais son instinct le pousse à survivre : il peut le faire, il va le faire, il va sortir d'ici et retrouver sa bien-aimée, ses amis, sa famille, et l'on ne parlera plus de cet instant que comme d'une mésaventure passée, un souvenir à ressasser aux uns et aux autres autour d'une choppe de bière, précédé d'un anodin « Je vous ai déjà raconté la fois où j'ai manqué de mourir ? ». Ses compagnons, alors, hocheraient la tête d'un air las, fatigués d'avoir à entendre cette histoire pour la énième fois. Un mince sourire se dessine sur son visage. Oui, il répétera ce récit encore et encore, moins par souci d'en informer son entourage que pour se rappeler à lui-même qu'il a survécu.

La chute lui remet les idées en place. Perdu dans ces songes délicieux, il a été incapable de voir l'obstacle, et c'est maintenant sa cheville qui en paie le prix. Il tente de se relever, de ramper, de s'accrocher aux hautes herbes qui l'environnent, mais le moindre mouvement lui arrache une grimace de douleur, sinon un cri étouffé. Un simple coup d'œil à son pied tordu lui indique la gravité de sa situation. Les larmes lui montent aux yeux. Il est perdu. Fini, sans aucune chance d'en réchapper. Il est déjà mort. Ses sanglots cessent lorsqu'un bruissement lui vient de la droite. Aux aguets, il en fixe l'origine, mais ce son appartient déjà au passé. Dix secondes passent, puis vingt, trente, cent et n'ayant rien détecté d'autre, il s'autorise à reposer sa tête contre le sol terreux.

D'ici, il ne voit que de gigantesques herbes s'élevant à deux mètres du sol comme pour atteindre ce ciel inconstant qui passe de l'orangé au rouge, du rouge au mauve jusqu'à ce qu'enfin, au trépas du Soleil, l'Heure Bleue arrive, comme une frontière entre le jour et la nuit, entre la vie et la mort. Il frissonne, et l'espace d'un instant, rêve d'être emporté par le froid. Cet espoir grandit à mesure qu'il sent un par un ses doigts s'engourdir et que le vent glacial vient lui mordre la peau ou se faufiler entre ses os mais un nouveau bruissement le fait aussitôt voler en éclats.

Cette fois-ci, pourtant, le bruit ne s'arrête pas. Il se poursuit, se prolonge, dure, s'éternise, presque comme un son ambiant. Pire, même : ça se rapproche. Il tente de bouger, mais en est tout aussi incapable que l'heure précédente et ne peut que contempler, impuissant, la Lune s'élever pour marquer le commencement de la nuit. Á ce signal, il lui semble entendre mille et une bêtes sortir de leur tanière, et aux bruissements parmi les feuilles se joint bientôt un véritable concert bestial de bourdonnements, sifflements, grognements ou hululements venant de toutes parts.

Il se redresse tant bien que mal, et sent son échine caressée par une herbe derrière lui. Ou est-ce une herbe ? Il s'efforce de se retourner afin d'en être certain, mais la douleur l'en dissuade. Une herbe, oui. Ce ne peut être qu'une herbe. Une simple plante. Ou une plante carnivore, comme il en existe tant dans ces contrées. Et ces picotements sur la plante de ses pieds, comment s'assurer qu'ils ne proviennent pas de… de… son corps, soudain, se glace d'effroi. Le bruissement s'est arrêté, de même que tous les autres sons. Simultanément. Il murmure quelque chose, pour vérifier qu'il n'est pas devenu sourd, mais non. Il écoute, mais n'entend plus rien Tend l'oreille, mais ne perçoit pas même le souffle du vent. Tout autour de lui s'est tu comme pour mieux le guetter, l'observer, déceler la moindre faiblesse, la moindre occasion pour passer à l'assaut.

Son odeur l'a trahi : celle de la peur, de la transpiration, mais surtout l'urine qu'il n'a pu contenir éternellement. Il a été des heures durant un intrus, un étranger à cette terre, que l'on n'osait attaquer sans savoir ce dont il était capable. Ce n'est plus le cas, maintenant. Il a violé leur territoire, s'y est allongé, et y attend à présent sa mort. Il pensait pouvoir l'accepter sereinement, mais une terreur indicible l'étreint à l'idée de mourir dans de telles conditions. Pas ici. Pas ainsi. Pas ici. Les larmes dévalent à nouveau ses joues, mais il ne fait plus aucun effort pour retenir ses sanglots.

Pas ainsi. Non. Ses doigts s'enfoncent dans la terre, s'y accrochent. Il creuse. Pourquoi ? Il n'en sait rien. Un abri. Une échappatoire. S'il se terre dans un trou, le laisseront-il en paix ? Ce qui ne paraissait n'être qu'une idée sans fondement s'impose bientôt à lui comme une évidence, la seule solution envisageable. Il creuse, creuse. La terre meuble devient dure comme de la roche, mais il creuse. Ses ongles se brisent les uns après les autres, mais il creuse. Le sang lui coulent le long des doigts et forment une petite flaque rougeâtre au fond de son trou, et il creuse, creuse, creuse, mais cesse lorsque le bruissement reprend. Il lève alors la tête et rit. Un rire tantôt aigu, tantôt grave, disharmonieux. Le rire dément devient cri, le cri devient hurlement et le hurlement devient couinement lorsqu'enfin, les herbes se courbent face à lui et qu'un Rattata sauvage apparaît.