Chapitre II

Les petits-déjeuné chez les Eodat se passaient toujours en grandes pompes dans une vaste pièce lumineuse où paressaient de jolies petites tables rondes entre de confortables fauteuils bien rebondis. Au centre de la pièce, un piano à queue noir si bien verni que toute la salle s'y reflétait et sur les murs, les peintures des cousins cousines qui donnaient une petite touche personnalisée à un salon qui se voulait familial. Non loin du mur, une longue table couverte d'une nappe brodée de lys exhibait assiettes pleines, bols de lait et petits pains. Quelques parents se joignaient toujours à ce moment particulier, les privilégiés, disait-on : les membres de la famille qui entraient dans les bonnes grâces du patriarche. Cela pouvait évoluer d'une semaine à l'autre, d'un jour à l'autre quelques fois.

On ne tourna pas le regard lorsque Shin vint s'asseoir en bout de table, on prit soin de ne pas le remarquer, mais aucune remarque désobligeante ne lui fut faite malgré le regard hostile de Léonore de Vurion. La présence du père Eodat, le plus haut représentant de la famille, y était pour quelque chose.

Père parlait très peu avec Shin, si bien que les fois où il s'était adressé à lui se comptaient sur les doigts de la main. Mais la froideur qu'il abordait en présence de son fils n'autorisait pas les convives à se laisser aller à leur petit jeu de haine quotidien. Même la Vurion l'avait compris.

Chose plutôt inhabituelle en ce jour, un invité surprise à table, à la droite du Père. Nombreux sont ceux qui l'auraient plutôt mis à gauche et avec un bâillon pour l'empêcher de parler… C'était un oncle dont Shin ne se rappelait pas du nom, un chercheur qui travaillait pour une branche secrète de la médecine financée par les plus hauts dignitaires du pays. C'était un excentrique aux cheveux bruns en bataille portant de grandes lunettes vintage et une blouse blanche sur le dos. Il fumait cigarette sur cigarette avec un air débonnaire qui ne lui allait pas. Sa voix traînait, dégoulinait avec nonchalance, mais son regard, toujours attentif, semblait calculer le moindre geste. Shin ne l'avait jamais apprécié. Peut-être était-ce parce qu'il le dévisageait toujours à la manière d'un boucher qui lorgne le bétail du voisin, avec cet air de scientifique qui ne demande qu'un nouveau cobaye à disséquer. Dans tous les cas, jamais Shin ne vit dans ses yeux une once de considération, ni pour lui, ni pour aucun membre de sa grande famille. Cet homme était juste un érudit égocentrique se délectant des sciences et arpentant les méandres de son petit monde fantaisiste avec jubilation.

Père ne lui adressa pas un mot de tout le repas, ce n'était pas un secret : il ne l'appréciait pas non plus. Mais Père avait l'intelligente manie de garder les hommes utiles à ses côtés, ennemis ou amis, ceux dont l'intelligence ou la technique dépassaient le commun des mortels devenaient inestimables à ses yeux, et il savait les repérer. Cet oncle en faisait partie et l'installer à sa droite à un petit-déjeuné était sa manière à lui de le faire comprendre.

Une fois le repas terminé, Shin prit ses affaires d'école et se dirigea vers le garage.

-Mon petit Shin, l'interpela l'oncle.

Shin se retourna, surpris par cette familiarité à laquelle on ne l'avait pas habitué.

-Cela fait longtemps. Tu ne te souviens pas de moi ?

-Je vous prie de m'excuser mais…

-Ah, ce n'est pas grave, coupa-t-il avec un air faussement déçu. En vérité, je pensais que tu viendrais me voir plus tôt, mais tu as l'air de te plaire dans ta petite cage dorée.

Et d'un large geste du bras, il engloba le manoir des Eodat.

-Que voulez-vous dire, mon oncle ?

-Vois-tu, il y a deux espèces d'hommes dans cette famille : les dresseurs et les chiens. Les dresseurs sont ceux qui possèdent la connaissance et la distribuent aux chiens pour en faire des éléments du système, fidèles et dociles. Si tu te poses la question, je fais partie de la catégorie des gens libres.

-Libre mais tenu en laisse. S'asseoir à la même table que mon Père ne fait pas de vous son égal.

L'oncle siffla avec un air amusé. Ses yeux écarquillés sur Shin, la main qui s'agitait dans ses cheveux en bataille, tout indiquait qu'il venait de trouver un jouet intéressant.

-Tu ne peux pas affirmer que tout ce que tu vois est vérité. Il reste des cartes dans les manches de chacun des joueurs, sourit-il en se rapprochant de Shin.

Puis il plongea ses yeux dans les siens et ne cilla pas. Son regard disait « je n'ai pas peur de toi », pis : « c'est moi qui te dévorerai ».

Shin recula, méfiant.

-Dans ce monde, il y a partout des cartes cachées capables de changer la donne. Ce n'est que lorsque tu en prends connaissance que ta vision de la partie devient réellement pertinente, tu ne crois pas ?

Il marqua un temps d'arrêt avant d'ajouter, pensif :

-C'est un peu comme avec ces Enfers et tout le tatouin…

Décidément, il n'y avait que cet excentrique pour parler des Enfers avec autant de légèreté ! Puis il agita la main comme pour chasser un insecte et rebroussa chemin. Quant à Shin, il rejoignit Alec au garage pour se rendre au lycée, non sans ruminer les paroles de son oncle. Ils quittèrent ensemble le manoir pour se diriger vers le speeder qui les attendait à une centaine de mètres de l'entrée. La carrosserie jaune de l'engin rayonnait, papillonnait dans l'œil. Le chauffeur salua l'aîné du sourire posé qu'il arborait chaque matin puis le questionna sur les péripéties de la veille. Alec entreprit de lui raconter les folies de sa mère et l'arrivée triomphale de Zétès —avec plus d'une heure de retard— lors du dîner. Il ne manqua pas de rappeler l'incident entre Maria Plenska et la comtesse Poliniak, deux de ses cousines.

-Le commérage mon cher Bastian, le commérage ! Et puis chez les dames, ce sont toujours des histoires de coucheries, n'est-ce pas ? ricana-t-il en prenant volontairement un air pompeux qui ne lui allait pas.

Le dénommé Bastian pouffa avant d'appuyer un coup sec sur l'accélérateur. C'était un petit homme et le véhicule était mal adapté. Sa tête disparut bientôt derrière le dosseret du siège conducteur tant il devait s'allonger pour enfoncer la pédale. C'était ce bonhomme qui, tous les matins, les conduisait à leurs cours.

Le sol se déroba sous leurs pieds, la voiture chuta vers l'avant, essuya quelques brusques à-coups avant que Bastian ne la redressât. Ils traversèrent la voie centrale et longèrent la Banque Nationale. L'engin prit la droite et ils franchirent à grande vitesse le tunnel de Glasco— réputé monument historique pour avoir été le premier passage construit spécifiquement pour les véhicules volants lourds —. Le speeder jaune jurait avec les voitures alentours, toutes deux à trois fois plus volumineuses que lui. Léger, rapide et fin, il était généralement réservé aux classes supérieures. D'un design très particulier, le speeder tenait des plus beaux véhicules de courses. Une marque de distinction qui permettait d'afficher sa classe sociale en toute humilité.

Shin se laissa bercer par le cri du vent. L'air était frais, légèrement humide et les bâtiments de verre luisaient sous la lumière du soleil. Les voitures sifflaient en les doublant et les files aériennes vibraient comme un essaim d'insectes. Il appréciait ces trajets durant lesquels il n'entendait plus que le fourmillement de la ville, de temps à autre les cloches de la cathédrale qui tintaient mélodieusement comme si tout s'accordait à faire de cette sortie journalière un orchestre grandiose. Il était loin à présent de ces voix abjectes qui le chargeaient de tous les maux de la terre. Il était loin des reproches, des murmures et des plaintes, il n'entendait pas même les discussions enjouées du pilote et de son frère, juste cet opéra assourdissant de mécaniques. Et puis, il ne voyait pas leurs yeux, leurs yeux sombres qui le fixaient en coin ou le dévisageaient ouvertement. Leurs sourcils froncés, leurs narines retroussées et leurs rictus détestables : toutes ces attitudes agaçantes que les gens prenaient en l'apercevant à présent ils n'étaient plus que des points. Des grains ballottés par le vent, des insectes impuissants dans ces caisses tremblotantes à des milliers de mètres du sol.

Shin regarda légèrement en contrebas. Le sol. Non, il n'y avait pas de sol à Elyn, car en-bas il n'y avait rien d'autre que les Enfers. Shin se pencha un peu plus : l'océan des Enfers lui parvenait, tel un mirage happé dans le blanc laiteux des nuages, à peine perceptible. Il fallait se pencher encore un peu pour le voir, encore un tout petit peu le corps basculé jusqu'aux épaules, Shin se laissait subjuguer par le vide qui lui avalait les cheveux en sifflant. Il fut aussitôt violemment projeté de l'autre côté s'étalant de tout son long sur la banquette. Lorsqu'il se releva, encore secoué par le choc, Bastian lui jetait des injures par-dessus le bruit du vent et son frère fronçait les sourcils moitié amusé, moitié agacé. Le speeder rangé sur le parking du lycée, Alec mit pied à terre pour saisir son frère par le col.

-Imbécile, lui souffla-t-il sourire aux lèvres.

-C'est nerveux ces engins ! reprit aussitôt Bastian, le corps encore secoué de spasmes.

-Tu sais comment ça marche pourtant, le gronda faussement son frère. Si tu te penches d'un côté, le speeder va suivre le mouvement en agglomération, on ne peut pas se permettre de faire les cons sur les grandes voies. T'as failli tous nous tuer, crétin.

La voix calme d'Alec se ponctuait d'aiguës rieurs, mais Bastian n'était pas du même avis, il s'apprêtait à en dire davantage lorsqu'il croisa pour la première fois depuis longtemps le regard pénétrant de Shin. Ces grands yeux pâles exempts de toute expression qui transperçaient le cœur. Il n'y lisait qu'un vide, un vide absolu, et se savoir perdu dans le vide provoquait une atroce sensation de solitude et d'angoisse. Bastian chancela il avait mal au cœur, une irrépressible envie de vomir. Il s'était pourtant juré de ne plus le regarder. Aussi cracha-il par terre, sauta dans le speeder et jeta un « sale démon dégueulasse » avant de reprendre la route sans même un regard en arrière.

-Tu es un Eodat, il pourrait te montrer un peu plus de respect, s'amusa Alec. Enfin, souffla-t-il en regardant son frère, c'est vrai que je suis bien content d'être plus grand que toi, comme ça, je ne vois que le haut de ton crâne, ajouta-t-il en lui tapotant ses cheveux blanc.

Leurs routes se séparaient ici, comme toujours. Lui rejoindrait son groupe d'ami, Shin errait jusqu'au début des cours.

Lorsque le dos de son frère eut disparu de son champ de vision, l'enfant leva les yeux sur le bâtiment devant lequel il était campé. Le lycée ressemblait un peu au manoir Eodat : clinquant à souhait. Un imposant amas de vitres teintées habillé d'un design moderniste se dressait au milieu d'une cour de pavés blancs parsemée çà et là de parterres de fleurs et de bancs de pierre. Un mélange habile entre ancien et nouveau. Sur l'enseigne de l'établissement était incrusté en lettres lumineuses « ARISTO, Lycée militaire pour garçon, établissement scolaire n°1 d'Elyn ». Cela faisait toujours beaucoup rire Shin : en bon dernier de classe, Alec n'avait rien à faire dans un établissement aussi prestigieux. Père avait dû verser une somme importante pour qu'il soit admis en première année. C'en était presque dommage : son frère n'était pas bête, mais il n'avait tout simplement rien à voir avec les études de longue haleine. En son temps, Zétès avait franchi la barre d'admissibilité sans le moindre problème, Shin aussi s'était montré à la hauteur. Bien s'en fut ! Un maudit incapable d'entrer dans l'un des glorieux lycées militaires d'Elyn, se verrait incapable de servir l'armée. Et s'il ne servait pas l'armée, à quoi servait-il donc ? On fondait de grands espoirs en lui, Shin ne l'ignorait pas. Avoir un maudit dans la famille était un honneur, tout le monde le savait ! Une machine à tuer, un monstre de puissance au service de la société ! Alors pourquoi diable tous ces regards incommodés quand il franchissait la grande porte d'ARISTO ?

La sonnerie lui vrilla dans les oreilles. Loin de lui le chant du vent, loin de lui le vrombissement des mécaniques, loin de lui le silence des hommes et si loin sous ses pieds, les mystérieux Enfers…