Chapitre II

Le petit-déjeuner terminé, c'était la boucle quotidienne qui démarrait : derniers préparatifs, sacs à l'épaule, Shin et Alec se rendaient au lycée. Ils quittèrent ensemble le manoir pour se diriger vers le speeder qui les attendait à une centaine de mètres de l'entrée. La carrosserie jaune de l'engin rayonnait, papillonnait dans l'œil. Le chauffeur salua l'aîné du sourire posé qu'il arborait chaque matin puis le questionna sur les péripéties de la veille. Alec entreprit de lui raconter les folies de sa mère et l'arrivée triomphale de Zétès —avec plus d'une heure de retard— lors du dîner. Il ne manqua pas de rappeler l'incident entre Maria Plenska et la comtesse Poliniak, deux de ses cousines, qui amusa grandement les commères. Alors que Shin s'installait à l'arrière du véhicule le plus silencieusement possible, Alec mima Maria balançant l'une des trois cent cinquante-deux saucières des Eodat à la face de sa cousine, puis cette dernière criant le peu d'injures qu'elle connaissait tout en s'agitant sur sa chaise.

-Cette sauce était brûlante, lui serait-il seulement venu à l'esprit de s'essuyer ? remarqua Alec avec un ton sarcastique à faire pâlir sa mère.

-Pourquoi cette débandade ?

-Le commérage mon cher Bastian, le commérage. Et puis chez les dames, ce sont toujours des histoires de coucheries n'est-ce pas ?

Le dénommé Bastian pouffa avant d'appuyer un coup sec sur l'accélérateur. C'était un petit homme et le véhicule était mal adapté. Sa tête disparut bientôt derrière le dosseret du siège conducteur tant il devait s'allonger pour enfoncer la pédale qu'il ne touchait que du bout des pieds. Le spectacle était des plus banals pour les deux frères : c'était ce bonhomme qui, tous les matins, les conduisait à leurs cours. Le sol se déroba sous leurs pieds, la voiture chuta vers l'avant, essuya quelques brusques à-coups avant que Bastian ne la redressât. Ils traversèrent la voie centrale et longèrent la Banque Nationale. L'engin prit la droite et ils franchirent à grande vitesse le tunnel de Glasco— réputé monument historique pour avoir été le premier passage construit spécifiquement pour les véhicules volants lourds —. Le speeder jaune jurait avec les voitures alentours, toutes deux à trois fois plus volumineuses que lui. Léger, rapide et fin, il était généralement réservé aux classes supérieures. D'un design très particulier, le speeder tenait des plus beaux véhicules de courses. Une marque de distinction qui permettait d'afficher sa classe sociale en toute humilité.

Shin se laissa bercer par le cri du vent. L'air était frais, légèrement humide et les bâtiments de verre luisaient sous la lumière du soleil. Les voitures sifflaient en les doublant et les files aériennes vibraient comme un essaim d'insectes. Il appréciait ces trajets durant lesquels il n'entendait plus que le fourmillement de la ville, de temps à autre les cloches de la cathédrale qui tintaient mélodieusement comme si tout s'accordait à faire de cette sortie journalière un orchestre grandiose. Il était loin à présent de ces voix abjectes qui le chargeaient de tous les maux de la terre. Il était loin des reproches, des murmures et des plaintes, il n'entendait pas même les discussions enjouées du pilote et de son frère, juste cet opéra assourdissant de mécaniques. Et puis, il ne voyait pas leurs yeux, leurs yeux sombres qui le fixaient en coin ou le dévisageaient ouvertement. Leurs sourcils froncés, leurs narines retroussées et leurs rictus détestables : toutes ces attitudes agaçantes que les gens prenaient en l'apercevant ; à présent ils n'étaient plus que des points. Des grains ballottés par le vent, des insectes impuissants dans ces caisses tremblotantes à des milliers de mètres du sol.

Le sol. Cette pensée traversa tout à coup l'esprit du garçon sans qu'il ne parvînt à en comprendre l'intensité. Le visage de son oncle repassa devant ses yeux ; doucement, ses mots lui revinrent en mémoire. « C'est en bas » avait-il dit à propos des Enfers. Juste sous ses pieds… Shin se pencha précautionneusement au-dessus de la portière pour jeter un coup d'œil en contrebas. L'océan des Enfers lui parvenait, tel un mirage happé dans le blanc laiteux des nuages, à peine perceptible. Il fallait se pencher encore un peu pour le voir, encore un tout petit peu ; le corps basculé jusqu'aux épaules, Shin se laissait subjuguer par le vide qui lui avalait les cheveux en sifflant. Il fut aussitôt violemment projeté de l'autre côté s'étalant de tout son long sur la banquette. Lorsqu'il se releva, encore secoué par le choc, Bastian lui jetait des injures par-dessus le bruit du vent et son frère fronçait les sourcils moitié amusé, moitié agacé. Le speeder rangé sur le parking du lycée, Alec mit pied à terre pour saisir son frère par le col.

-Imbécile, lui souffla-t-il sourire aux lèvres.

-C'est nerveux ces engins ! reprit aussitôt Bastian, le corps encore secoué de spasmes.

-Tu sais comment ça marche pourtant, le gronda faussement son frère. Si tu te penches d'un côté, le speeder va suivre le mouvement ; en agglomération, on ne peut pas se permettre de faire les cons sur les grandes voies. T'as failli tous nous tuer, crétin.

La voix calme d'Alec se ponctuait d'aiguës rieurs, mais Bastian n'était pas du même avis, il s'apprêtait à en dire davantage lorsqu'il croisa pour la première fois depuis longtemps le regard pénétrant de Shin. Ces grands yeux pâles exempts de toute expression qui transperçaient le cœur. Il n'y lisait qu'un vide, un vide absolu, et se savoir perdu dans le vide provoquait une atroce sensation de solitude et d'angoisse. Bastian chancela ; il avait mal au cœur, une irrépressible envie de vomir. Il s'était pourtant juré de ne plus le regarder. Aussi cracha-il par terre, sauta dans le speeder et jeta un « Sale démon dégueulasse » avant de reprendre la route sans même un regard en arrière.

-Tu es un Eodat, il pourrait te montrer un peu plus de respect, s'amusa Alec. Enfin, souffla-t-il en regardant son frère, c'est vrai que je suis bien content d'être plus grand que toi, comme ça, je ne vois que le haut de ton crâne.

Et il lui tapota péniblement la tête tandis que Shin tournait ses yeux clairs vers lui.

-Ouais, c'est ça que je suis content de pouvoir l'éviter au max, ce regard que tu as, rétorqua Alec dans un rictus.

Ce regard que tu as, loin d'être vide, il me saisit au cœur à m'en faire pleurer, songea-t-il alors qu'il s'éloignait de son maudit de frère.

Leurs routes se séparaient ici, comme toujours. Lui rejoindrait son groupe d'ami, Shin errerait jusqu'au début des cours.

Lorsque le dos de son frère eut disparu de son champ de vision, l'enfant leva les yeux sur le bâtiment devant lequel il était campé. Le lycée ressemblait un peu au manoir Eodat : clinquant à souhait. Un imposant amas de vitres teintées habillé d'un design moderniste se dressait au milieu d'une cour de pavés blancs parsemée çà et là de parterres de fleurs et de bancs de pierre. Un mélange habile entre ancien et nouveau, image de l'évolution intrinsèque de ses élèves. Sur l'enseigne de l'établissement était incrusté en lettres lumineuses « ARISTO, Lycée militaire pour garçon, établissement scolaire n°1 d'Elyn ». Shin voulut en rire : en bon dernier de classe, Alec n'avait rien à faire dans un établissement aussi prestigieux. Père avait dû verser une somme importante pour qu'il soit admis en première année. C'en était presque dommage : son frère n'était pas bête mais il n'avait tout simplement rien à voir avec les études de longue haleine. En son temps, Zétès avait franchi la barre d'admissibilité sans le moindre problème, Shin aussi s'était montré à la hauteur. Bien s'en fut ! Un maudit incapable d'entrer dans l'un des glorieux lycées militaires d'Elyn, se verrait incapable de servir l'armée. Et s'il ne servait pas l'armée, à quoi servait-il donc ? On fondait de grands espoirs en lui, Shin ne l'ignorait pas. Avoir un maudit dans la famille était un honneur, tout le monde le savait ! Une machine à tuer, un monstre de puissance au service de la société ! Alors pourquoi diable tous ces regards incommodés quand il franchissait la grande porte d'ARISTO ?

La sonnerie lui vrilla dans les oreilles. Loin de lui le chant du vent, loin de lui le vrombissement des mécaniques, loin de lui le silence des hommes et si loin sous ses pieds, les mystérieux Enfers…