Chapitre IX

Shin attendait, debout comme un i, devant la chambre de Zétès. Les cousines l'accaparaient encore dans le salon de musique, mais les fanfaronnades touchaient à leur fin car l'aîné ne perdait jamais plus d'une heure de son précieux temps en présence féminine. Zétès n'aimait pas les femmes : c'était ce qu'Alec se plaisait à colporter à tort et à travers. Pas le moindre intérêt pour le beau sexe, dodelinait-il sous l'impassibilité de son aîné.

-Qu'est-ce que tu fais là ?

C'était ce même Alec qui venait le tirer de ses rêveries. Sans attendre de réponse, il lui demanda où se trouvait leur aîné.

-Dans le petit salon de musique, lui répondit l'enfant sans le quitter des yeux.

Il était plutôt rare qu'Alec s'adresse directement à Zétès en dehors des tablées, encore plus insolite qu'il se déplace jusqu'à sa chambre.

-Qu'est-ce que tu fais là, réitéra-t-il finalement dans un sursaut d'intérêt.

Si Alec ne se pointait qu'épisodiquement dans le couloir de son frère, Shin n'y était pas venu depuis plusieurs années déjà, la question était donc légitime.

-Je viens demander un service à Zétès, commença-t-il mais le jeune homme le coupa aussitôt.

-Moi d'abord !

Et il couvrit de son dos carré la présence fluette de Shin alors que leur aîné s'avançait d'un pas méfiant vers sa chambre.

Zétès abîma un œil menaçant sur les deux indésirables avant de passer la clef magnétique devant l'interface de la porte. Un cliquetis l'invita à entrer, mais alors qu'il s'apprêtait à refermer l'accès, Alec glissa un pied agile dans l'ouverture obligeant son frère à reconnaître leur présence.

Sans même attendre d'invitation, le plus vieux des deux s'engouffra dans la pièce et Shin suivit le courant, soudain téméraire.

Zétès s'était assis, calme, presque indifférent, à son bureau. Depuis la dernière fois que Shin était entré dans la chambre, elle avait considérablement changé. Toute de verre et d'angles, rangée à la maniaquerie, brillante et sobre à la fois, l'inutile n'y avait visiblement pas sa place. À l'image de son frère, c'était une pièce belle et sévère, rigide jusque dans le moelleux du lit. Mais si la petite lampe de bureau jetait allègrement ses rayons d'or sur les stylos vernis, tablettes et holocoms au garde-à-vous, elle balançait le reste de la chambre dans une ombre froide, dénaturée.

-C'est tristounet ici, le plaignit Alec en fronçant les sourcils. Je devrais proposer à Lylian d'y ajouter un peu de couleur…

-Tu viens pour quoi ? le coupa Zétès d'un ton glacé comme pour lui faire geler l'idée dans la bouche avant même qu'elle n'atteigne sérieusement le stade de projet.

Alec saisit la chance et se glissa sur une chaise au coude à coude.

-J'ai besoin d'argent, lâcha-t-il en triturant le brillant du premier stylo qui lui passa sous la main.

Shin en était estomaqué. Il n'y avait bien qu'Alec pour amener sans détour un tel sujet.

-Pourquoi ? se braqua l'aîné à juste titre.

-Une petite affaire qui a mal tourné, avoua le cadet un rien gêné.

-Tu devais arrêter les jeux d'argent, s'énerva Zétès.

-J'ai arrêté. C'est pas pour moi. C'est un pote…

-Tu couvres Bastian ?

Shin sursauta au nom du chauffeur. Il les savait très amis, mais pas qu'ils partageaient jusqu'à la passion du jeu.

-On devrait le virer celui-là, se renfrogna Zétès en balançant son porte-monnaie électronique sur le bureau.

L'enfant s'écarquilla de le voir abdiquer si facilement. Depuis quand était-il si docile avec Alec ? Nous sommes frères après tout, songea-t-il presque hésitant : Zétès serait-il aussi consentant avec lui ?

Le rebelle murmura un merci embarrassé avant de se saisir du porte-monnaie. Un mot de passe en bloquait l'accès ; après une brève réflexion, il tapa une succession de chiffres et une petite musique l'approuva.

-Depuis tout ce temps, ton mot de passe n'a pas changé, releva Alec d'une voix anormalement triste. La date de naissance de maman…

Le cœur de Shin eut un raté. Maman, la femme qu'il leur avait volé.

Un bref coup d'œil à Zétès le lui confirma. Son frère ne lui avait toujours pas pardonné. Toute la froideur qu'il dégageait lui arracha un frisson dans l'échine. Rien ne se dirait : les colères, Zétès les faisaient bouillir au fond de lui. Les ressentiments ? Il les nourrissait silencieusement. Il n'avouerait jamais à Shin qu'il le haïssait, l'enfant le savait. Habile à se dissimuler, il perdait rarement son sang-froid —bien qu'Alec prétendît le contraire—. Aujourd'hui que Shin et Zétès ne semblaient plus rien avoir à se dire, dans toute leur attitude, dans tout leur silence, suintait la solitude.

-Elle était belle, n'est-ce pas ? coupa Alec en leur brandissant sous le nez la photo de Victoria. Tu ne l'a pas connu, mais elle était vraiment gentille. Père aussi était plus chaleureux à cette époque, soupira-t-il.

Il parle comme si je n'étais pas la cause de sa disparition, pensa Shin déconcerté.

Quand était-ce la dernière fois qu'ils avaient parlé de leur mère ? Shin se souvenait vaguement des cris d'un Zétès adolescent, plein de d'amertume, de rancœur haineuse, criant à Alec de s'éloigner du maudit.

-Comment tu peux jouer avec ce monstre ? Comment tu peux respirer le même air que lui ? Il a tué maman !

Alec avait alors beaucoup pleuré. Ce qu'il n'avait pas compris quatre ans plus tôt —à la naissance de Shin— lui était revenu en pleine face ce jour-là avec la douleur d'une gifle cent fois donnée.

-T'es encore en train de te flageller, gamin.

La voix d'Alec le tira de ses souvenirs.

-Elle ne serait pas morte si je n'étais pas né, avoua Shin dans un murmure à peine audible.

Cette phrase, il avait tellement voulu la leur dire ! Depuis combien d'année la gardait-il cloîtrée à l'intérieur, la laissant pourrir sur son cœur dans des relents malsains de culpabilité ? Quinze année qu'elle lui rongeait l'organe à l'en faire suffoquer… Il ne restait plus qu'un mot, un seul qu'il était temps de faire sortir. Pardon.

-Tu vas t'excuser maintenant ? se moqua Alec avec un semblant de dégoût.

Zétès lui jeta un regard sévère avant de se tourner vers l'enfant-démon.

-Ce n'est pas quelque chose que l'on choisit : naître ou pas.

La voix était anormalement douce. Et sa haine ? Où était-elle passé ? L'avait-il rêvé ?

-Il est temps que tu avances. Nous le faisons tous. La colère est derrière nous, les regrets aussi. J'ai la reconnaissance de Père et de la famille Eodat. Alec suit son chemin, plus ou moins chaotique, vers une liberté que lui seul semble voir comme —il décocha un œil mi-ennuyé, mi-moqueur vers son cadet—. Si aimer notre mère fut longtemps indissociable du fait de te haïr, saches que les choses ont évolué. La beauté de Victoria, c'est sans rancune que nous la regardons aujourd'hui.

Shin s'était figé dans le silence peu à peu gênant qui suit les beaux mots. Dans un soupir enfin s'échappa le pardon qu'il avait si longtemps gardé pour lui. Un pardon bien différent de celui qui lui pesait : un pardon pour avoir osé penser qu'ils ne le considéraient pas comme leur frère. Un pardon habillé de merci qui lui écorchait les lèvres pour l'avoir si peu dit.

-Maintenant dehors ! s'énerva soudain Zétès alors que son horloge annonçait la fin de la récréation.

Les dossiers des rapports qu'il devait lire pour le lendemain clignotaient vigoureusement sur son holocom.

-Je t'avais dit qu'il était nerveux ! se moqua le rebelle en poussant son jeune frère dans le couloir.

Et sur ces mots, Alec s'éloigna. Alors que le cliquetis de la porte condamnait l'accès à la chambre, Shin se rappela soudainement le pourquoi de sa visite. Soit, il se rendrait au laboratoire de son oncle seul. Un sourire tenace sur les lèvres, l'enfant regagna sa chambre.

Il pouvait bien partir en vacances, Père et Lilyan, sa famille ne se limitait plus à eux seuls !