Un immense merci à celles qui ont reviewé ! C'est vous qui m'avez motivée à poster la suite de cette fic que j'avais au départ décidé d'abandonner, déprimée par le peu de lecteurs qu'elle avait eus.

Je ne sais vraiment pas comment vous remercier, vos critiques et vos mises en alerte m'ont fait extrêmement plaisir et sachez vraiment que je vous en suis infiniment reconnaissante !

J'espère vraiment que cette suite sera à la hauteur de vos attentes et d'ici là, bonne lecture ! :)


Rach : relire ton comm sur la programmation récursive m'a rendue nostalgique... enfin, on se comprend ;p

NaomiDa : merci pour la review et la mise en alerte ! Disons que le frère qui se convertit m'a été inspiré par une connaissance, et je pensais que ça pourrait créer des situations assez intéressantes ^^

Celia Even : merci beaucoup pour le comm et l'alerte !le parfum va effectivement prendre son importance, mais je préfère commencer par mettre un peu en place le cadre de mon histoire. Quant à Louis, c'est vrai qu'il paraît un peu cliché mais je vais essayer de lui faire prendre un peu plus de corps :)

Kisilin : merci pour tes commentaires, j'ai essayé d'en prendre compte en creusant un peu plus les ressentis de Becky dans ce chapitre. Si tu as encore des critiques, surtout n'hésite pas, ça m'aide vraiment à voir les points noirs de mon histoire et c'est très utile ! (Et ce concept de semaine de la review est sympa, le forum est ouvert à tous ? :)


Chapitre 2
Girl code et code rouge

« Vas-y, Becky, souris un peu moins et fais-moi ton regard de braise ! »

J'ai levé les yeux au ciel en entendant Rodrigo, le photographe de la maison Oscar dela Renta, m'intimer une telle absurdité, mais me suis malgré tout exécutée devant son regard insistant. Le fitting s'était terminé assez tôt, comme Olivia l'avait prévu, et je nourrissais désormais le fol espoir de me débarrasser du gros du photoshoot afin de pouvoir libérer au moins de la moitié de mon après-midi.

« C'est bien ! s'est-il exclamé, l'air ravi, tout en prenant une nouvelle série de clichés. Maintenant, agrippe la tulle avec ta main gauche et prends une pause pensive façon penseur de Rovin.

- Rodin, ai-je maugréé, mourant d'envie de voir la petite sculpture des Sirènes se matérialiser juste devant moi pour pouvoir fracasser le crâne de Rodrigo avec, quitte à ce qu'un peu de sang se répande sur la tulle de la robe de mariée dans laquelle je posais. C'est Auguste Rodin.

- Muy bien, muy bien, a-t-il commenté en prenant des poses encore bien plus ridicules que les miennes pour me prendre en photo sous tous les angles, n'ayant visiblement pas entendu mon commentaire, ni l'insulte en espagnol que j'avais murmurée entre mes dents lorsqu'il avait écorché le nom de l'un des sculpteurs français que j'érigeais au rang de divinité.

- Ok, on a compris, mec, c'est muy bien, en attendant, ton putain de photoshoot était supposé finir il y a une demi-heure, et j'attends ton modèle, moi. »

J'ai immédiatement relâché mon jupon pour me tourner vers la voix qui venait de s'élever dans le studio, et qui avait réussi l'épreuve de faire abandonner son appareil photo à Rodrigo plus d'une demi-seconde.

Sans même réfléchir, je me suis précipitée vers ma meilleure amie malgré la robe de mariée dans laquelle j'étais empêtrée, manquant à plusieurs reprises de me prendre les pieds dans la soie de la jupe, et ai sauté dans ses bras.

« Moi aussi ça me fait plaisir de te voir, Bex, mais je vais m'étouffer dans l'espèce de meringue dans laquelle tu es enfermée, a-t-elle commenté en riant alors que je la remerciais un millier de fois pour m'avoir au moins temporairement tirée des griffes de Rodrigo.

- Oups, désolée, je vais te libérer, ai-je répondu en m'écartant d'elle, hilare. Lizzie, je te présente Rodrigo Acosta, le photographe de la maison dela Renta. Rodrigo, mon amie Elizabeth Ward.

- Comment ça va, mec ? a-t-elle lâché en levant les yeux au ciel alors que Rodrigo lui adressait son grand sourire de mâle hétérosexuel perdu dans le monde de la mode et content de trouver une proie potentielle après avoir essuyé une quarantaine de râteaux de ma part. Bon, Bex, tu plaques ton copain au dégradé, là ? J'ai faim moi !

- Avec plaisir ! ai-je renchéri, consultant toutefois mon photographe du regard. Tu as les photos dont tu as besoin, Rodrigo ?

- Je devrais trouver sans problème avec un sublime modèle comme toi, Becky chérie, a-t-il commenté en m'adressant un petit clin d'œil, avant de reporter son attention sur Elizabeth et planter son regard dans le sien. Et si Oscar dela Renta cherche une brune, je saurai qui lui conseiller.

- Garde ton baratin pour toi, vieux, tu perds encore plus ton temps avec moi qu'avec Bex. Avec elle, tu as peut être une chance. » a-t-elle soupiré alors que j'écarquillais les yeux et l'attrapais rapidement par le bras pour l'entraîner avec moi dans la pièce voisine avant qu'elle ne réussisse à faire croire à Rodrigo qu'il a la moindre chance avec moi.

Tandis que je commençais à me demander si elle voulait ma mort, elle a lancé à l'adresse de mon photographe qui la déshabillait toujours du regard :

« Elle donne parfois aux œuvres de charité. Moi jamais ! »

J'ai étouffé un fou rire et alors que nous regagnions ma loge, j'ai vraiment regretté de ne pas avoir jeté un coup d'œil en arrière pour voir l'expression qu'avait dû arborer Rodrigo après avoir vu ses avances rejetées de la sorte.

« Tu y es quand même allée un peu fort, Lizzie, ai-je commenté sans pouvoir m'empêcher de sourire tandis que deux habilleuses se précipitaient déjà sur moi pour me retirer la robe de mariée qui valait trois milliards en prenant garde à ne pas abîmer les précieuses dentelles et soies qui constituaient le jupon.

- Ca lui fera les pieds, s'est-elle contentée de répondre en s'installant devant le miroir, mâchonnant toujours son chewing-gum et vérifiant l'état de son smoky eyes et la place de la mèche brune qu'elle avait laissé dépasser de son chignon fait à la va-vite, sans se préoccuper des deux femmes qui accrochaient délicatement à un cintre la robe que je venais juste de quitter. Et puis, avoue que t'as vraiment eu peur quand j'ai dit qu'il avait plus de chance avec toi qu'avec moi !

- Ne refais jamais ça, ou je te promets que je t'étouffe avec cette mousseline ! ai-je plaisanté en lui donnant une petite tape sur le bras d'une main et en m'efforçant de remonter le zip de l'Hervé Léger que je n'étais pas fâchée de retrouver de l'autre, alors que mes habilleuses sortaient enfin de la loge pour nous laisser seules.

- Je me fais menacer et taper par une fille à moitié à poil dans une loge de photoshoot, et mes parents se demandent encore pourquoi je carbure au crack… »

Cette fois-ci, je l'ai tapée plus fort, au point qu'elle poussé un petit gémissement de douleur et s'est tournée vers moi, hors d'elle.

« Eh, mais Bex, c'est quoi ton problème ?

- Ne redis jamais, mais alors jamais une connerie pareille ! ai-je sifflé, cessant subitement de plaisanter. Tes problèmes n'ont rien d'une blague ! »

Et je savais de quoi je parlais.

Liz et moi nous étions rencontrées lors de ma première année de fac à NYU, à mon retour aux Etats-Unis après huit ans de scolarité passés en France.

Non que j'avais peur de ne pas m'intégrer, mais entre ma réputation de fille à papa et le fait que j'avais passé plus de la moitié de ma vie à Paris et ne savais finalement pas grand chose des codes sociaux américains, j'ai tout de même été rassurée de voir dès mon premier jour cette petite brune à la langue acérée et à l'humour dévastateur s'asseoir à côté de moi en amphi et se moquer de mon sac Prada crème… pour finalement m'apprendre qu'elle en avait une dizaine dans son placard offerts par sa famille, mais qu'elle préférait son bon vieux sac en toile à carreaux à 20$.

A la sortie de l'amphi, elle m'invitait à la soirée qu'elle organisait le lendemain soir, et nous étions devenues inséparables.

Pourtant, ce n'est qu'au bout de trois mois que j'ai réellement compris ses problèmes d'addiction.

Peut être aussi parce que je ne voulais pas les voir, mais surtout parce que moi, la jeune fille sage, la « coincée » comme les autres étudiants et parfois Liz elle-même m'appelaient, n'avait touché à un seul joint ou à une seule bouteille d'alcool fort. OVNI au milieu de mes amis n'hésitant pas à avaler d'une traite 50 centilitres de whisky ou à sniffer des rails de cocaïne longs de plusieurs kilomètres dans les soirées estudiantines auxquelles je participais, j'avais le sentiment qu'ils avaient, eux, le comportement normal. Ce qui ne me donnait pas spécialement envie de l'adopter non plus, mais j'avais cru comprendre que les excès faisaient partie des codes sociaux de base pour s'intégrer lorsqu'on n'avait pas la chance d'avoir un sac Prada le premier jour de cours pour se faire remarquer, et je m'étais résignée à les regarder se détruire avec joie et enthousiasme comme ils le faisaient.

La révélation concernant Elizabeth, qui était entretemps devenue mon amie la plus proche et avec qui je passais le plus clair de mon temps, avait eu lieu un samedi après-midi à la fin de mon premier semestre, lorsque je l'avais rejointe pour travailler une présentation en duo de droit des obligations.

J'avais la veille évoqué avec mon père, au détour d'une conversation sur les parents d'Elizabeth qui faisaient partie du large cercle d'amis de mon géniteur, la fâcheuse tendance de ma meilleure amie à abuser du crack en soirée, ce à quoi il m'avait répondu que du moment qu'elle sniffait exclusivement lors des fêtes organisées par NYU, je n'avais pas à m'alarmer. C'était à cet instant que j'avais d'une part commencé à réfléchir à l'éventuelle dépendance de Liz, et d'autre part à me poser de sérieuses questions sur les activités extraprofessionnelles de mon père qui semblait étrangement s'y connaître en la matière.

Je n'y ai pas repensé par la suite, et lorsque je suis arrivée le lendemain devant l'hôtel particulier des Ward et que j'ai découvert une ambulance et quelques policiers entourant une silhouette que je ne pouvais distinguer, la connexion ne s'est pas immédiatement établie dans mon cerveau. Je me souviens m'être approchée du groupe tout en jetant un regard suspicieux à un des ambulanciers, puis avoir lancé à un policier : « Mais qu'est-ce qu'il se passe, ici ? »

Il m'avait écartée sans ménagement, m'affirmant que je n'avais pas le droit d'être présente ici si je ne faisais pas partie de la famille. J'ai alors vu Madame Ward repousser l'un des hommes en uniforme qui lui barrait le chemin pour s'approcher de moi les yeux bouffis, le maquillage dégoulinant et la bouche tremblotante.

Elle m'a chuchoté quelques mots à l'oreille tout en me prenant dans ses bas, m'affirmant que ce n'était pas de ma faute, que tout ça n'était de la faute de personne, qu'elle était désolée. J'ai relevé la tête alors qu'elle m'enlaçait toujours et ai aperçu le docteur Ward qui en plus d'être le père de Liz était l'un des meilleurs chirurgiens de New York – et aussi l'un des mieux payés –, m'adresser un petit signe de tête en passant en coup de vent devant nous pour se précipiter dans l'ambulance, aux côtés de sa fille.

Et lorsque Madame Ward m'a repoussée et a murmuré entre deux sanglots : « Elle avait des problèmes avec tout ça… On ne pouvait pas savoir… », j'ai enfin compris, et je me suis tournée vers la route pour regarder l'ambulance partir avec à son bord ma meilleure amie et son père, tout en essayant de réconforter du mieux que je pouvais sa mère.

Lizzie venait de faire une overdose de cocaïne, la première d'une longue liste.

Pendant nos cinq ans d'études ensemble, je me rappelle que ma vie a été rythmée par les cours, les dîners en famille, les soirées mondaines et estudiantines, et les aller-retour à l'hôpital ou en cure de désintoxication pour rendre visite à Liz lorsqu'elle franchissait une fois de plus la ligne de rouge.

Et lorsque nous avons toutes les deux reçu nos Masters en Economie de l'entreprise et des marchés, j'ai cru que ce cycle infernal prendrait fin.

J'avais eu raison. Du moins pour un temps.

Car il y avait à peine un mois, près de deux ans après notre cérémonie de remise des diplômes, c'était moi qui l'avais retrouvée allongée sur le carrelage de sa salle de bain, complètement défoncée, à deux doigts de l'overdose, et qui avait dû appeler les urgences. C'était aussi moi qui avais été forcée d'appeler ses parents et passé la nuit à l'hôpital au lieu d'aller au gala de charité où nous étions supposées nous rendre ensemble. Enfin, c'était moi qui avais aidé sa famille à la convaincre de retourner encore une fois en cure de désintoxication, et qui lui avais lancé un ultimatum en lui disant que si je la revoyais se droguer encore une fois à son retour, c'en était fini de notre amitié.

Alors oui, j'avais une bonne raison de la taper, et il n'était pas impossible que je sois la personne la plus à même de savoir que sa blague était tout sauf drôle.

« Ok, excuse-moi, je plaisantais ! a-t-elle soupiré comme une gamine prise en faute, avant de me fixer et d'esquisser un sourire rassurant. Je suis sobre, maintenant, et je vais le rester. J'ai compris le message la dernière fois, tu sais.

- J'espère bien, ai-je rétorqué avec froideur, avant de sourire à mon tour devant la mine de chien battu qu'elle affichait.

- Mais c'est parce que j'ai faim que je dis toutes ces bêtises ! a-t-elle plaidé en prenant un air implorant. Alors grouille-toi, je veux mes sushis !

- D'accord, j'arrive ! ai-je lâché en enfilant ma veste de tailleur et en glissant mon pied droit dans mon premier escarpin.

- Dépêche-toi, dépêche-toi, dépêche-toi, a-t-elle entonné à demi-voix tout en se promenant dans la loge avant d'atterrir dans mon sac et se mettre à fouiller.

- Te dérange pas, fais comme chez toi ! ai-je ironisé alors qu'elle sortait tranquillement un paquet de chewing-gum de la poche intérieur et le glissait dans sa pochette.

- Mais je fais comme chez moi, a-t-elle répondu le plus naturellement du monde avant que je ne lui arrache le sac des mains en lui tirant la langue. Et en parlant de chez toi, Louis squatte toujours ton appart ?

- Ca pour squatter, il squatte… ai-je soupiré en quittant finalement la loge pour rejoindre le couloir du studio, ma meilleure amie sur mes talons. J'ai eu droit à Dirty Dancing en boucle, et en entendant qu'il était passé à Fame, j'ai hésité à m'ouvrir les veines avec mon rasoir !

- Moi, c'est ton canapé en cuir de buffle que je plains, a-t-elle commenté, l'air profondément peiné. Tu vas avoir une décalcomanie de Louis dessus, et même la fée du logis qui te sert d'employée de maison ne réussira jamais à le ravoir !

- Rah, j'avais même pas pensé à ça, ai-je pleurniché en poussant la porte de sortie et en posant le pied sur le trottoir de la 26ème Rue. Sérieusement, soit c'est Louis qui se reprend en main et qui se trouve un appart, soit c'est moi qui pars ! Je ne suis pas un hipster gay de 28 ans né à Broadway, je ne vais pas tenir une comédie musicale de plus !

- Je peux t'héberger, si tu veux, a suggéré Elizabeth. Mon deux pièces est petit mais joli.

- Tu veux pas plutôt héberger Louis ? ai-je répliqué. Ou mieux, Louis prend ton appart et toi tu viens au loft !

- Tu préfères m'avoir moi comme colocataire que Louis ? a-t-elle lâché, dubitative. Tu te souviens de nos années coloc' ? »

Il est toujours difficile d'oublier la période au cours de laquelle vous hésitiez entre tuer votre meilleure amie, vous tuer vous, ou la tuer puis retourner l'arme contre vous.

Donc oui, je me souvenais de nos années coloc'.

Lizzie et moi nous adorions, mais mieux valait éviter de nous faire cohabiter trop longtemps dans un lieu clos, sous peine d'engueulades musclées et de tentatives d'homicide volontaire.

Mais il n'était pas impossible que ma colocation improvisée avec mon journaliste de mode préféré, que je ne connaissais après tout que depuis deux petites années et avec qui je n'avais jamais eu la chance de vivre à plein temps, se termine également par un bain de sang.

« Liz, est-ce que tu regardes Dirty Dancing en boucle en mangeant de la crème glacée et en jetant des mouchoirs sales par terre, sans même te lever pour aller prendre une douche ? ai-je ironisé en faisant un signe de la main à l'adresse de mon chauffeur.

- Pas aux dernières nouvelles, mais ça peut se négocier, a-t-elle rétorqué, hilare. Pourquoi ?

- Parce que dans ce cas, tu ne peux être que la colocataire idéale… ai-je conclu en poussant un soupir résolu et m'engouffrant dans ma Mercedes après avoir laissé mon amie s'installer sur la banquette.

- Mon loyer a augmenté, j'emménage demain ! s'est-elle moquée alors que j'indiquais à Abbas, le conducteur de ma berline, l'adresse du restaurant. Non, sérieusement, il va au moins se bouger pour venir à la Cartier ce soir ?

- Je suppose, ai-je marmonné sans grand enthousiasme alors que notre chauffeur irakien démarrait le moteur de la voiture. Si je le traîne sous la douche et l'habille, ce que je refuse catégoriquement de faire. S'il semble ne plus avoir la moindre notion d'amour-propre, le concept subsiste chez moi.

- T'es quand même pas très sympa, Bex, il traverse une phase difficile… a plaidé Elizabeth.

- C'est facile pour toi de dire ça, Liz, mais ce n'est pas ton appart dans lequel il s'est installé sans projet, sans boulot, et avec rien d'autre qu'une bonne dose de déprime post-rupture ! ai-je rétorqué vertement, n'ayant que moyennement apprécié la remarque moralisatrice de mon amie qui s'était elle bien gardée d'appeler Louis, ou simplement faire signe de vie dans les jours qui avaient suivi la fin de sa relation avec Owen. Et ce n'est pas non plus comme si c'était sur ton épaule qu'il pleurait depuis trois jours…

- J'ai compris le message, a-t-elle soupiré en levant fugitivement les yeux au ciel. Je serai à 19 heures à ton appart pour l'aider à se préparer.

- Et je serai à 19 heures chez mes parents parce qu'on va à la réception en famille, lui ai-je rappelé. Tu fermeras la porte de mon appart à clé pour moi.

- Excusez-moi, Votre Altesse, j'avais oublié que les Canning suivaient à la lettre les codes de la bourgeoisie new-yorkaise et ne se rendaient aux soirées privées qu'en famille ! a-t-elle ironisé, m'arrachant un sourire. Du coup, je propose qu'on se retrouve chez Cartier, à côté du plus gros diamant présenté aux alentours de 22 heures avec un Louis tout propre et tout beau dans le nouveau costume que je vais lui dégotter cet après-midi, qu'en penses-tu ?

- J'en pense que ça me laissera une heure pour échapper à ma famille, donc que ça devrait être jouable.

- Tu crois quoi, je ne laisse rien au hasard. J'ai aussi un super-papa super-chirurgien qu'il va falloir que je sème au milieu de la foule de bourgeois prétentieux dont il est la coqueluche.

- Merci pour le ''bourgeois prétentieux'', je suis très touchée ! l'ai-je raillée en sortant mon Smartphone de ma poche pour signaler à mon agent qu'elle verrait sa prime s'envoler à tire d'aile vers un monde meilleur si je recevais un seul SMS de sa part pendant mes deux heures de pause.

- Ca ne vaut pas pour toi, a-t-elle fait mine de me rassurer avant de prendre un air songeur. Quoique, en fait… si. »

J'ai un instant songé à protester, mais mon regard a buté sur ma main refermée sur mon iPhone dernière génération et sur mon sac Balenciaga et j'ai préféré m'abstenir. J'étais une bourgeoise, pas de doute là-dessus. Et il n'était pas tout à fait impossible non plus que je sois prétentieuse.

« Tu ne m'as parlé que de ton père concernant ce soir, ta mère ne vient pas à l'opening ? ai-je finalement demandé à Liz après une petite seconde de silence, désireuse de changer de sujet.

- Nan, les trucs mondains n'ont jamais été trop son truc. Je dois tenir ça d'elle. Et toi, c'est la famille Canning au grand complet que je vais avoir la chance de croiser ce soir ?

- Normalement oui, si mon frère ne se défile pas au dernier moment pour aller réviser son Talmud ! ai-je ironisé.

- Il est toujours à fond dans son délire de conversion ? s'est étonnée mon amie alors que j'esquissais un sourire, amusée par l'expression on ne peut plus juste qu'elle venait d'employer.

- Complètement à fond, même, ai-je renchéri dans un soupir. Si je rencontre un type que je connais à peine lors d'un voyage à Jérusalem et que je décide de me convertir pour me marier avec lui alors que je ne le connais que depuis une semaine, sois gentille, tabasse-moi à mort avant.

- Je n'y manquerai pas, a-t-elle plaisanté. Non, sérieusement, raconte-moi tout encore une fois, cette histoire m'amuse trop !

- Il était une fois un jeune homme qui s'appelait Mickaël et a décidé de faire un voyage à Jérusalem pour découvrir le berceau des trois monothéismes, ai-je entonné en m'efforçant de garder mon sérieux alors que ma meilleure amie commençait déjà à pouffer. Il a donc établi un programme très précis de visites à réaliser dans la Vieille Ville de Jérusalem. Et lorsqu'il pénétra dans la synagogue Hourva, l'un des nombreux monuments qu'il avait prévu de découvrir ce jour-là, il ne fut pas ébloui par l'exactitude de la reconstitution archéologique de ce lieu de culte du XIXème siècle détruit en 1948, mais par l'immense beauté d'une jeune femme assise sur les bancs, priant silencieusement. N'écoutant que son courage, il l'aborda sitôt qu'elle eût achevé sa prière et l'invita à aller boire un café. Elle accepta avec joie. Et lorsqu'elle lui demanda son prénom autour d'une tasse de thé, elle ne songea pas un seul instant que son charmant interlocuteur n'était pas juif.

- Il était une fois un couple de parents, Richard et Cécile Canning, qui avaient eu la très mauvaise idée de donner à leurs enfants des prénoms d'origine hébraïque alors qu'ils étaient plus WASP que WASP, ironisa Lizzie alors que je reprenais mon souffle et surtout mon sérieux après cette longue tirade qui frôlait l'absurde mais était pourtant l'exact récit que m'avait fait mon frère de sa rencontre avec la très charmante mais très – trop ? –observante Rivka.

- Attends, je finis ! ai-je répliqué en riant. Donc, il prit une tasse de café avec elle, puis une autre, et encore une autre, chaque jour jusqu'à ce que sa semaine se termine. Et là, fou d'elle, ne pouvant plus se passer de sa présence à ses côtés, il l'invita à venir avec lui à New York pour qu'il lui présente sa sœur, Rebecca. Et ses parents, Richard et Cécile.

- Ouh, élément perturbateur ! s'amusa mon amie alors que je me mordais la lèvre jusqu'au sang pour ne pas exploser de rire.

- Les prénoms peu orthodoxes des deux parents du jeune homme mirent rapidement la puce à l'oreille de l'intelligente Rivka qui, éplorée mais amoureuse, se précipita voir son père, rabbin de la synagogue Hourva, pour lui demander conseil. Le rabbin, qui en plus d'être un homme sage était un père aimant, invita le jeune homme à un repas et lui mit les points sur les i. S'il voulait fréquenter sa fille, il allait falloir l'épouser. Et pour l'épouser, il allait lui falloir se convertir. Alors le jeune homme, qui avait un cerveau atrophié, accepta sans conditions et sitôt de retour à New York se précipita dans la première synagogue moderne-orthodoxe qu'il trouva et entama son processus de conversion sous le regard dubitatif de ses parents et celui atterré de sa petite sœur. To be continued

- Eh, mais tu as oublié plein de passages ! a protesté Elizabeth alors que j'affichais un sourire jaune en songeant que cette histoire était authentique en tous points. Comme la discussion entre le jeune homme et ses parents, et la rencontre par Skype interposé de la petite sœur avec l'Israélienne qui se réjouissait déjà à l'idée de porter une rivière de diamants payé de la poche de son mari le jour de son mariage…

- Non, Lizzie, je pense que tu te trompes, ai-je soupiré alors qu'elle indiquait d'un signe insistant la plaque Balenciaga qui figurait sur mon sac à main. Je ne pense pas qu'elle soit une croqueuse de diamants, elle ne savait même pas que mon frère était un Canning avant que Mika rencontre le père. Sans compter que je ne suis pas sûre que le nom de ma famille soit très connu Outre-Atlantique…

- Cette fille est une fille de rabbin, je ne dis pas qu'elle veut épouser ton frère pour son argent, mais il n'est pas impossible qu'elle ait envie d'échapper à sa famille à tout prix… a-t-elle souligné, mettant des mots sur mes principales inquiétudes. Et une fois qu'ils se seront mariés, il n'est pas impossible qu'elle le plaque comme un malpropre pour accomplir ses rêves de danser dans une comédie musicale à Broadway !

- Mais qui rêve de danser dans une comédie musicale à Broadway ? Je veux dire à part Louis ? n'ai-je pu m'empêcher de lâcher en riant, avant de me tourner vers notre chauffeur qui venait de s'arrêter devant le restaurant japonais tant convoité et de déverrouiller les portières. Merci Abbas, tu peux prendre ta pause déjeuner jusqu'à 14h si tu veux !

- Vous êtes sûre que vous n'aurez pas besoin de moi avant, Miss Canning ? m'a-t-il lancé alors que je m'apprêtais de descendre de voiture à la suite de ma meilleure amie, qui l'avait à son tour remerciée d'un grand sourire et d'un mouvement de la main.

- Ne t'en fais pas, au pire, je prendrai un taxi ! ai-je commenté en haussant les épaules.

- Mon téléphone reste allumé, n'hésitez pas ! a-t-il affirmé dans un sourire alors que je m'extirpais du véhicule après l'avoir une nouvelle fois salué.

- Ton chauffeur est trop cool, a affirmé Elizabeth tandis que je me hissais sur le trottoir à ses côtés. Je rêve que Régis soit comme lui.

- Régis est ''trop cool'', c'est toi qui es odieuse avec lui. » ai-je souligné, moqueuse, en songeant à tout ce que mon amie avait pu faire endurer à son malheureux chauffeur tout en me déhanchant jusqu'à l'entrée du restaurant.

J'avais beau adorer Lizzie, sa tendance à vouloir se révolter contre le monde entier, et plus particulièrement contre ses parents et leur argent avait parfois tendance à me taper sur le système, d'autant plus lorsqu'elle en faisait voir de toutes les couleurs à ses employés qui n'avaient rien demandé à personne sinon à pouvoir faire leur travail en toute quiétude. Et le souvenir très précis d'un jour où, en master, elle avait vertement ordonné à Régis, le chauffeur des Ward venu sur ordre de son père la chercher à la sortie de l'université, de ficher le camp et de la laisser tranquille sous mon regard déconcerté m'avait marquée.

Pas vraiment en bien, d'autant que je connaissais assez bien Régis pour savoir à quel point il était adorable et ne méritait pas d'être traité de la sorte.

Si Liz avait des comptes à régler, je partais du principe qu'elle n'avait qu'à en discuter directement avec ses parents qui n'avaient pas non plus fait d'elle l'héritière d'une riche famille bourgeoise spécialement pour l'agacer.

« Peut être, mais Régis est surtout aux ordres de la Kommandantur ! » a-t-elle rétorqué, me faisant discrètement lever les yeux au ciel alors que je me présentais au serveur et obtenais de lui qu'il nous amène à la table que j'avais réservée quelques heures auparavant.

J'ai préféré m'abstenir de toute remarque sur cette allusion à ses parents qu'en tant que sœur d'un futur juif, et d'ailleurs en tant qu'être humain tout court trouvait franchement déplacée, et ai profité de pouvoir me saisir du menu pour me murer dans le silence le temps de me calmer.

Elizabeth a dû remarquer mon agacement, et a aussitôt lancé sur un sujet tout autre :

« Y'a un monde fou, ce midi. On dirait le resto à l'heure du brunch ! »

J'ai acquiescé en jetant un coup d'œil autour de moi pour constater que notre japonais fétiche était effectivement bondé, au moins autant que le restaurant français dans lequel Lizzie travaillait désormais comme serveuse.

Anciennement bariste, ses parents avaient insisté depuis son retour de cure de désintoxication pour qu'elle ne s'approche plus des endroits sombres dans lesquels des gens pas forcément des plus fréquentables venaient boire et accessoirement se défoncer à la cocaïne dans des toilettes mal nettoyées, ce qui correspondait grosso modo à la description de l'établissement dans lequel elle avait commencé à travailler dès sa sortie de la fac, pendant que j'entamais ma carrière de mannequin.

Si tant est que participer à quelques photoshoots et devenir l'égérie d'une marque parce que mon très célèbre nom avait tendance à faire vendre pouvait véritablement être considéré comme une carrière en dépit de ce que pouvaient bien dire les magazines de mode.

Toujours était-il qu'Elizabeth avait réussi à trouver ce poste de serveuse dans un très chic restaurant de l'Upper East Side, en partie grâce à l'aide de ses parents même si ceux-ci s'étaient bien gardés de lui révéler ce détail.

Et c'était avec une fierté que je jugeais un peu malsaine qu'elle s'amusait à crier sur tous les toits qu'elle était une vraie travailleuse, gagnant à peine plus que le salaire minimum et soutenant entièrement les revendications des militants d'Occupy Wall Street.

J'abhorrais en effet cette attitude pour deux raisons très précises.

La première était que je peinais à comprendre comment la fille d'un médecin richissime porteuse de grands idéaux sociaux pouvait se gargariser d'avoir pris un travail de serveuse à quelqu'un ayant réellement besoin d'un moyen de subsistance au beau milieu de la crise financière.

La seconde était mue par le fait qu'Occupy Wall Street avait été source de gros ennuis pour mon père, forcé d'entrer dans les bureaux de la banque à la tête de laquelle il se trouvait par une porte dérobée et de monter les escaliers de service sur dix-sept étages pendant plus de trois semaines. Inhumain.

Ce qui ne m'empêchait bien sûr pas d'adorer mon amie, en dépit de ce petit point de friction presque inévitable lorsque nous abordions le sujet délicat de ses parents, de l'argent ou des mal-logés.

« Finalement, pas de sushis pour moi, ça sera plutôt un plateau de sashimis ! ai-je lancé en relevant finalement le nez de la carte qu'Elizabeth contemplait toujours, songeuse.

- Sans thon rouge, je suppose ? a complété mon amie dans un sourire.

- Sans thon rouge, ai-je confirmé avant de croiser son regard moqueur et ajouter : Tu défends les enfants et les SDF, je m'occupe des animaux, tu permets ?

- Je te permets tout, Bex, je te permets tout… a-t-elle soupiré, malgré tout amusée par ma remarque. Du moment que tu ne commences pas à m'expliquer la tragédie de la pêche du thon rouge, cette espèce menacée d'extinction, et que tu n'enchaînes pas sur toutes les espèces marines en danger dans le monde.

- Dommage, je me sentais inspirée par les baleines ! ai-je ironisé en indiquant d'un discret signe de tête l'une des clientes assise sur notre gauche, n'étant autre que l'une des fausses et bien en chair meilleures amies de nos mères.

- Oh, en parlant de thon, et surtout de rouge, j'ai appris qu'Anne serait là ce soir ! s'est subitement exclamé Liz après avoir étouffé un gloussement en reconnaissant la femme que je lui avais désignée.

- T'es sérieuse ? Pitié, tout mais pas ça !… me suis-je étrangler en prenant ma tête entre mes mains.

- Je t'aiderai à empêcher Mickaël de l'égorger, si tu veux, m'a-t-elle suggéré alors que je me préparais à ce que cette soirée soit faite de sang et de larmes si je n'arrivais pas à trouver un moyen pour que mon frère et cette fille avec qui je partageais une de mes nationalités – la française – ne se croisent pas chez Cartier.

- Ces deux crétins vont nous rejouer le conflit israélo-palestinien en direct, et ça ne va pas être beau à voir ! ai-je affirmé à demi-voix à l'adresse de mon amie tout en tendant ma carte au serveur auprès de qui nous venions de passer commande.

- Depuis quand le gouvernement laisse-t-il de toute façon des communistes poser le pied sur le sol américain ? a plaisanté Liz, m'arrachant un sourire.

- Les espions du KGB sont partout, y compris au contrôle des passeports à JFK ! » ai-je répliqué, hilare, sans pour autant cesser de me demander comment j'allais réussir à retenir mon frère de se jeter sur Anne dès qu'il la verrait.

Leur histoire d'amour haineux ou plutôt de haine amoureuse avait commencé huit ans auparavant, lorsque nous habitions encore en France, le pays qui avait vu naître ma mère et sur le sol duquel mes parents s'étaient rencontrés. Lorsque les regards Cécile Dubreuil et Richard Canning s'étaient croisés, quelques trente-cinq ans plus tôt, alors que la première travaillait comme communicante pour une société française dans lequel le second voulait investir, ils ne s'étaient plus quittés.

Après six mois de lune de miel à Paris durant lesquels mon père avait fait beaucoup de prospection sur le marché français, il avait invité ma mère à l'accompagner à New York, ce qu'elle a fait en dépit des protestations de ses parents éplorés.

Un an plus tard, mon grand-père paternel réservait l'Empire State Building pour le mariage de son fils unique avec cette petite Française au charme et à l'allure inimitables.

Deux ans plus tard, Mickaël naissait, suivi d'une certaine Rebecca.

La petite Franco-Américaine que j'étais a ainsi passé toute son enfance dans la Grosse Pomme, sans jamais savoir à quoi ressemblait son autre patrie.

Jusqu'à mes onze ans, où ma mère, accompagnée de son mari et de ses enfants tous habillés de noir, a pris l'avion en direction de l'aéroport Charles De Gaulle pour l'enterrement de la femme qui l'avait mise au monde.

Je crois qu'à l'époque, aucun d'entre nous n'avait conscience que nous resterions sept ans à Paris, la preuve en était les billets d'avion aller-retour que nous avions achetés et qui étaient supposés nous ramener aux Etats-Unis à la fin de la semaine de deuil que ma mère avait programmée. C'était sans compter sur la complexité du testament de ma grand-mère, la maladie de mon grand-père qui a forcé ma mère à rester à ses côtés, et les nouvelles perspectives d'investissements que mon père a découvertes en France.

J'ai ainsi passé mes années collège et lycée à Paris tandis que Canning Senior jouait les globe-trotters, investissant aux quatre coins de l'Europe et profitant de sa proximité avec les pays arabes pour s'intéresser de plus près à la question pétrolière, sans pour autant oublier de repasser par notre hôtel particulier du 8ème pour nous rendre visite.

Ma mère quant à elle passait le plus clair de son temps auprès de notre grand-père pendant que nous grandissions et que j'entrais tranquillement au lycée dans un établissement huppé où je me sentais à ma place sans pour autant avoir gardé de cette période des souvenirs et des amitiés – ou d'ailleurs des inimités – impérissables.

De son côté, Mickaël, de trois ans mon aîné, avait eu la chance de passer une licence à la Sorbonne où il avait découvert qu'un dinosaure craint et haï des Américains existait encore et s'avérait même bien vivace dans notre seconde patrie : le communisme. D'abord intrigué par ce parti grandement mystérieux pour le jeune homme fraîchement sorti de son lycée bourgeois des beaux quartiers parisiens, il est rapidement devenu allergique à la doctrine de Marx.

Il faut tout de même préciser à sa décharge que ma famille, ayant basé sa fortune sur la haute finance et le rachat d'entreprise, n'a jamais été une grande adepte des idéologies incluant l'expropriation, la collectivisation, la suppression des établissements financiers non étatiques, ou simplement celles prônant une hausse de l'impôt, sur la fortune ou non.

Raison d'ailleurs pour laquelle lorsqu'on me demande lors de réunion mondaine si je vote démocrate ou non, je hoche bien sûr la tête d'un air convaincu avant de discrètement tendre la main vers un verre de champagne pour noyer mon mensonge au milieu des bulles en me remémorant le nombre de bulletins marqués du nom d'un candidat anti-avortement que j'avais pu glisser dans une urne simplement pour protéger mon fond de placement d'une hausse des impôts non désirée.

Toujours était-il qu'au cours de ses pérégrinations universitaires, mon frère qui, pour aggraver son cas, n'était pas seulement un libéral mais un ardent défenseur d'Israël – pour des raisons assez obscures nous ayant poussé à passer l'essentiel de nos vacances de printemps sur les plages de Tel Aviv, ce pour quoi je lui rends grâce – s'est rapidement heurté à l'une des plus emblématiques figures du parti communiste sorbonnard de l'époque, Anne Gauthier.

Pendant trois ans, je n'ai pas compté le nombre de fois où il s'est plaint d'elle en rentrant à la maison, mais je me rappelle encore des affrontements légendaires auxquels il m'avait été donné d'assister lorsque je rejoignais parfois Mika à la Sorbonne pour assister à des conférences qui m'intéressaient en dépit de mon jeune âge.

La tension qui régnait entre eux était si grande que mon père et moi avions parié contre ma mère qu'au moins une de leurs disputes avait fini au lit, mais n'ayant jamais eu la confirmation de nos propos hasardeux, nous n'avons finalement pas eu à partager les 200 dollars mis en jeu.

S'il était très probable que mon frère et Anne aient passé au moins une fois la nuit ensemble pendant sa première année, il était toutefois également très probable que l'un ait tenté d'attenter à la vie de l'autre pendant leurs deux dernières années de licence passées ensemble, où les débats passionnés avaient laissé place à la guerre totale.

J'avais déduit de leur relation un adage : « Mettez une communiste française pro-palestinienne dans un bocal avec un ultra-libéral franco-américain pro-israélien. Secouez, et jetez le bocal dans un broyeur. De toute façon, ils s'étaient déjà massacrés et découpés en petits morceaux avant. »

Certes, mon proverbe est stupide, mais si vous tentez l'expérience, vous réaliserez qu'il a au moins le mérite d'être vrai.

Il était donc question pour la survie de mon frère – car, soyons honnête, je me fichais comme d'une guigne de celle d'Anne – que j'arrive à empêcher la Française de se trouver dans la même pièce que lui.

Et je ne voyais pour se faire qu'une seule option.

« Sérieusement, comment cette nana a réussi à se faire inviter à la soirée Cartier ? a lâché Liz alors que je haussais les épaules, moi aussi dubitative. Aux dernières nouvelles, seule la haute était invitée…

- Très vrai, ai-je renchéri tout en sortant mon iPhone de ma poche. Mais ce qui compte, c'est qu'elle ne soit plus invitée, pas vrai ?

- Tu vas appeler Cartier ? s'est-elle exclamé, ébahie, en me regardant composer un numéro sans sourciller. Tu ne vas quand même pas oser ?

- La fortune sourit aux audacieux ! ai-je répliqué dans un sourire mystérieux alors que mon amie éclatait de rire. Monsieur Miller ? Bonjour, Rebecca Canning à l'appareil ! Je vous appelle à propos de la présence d'une certaine Anne Gauthier à l'opening de ce soir. Pouvez-vous me confirmer qu'elle a été invitée ?

- Et elle osa, a commenté Liz alors que je lui faisais discrètement signe de se taire. Ah non ma poule, je ne vais pas me taire, ce que tu es en train de faire est trop génial pour que je garde le silence !

- Elle a bien été invitée ? ai-je répété pour que mon amie puisse entendre et comprendre ma conversation avec le communiquant de la nouvelle boutique Cartier chargé de l'événementiel, et qui, comme par hasard, s'avérait être une connaissance de mon père. Parce qu'il va y avoir un problème. Voyez-vous, mon frère, Mickaël Canning a eu de gros soucis avec cette jeune femme… Il serait donc pour leur survie, ainsi que celle de tous les invités qu'ils ne se croisent pas.

- Tu ne viens pas de dire ça, Bex ? s'est étranglée Elizabeth entre deux crises de fou rire alors que je levais innocemment les yeux au ciel. Dis-moi que tu ne viens pas de dire ça !

- Ecoutez, Monsieur Miller, je comprends très bien que Mademoiselle Gauthier soit invitée par l'un des participants à cette soirée, mais c'est pour vous ainsi que pour la sécurité des personnes présentes ce soir que je dis ça… ai-je poursuivi en prenant un ton faussement concerné. Bien sûr, je comprends tout à fait. Mais vous pourriez par exemple vous arranger pour qu'elle n'accède pas à la pièce où se trouve le bar, ou en tout cas lui imposer des restrictions dans ses déplacements… Bien sûr, j'attends… Très bien, merci beaucoup Monsieur Miller, je peux vous assurer que vous prenez la bonne décision… Avec plaisir, je vous vois ce soir. Bon courage pour les préparatifs et mes salutations à votre responsable ! »

C'est dans une moue victorieuse que j'ai raccroché mon portable et l'ai reposé innocemment sur la table sous le regard toujours abasourdi de mon amie.

« Deux options, a commenté Elizabeth alors que je gardais un silence faussement recueilli. Ou tu es une vraie garce et tu as empêché Anne d'avoir accès à la soirée, ou tu es une la pire des garces et tu as permis à Anne d'entrer uniquement dans la hall de la boutique, histoire de la frustrer encore plus de ne pas avoir accès à la salle où il y aura vraiment de l'ambiance. Laquelle est la bonne ? Oh, et j'avais oublié de préciser : dans les deux cas, tu es une garce.

- Disons que mon frère passe avant tout le reste, y compris avant le besoin d'alcool d'Anne, ai-je rétorqué sur un ton angélique, arrachant un nouvel éclat de rire à Liz. Et au fait, comment tu savais qu'Anne venait, toi ?

- C'est nos sushis qui arrivent, ça, non ? a-t-elle tenté d'éluder en désignant le serveur qui s'approchait effectivement avec nos plats.

- Spotted : fille tentant de chercher de sujet. Réponds-moi, d'où tu sors ça ? Ca m'intéresse ! me suis-je exclamée, interdite, alors qu'elle baissait les yeux sur son plat pour fuir mon regard insistant.

- Ca n'a pas d'intérêt, a-t-elle répliqué en haussant les épaules, tout en jouant avec sa nourriture du bout de sa fourchette.

- Liz ! ai-je lancé avec insistance, ne comprenant pas pourquoi elle me fuyait de la sorte, alors qu'elle relevait enfin la tête.

- Ok, ne te fâche pas… a-t-elle commencé.

- Ca part très mal, mais vas-y, ai-je ironisé alors qu'elle posait maintenant son regard sur son verre.

- Il se pourrait que ce soit Zachary qui me l'ait dit… » a-t-elle avoué, avant de me regarder fugitivement pour guetter ma réaction.

Réaction qui n'est pas venue.

J'étais beaucoup trop ahurie par ce que je venais d'entendre pour réagir.

Ma meilleure amie tirait ses informations de Zachary Boyd, mon ex-petit copain invité à la soirée Cartier par ma mère, cette traîtresse.

Ce qui impliquait que ma meilleure amie échange encore des informations avec mon ex-petit copain invité à la soirée Cartier par ma mère, cette traîtresse.

Mon ex-petit copain avec qui je m'étais séparée en extrêmement mauvais termes trois mois auparavant après une série de disputes portant entre autres sur mes amis de sexe masculin dont il était atrocement jaloux et sa tendance à utiliser l'argument qu'il travaillait à l'ONU pour mettre dans son lit des demoiselles trouvées dans des bars, lit qu'en tant que petite amie j'étais supposée occuper.

« Tu… Tu es en contact avec lui depuis longtemps ? ai-je lâché, trop étonnée pour être en colère, du moins pour le moment.

- Ecoute, Bex, je sais que ce mec a été un gros crétin, je sais aussi que…

- Est-ce-que-tu-es-en-contact-avec-lui-depuis-longte mps, ai-je débit d'une traite en me forçant à respirer calmement alors qu'elle baissait les yeux une nouvelle fois.

- Deux semaines, a-t-elle avoué d'une voix piteuse alors que je la fixais, le ventre noué, incapable d'avaler un seul sashimi. Mais Bex, c'était rien, on a échangé deux-trois SMS. Au départ, je ne voulais pas lui parler, et puis il a insisté. Il voulait savoir comment tu allais.

- Il n'avait qu'à demander à ma mère, ai-je ricané en secouant la tête. Et tu comptais m'en parler à un moment ?

- Non, parce que ça n'avait aucune importance ! a-t-elle répliqué, retrouvant son assurance habituelle alors que je m'efforçais de relativiser et me composer un masque de sérénité. Tu ne comptes pas te remettre avec lui, donc tu te fiches qu'il s'inquiète pour toi, et j'avais l'intention de l'attraper par le col ce soir pour lui dire d'effacer mon numéro de ses contacts. Et même si grâce à lui j'ai eu droit à quelques ragots juteux, le girl code passe avant tout.

- Oublie le girl code ! me suis-je forcée à m'exclamer, faisant mine d'oublier toute la mauvaise humeur que l'idée que ma meilleure amie ait pu communiquer avec mon ex derrière mon dos avait pu réveiller, et prétendant comme toujours me moquer du mal que je pouvais éprouver. Je te pardonne entièrement à condition que tu me donnes des ragots !

- Je te les transfère de ce pas ! a-t-elle affirmé en sortant son BlackBerry de sa poche, semblant malgré tout rassurée que je ne sois fâchée après elle. A croire que l'ONU leur laisse beaucoup de temps pour enquêter sur les secrets de la bourgeoisie new yorkaise.

- Enorme, Nancy Cunnigham sort avec un type qui a la moitié de son âge ! ai-je lâché en engloutissant une bouchée de riz, l'appétit soudain retrouvé.

- Et tu n'as pas encore vu le scoop sur Peter Fuller… » a-t-elle répliqué, hilare.

Nous avons dû échanger une bonne dizaine de rumeurs dont nous avions chacune eu vent sur les connaissances de nos parents et donc forcément les nôtres, avant que je ne puisse m'empêcher de lancer à mon amie sur un ton plus préoccupé que je ne l'aurais voulu :

« Lizzie, fais gaffe avec Zach, ok ? Je le connais mieux que toi.

- Bex, je ne suis pas intéressée, m'a-t-elle assurée, en détournant toutefois son regard une fois de plus, pour ne pas dire de trop. Ce sont uniquement des textos en l'air, comme ceux que je t'ai transférés.

- Ecoute, Liz, je me suis complètement remise de cette histoire et je ne veux plus rien avoir à faire avec Zach, l'ai-je rassurée, en ignorant l'étrange sentiment de me mentir à moi-même qui m'étreignait. Mais je le connais mieux que personne, alors si tu te lances, fais attention à toi, d'accord ?

- Bex, je ne suis pas intéressée, a-t-elle répété en se forçant à employer un ton convaincu.

- Promets-moi. »

Elle a hésité un instant alors que j'étouffais un petit soupir en jetant un coup d'œil à la carte des boissons. Depuis le premier jour où j'avais rencontré Zach et l'avais présenté à Elizabeth, un an plus tôt, ils s'étaient immédiatement entendus. Ils se comprenaient silencieusement là où mon ex et moi avions besoin de mots, et riaient de choses que j'étais incapable de comprendre. Je n'avais jamais vraiment pris conscience de leur proximité jusqu'à notre rupture, qui avait été presque plus difficile à encaisser pour Liz que moi.

En partie parce que j'avais fait mine que ma relation avec Zach n'avait jamais existé et avais passé les trois quarts de mon temps à l'esquiver en prenant chaque fois garde à ce qu'il ne soit jamais présent aux soirées où je me rendais afin d'éviter que la simple vision de mon ex ravive la blessure encore mal cicatrisée de notre rupture.

Mais tout de même, c'était à moi que devait appartenait le monopole de la souffrance, et devoir la partager avec Liz m'exaspérait même si je me gardais bien de le lui montrer.

Et même si l'idée que Zach et Liz sortent ensemble me faisait tout simplement horreur, je me voyais mal leur interdire de le faire. J'avais beau aimer contrôler tout ce et tous ceux qui m'entouraient, je n'étais pas Dieu, ni de ces filles qui piquaient une crise monumentale parce que sortir avec un ex était une atteinte au girl code comme Liz le disait elle-même. Le seul pouvoir que j'avais entre mes mains était de mettre en garde Elizabeth sur le sale type dont elle s'était entichée, et laisser le temps faire le reste.

Peut être qu'ils rompraient parce qu'il se comporterait avec autant d'élégance avec elle qu'avec moi. Peut être resteraient-ils ensemble parce qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Je n'avais pas vraiment de moyen de le savoir. Même si mon égo souhaitait de toutes ses forces que la première option soit celle qui se produirait.

« Je promets. » a-t-elle finalement lâché, me confirmant ce que j'avais cru détecter trois mois auparavant lorsque j'avais rompu avec Zachary.

J'ai hoché la tête, avant de lâcher sur le ton le plus détendu possible :

« J'opte pour un thé vert Sencha, et toi ?

- Thé noir de Fuji, a-t-elle répondu du tac-au-tac dans un sourire. Blonde et brune, thé noir et thé vert.

- Exactement, ai-je confirmé en souriant à mon tour et en lui faisant un petit clin d'œil pour lui certifier que je ne lui en voulais pas – en tout cas pas trop – pour toute cette histoire. Et je pense que je vais en plus m'offrir un… »

Je n'ai pas eu le temps de terminer ma phrase que mon portable vibrait et je me penchais pour consulter mon nouveau SMS reçu. J'ai entendu Lizzie me poser une question, mais j'étais à cet instant trop interpellée par le contenu du message pour vraiment l'écouter.

« Merde, mon frère me dit qu'il doit me voir au plus vite, il faut que je te laisse, ai-je lâché, préoccupée par le texto SOS alarmant de Mickaël, dont le ''911, besoin de te voir le plus tôt possible, neshikot'' était franchement stressant lorsqu'il venait de quelqu'un ayant toujours insisté sur l'urgence qu'impliquaient les SMS ''911'', comme il les avait baptisés. Je te laisse cent dollars, ça suffira pour le repas ?

- Bex, on a dit que c'est moi qui invitais ! a-t-elle répliqué alors que je me levais déjà et récupérais manteau et sac à main. Et tu n'as vraiment pas le temps pour le thé ?

- Je ne sais pas, ça a l'air super urgent alors je préfère y aller maintenant, surtout si je dois trouver un taxi, ai-je commenté sur un ton désolé. Mais c'était vraiment sympa comme déjeuner, Liz, et on se voit de toute façon à la soirée ! Habille Louis comme il se doit !

- Compte sur moi ! A ce soir, poulette, m'a-t-elle saluée en se levant pour me faire la bise avant que je ne m'éloigne rapidement pour rejoindre la sortie. Et tu oublies tes cent dollars ! »

J'ai fait mine de ne pas l'avoir entendue. Je la savais fauchée et trop fière pour accepter l'argent du fond de placement à son nom régulièrement alimenté par ses parents, je préférais donc user d'une méthode un peu plus subtile que lui forcer la main pour payer à sa place un déjeuner extrêmement cher comparé aux quantités servies.

J'ai salué de quelques mots de japonais les serveurs que j'ai croisés sur ma route, et me suis précipitée hors du restaurant, priant silencieusement pour qu'il ne soit rien arrivé de grave à mon frère.

Alors que je collais déjà mon téléphone à mon oreille, écoutant la tonalité résonner puis le message vocal de la messagerie de Mickaël tout en cherchant à apercevoir un taxi, mon regard a buté sur une Mercedes gris métallisé familière, puis sur un cinquantenaire à la peau mate et à la silhouette encore plus familière, s'efforçant de manger des nouilles chinoises installé contre le capot.

« Abbas ? ai-je lâché en m'approchant de lui, le faisant sursauter et faire tomber dans la foulée quelques nouilles chinoises.

- Mademoiselle Canning ! s'est-il exclamé en reposant sa boîte cartonnée à l'intérieur de la voiture sur le siège passager avant d'épousseter son uniforme. Vous avez besoin de moi ?

- Je t'avais donné ta pause déjeuner, ai-je répliqué, interdite.

- Je l'ai prise, et je suis prêt à vous emmener ! a-t-il affirmé en se dirigeant vers la portière du conducteur alors que je le suivais des yeux, ne comprenant pas qu'il ne prenne pas le repos que je lui avais accordé et qu'il méritait amplement. Où voulez-vous aller ?

- Abbas, je vais trouver un taxi, prends tes deux heures ! lui ai-je ordonné alors qu'il me fixait, interdit.

- Montez Miss Canning. » a-t-il rétorqué sur un ton sans appel avant de s'asseoir face au volant.

J'ai un instant songé à protester, puis ai cédé et me suis engouffrée à l'arrière de la berline.

Je me voyais mal le menacer avec la fourchette restée dans ses nouilles chinoises pour lui imposer de prendre sa pause, et quoique j'en dise, qu'il me conduise m'arrangeait sérieusement.

Depuis dix ans qu'il avait fui l'Irak pour les Etats-Unis après la Seconde Guerre du Golfe et qu'il travaillait pour nous, Abbas faisait partie de la famille et je pouvais difficilement le contraindre à quoi que ce soit. Je savais à quel point il était têtu et serviable, ce qui paradoxalement posait un énorme problème à ma famille.

S'il réclamait un jour les milliers d'heures supplémentaires que nous lui devions mais qu'il refusait toujours que nous lui payions, il n'était pas impossible que nos fonds de placement dans leur intégralité y passent.

« Alors, où avez-vous rendez-vous ? s'est-il enquis en mettant les clés sur le contact.

- Tu connais l'adresse de la synagogue que fréquente mon frère ? » ai-je soupiré, blasée.

Il a acquiescé avant de démarrer et prendre la route.

Depuis qu'il était rentré, Mickaël passait le plus clair de son temps entre le cabinet d'avocats dont il était associé et la Lincoln Square Synagogue dans l'Upper West Side, l'un des plus gros centres de la communauté juive moderne-orthodoxe.

Pour y étudier l'hébreu et la Torah et mieux s'intégrer dans le groupe, me disait-il.

Je le soupçonnais d'y aller plutôt pour picoler avec des amis qui, comme lui désormais, portaient la kippa, mais préférais m'abstenir de toute remarque, mon emploi du temps étant déjà bien trop surchargé pour pouvoir y ajouter « entrer en conflit avec mon frère » tous les jours de la semaine.

« Monsieur Canning poursuit son processus de conversion, a commenté Abbas, me tirant de mes pensées alors que je contemplais le paysage new-yorkais défiler de l'autre côté de la vitre.

- Si c'est une question, la réponse est oui. Sinon, je n'ai pas de commentaire à faire, j'aurais peur d'être désagréable, ai-je ricané, faisant sourire mon chauffeur.

- Vous devriez être fière de votre frère, il entreprend un processus difficile demandant beaucoup de rigueur, a poursuivi l'Irakien, me surprenant une fois de plus par sa maîtrise de l'anglais probablement supérieure à celle de beaucoup d'Américains et peut être même à la mienne.

- Non, Abbas, j'étais fière de lui quand il a ouvert son propre cabinet d'avocats, ai-je rétorqué un brin agacée. Là, je devrais plutôt être consternée de le voir passer autant de temps dans une synagogue juste pour une fille avec qui il a passé une semaine et qu'il va épouser sans rien savoir d'elle.

- Monsieur Canning m'a semblé très amoureux lorsqu'il m'a parlé d'elle, s'est-il contenté de répondre.

- Moi aussi, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il ne fait pas une énorme bêtise, ai-je grogné. Il est en train de faire des choix de vie pour quelqu'un d'autre, sans réfléchir à ce que lui veut.

- Qui vous dit que ce n'est pas aussi ce que lui veut ? » a souligné mon chauffeur, me laissant muette et pensive.

J'avais déjà envisagé cette option, mais avais préféré mettre sa soudaine volonté de conversion sur le compte de son amour immodéré et irréfléchi pour une inconnue. Mon frère avait beau adorer Israël et s'y rendre chaque fois qu'il s'accordait des vacances, le voir déambuler dans les rues de New York avec une kippa me faisait tout de même très bizarre, et je n'avais eu de cesse de vouloir le raisonner et lui faire abandonner ce projet délirant.

Même si ce qui me faisait le plus douter qu'il ait mené une profonde recherche spirituelle avant de sonner à la porte du rabbin Milton Berkovitz était l'athéisme convaincu et la totale absence d'enthousiasme pour la spiritualité dont il avait toujours fait preuve depuis que j'étais née.

« Nan, c'est pour la fille. » ai-je finalement lâché d'un ton certain, faisant une nouvelle fois sourire Abbas.

Il n'a pas répondu, et je me suis tournée vers mon portable, bien plus loquace avec ses dix messages non lus et son abondance de mails présentant tous moins d'intérêt les uns que les autres.

J'aurais volontiers renvoyé la balle à mon agent en envoyant un texto groupant indiquant de contacter Olivia, mais j'ai profité de la dizaine de minutes de voiture qui étaient mises à ma disposition pour annoncer personnellement à tous ceux qui avaient tenté de me contacter d'aller se faire voir. Et diplomatiquement.

Il était toujours difficile de dire au communiquant de chez Givenchy – alias mon employeur – m'expliquant que les photos que j'avais prises pour représenter L'Espionne allait bientôt être dévoilées à la presse que je me fichais éperdument de ce qu'il me racontait.

Enfin, après quelques réponses tapées à la va-vite, la Mercedes s'est arrêtée non loin de la synagogue et j'ai aussitôt rangé mon téléphone et mis de côté mes textos pour me précipiter sur la portière.

« Ne m'attends pas, Abbas ! » lui ai-je lancé tout en sachant pertinemment qu'il resterait garé là jusqu'à ce que je revienne de mon entretien avec mon frère, le temps pour lui de finir ses nouilles chinoises.

Dans un claquement de talons aiguilles, mes pieds ont rencontré l'asphalte et j'ai trottiné jusqu'à l'entrée de la synagogue où j'ai aperçu un groupe de jeunes en kippa parmi lequel mon frère.

« Mika ! ai-je lancé en lui tapotant l'épaule, le faisant sursauter et se détourner de ses amis pour me regarder. Tu m'as envoyé un texto, ça va ?

- Ca va, Bex, et toi ? a-t-il répliqué dans un sourire, avant de désigner les deux autres garçons qui l'accompagnaient et me fixaient ou plutôt me déshabillaient du regard : Les gars, je vous présente ma petite sœur Rebecca. Becky, voici Alex et Josh.

- Enchantée, ai-je éludé, ne trouvant de toute façon pas très intéressant de converser avec des personnes semblant considérer que mes yeux se trouvaient à la hauteur de mes cuisses. Mika, où est l'urgence ? Tu m'as envoyé un ''911, viens au plus vite'', c'était supposé vouloir dire quoi ?

- Ah oui, c'est vrai ! s'est-il exclamé sur un ton badin, me confirmant qu'il n'y avait derrière ce SMS inquiétant pas de question de vie ou de mort en jeu. En fait, j'avais besoin de toi pour me faire réciter mes mitsvot de 50 à 100.

- Attends une seconde, là… Tu m'as fait interrompre mon déjeuner avec Lizzie pour te faire réciter des mivtot débiles ? ai-je articulé, me retenant avec difficulté de lui arracher les yeux pour m'avoir fait une telle peur. Et tu oses m'envoyer un SMS 911 pour ça ? C'est un code pour les vraies urgences, normalement…

- Et c'est une urgence ! a-t-il rétorqué sans se démonter alors que je jetais un regard noir à pervers n°1 a priori prénommé Alex qui était en train de fixer une partie d'anatomie à laquelle j'étais bien décidée à ne jamais lui donner accès. Je vais voir le rav Merkovitz dans à peine une heure, et je veux être sûr de ne pas me tromper dans mes mitsvot, pas mivtot.

- Mais t'es sérieux, là ? me suis-je étranglée, abasourdie.

- On ne peut plus sérieux, c'est un entretien très important, je… a-t-il commencé avant que je l'interrompe d'une voix glacée par la colère que je m'efforçais de contenir.

- Je me contrefous de ton entretien très important, Mickaël, ai-je sifflé. Je me contrefous que ton processus de conversion dure un an ou dix. Tu m'as entendue ? J'ai tout lâché en croyant que tu avais un problème urgent ! Je ne suis pas à ton service, tu crois quoi ? Que tu peux me siffler pour te faire réciter tes leçons ? J'ai une vie, moi !

- On se calme, Bex, d'accord ? a-t-il essayé de me temporiser alors que ses deux copains gloussaient discrètement.

- Non, je ne me calme pas ! ai-je explosé, non sans jeter un regard noir aux deux kippa-guys qui se sont immédiatement tus. J'ai abandonné Lizzie au resto comme une malpropre, et Abbas a pris du temps sur sa pause déjeuner pour m'emmener jusqu'ici ! Tu te souviens la dernière fois que j'ai utilisé un code 911 pour t'appeler au secours ?

- Oui, je me souviens, c'était à Paris quand tu t'étais faite agresser à la sortie d'une soirée, a-t-il soupiré. Mais…

- Alors la prochaine fois que tu as une urgence, demande à un de tes potes à kippa de s'en occuper, pas à moi, j'ai mieux à faire, l'ai-je coupé froidement en tournant les talons, prête à partir.

- Bien une remarque à la Becky ! a-t-il ironisé, me faisant me figer sur place et fermer les poings de rage alors que je sentais dans mon dos leurs trois regards moqueurs posés sur moi. Tellement égoïste qu'elle a toujours mieux à faire que d'aider son frère.

- Tu veux parler d'égoïsme ? ai-je ricané en me retournant, incapable de laisser passer une telle remarque. Et si on parlait de toi qui m'appelles au beau milieu du déjeuner en me demandant de venir ''au plus vite'' pour t'aider à réviser des principes ridicules dont tu te fiches autant que moi ?

- Ce n'est pas parce qu'ils sont ridicules pour toi qu'ils le sont pour moi, arrête un peu avec tes projections émotionnelles ! Et ce n'est pas parce qu'il te manque un but à ta vie autre que déjeuner avec tes copines qu'il faut reporter la faute sur moi ! » a-t-il rétorqué, semblant toutefois gêné que j'ai pu mettre en cause sa motivation devant ses amis.

S'il le prenait comme ça, très bien. S'il voulait des attaques personnelles, très bien. J'en avais à la pelle. J'allais simplement lui laisser une dernière chance de s'en sortir avant de vraiment sortir les griffes. Privilège fait à la famille.

« Tu as une seconde pour retirer ça, ai-je commenté avec froideur.

- Tu veux que je retire quoi, Becky, la vérité ? m'a-t-il raillé alors que je plantais mon regard dans ses prunelles brunes brillant d'une lueur d'inquiétude, celle de ne pas savoir comment j'allais réagir s'il continuait à me provoquer pour impressionner ses petits copains. Poser de temps en temps pour un photoshoot, participer à des soirées pour promouvoir un parfum et vivre sur son fond de placement alimenté par ses parents en attendant que le temps passe, ce n'est pas avoir un but de vie ! »

Je me suis légèrement redressée et l'ai dévisagé, hautaine.

La guerre était déclarée.

« Tu veux parler de tes beaux projets de vie à toi ? ai-je ironisé. Comme embrasser une religion dont tu te fous éperdument pour pouvoir te taper une fille de rabbin parce que tu n'as pas droit aux relations hors mariage et envoyer balader ta carrière pour apprendre des michtot, mivtot ou des mitsvot supposés ''t'aider à t'élever dans ta spiritualité'', mais qui impliquent d'avoir une spiritualité, concept qui t'est étranger ?

- Tu ne comprends rien, Becky, ce que tu appelles perte de temps a de l'importance pour moi ! a-t-il rétorqué en se levant pour m'affronter alors que je croisais les bras. Et c'est toi qui ne peux pas comprendre ce que spiritualité veut dire, dans ta petite vie matérialiste et étriquée !

- Il n'y a bien qu'un héritier de la plus riche famille de Manhattan pour pouvoir rejeter le matérialisme comme ça ! me suis-je moquée en levant mes yeux bleus au ciel, déjà blasée par cette dispute. Et tu n'es pas obligé de faire semblant de croire en je ne sais quels Dieu et principes sous prétexte que tes copains sont là. Les regards qu'ils posent sur moi sont peu orthodoxes, modernes ou pas…

- Je ne fais semblant de rien, c'est toi la reine des faux-semblants ! a-t-il sifflé entre ses dents alors que j'entendais ses deux crétins d'amis parler dans son dos sans que j'arrive à savoir si la conversation portait sur mon frère ou sur moi. Et je pense qu'on a fait le tour de la question si tu commences à t'attaquer à mes amis…

- Défendre tes petits copains à kippa est devenu plus important que défendre ta sœur ? » ai-je lâché, blessée presque malgré moi alors qu'il attrapait la veste en cuir qu'il avait laissée traîner sur le banc et s'apprêtait à partir en compagnie des deux autres garçons.

Il a jeté un petit coup d'œil mal à l'aise dans ma direction alors que l'un de ses copains me lançait quelque chose en hébreu dont je ne me souvenais plus du sens précis, mais qui, si mes souvenirs de ce que les dragueurs de la plage de Tel Aviv affirmaient régulièrement à Mickaël étaient bons, devait approximativement vouloir dire : « Elle est quand même bonne, ta sœur ! »

Il s'est tourné vers le charmant jeune homme au langage fleuri, a ouvert la bouche en me jetant un petit coup d'œil que je n'ai pas été capable d'interpréter.

Et au lieu de répliquer, l'a refermée en s'éloignant avec eux, me laissant seule comme une idiote, mon sac serré contre moi et mes talons me paraissant ancrés dans le sol tant je me sentais meurtrie par son attitude méprisante à mon égard.

Je suis restée un instant là à les regarder disparaître, et dans la foulée à repenser à toutes les fois où quelqu'un m'avait plantée là, sur un trottoir, sans un mot, sans une explication, comme si j'étais l'être le plus insignifiant du monde.

Et puis j'ai pris une grande inspiration, j'ai tourné les talons comme si mon frère ne m'avait pas piétinée comme une kippa usagée pour faire son intéressant devant ses copains, et me suis lentement dirigée vers la Mercedes qui m'attendait.

Lorsque je me suis engouffrée dans la berline, Abbas a eu la délicatesse de ne pas me poser de question. Il a gentiment attendu que j'aie terminé de composer mon numéro de mon agent et de demander à Olivia qui a répondu instantanément d'annuler tous les photoshoots et les entretiens prévus pour cet après-midi, ainsi que de préparer les représailles qui allaient toucher mon frère de plein fouet ce soir, pour finalement me demander :

« Où voulez-vous aller, Miss Canning ? »

J'ai poussé un long soupir, réfléchissant au long et désormais vide après-midi qui m'attendait, et ai lâché comme s'il s'agissait de la seule option ayant du sens – peut être était-ce d'ailleurs réellement le cas :

« Direction West Hampstead, Abbas. Il est temps que je sorte un peu de cette ville. »


Une petite review pour me dire ce que vous avez pensé de ce chapitre ?

Au programme du prochain chapitre : un nouveau pan de la vie de Becky, loin de New York, de ses vêtements de créateur et de ses paillettes, avant de passer aux choses sérieuses.