Personnages par ordre d'apparition

Sire Gondolf : un Humain, père de Nérine, Hannah, Virgile, Salluste et Roman

Dorine : une Humaine, nourrice

Dame Coriolette : une Humaine, sage-femme

Dame Emeline : une Humaine, mère de Virgile, etc.

Virgile : un jeune Humain

Salluste : un jeune Humain, jeune frère de Virgile

Nérine et Hannah : deux jeunes Humaines, sœurs aînées de Virgile

Roman : un jeune Humain, deuxième frère de Virgile

Malois : un vieil Humain, maître d'arme

Lisette : une jeune Humaine, servante

Colas : un jeune Humain, meunier

Septimus : un Elfe Noir

Octavius : un Elfe Noir, jeune frère de Septimus

Des Valkyries, des Humains, un moine.


Aperçu du monde dans lequel évoluent ces personnages

Du côté des Hommes, c'est une société de type féodal, avec la religion chrétienne et la domination masculine.

Du côté des Valkyries, c'est une société dominée par les femmes où les hommes ne sont quasiment pas considérés comme humains et totalement réduis en esclavage. Elles vénèrent une Déesse Guerrière. Elles vivent essentiellement dans le pays des Elfes.

Le latin, parlé chez les Hommes, est la langue commune qui permet à toutes les races de communiquer.


Chapitre 1 : Naissance

Sire Gondolf brosse à grand coups le poil déjà lustré de son étalon alezan. Ce n'est pas un travail dont il se charge habituellement, mais, ce soir-là, il est nerveux et cette activité domestique lui permet de se calmer.

Sa femme, dame Emeline, est en train d'accoucher et il attend avec impatience de savoir si elle va enfin lui donner l'héritier qu'il espère, après avoir engendré trois filles.

« Sire Gondolf, sire Gondolf ! »

Une servante surgit dans l'écurie, le bonnet défait, le visage rouge d'avoir couru.

« L'enfant est né ! annonce-t-elle.

– Hé, bien, s'impatiente le seigneur, me diras-tu enfin ! »

La jeune femme secoue la tête.

« Dame Coriolette veut vous l'annoncer elle-même », répond-elle, en se tenant prudemment loin des mains du maître, promptes à distribuer les gifles lorsqu'il n'est pas content.

« Hum, grogne-t-il, au Diable cette sage-femme qui s'amuse à me faire attendre ! »

Il délaisse son brossage et part à grandes enjambées vers le donjon et la chambre de sa femme.

Si elle veut me l'annoncer elle-même, songe-t-il, c'est que c'est un garçon. Elle veut avoir la primeur de ma joie. Si elle espère en tirer un avantage, elle se trompe complètement ! Elle est déjà payée pour son travail.

Oui, mais, se dit-il soudain, peut-être que ce n'est pas la raison. Elle veut me l'annoncer parce que c'est encore une fille. Elle veut jouir de mon ennui et de ma colère. Si c'est ainsi, elle le regrettera !

Il monte les étroits escaliers du donjon en courant et débouche dans l'antichambre, sa fureur déjà prête à exploser. La nourrice, qui a été avertie dès les premières douleurs et qui attend pour faire son travail, essaye de l'empêcher d'entrer dans la chambre.

Il la repousse vivement, tandis qu'elle lui crie :

« Monsieur, vous ne pouvez pas entrer encore, madame n'est pas visible ! »

Son épouse a encore les jambes relevées et la sage-femme l'aide à expulser le délivre, lorsqu'il arrive près du lit. Mais il ne lui jette pas un regard. Son attention est attirée par une minuscule tête brune qui presse goulûment sa bouche sur le sein blanc, veiné de bleu.

« C'est un garçon, mon bon ami, chuchote Dame Emeline d'une voix fatiguée. Êtes-vous heureux, enfin ? »

Le bébé vient de finir de téter et il l'arrache presque des bras de sa mère.

Comme il est petit, pense-t-il, en le contemplant comme on regarde un miracle. Mais les bébés les plus chétifs font souvent les hommes les plus costauds.

« Où allez-vous, messire ? s'écrie Dame Coriolette, la sage-femme.

– À la taverne ! Je vais le montrer ! Tout le monde doit le voir ! »

Dorine, la nourrice, lui court après dans l'escalier.

« Attendez, monsieur, vous ne pouvez pas le sortir ainsi. Il n'est pas assez habillé. Il fait trop froid dehors ! C'est un nouveau-né ! »

Elle le poursuit jusqu'aux écuries où il saute sur l'animal que l'on tient toujours sellé, au cas où il aurait à partir rapidement.

« C'est un des Essarts, il est solide. Il supportera le froid », réplique-t-il, en donnant un coup de talon au cheval qui bondit vers la poterne et part au galop sur la route.

oooooooo

« Vous le couvrez trop, vous allez en faire une mauviette ! »

Sire Gondolf regarde dame Emeline bercer le bébé, chaudement enveloppé de laine. On l'a nommé Virgile, d'après son grand-père paternel, suivant la tradition de la Lignée.

« Mon ami, répond celle-ci, d'un ton de reproche, votre escapade de l'autre jour a bien faillit le tuer. Il était bleu de froid lorsque Dorine l'a ramené. N'entendiez-vous donc pas ses pleurs ?

– Il ne pleurait pas. C'est un vrai des Essarts, ajoute-t-il avec fierté, dur au mal.

– Hé bien, une ou deux heures de plus dans cette auberge glacée et vous n'aviez plus d'héritier. Laissez-moi donc m'occuper de lui comme je l'entends jusqu'à ses six ans. Vous pourrez en faire un guerrier lorsque le moment sera venu. »

oooooooo

Virgile est assis aux pieds de sa mère, près de l'immense cheminée où ronfle un feu de chêne, et joue avec une dizaine de morceaux de bois. De temps en temps il arrête son jeu, et reste en contemplation devant les flammes.

Sire Gondolf le regarde d'un œil critique. À deux ans, l'enfant se montre beaucoup trop placide à son goût. Même Salluste, qui n'a qu'un an et trotte déjà en se tenant aux meubles, est plus vif et plus hardi. Quand à ses filles, Nérine et Hannah, ce sont deux demoiselles intrépides qui ont réclamé, dès leur plus jeune âge, à monter sur un poney. Elles passent leurs journées à courir l'aventure dans le château ou aux environs, selon le temps qu'il fait.

Virgile préfère rester avec sa nourrice qui l'abreuve autant de son lait que de contes et de poèmes populaires. Ou il grimpe sur les genoux de dame Emeline et reste tranquille de longues minutes à enrouler une mèche des cheveux de sa mère autour de son doigt. Elle caresse la tête brune. Bien qu'elle s'en défende – on doit aimer également tous ses enfants –, elle éprouve une tendresse particulière pour lui.

La tranquillité de son fils aîné l'inquiète. Pas pour les mêmes raisons que son mari, cependant. Elle craint juste que le caractère du petit garçon ne s'accorde pas avec les ambitions de son père.

oooooooo

« Où est maman ? »

Depuis plusieurs heures, Virgile pose obstinément la question à toute personne qui veut bien l'écouter. Il est perdu dans le mouvement tourbillonnant d'événements et de personnes qu'est soudain devenu son monde, habituellement si paisible. Les réponses qu'on lui donne ne le satisfont pas.

« Elle est au ciel. »

« Elle est partie. »

« Elle est avec les anges. »

Qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? Ça n'a aucun sens ! Alors il tente une autre approche.

« Quand elle reviendra ? »

Sa nourrice le prend sur son bras. Elle porte un nouveau-né, que Virgile regarde avec étonnement, car il ne l'a jamais vu, accroché à son sein.

« Elle ne reviendra pas, mon chéri. Elle est allée avec Dieu et Il l'a gardé près de Lui. »

Virgile éclate en sanglots.

« Il n'a pas le droit ! Il a la sienne de maman ! Il doit me laisser la mienne ! »

Le petit garçon s'échappe des bras de la nourrice et s'enfuit dans les salles encombrées de parents et voisins, venus rendre hommage à dame Emeline, morte à trente ans en mettant au monde son troisième fils et sixième enfant.

Ce n'est que tard dans la nuit que Dorine découvre l'enfant sous le lit de sa mère. Il ne pleure plus, mais la regarde de ses insondables yeux noirs et ne fait pas un mouvement pour sortir de sa cachette, malgré ses supplications. Il faut une journée et demie pour qu'il finisse par céder à la faim et à la soif et accepte de rejoindre enfin le monde des vivants.