Disclaimer : Tout m'appartient, histoire, lieux, personnages et désastre scénaristique

Notes : Comme d'habitude, ça fait déjà un moment que cette histoire est sur Manyfics, complète et en trois chapitres. Elle date de décembre 2011, pour l'anniversaire de Grenadine, dont c'était le cadal (alors qu'elle aime pas la fantasy, epic fail)

A la base, ça devait être un court PWP pour le fun, et je sais pas pourquoi ni comment, ça s'est transformé en un long machin avec presque un vrai scénario.

J'ai essayé d'en faire un truc un peu différent de ce que je fais d'habitude, même si c'est toujours de la fantasy et encore une histoire de prostitué en collant. Mais je préfère prévenir que certaines scènes sont peut-être un peu rudes et que l'ensemble reste un gros prétexte à pwp. : p

Attention donc aux yeux chastes, et bonne lecture !


Stigmata

Enki se demandait souvent pourquoi on créait tant d'histoires, tant de chansons qui parlaient de jolies filles de joies qui tombaient amoureuses d'un beau chevalier servant, pourquoi on en faisait tant de paroles joyeuses, tristes ou un rien grivoises, tant d'airs que l'on fredonnait souvent ou que l'on entonnait à tue-tête dans les tavernes bondées.

Souvent, la fille était à la fin abandonnée par son beau soldat et rêvait à sa fenêtre de son amour enfui. Dans d'autres chansons, le chevalier emportait la belle malheureuse sur son beau cheval pour la tirer de sa vie de misère. Ces histoires étaient toutes les mêmes, pleines de rêves et d'espoirs, et même lorsque ces derniers étaient déçus, la musique gonflait toujours le cœur des auditeurs de joie et d'émotion.

Enki se disait souvent que tous ces textes n'étaient certainement pas écrits par les principales concernées.

Il ne voyait pas comment on pouvait rêver de riches princes et de beaux chevaliers qui viendraient vous sauver de votre infortune, quand c'étaient ces mêmes hommes qui vous y maintenaient, qui récoltaient l'argent des recettes ou finançaient le commerce en en étant les principaux clients. Quant à la gloire et au prestige des chevaliers, que chantaient toujours les filles de ces chansons…

Ils étaient toujours ronds comme des barriques quand ils venaient se vautrer sur lui. Enki ne leur avait jamais rien trouvé de noble ou de chevaleresque, à tous ces grands hommes qui venaient s'accoquiner avec le peuple des rues. Il les trouvait même pire que les autres clients, les modestes, les petits, qui dépensaient leur salaire de la journée en buvant une bière entre des bras chaud pour oublier la misère de leurs vies. Ceux-là, marins et ouvriers, étaient peut-être plus sales et plus bourrus, mais respectaient plus souvent le travail des filles de joies, se laissaient aller de bon cœur contre leurs poitrines lorsque les chansons dans les tavernes devenaient tristes et nostalgiques.

Ils étaient très différents des riches, des bourgeois, tous ces autres clients qui ne s'attardaient pas dans les tavernes et montaient directement choisir les filles, celles que l'on gardait pour le travail de chambre plutôt que le service de salle.

Parce qu'ils avaient de l'argent, mais que les maisons de grand luxe leurs restaient trop chères, ou trop loin, pas adaptées au besoin soudain et pressant qu'ils devaient assouvir, ils semblaient ressentir comme une sorte de mépris à se rendre dans ces endroits de seconde zone, avec des filles que n'importe quel paysan pouvait se payer, souvent à peine jolies et pauvrement apprêtées. Ils satisfaisaient leurs besoins sans tact ni douceur, presque honteux de se repaitre de ces corps au rabais, de se laisser aller dans des chairs trop régulièrement fréquentées.

Alors qu'ils puissent tomber amoureux de l'une de ces créatures des rues, qu'ils touchaient du bout des doigts et s'empressaient d'oublier une fois consommées…

Enki en doutait. Et il se demandait alors pourquoi deux de ses camarades d'infortune ne pouvaient s'empêcher de chantonner l'une de ces horripilantes histoires, toutes deux tassées dans un fauteuil garni de coussins grossièrement brodés.

Ils n'étaient pas plus d'une dizaine dans la petite pièce enfumée. Pour passer le temps en attendant les clients, les occupations étaient rares et certaines filles se faisaient passer une longue pipe de bois sculpté, sans que cela ne perturbe les deux autres qui continuaient de fredonner leur chanson. Enki ne savait pas trop quelle heure il était, mais le soleil tapait encore contre les vitres cachées derrière des rideaux beiges. Une lumière dorée éclairait la pièce, dans laquelle flottaient les volutes de fumée de la pipe.

Cela signifiait qu'il était encore tôt, bien trop pour ouvrir la taverne. Lui et les filles y descendaient le soir pour servir et tenir compagnie aux clients, satisfaire leurs envies au milieu des chopes et des plats fumants. Seules quelques filles, les plus belles, les plus chères, « tenaient salon » à la nuit tombée et restaient à l'étage pour accueillir les clients qui ne venaient que pour les consommer elles, et pas la bière de la maison.

Dans la journée en revanche, ils étaient tous de salon. Les marins et les travailleurs n'avaient pas encore quartier libres la clientèle était légèrement différente, et le sombre bouge que laissait présager la devanture vieillie de la maison prenait à l'intérieur des airs faussement plus huppés.

Enki préférait largement le service du soir. Il lui était plus facile de ne pas attirer l'attention, de laisser les filles faire, se contentant de servir. Parce qu'il était un garçon, il avait beaucoup moins de succès qu'elles auprès des hommes assoiffés de courbes et de chair. Petit et gracile, s'il avait l'air féminin, il n'avait rien des femmes plantureuses que la plupart des clients du soir aimaient serrer sur leurs genoux et presser dans leurs bras. Ils appréciaient largement plus la chaleur et le réconfort qu'elles leur offraient généreusement, plutôt que le simple plaisir charnel qu'elles pouvaient monnayer.

Alors que la journée, en revanche… il l'entendait dans la bouche même des clients. Ceux du soir disaient « aller à la taverne », ceux du jour disaient « aller au bordel ».

Il ramena ses jambes vers lui, les pieds posés sur l'assise damassée du fauteuil qu'il occupait. Il y avait deux autres garçons dans la maison, en plus de lui, pour compléter l'échantillon de fantasmes que proposait l'établissement -même dans les lupanars de seconde zone, la diversité de la marchandise était importante pour attirer le client. Ils n'avaient en revanche rien à voir avec lui, et l'un était une perle noire, une créature exotique ramenée d'un lointain pays conquis, l'autre un jeune taureau aux muscles puissants et à la virilité débordante.

Enki leur était tout à fait différent, apprêté comme une femme, mince et gracile, souple et léger. Son corps imberbe semblait conserver une éternelle beauté adolescente, tout juste un homme avec une allure de poupée fragile.

On le forçait à garder longs ses cheveux dorés, qu'il coiffait sur sa nuque à l'aide d'une pique de bois sculpté, illusion de sophistication qui lui prenait seulement quelques secondes pour être rajustée après chaque clients.

Il était torse nu mais en attendant un visiteur, comme beaucoup d'autres filles dans le salon, il s'emmitouflait dans un grand châle de laine beige. L'automne touchait sur sa fin et dans leur royaume au climat plutôt chaud, quand le froid s'installait, il le faisait abruptement. Mais la maison n'avait pas les moyens de chauffer toutes les pièces et le salon des filles, au rez-de-chaussée, était toujours plus froid que le reste du bâtiment.

Seulement quelques clients étaient venus, des habitués qui ne prenaient même plus la peine de venir choisir et faisaient directement monter leurs favorites. Enki s'en accommodait parfaitement, ne se sentant ce jour là aucune envie de se mettre au labeur. La journée de la veille avait été longue et éprouvante. Un groupe de petits écuyers en manque de sensations fortes avait choisi la maison pour venir se déniaiser et leur inexpérience n'avait rien ajouté à leur manque de tact. Enki s'était consolé en se disant qu'au moins, ça avait été rapide.

Il rajusta distraitement les bords de ses bas sur ses cuisses graciles. Bien qu'en toile grossière, couleur écru au lieu d'un blanc immaculé, il n'avait pu se les offrir qu'au prix de plusieurs passes et espérait qu'ils tiendraient aussi longtemps que son ancienne paire. Avec le modeste pagne qui lui ceignait pudiquement la taille, c'était bien la seule chose un peu couvrante qu'on l'autorisait à porter les filles n'étaient pas mieux loties que lui cependant, entre les robes vaporeuses qui cachaient à peine leurs cuisses, et les gorges peu couvertes qu'elles étaient tenues d'afficher. Chaque matin, après leur avoir servi le repas, la vieille Atshet vérifiait l'apparence et les tenues de chacun avant qu'ils n'entrent dans le salon. Et gare à ceux dont la présentation ne lui plaisait pas.

Un œil habitué aux maisons des beaux quartiers aurait sans doute trouvé à redire, au milieu de toutes ces filles trop fardées, trop achalandées, parfois à peine jolies, irrémédiablement marquées par leur survie dans le métier. Enki lui-même était trop maigre et malgré son jeune âge, une large mèche de cheveux blancs tombait déjà de sa frange, faisant douter de nombreux clients sur son âge. En la voyant, certains peinaient à croire qu'il n'avait pas encore dépassé les vingt ans.

Avec de vieilles bandes de lin brodé, récupérées sur un coussin marqué d'une tâche irrécupérable que l'on s'apprêtait à jeter, il s'était cousu une ceinture affriolante qui entourait amoureusement ses hanches, par-dessus son pagne. Il y avait accroché quatre rubans de satin, deux devant et deux derrière ses cuisses, perdus sur les draps par un riche noble bien trop ivre pour le remarquer. Ils lui permettaient, grâce à de toutes petites épingles, de maintenir ses bas bien en place sur ses cuisses un peu trop frêles. Lorsque certaines semaines étaient trop rudes et qu'il se désemplumait, ils avaient la fâcheuse tendance à tomber sur ses genoux.

La rumeur de la rue leur parvenait à peine, étouffée et lointaine, retenue par les murs et le dédale de tentures qui les entouraient. L'établissement était situé en bordure des bas quartiers, à la fois proche du port et des rues commerçantes. Bien que situé dans une rue mal famée, son accès était facile, si bien que presque toutes les couches sociales pouvaient se croiser dans les couloirs lambrissés.

C'était du moins ce qu'Enki avait entendu dire. Arrivé depuis peu, il n'avait pas encore eut droit à son « jour de sortie », où il pourrait -flanqué d'un homme de la maison- sortir une heure ou deux pour dépenser son modeste pécule.

Dernier arrivé dans la troupe, il ne connaissait encore personne et se faisait lentement aux habitudes de la maison. Il n'était même pas sûr d'y rester longtemps et, persuadé d'être bientôt envoyé ailleurs, il ne faisait aucun effort pour s'intégrer. Les autres filles « du salon » avaient déjà du mal à s'entendre entre elles, la proximité et la réclusion permanente ne facilitant par leurs amitiés. Elles faisaient très peu de cas des deux autres garçons et encore moins de Enki, s'imaginant des tas de choses sur lui à cause de quelques rumeurs qui avaient précédées son arrivée.

Contrairement à elles, Enki avait plus souvent été dans des maisons d'un peu plus haute qualité que celle-ci, et était presque assuré de quitter ce modeste bordel pour y retourner bientôt. Même s'il était très loin d'avoir la prestance d'un courtisan du palais, ou mêmes d'une putain des hauts quartiers, il était bien plus raffiné dans sa façon de parler et d'agir que la plupart de ces filles, qui tentaient par tous les moyens de se donner des airs de dame. A côté du jeune garçon, à qui on avait soigneusement appris à articuler et parler d'une voix calme et mesurée, les filles mâchaient leurs mots et ruminaient comme des femmes de la campagne ou de vulgaires catins des rues.

Cependant, même s'il avait connu des maisons bien plus accueillantes, Enki se fichait bien de leur animosité. Il ne les croisait qu'aux repas et dormait dans un dortoir séparé sous les combles, les côtoyant à peine.

Il s'entendait un peu plus avec les filles « du soir », les quelques unes qui se consacraient entièrement à la taverne et ne travaillaient que rarement au salon. Pas assez jolies, trop vieilles ou disgracieuses, elles n'œuvraient qu'à la nuit tombante, faisant la réputation de l'établissement auprès des plus modestes clients.

Comme si une nuée de corbeau débarquait dans le salon, engoncée dans une vieille toge noire, la vieille Atshet fit irruption et s'empressa de croasser pour réveiller l'assemblée, que l'inaction avait amollie. Elle tapa dans ses mains, tira quelques filles par les épaules pour qu'elles se redressent et récupéra la pipe qu'elles se faisaient passer.

Un client venait.

Enki en fut contrarié et serra un peu plus son châle autour de ses épaules, n'ayant aucune envie de quitter son fauteuil. Il sentit pourtant le regard d'Ashtet peser lourdement sur son crâne et finit par se redresser à contrecœur, passant ses deux jambes par-dessus l'accoudoir dans une position faussement lascive. Il n'avait aucune envie de minauder ou de faire les yeux doux, ne fit aucun effort pour se rendre plus attirant, quitte à se faire réprimander par la suite.

Atshet disparut, partant sans doute négocier, puis revint peu après. Elle étira le rideau de sa main noueuse pour dévoiler à la vue du client le salon et ses beautés.

Enki fut légèrement surpris par l'allure du visiteur. Vêtu de vêtements de toile brune et de cuir tanné, un capuchon rabattu sur son crâne, il portait autour de la taille une large ceinture à laquelle pendaient deux impressionnants poignards à lame recourbée. Il avait un petit air de bandit de grand chemin ou de fripouille des bas quartiers, mais la bourse gonflée qu'il tenait en main semblait lui appartenir, et Enki songea qu'il devait plutôt être un maraudeur bien coté, ou un quelconque mercenaire qui venait de recevoir sa solde.

Quelques filles sourirent, firent jouer leurs éventails pour souligner leurs grâces et la beauté de leurs cheveux légers. Mais la plupart, comme Enki, restèrent mutiques et renfermés. Les premiers clients de la journée leur paraissaient toujours plus difficiles après une nuit très courte.

Mais pour son plus grand malheur, par-dessous le repli de la capuche du rôdeur, le jeune prostitué vit très bien le visage du client balayer rapidement la pièce. Il s'attarda peu sur les filles vautrées dans les coussins ou lascivement installées sur les grands sofas. Il butta un instant sur les deux garçons dans le coin de la pièce, l'étranger agenouillé, baragouinant à peine leur langue, et le grand jeune homme aux muscles saillants qui se tenait debout dans un angle, un air docile et soumis sur son visage aux traits épais.

Avec une boule au ventre, Enki eut la certitude que ça allait être pour lui. Et en effet, il sentit un regard qu'il connaissait bien s'attarder sur ses jambes graciles et ses hanches découvertes, un regard envieux, concupiscent.

- Le blond, lâcha simplement le client avant de faire demi-tour.

Atshet lui fit aussitôt signe de venir, le visage sévère. Enki s'empressa de se redresser, resserrant son châle et baissant presque la tête pour ne pas voir les visages se tourner vers lui. Les conversations des filles reprirent alors que la vielle maquerelle relâchait le rideau.

- La chambre pourpre, l'informa-t-elle sommairement. Pour une heure, avec de l'eau chaude.

Le client payait la chambre d'avance pour une certaine durée, et le prix revenait directement à l'établissement. Le reste, il le payait ensuite et le devait officiellement à la fille, mais la maison prélevait un pourcentage sur chaque passe, pour les frais d'entretien des prostitués. Si on voulait une assiette bien remplie, il fallait donc veiller à rapporter suffisamment – ce qui expliquait que certaines semaines, les bas d'Enki avaient tendance à glisser un peu trop sur ses cuisses.

Il acquiesça rapidement et fila tête baissée à travers le dédale de couloirs étroits et de rideaux tendus de la maison. Dans une pièce adjacente à la cuisine, une grande cuve de cuivre chauffait en permanence, à feu doux, gardant une eau tiède constamment disponible pour les clients qui payaient un supplément pour faire un brin de toilette – ou exiger que la fille le fasse, faisant parfois peu confiance aux critères de propreté de certaines maisons des bas quartiers.

Enki y remplit un baquet de bois et y trempa deux grands carrés de linge propre. Puis il le posa sur la table et avisa avec une grimace la rangée de tasses alignées à l'attention des filles. Il en but une d'une traite, se pinçant le nez, sans faire cas du liquide froid depuis longtemps. Les tisanes à base d'Ongai étaient censées être aphrodisiaques et agir aussi bien qu'une drogue, sans en avoir les mauvais effets Enki n'y croyait qu'à moitié, mais devait admettre que cela aidait plutôt bien à se détendre, et le rendait un peu plus sensible que lorsqu'il n'en buvait pas. Si les filles s'en passaient souvent, lui n'hésitait pas à surmonter le goût et y avoir recours. C'était sans doute purement psychologique, mais il avait l'impression qu'avec, c'était plus facile.

Callant le baquet sous son bras, il monta prudemment vers les étages et les quelques chambres de l'établissement, vaguement désignées par la couleur choisie pour les tissus qu'on y utilisait. La chambre pourpre n'en avait que les rideaux et une couchette étroite, gauchement transformée en baldaquin par l'ajout de quelques colonnes de bois et de tentures de velours grossiers. Elle n'était éclairée que par une seule petite fenêtre, et fermait grâce à une porte branlante pour plus d'intimité. Contre un mur, sur l'unique meuble de la pièce, Atshet venait d'allumer le bâtonnet d'encens qui servait au décompte de l'heure.

Elle pinça l'avant bras d'Enki alors qu'il passait devant elle, plantant son regard de rapace dans les prunelles marron du jeune prostitué.

-Méfie-toi, grimaça-t-elle à voix basse. Personne le connaît. Sa bourse est pleine, fais ce qu'il te demande, mais c'est p't'être un vaurien en fuite. Si il essaye de t'abimer, tu cries.

Les avertissements d'Atshet étaient plutôt rares. Pour avoir longtemps pratiqué le métier, ses jugements sur les clients se trompaient rarement et sa méfiance envers quelqu'un était toujours légitime. Avec une boule dans la gorge, Enki hocha la tête et entra dans la chambre.

Son client lui tournait le dos, occupé à se dévêtir près du lit. Sans le regarder, la tête baissée, Enki déposa le baquet d'eau tiède sur l'unique meuble et tira devant le seul tabouret de la pièce. Puis il se délesta de son châle, presque à contrecœur, frémissant un instant de se retrouver totalement exposé à la fraicheur du jour comme au regard de l'homme.

Les mots d'Atshet tournaient dans sa tête. Un vaurien en fuite…

L'examinant à la dérobée, il constata en effet que l'homme était tendu, fébrile, tirant sur les cordelettes de ses vêtements avec des gestes agacés. Il grimaça, connaissant bien ce type de clients, qui venaient de faire une brutale poussée d'adrénaline et se ruaient dans le premier bordel venu pour dépenser ce regain d'énergie et évacuer leurs pulsions. Enki tenta de se rassurer en se répétant que plus ils étaient excités, plus ça finissait vite, mais cela signifiait aussi qu'il n'allait être qu'un déversoir sans la moindre considération pour ce client agité. Plus que les autres fois.

L'inconnu lâchait ses vêtements à même le sol, sans beaucoup de préoccupation. Enki s'occupait parfois de la chose mais n'osait s'approcher, sachant que lorsque le client ne demandait pas, c'était pour une bonne raison. Il eut raison de le faire, car l'homme défit sa large ceinture avec plus de délicatesse que le reste pour la déposer aux pieds du matelas. L'épaisse bourse gonflée, qui avait tant attirée l'attention d'Atshet, semblait plus que jamais au prostitué le fruit de nombreux larcins. Le dernier en date avait peut-être valu une formidable course poursuite à ce voleur malchanceux. Est-ce qu'il était entré dans le lupanar pour s'y cacher, ou l'avait-il fait délibérément pour se défouler après une fuite éperdue dans les rues ? Enki décida qu'il s'en fichait. Il avait surtout remarqué que l'homme n'avait plus ses deux impressionnantes dagues à lames courbes, sans doute réquisitionnées par Atshet qui refusait que l'on pénètre armé dans la maison c'était tout ce qui lui suffisait pour être rassuré à propos de cet homme.

Ou du moins, il le croyait. Jusqu'à ce que, une fois retirées ses nombreuses pièces d'armure en cuir, le voleur ne finisse par retirer souplement sa tunique et avec elle le capuchon qui lui couvrait la tête.

- Tu t'es lavé ? lui lança-t-il enfin en se tournant vers lui.

Ses prunelles bleues dévisagèrent le prostitué avec un mélange de froideur et de suspicion, faisant frissonner le jeune homme.

Il avait déjà vu des Kalenki, cette ethnie particulière des steppes du nord, aux cheveux blancs comme la neige dans laquelle ils vivaient, et aux yeux bleus comme les glaciers. Enki comprenait mieux l'allure assurée et athlétique de cet homme. Sa musculature souple était d'ailleurs telle qu'il l'avait imaginée sous la tenue pratique qu'il portait. Beaucoup de Kalenki étaient déjà passés sous la porte du bordel et entre ses cuisses. Ils avaient peut-être été moins jeunes, plus massifs, des silhouettes épaisses comme celles des ours alors que celle de ce client évoquait plutôt un félin. Ils étaient souvent mercenaires, parfois soldats, tous des hommes de guerre, fidèles à la réputation martiale de cette ethnie étrangère.

Mais le prostitué songea qu'un ancien mage, c'était bien une première.

- J'ai pas eu d'autres clients aujourd'hui, se justifia Enki en baissant docilement la nuque.

Les deux bras du Kalenki étaient couverts de stigmates, des marques pâles, bleutées, comme des tatouages. C'étaient les marques des utilisateurs de la magie, le prix à payer pour la connaître et la manipuler. Dès qu'on la connaissait intimement, elle laissait cette empreinte sur la peau des magiciens, comme une déclaration d'amour qu'elle tatouait sur leur peau en un langage étrange.

Enki, d'ordinaire totalement désintéressé par ses clients, sentit une pointe de curiosité naitre en lui. Après tout, la plupart de sa clientèle était honnête et respectable, bien que souvent pauvre et crasseuse. Les mauvais garçons étaient rares, du moins la journée. Ils fréquentaient plutôt les tavernes, tard dans la soirée, pour éviter les mauvaises rencontres. Ou bien les maisons d'abattages… Un voleur en fuite qui prenait le temps de s'offrir les services d'un prostitué dans une véritable chambre, et non pas une passe expédiée à la hâte dans un coin crasseux, on en voyait plus souvent dans les jolies chansons que dans la réalité. On en croisait pourtant, quelques fois…

Mais un voleur aux bras couverts de stigmates, jamais.

La plupart des clients venaient ici autant pour se vider que pour s'épancher. Rares étaient ceux qui franchissaient la porte de sortie sans lui avoir raconté leurs vies et leurs malheurs sur le confort de l'oreiller. Les plus pauvres surtout, les riches s'en préoccupant beaucoup moins, réservant peut-être leurs confessions éplorées à leurs courtisanes favorites dans les luxueux bordels des beaux quartiers. Les filles du peuple n'étaient sans doute pas dignes de comprendre leurs nobles tracas, toutes justes bonnes à satisfaire leurs corps.

Mais cet homme là… bien qu'il ne lui ait encore rien dit, et n'aurait sans doute pas envie de le faire s'il était bien un voyou en fuite, Enki arrivait sans mal à deviner qui il était.

Un apprenti de l'académie de magie, un jeune sorcier prometteur mais trop zélé, qui avait dit le mot de trop à la mauvaise personne. Chaque année, on en voyait des dizaines atterrir dans les bas quartiers, leurs beaux vêtements irrémédiablement gâchés par la crasse et la boisson. On disait que l'académie était pire qu'un panier de crabe, rempli de nobliaux aux dents longues qui lorgnaient sur les plus hautes fonctions du royaume. Enki voulait bien le croire, pour avoir reçu entre ses jambes quelques uns des élèves des récentes promotions de la prestigieuse école. Ils transpiraient le désir de pouvoir, de domination, le regardaient avec mépris, se défoulaient sur lui pour ne plus enrager de ne pas avoir pu évincer tel ou tel de leurs rivaux.

Certains en payaient les frais et tombaient rapidement en déchéance. Ils rentraient dans leurs familles provinciales la queue entre les jambes et ne paraissaient plus jamais à la capitale. D'autres, ayant moins de chance, disparaissaient simplement dans d'obscurs coupe-gorge. Mais quelques uns, plus débrouillards que les autres, mettaient à profit les connaissances accumulées à l'académie. Ils passaient de petits sorciers à petites frappes et de fil en aiguille, parvenaient à tirer leur épingle du jeu. Enki avait même vu des stigmates sous les manches du patron de son bordel.

Il mordit doucement sa lèvre inférieure, repensant soudain à ce dernier et à la raclée qu'il lui avait promise s'il ne changeait pas à nouveau d'attitude. Il fallait que le prostitué fasse un petit effort. Il aurait dû accueillir ce client en minaudant, le couvrant de clin d'œil, de sourires, de mots doux. Il aurait déjà du être sur ses genoux, le cajolant affectueusement pendant que l'homme achevait de se mettre à l'aise. Pas rester planté comme une statue, raide comme une vache laitière brutalement envoyée de ses champs à l'abattoir.

- Tu veux que je t'aide à te laver ? tenta-t-il en penchant doucement la tête, ses cheveux blonds venant caresser son épaule ronde. C'est plus agréable quand on se sent propre, non... ?

C'était la parade qu'il utilisait toujours pour inciter certains de ses clients à faire un brin de toilette, notamment ceux dans le cas de celui-ci, qui semblait avoir sprinté à travers la moitié de la capitale.

Le voleur lui jeta un regard rapide, avant de secouer la tête. Il était visiblement suffisamment dévêtu pour se sentir à l'aise et commencer à se détendre. Il ne portait plus qu'un pantalon de toile légère et s'avança vers lui d'une démarche souple.

- Je préfère faire ça tout seul, ronchonna-t-il simplement.

Enki ouvrit grand la bouche, surpris, et la referma avant de gober une mouche. A quoi est-ce qu'il servait s'il se faisait ignorer ainsi ? Il se félicita de ne rien avoir tenté pour lui proposer de l'aider à se déshabiller, certain à présent qu'il aurait été éconduit de la même façon. Est-ce que ce client n'avait loué cette chambre que pour s'y reposer et faire un brin de toilette ? Par prudence, Enki vint tout de même s'emparer d'un petit flacon d'huile posé sur le meuble, près du bâtonnet d'encens, avant d'aller s'agenouiller sur le matelas usé. Comme le sommier vétuste grinçait sous le poids du prostitué, le voleur lui jeta un petit coup d'œil avant de se pencher sur le baquet d'eau tiède, nettoyant son corps avec un linge humide.

Il avait un très beau dos, athlétique, et la voix grave des gens du nord sans en avoir l'accent. Il était bel homme, indéniablement, et Enki songea que dans une autre vie, dans d'autres circonstances, il aurait été ravi d'avoir un client de ce genre. Mais il n'était pas dans une chanson, et il savait que ce n'était pas parce que l'homme était beau, propre et bien portant que la passe allait être plaisante. C'était parfois même tout le contraire. Les rustres hommes du port, les rebuts de caserne, aux mains rugueuses et aux joues râpeuses, le traitaient avec beaucoup plus de douceur que les grands bourgeois et les chevaliers. Ils respectaient ces filles et ces garçons qui vendaient leurs charmes et offraient un peu de réconfort, leur étaient reconnaissant d'exister et de les accepter, sachant qu'ils venaient tous du même milieu, des mêmes ruelles étroites et sales.

- Est-ce que les draps sont changés entre chaque client ?

La question surprit Enki et il considéra ce voleur avec un peu plus de suspicion. La théorie du noble déchu lui paraissait de plus en plus probable. Un débrouillard, certes, qui malgré sa chute dans l'échelle sociale, avait su s'arranger pour conserver une bourse remplie d'or, mais qui avait visiblement du mal à s'habituer à son nouveau cadre de vie.

- Pas toujours, avoua-t-il dans un haussement d'épaule. Mais dans cette chambre, on les change souvent.

Le client lui jeta un regard par dessus son épaule, arquant un sourcil, visiblement pour réclamer plus d'explication.

- Plus tu payes cher, plus la chambre est belle, expliqua simplement le prostitué.

Pour ceux qui payaient en pièce d'or, il y avait un vrai lit, des draps, un semblant de véritable chambre. Pour ceux qui, nombreux, ne pouvaient mettre plus que de l'argent, les combles étaient morcelées en plusieurs petits trous étouffants, garnis d'une simple couchette rembourrée de paille. Et pour les derniers qui pouvaient à peine avancer quelques piécettes de bronze... il restait la taverne, lieu d'ivresse qui ne connaissait pas la notion d'intimité.

Le voleur jeta sur la pièce sombre et exiguë un regard inquisiteur. Il s'attarda sur la seule fenêtre, en verre dépoli, qui laissait seulement passer la lumière.

- Alors si j'avais su, j'aurai payé plus cher, conclut-il avec une légère moue.

Enki se retint de justesse d'éclater de rire, partagé entre amusement et stupeur.

- Tu as déjà une des plus belles chambres... Tu viens pas souvent dans ce genre de bordel, non ?

L'homme ne répondit rien, la nuque courbée, puis échappa un reniflement dédaigneux.

- Pas vraiment, non.

Enki se redressa doucement. Ce client amusant chassait un peu son humeur paresseuse. Il n'avait pas non plus particulièrement envie de se mettre au labeur, mais se sentait moins mortifié que tout à l'heure, lorsqu'il l'avait désigné dans le salon.

- Approche, proposa-t-il doucement. Laisse-moi terminer pour toi.

Son client paru hésiter, mis devant la réalité des choses, grimpé sur la dernière marche avant le grand saut. Enki connaissait bien ce genre d'attitude, le voyait à la façon qu'avaient leurs épaules de ployer sous l'hésitation, à leurs gestes fébriles, comme s'ils pesaient le pour et le contre. Oui, ils avaient acheté les services d'un prostitué et allaient céder aux charmes qu'ils avaient monnayé, se repaitre de son corps comme des centaines d'autres hommes avant eux.

Enki se demandait souvent ce qui pouvait se passer dans leur tête à ce moment là. Est-ce qu'ils hésitaient vraiment ? Qu'est ce qui gênait ces hommes là à ce petit instant fatidique, quelle était la chose qui les taraudait le plus, alors que la plupart des autres clients ne perdaient pas une seule seconde à se poser des questions ? La honte d'avoir dû acheter un corps pour satisfaire leurs désirs, le poids de la culpabilité, de la morale ? Il ne le saurait probablement jamais, et au fond, s'en fichait pas mal. Rares étaient ceux qui s'enfuyaient en courant, la preuve que, s'ils avaient un petit instant de doute, ce dernier était bien léger par rapport à la taille de leur besoin à assouvir.

Le voleur se tourna doucement vers lui. Ses longs cheveux blancs étaient tombés sur son épaule, noués ensemble par un grossier fil de cuir. Il les remit dans son dos d'un geste qui se voulait calme et assuré, mais trahissait une légère nervosité. Puis le doute s'envola.

- Je m'appelle Rey. Et toi ?

- Enki.

Il était assez rare que ses clients lui donnent spontanément leurs noms. L'attention le fit sourire et il effleura volontairement les doigts du voleur alors que celui-ci lui tendait le linge humide. Le matelas s'affaissa en grinçant quand il vint s'asseoir sur son chevet, et après un instant d'hésitation, Enki comprit qu'il voulait qu'il grimpe sur ses cuisses. Souplement, il s'exécuta.

La toile de ses bas frotta contre le tissu grossier de son pantalon, alors qu'il callait ses genoux de chaque côté des jambes fermes de son client. Il délaça le vêtement d'un geste habitué, libérant une ample ouverture où il s'empressa de plonger la main pour extirper délicatement l'objet du commerce. Rey était en très légère érection, trahissant le désir qui l'habitait malgré son flegme apparent. Les yeux baissés, Enki referma doucement le linge humide et tiède autour de lui, pour entamer un lascif massage sous le couvert de vouloir l'aider à se laver.

L'eau du baquet était légèrement parfumée, pour justifier aux yeux des clients le prix exorbitant auquel la vendait la maison. La plupart préféraient s'en passer, ou bien ne s'en servaient qu'une fois l'affaire réglée, pour nettoyer leurs corps souillés avant de retourner à leurs vies normales. Mais après des années de travail en maison close, comme beaucoup de filles, Enki avait appris comment les amadouer pour leur faire acheter ce couteux supplément, et l'utiliser avant de se vautrer sur lui. Atshet elle-même les y encourageait, arguant que cela limitait les maladies et rapportait beaucoup aux caisses de la maison. Comptable avisée, la vieille maquerelle connaissait le prix de la marchandise et préférait garder ses filles aussi longtemps que possible en bonne santé.

Que Rey se soit lui-même rafraichi avant de le rejoindre était une chose rare qui le surprenait toujours agréablement, qu'il trouvait même touchante, d'une certaine façon. Parfois, quelques matelots en faisaient de même, rougissant devant lui, bredouillant qu'ils ne voulaient pas salir une si belle créature avec leurs corps crasseux. Leur gêne et leur attention attendrissait toujours Enki, qui s'en montrait souvent beaucoup plus généreux. Il fit donc un effort, et usa de tout le talent de ses doigts fins alors qu'il caressait le sexe tendu du jeune voleur.

Ce dernier pourtant ne sembla pas particulièrement sensible. Il ne broncha pas, restant maitre de lui, alors même que son érection s'amplifiait lentement. Son regard de glacier se posa sur le corps frêle du prostitué, ses mains vinrent effleurer sa peau, appréciant la marchandise.

- Tu es maigre, constata-t-il en caressant ses flancs. C'est dommage, tu es plutôt joli…

Enki ne put s'empêcher de sourire. Sa peau frémissait sous le passage des doigts qui le parcouraient, appréciateurs, un brin indiscrets. Il ne frissonnait pas de dégout ni de plaisir, juste une réaction naturelle, comme la chair de poule.

Les pouces de Rey effleurèrent ses tétons, jouèrent un peu avec, avant de se lasser. Il préféra concentrer son attention sur la chute de rein d'Enki, suivant sa courbe d'une caresse appréciatrice, avant de venir défaire le pagne noué qui servait de seul vêtement au jeune prostitué. Ce dernier pouvait sentir à quel point il le dévorait du regard.

Parfois, ça le dégoutait. Ces yeux concupiscents qui salivaient sur sa chair comme celle d'un vulgaire cheval de trait…

Mais le plus souvent, c'était le seul petit moment agréable, la seule petite chose qui lui plaisait lors de ses passes. Se sentir désiré, convoité, les rendre fou d'envie, jusqu'à leur faire payer une fortune pour le simple droit de poser les mains sur lui. Entre ses cuisses, ils oubliaient leurs compagnes, leurs fiancées, leurs femmes. Ils n'avaient plus d'yeux que pour lui, petite putain des bas quartiers, dont la vertu était à vendre pour quelques pièces d'argents. Même s'ils l'oubliaient sitôt passée la porte du bordel, même si après quelques heures, il n'était plus pour eux que l'une de ces nombreuses paires de cuisse qui s'étaient écartées pour les satisfaire, ce petit instant de pouvoir sur eux suffisait à le contenter. A ne pas devenir fou.

- Tiens, je t'imaginais plus mal doté, constata Rey en arquant un sourcil.

Enki ne put s'empêcher de le fixer d'un air outré, loin de s'attendre à une remarque pareille, et le voleur ricana.

Le prostitué se vexa aussitôt.

Ce n'était pas parce qu'il ressemblait à une fille, qu'il était apprêté comme elles et qu'il avait vécu toute sa vie seulement entouré de femme qu'il n'en avait pas moins une fierté masculine. Pour les hommes, ce genre de piques étaient peut-être universelles.

- Si j'te plais pas, tu peux… commença-t-il en fronçant les sourcils, cessant aussitôt toute caresse.

Mais Rey le fit taire d'un index sur ses lèvres, un brin moqueur.

- Donc tu es capable de te rebeller ? Je t'ai choisi parce que tu avais l'air d'être le moins docile, mais tu commençais à me décevoir.

Enki ne sut pas quoi répondre et détourna le regard. Le verbe l'avait touché plus fort que Rey ne devait l'imaginer.

- J'ai eu des problèmes à force de me rebeller… avoua-t-il à voix basse.

Rey caressa ses longs cheveux dorés, jouant avec une petite tresse blonde qui s'échappait volontairement de la coiffure du prostitué. Puis il effleura la frange du jeune homme, inégale, comme si on l'avait coupée sur un coup de tête quelques mois plus tôt en espérant qu'elle repousse complètement blonde, et non plus striée de grosses mèches incolores.

- Au point de t'en faire des cheveux blancs ?

- Par exemple, souffla distraitement Enki.

L'ambiance était dangereusement en train de dériver. Faire la conversation faisait partie des règles de la passe, lorsqu'elle était limitée en temps et pas en nombre de rapports, mais il n'était pas censé en être le sujet. Et plus qu'ailleurs, les murs des lupanars avaient des oreilles.

- T'es un Kalenki, non ? Ca devrait pas t'étonner, les cheveux blancs.

- Ce n'est pas ma couleur naturelle, rétorqua Rey avec un éclat amusé dans son regard bleu.

Enki n'en savait rien, et en fut un peu surpris. Il ne put s'empêcher de se demander qu'elle avait pu être la véritable couleur de cheveux du jeune voleur avant qu'il ne trouve le moyen de les rendre blanc comme neige. Ses sourcils étaient plutôt sombres mais il savait que cela ne pouvait ne rien signifier.

Le corps du client était chaud contre le sien, et distraitement, les pouces de Rey vinrent se poser sur ses lèvres, les caressant légèrement. Elles étaient pleines et roses, attirantes. Enki en prenait soin, les maquillait avec discrétion pour qu'elles paraissent douces comme du velours.

La caresse fit sourire le prostitué et il saisit aussitôt l'allusion, consciente ou non d'ailleurs. Il fit mine de gober suavement l'un de ses pouces avant de descendre s'agenouiller devant lui. Rey le laissa faire sans dire un mot, et Enki referma délicatement ses doigts autour de la base de son membre.

Il était chaud et gonflé par l'excitation, encore humide de l'eau parfumée qu'il avait utilisé pour le masser et lui faire prendre sa forme actuelle. Enki laissa sa langue courir le long de la peau sensible, de haut en bas, les yeux clos. Il donna à Rey le temps de s'habituer, d'apprécier la caresse, le sentant se tendre encore un peu plus entre ses doigts. Il fit rouler son gland sur sa langue, suavement, ne voulant pas blesser la chair sensible. Puis il referma ses lèvres douces autour de la colonne de chair et l'avala langoureusement.

Le voleur échappa un soupir, et Enki vit ses doigts se contracter sur le bord du matelas. Il lui lança un regard par en dessous, connaissant le pouvoir érotique d'une telle œillade, et commença presque aussitôt à suçoter son membre tendu, entamant un lent va-et-vient. A mesure que son sexe s'humidifiait, il refermait toujours un peu plus loin ses lèvres autour de lui, sa propre mâchoire s'habituant à ce volume inhabituel qu'il lui fallait supporter.

Ses gestes étaient mécaniques, son corps répétant des mouvements répétés des centaines de fois, appliquant des techniques rôdées après des dizaines et des dizaines de passes. Il se demandait parfois si ses clients y prenaient réellement du plaisir, à force d'agir comme un automate, les suçant sans même réfléchir à ce qu'il faisait.

Mais comme aux autres, cela semblait visiblement plaire à Rey. Entrouvrant par instant ses cils de velours, il voyait son client faire des efforts pour maitriser ses hanches, se retenir d'appuyer sa main sur sa tête pour l'inciter à l'avaler toujours plus profondément. Beaucoup ne prenaient pas cette peine, sachant que le prostitué pouvait difficilement refuser la volonté d'un client, qu'il suffisait d'un mot à la mère maquerelle pour adoucir les putains les plus réfractaires.

Sans doute vaincu par une nouvelle montée de générosité, ou plutôt de naïveté, Enki décida de lui offrir un petit plus pour cette bonne conduite, pour savoir apprécier sagement ce qu'on lui offrait sans en réclamer plus.

Il se recula doucement, lança à Rey un sourire aussi aguicheur que malicieux.

Puis il l'engloutit, le sentant glisser contre sa langue, son palais, jusqu'à butter contre sa gorge. Son corps eut une réaction de rejet naturelle, résistant à cette profonde intrusion. Mais Enki savait comment faire pour la surmonter, fort de longues années d'expérimentation, et parvint aisément à l'avaler tout entier.

Rey poussa un gémissement de plaisir qui sembla le surprendre lui-même. Il lâcha un juron, sa respiration s'accélérant brusquement, visiblement très échaudé par le spectacle qu'il avait sous les yeux –ou plutôt entre les cuisses. Il était entièrement entouré par la bouche chaude et tentatrice du jeune prostitué, qui savait mettre son expérience à profit pour surprendre et satisfaire ses meilleurs clients.

Enki ne regretta pas d'avoir tenté l'exercice. Il se recula doucement, lentement, le caressant de ses lèvres jusqu'à ne plus suçoter son gland. Il s'apprêtait à l'avaler à nouveau quand le voleur l'en empêcha, le bloquant d'une main sur son front, le souffle court.

- Ca suffit, hoqueta Rey, tentant comme il le pouvait de reprendre contenance. Je veux pas jouir dans ta bouche.

Haletant légèrement, reprenant sa respiration après l'opération qui avait une fâcheuse tendance à la lui couper, Enki obéit docilement et remonta sur les cuisses de son client, comme celui-ci l'exigeait. Ce dernier était totalement excité à présent, le membre érigé dans toute sa splendeur, et comme à chaque fois devant pareille constatation, le prostitué ne put s'empêcher d'éprouver un peu de soulagement en se disant qu'il ne durerait pas longtemps, avec une telle érection.

Mais malgré la force de son excitation, Rey ne semblait pas vouloir assouvir tout de suite son désir pourtant évident. Il était apparemment le genre d'homme qui aimait garder totalement le contrôle, sur les actes comme sur sa propre personne, même durant une relation avec un prostitué. Il voulait reprendre contenance avant de passer à l'acte, ne pas consommer tout de suite le corps de ce jeune garçon qui avait failli le rendre fou.

- Tu peux me prendre, si tu veux, se crut pourtant obligé de préciser Enki, craignant qu'il ne s'agisse encore d'une hésitation de client pas habitué aux usages de la maison.

Il posa doucement les bras sur les épaules du voleur, sentant son membre chaud appuyé contre la chair tendre de sa cuisse, alors qu'il le chevauchait. Rey ne dit rien, et se contenta de jeter un coup d'œil entre leurs deux corps, observant leurs deux bas ventre si proche l'un de l'autre. L'un avait une trique de cheval, et l'autre…

Une petite ombre passa dans le regard bleu du voleur, mais il s'effaça avant qu'Enki ne puisse lui en faire la remarque et au lieu de cela, il eut un sourire sardonique.

- Je préfère te préparer avant, ricana-t-il alors qu'il se penchait pour attraper la fiole d'huile qu'avait amené Enki, un peu plus tôt. J'aime quand ça glisse beaucoup

Cette perversité nouvelle dans la bouche de son amant d'une heure fit désagréablement frissonner le jeune prostitué, autant qu'elle le surprit.

Non, définitivement, il n'y avait plus dans la tête de son client la moindre once d'hésitation, de timidité ou de gêne. Pendant une seconde, Enki eut même la mauvaise impression de s'être fait avoir en beauté par un sordide manipulateur, et de s'être montré beaucoup plus généreux envers lui qu'il n'aurait dû l'être.

Mais il comprit presque aussitôt que c'était juste une façon pour Rey de reprendre le contrôle de la situation. Il ne releva donc pas, le visage neutre, et se contenta de le laisser faire.

Le parfum de l'huile lui était familier, tout autant que la sensation de chaleur qu'elle laissait sur sa peau et l'étrange impression d'humidité qu'elle procurait. D'ordinaire, il préférait éviter de laisser ses clients le préparer, tentait autant que possible de dissuader les quelques uns qui voulaient le faire. Ils avaient la fâcheuse tendance à se jeter sur sa pauvre intimité comme des rustres, de farfouiller entre ses chairs sans la moindre douceur, ne semblant pas imaginer que la zone était d'autant plus sensible qu'elle était quotidiennement malmenée.

Mais Rey faisait partie de cette rare catégorie de clients qui n'oubliaient pas que le corps du prostitué était son outil de travail, qu'il n'était pas une poupée de chair dénuée de nerfs ou de sensations.

Le voleur joua tout doucement avec l'anneau de muscle, le lubrifiant abondamment avant de le forcer de son doigt.

Enki préféra fermer les yeux pour le laisser faire, sentant peser sur lui les prunelles couleur glacier de son client qui le dévorait du regard, attentif à la moindre de ses réactions. Est-ce qu'il espérait lui donner du plaisir ? Avec la délicatesse dont il fit preuve pour préparer son corps, le massant doucement, étirant précautionneusement ses chairs, Enki aurait presque pu le croire. Il s'en voulut de n'avoir bu qu'une seule tasse de tisane d'Ongai avant de monter le rejoindre. Avec une seconde, il devenait beaucoup plus réceptif, et les frissons que Rey parvenait à faire naitre sur sa peau auraient peut-être été plus intenses, plus longs.

La stimulation était loin d'être désagréable. S'il était inexpérimenté avec les prostitués, le voleur ne l'était vraisemblablement pas avec les hommes et savait comment s'y prendre. Si la théorie d'Enki était la bonne, et qu'il avait vraiment vécu de glorieuses années à l'académie avant de connaitre la déchéance pour il ne savait trop quelle raison, les nombreux mois qu'avaient passé Rey dans les dortoirs de la prestigieuse école avaient dû être beaucoup plus fripons que studieux. En y réfléchissant un peu, c'était peut-être même la raison qui avait conduit le Kalenki d'une brillante carrière dans l'administration royale jusqu'aux bas fonds de la capitale.

Enki n'eut cependant pas le loisir d'y réfléchir plus. Il échappa un petit son de plaisir et se mordit la lèvre inférieure, le sang affluant plus vite dans ses veines, dans sa verge qui s'érigeait doucement. Il était loin, très loin d'avoir la fière érection de Rey, qu'il caressait de façon détournée en remuant doucement la cuisse, mais cela fit comprendre à son vis-à-vis qu'il était suffisamment préparé.

Les doigts agiles se retirèrent lentement, alors que tout contre son oreille, le souffle du voleur s'accélérait de façon équivoque. Une petite boule se forma dans l'estomac d'Enki, comme à chaque fois. Elle ne disparaissait jamais vraiment, à vrai dire. Elle se manifestait juste au moment critique, quand les choses entraient dans le vif du sujet.

Quand le jeune homme, une fois de plus et avec le détachement le plus total, étouffait violemment le peu qu'il lui restait de dignité, d'amour propre, de morale. Chaque fois qu'il offrait son propre corps, ce qu'il avait de plus intime et de précieux à la lubricité et au bon vouloir de parfaits inconnus.

- Met-toi à quatre patte, souffla Rey contre son oreille.

Docilement, Enki se redressa et grimpa sur le lit. Ses genoux s'enfoncèrent dans le matelas trop mou, alors qu'il creusait les reins et lui offrait sa croupe, à la façon d'une jument prête pour la saillie. Pour lui, il n'y avait rien de tendre et de naturel dans ce genre d'échange, juste de l'érotisme forcé et de la résignation. Il ferma les yeux et cessa de penser, comme à chaque fois, comme si son esprit était en train de se détacher de son propre corps.

Il fallait juste qu'il se détende.

La tisane d'Ongai qu'il avait bu plus tôt l'y aidait pour beaucoup, ça et le traitement que venait de lui faire subir son amant d'une heure. Il sentait le goût amer des plantes encore sur son palais, la chaleur de l'huile agir dans son intimité indécemment offerte.

Le matelas s'affaissa un peu plus quand Rey grimpa derrière lui, caressa doucement ses hanches, comme hésitant. Puis, ses hésitations ayant sans doute fondues comme neige au soleil devant les reins creusés du jeune prostitué, vaincues par la puissance de son appétit charnel, ses doigts s'enfoncèrent un peu plus fermement dans la chair de ses cuisses et il le pénétra. La gorge d'Enki laissa échapper un très léger son, son souffle se coupant une seconde, comme par écho au demi-soupir que poussa Rey.

Le prostitué se mordit la lèvre inférieure, se forçant à se détendre, pour faciliter l'intrusion de ce corps chaud et imposant entre ses cuisses. Mais sa chair était plus qu'habituée à être ainsi malmenée, et lorsqu'elle était convenablement préparée, comme l'avait si aimablement fait son client, ses reins n'émettaient presque aucune résistance à être écartelés de la sorte. « Comme dans du beurre », souffla une petite voix moqueuse dans sa tête, qu'il se força à faire taire. Ne plus penser…

Le membre chaud glissa facilement en lui, quasiment tout entier, sensation familière qui ne lui faisait presque plus rien ressentir. Ni douleur ni plaisir, ni dégout, ni haine. Comme un automate, son corps l'acceptait, l'entourait, fourreau délicieux pour celui qui s'y logeait, simple action quotidienne pour un tas de chair qui n'avait pas d'autre utilité.

Rey commença à bouger, lentement, comme pour s'habituer à cette sensation chaude, ce plaisir diffus qui remontait dans son échine. Puis, voyant que l'intimité du prostitué semblait accepter cette intrusion, qu'Enki ne disait rien et ne crispait pas les doigts de douleur sur le matelas, un feu nouveau sembla l'habiter et il augmenta la cadence de ses coups de rein. Sa respiration s'accéléra bien vite, plus forte, plus chaude, se muant presque en soupir. Ses doigts tenaient fermement les cuisses du jeune garçon pour l'empêcher de bouger, dictant le rythme, gardant sa croupe cambrée et offerte sous les assauts vigoureux.

Enki sentait son bas ventre se réchauffer, exhala un tout petit soupir, gardant les yeux clos. Son corps réagissait aux frottements répétés, le sang affluant plus vite à travers ses veines.

Plusieurs années plus tôt, dans une autre maison et un autre dortoir, une fille leur avait raconté, aux autres et à lui, qu'il n'y avait que les hommes qui puissent prendre du plaisir à être pénétrés de la sorte. Elle leur avait expliqué qu'ils avaient une petite boule de chair que les filles ne possédaient pas, et que la toucher donnait aussitôt à ces messieurs un plaisir incommensurable. Enki n'était jamais allé vérifier de lui-même, ne se sentant pas l'âme d'un grand explorateur, en particulier avec son pauvre corps. Il l'estimait déjà suffisamment exploré comme ça pour qu'il en rajoute lui-même. Mais quelque part, il voulait bien la croire.

Il devait reconnaître que la sensation n'était pas déplaisante, sans pour autant lui donner le plaisir intense dont elle avait parlé. Quand on ne le besognait pas comme un sauvage, qu'on ne le pilonnait pas comme un taureau en rut, son corps réagissait assez bien à la stimulation, parvenant même à trouver cela agréable.

Mais ce n'était qu'une simple réaction physique. Il savait bien, pour en avoir fait son métier, que le plaisir passait aussi par la tête. Et s'il savait comment faire pour insuffler le désir dans celles de ses clients, sa pauvre caboche, elle, restait hermétique à toute tentative de séduction.

Rey avait beau être séduisant, plus aimable que bon nombre de ses clients, presque délicat et respectueux, ce n'était pas suffisant pour lui faire oublier qu'il ne faisait que louer son corps pour une petite heure. Pour lui, dans le fond, le prostitué n'était rien de plus qu'une paire de cuisses en bas blanc, surmontées d'un réservoir à semence.

Enki se retint de se gifler.

Ne plus. Penser. Ou seulement à la chaleur agréable aux creux de ses reins… Son propre sexe se tendait doucement, en demi-érection, signe que son corps appréciait un peu. Ca n'allait jamais plus loin, mais c'était suffisant.

Sentant les doigts de son client se relâcher légèrement, laissant sans doute la marque de ses ongles dans sa chair pâle, Enki se laissa peu à peu aller à prendre plus d'initiatives. Il bougea doucement son bassin en rythme avec les coups de rein, venant à la rencontre des hanches de Rey, comme pour qu'il s'enfonce toujours plus dans ses chairs désormais brûlantes. A force, son souffle devint soupir, et il se laissa même aller à quelques gémissements érotiques, qui accompagnèrent les bruits indécents de leurs deux corps qui s'entrechoquaient.

Cela parut plaire à Rey, dont l'ardeur redoubla aussitôt. Le voleur se courba au dessus de lui, coulant son torse contre son dos, sa bouche avide venant embrasser la peau douce, son souffle rauque caressant la nuque du prostitué. Machinalement, Enki se cambra un peu plus, le sentant s'enfoncer toujours plus fort dans l'étroitesse de son corps. Sa propre voix se fit plus chaude et il murmura suavement le prénom de son amant d'une heure, voulant l'exciter un peu plus, faire rompre les dernières résistances qui empêchaient son plaisir d'exploser depuis déjà de longues minutes.

Il le sentit se tendre brusquement, s'immobiliser au creux de ses reins. Le râle de plaisir du voleur s'étouffa contre son épaule, puis il appuya son front contre lui, tentant de calmer son souffle rauque.

C'était terminé.

Pour l'instant du moins, et machinalement, Enki jeta un coup d'œil au bâtonnet d'encens qui continuait de se consumer. L'heure était encore loin de toucher à sa fin et avant qu'elle ne le fasse, Rey aurait sans doute le temps de se remettre en forme pour une seconde session.

Enki exhala un soupir et se laissa glisser sur le matelas, croisant les bras pour y enfouir le visage. Le drap sentait le savon bon marché qu'on utilisait pour le laver, et s'était imprégné du parfum des bâtons d'encens qui flottait dans toute la maison. A force, on s'y accoutumait, et on ne le sentait plus qu'en mettant le nez tout contre les tissus.

Rey était en train de reprendre ses esprits. Toujours penché au dessus de lui, il quitta pourtant le doux fourreau de son corps, la respiration calmée.

Le prostitué sentait ses reins chauffer, une sensation humide et un peu désagréable entre les cuisses, plus seulement à cause de l'huile. Il n'osa se retourner pour croiser le regard de son client. Quand ils le payaient pour une certaine durée, et pas pour une passe qui s'achevait dès qu'ils avaient terminé leur affaire, il préférait les laisser en paix pour qu'ils savourent leur orgasme comme ils le voulaient. Chaque prostituée avait sa façon d'agir, et lui n'était pas du genre à s'empresser de les entourer de ses bras, pour les cajoler jusqu'à ce qu'ils retrouvent leur vigueur. Il restait docile, immobile, attendant simplement. C'était d'ailleurs ce qu'attendaient la plupart de ses clients, surtout de la part d'un garçon. Ce n'était sans doute pas pour rien que dans les quelques maisons qui ne proposaient que des hommes, la plupart étaient eunuques, ou à peine pubère. On n'attendait d'eux aucune affection particulière, aucune tentative de séduire, de cajoleries ou de flatteries ils n'avaient qu'à rester sages et soumis et laisser l'homme faire.

Il sentait le regard du voleur trainer sur son corps, peser sur son échine, le contempler sans un mot. Est-ce qu'il appréciait la vue, ou était rongé par les remords ? Enki s'en fichait un peu, en profitait pour récupérer. Sa journée à lui ne faisait que commencer.

- Ne bouge pas, finit par souffler Rey, à mi voix.

Le sommier, resté étrangement silencieux jusqu'alors, grinça avec force alors que le voleur se penchait par-dessus le bord du lit. Il cherchait quelque chose dans ses affaires sur le plancher, et dut remuer sa bourse car il y eut un petit bruit métallique pendant qu'il se redressait.

Enki sentit quelque chose de petit et froid être posé sur sa peau, faisant remonter un frisson le long de son échine. Rey caressa doucement ses flancs, comme admiratif.

- J'en étais sûr, murmura-t-il plus pour lui-même que pour le prostitué. L'or te va beaucoup mieux que tes bracelets de bronze…

Un autre frémissement le parcourut, alors qu'il comprenait que Rey s'amusait à semer des piécettes d'or le long de la chute de ses reins. C'était assez étrange, pas désagréable, mais très déstabilisant il retint son propre souffle, ne sachant comment réagir.

- Tu es fait pour des bas de soie et des lits en velours, souffla Rey contre sa peau, ses lèvres s'attardant le long de sa colonne vertébrale.

Le corps d'Enki se couvrit de chair de poule et il échappa un petit rire amusé, tordant le cou pour l'observer, posant la joue contre le matelas.

- J'suis pas assez joli pour ce genre de bordels…

- Tu pourrais l'être si tu te nourrissais plus, rétorqua Rey en effleurant ses cuisses. Des garçons comme toi, c'est très rare.

« Des garçons comme lui », Enki savait ce que ça voulait dire. Ca désignait ceux qui possédaient certains charmes des filles, tout en gardant le corps d'un mâle. Pas un adolescent déjà presque homme que l'on grimait maladroitement en créature gracieuse, ou un garçon tellement efféminé que les clients ne voyaient même plus la différence avec une femme. Les adolescents étaient monnaie courante dans les lupanars, et les clients des prostitués mâles aimaient les joues imberbes et douces, les cuisses rondes et charnues au lieu des muscles nerveux, des abdominaux gracieux au milieu d'une taille étroite. Mais un jeune homme grandissait vite, trop parfois, et leurs voix suaves devenaient rauques et graves, les lignes de leurs mâchoires s'affirmaient, se durcissaient, si bien qu'ils perdaient rapidement toute trace de délicatesse. La plupart finissaient eunuques, pour conjurer les ravages de l'âge et pouvoir conserver plus longtemps une illusion de féminité masculine.

Enki y avait échappé, ayant toujours transité dans des maisons mixtes, et non pas dans les deux ou trois établissements de la ville qui n'employaient que des garçons. La rareté de son physique particulier lui avait plus d'une fois sauvé la vie, et il craignait parfois que sa croissance ne soit juste retardée, et qu'un poil brun et disgracieux ne vienne un jour à pointer sur son menton délicat. Il commençait cependant à se rassurer, et avait fait depuis longtemps le deuil de sa virilité contre le prix de sa survie.

Rey ramassa doucement ce qu'il avait semé sur son échine.

- Retourne toi… ? demanda-t-il à voix basse, appuyant ses paumes de part et d'autre du corps du prostitué pour prendre appui sur le matelas.

Ce dernier hésita, une petite seconde, avant de s'exécuter. Il se tourna souplement sur le lit et se coucha sur le dos, la pique dans ses cheveux s'aplatissant contre sa nuque. Il sentait encore la chaleur du corps de son client, tout au dessus du sien. Ses jambes frôlaient celles du voleur, emprisonnées entre elles.

Une expression étrange passa dans le regard de Rey alors qu'il contemplait son corps alangui sous le sien. Comme si ses illusions venaient de voler en éclat, en réalisant que malgré ses gémissements langoureux et ses murmures suaves, le corps d'Enki trahissait que l'étreinte passée l'avait laissé de marbre. Mais l'ombre passa bien vite, sa main espiègle revenant semer des pièces d'or sur la ligne de son abdomen et un caillou bleu qu'il laissa tomber dans le creux de son nombril, s'amusant de la chair de poule qu'il faisait naitre sur la peau blanche du prostitué.

- Tiens, c'est pour toi. Garde-les.

Enki se redressa aussitôt, ouvrant de grands yeux surpris. Il rattrapa de justesse les petites richesses qui dévalaient son corps, les observant dans le creux de sa paume, l'air ahuri. Quatre jolies pièces d'or, qui semblaient neuves, comme si elles venaient d'être frappées. Et un petit joyau, bleu, brillant, transparent, qu'il lui fallut quelques secondes pour identifier avec effroi comme un saphir.

- C'est beaucoup trop ! s'exclama-t-il aussitôt, choqué. Je vaux pas tout ça !

Rey ne put s'empêcher de rire, mi moqueur, mi attendri, et le força à refermer les doigts autour de ses trésors.

- C'est en plus, souffla-t-il avec malice. Je paierais le prix normal tout à l'heure, pour que tu puisses le donner à ton dragon. Ca, c'est juste pour toi.

Médusé, Enki ne sut pas quoi répondre, restant la bouche grande ouverte. Il était sensé donner l'argent de ses passes à Atshet, qui tenait scrupuleusement un livre de compte avec ce que devait ou gagnait chaque prostituée de la maison. Ils n'avaient pas le droit de garder eux même leur argent. De toute façon, puisqu'ils ne pouvaient pas sortir, ça ne leur serait d'aucune utilité.

- Mais… bredouilla-t-il en relevant les yeux vers le Kalenki.

- Ce n'est pas vraiment à moi de toute façon, ricana le voleur en se penchant pour lui embrasser la gorge, confirmant sans le savoir les soupçons du jeune homme et de sa maquerelle. Dis-toi que c'est pour me donner bonne conscience.

- Bonne… conscience ?

Enki ne savait pas quoi faire des pièces d'or et du joyau dans sa paume. Il n'avait pas vraiment d'endroit où les cacher, et Atshet avait un œil d'aigle. Certains clients avaient parfois la lubie étrange de vouloir faire des cadeaux à leurs favorites. Des habitués, qui venaient souvent, choisissaient régulièrement les même amantes et achetaient leur affection à grand coup de petits présents, quand monnayer leurs corps ne leur suffisait plus pour se distraire. Enki avait déjà reçu des petits morceaux d'étoffes, des bijoux bons marchés, comme les bracelets joncs qu'il portait autour de ses poignets ou de ses chevilles. Quelques filles avaient même eu des flacons de parfums exotiques que des marins leurs avaient ramenés de leurs nombreux voyages. Mais c'était bien la première fois qu'il recevait une telle fortune, d'un inconnu qui plus est, un petit voyou qui venait pour la première fois, et sans doute aussi pour la dernière.

- Je suis un gros naïf, lui expliqua Rey avec un sourire. Une fille peut faire semblant et réussir à me faire croire qu'elle aime ça. Mais toi…

Enki cligna des yeux, décontenancé. La très grosse majorité de ses clients ne remarquaient même pas qu'il n'avait pas eu de vraie érection, s'en fichaient même totalement. La petite poignée qui le lui faisaient remarquer gobait tout rond les excuses qu'il inventait, et ils parvenaient facilement à le croire quand il leur affirmait qu'il avait quand même prit un plaisir intense. C'était bien pour ça que les hommes allaient dans une maison de passe, pour contenter leurs appétits sans se soucier de leurs partenaires, satisfaire et flatter leur virilité en échange de quelques pièces d'argent. Non ?

- Je… je t'ai déçu ? bredouilla-t-il avec inquiétude. Tu veux une autre fille à ma place ? Je…

Une petite pointe d'angoisse commençait à poindre en lui. Sans le savoir, Rey avait touché une corde sensible, et réveillé l'une de ses pires craintes que l'un de ses clients n'aille se plaindre à Atshet de sa piètre prestation. On l'avait suffisamment mis en garde à propos de son comportement. L'avertissement lui revenait constamment en tête, tournant et retournant comme une menace invisible. « Si ça te plait tant que ça de te contenter d'écarter les cuisses et d'attendre que ça passe, on peut te renvoyer en maison d'abattage. Si tu veux rester ici, faudra y mettre un peu du tien ». Inconsciemment, il se mordit la lèvre inférieure.

Rey vint la caresser de son pouce, le forçant à relâcher la pression de ses dents. La nervosité soudaine et inattendue du jeune prostitué semblait beaucoup l'amuser.

- Si tu ne me plaisais pas, je n'aurai pas jouis en toi. Je me serais fini autrement.

L'élégance de la formulation moucha Enki et il fronça les sourcils pour observer le voleur. Il n'aimait pas être autant déstabilisé par un client. Ils étaient censés le sauter, le payer et disparaître, pas lui faire perdre peu à peu tous ses moyens.

- En général, les hommes viennent pas au bordel pour faire jouir les filles, ne put-il s'empêcher de faire remarquer, avant de le regretter presque aussitôt.

Lui et sa satanée langue… On le lui avait suffisamment répété, pourtant. S'il voulait la sortir, il devait prendre garde à ce que ça soit pour la poser aussitôt sur la verge tendue d'un client. Heureusement pour lui, Rey avait de l'humour et le sens de l'autodérision.

- Je sais. C'est pour ça que je n'y vais pas.

Il le surplombait toujours, les genoux enfoncés dans le matelas, les paumes à plat sur les draps. Son visage était proche du sien mais il ne tentait rien, ni morsure ni baiser, se contentant de le regarder. Il devait être de ce genre d'homme plutôt rare qui aimait parler après l'amour, et s'il n'était pas venu se vider presque sans remords dans une maison de passe, Enki aurait juré qu'il avait devant lui une sorte d'esquisse de l'homme parfait.

Après un instant d'hésitation, il déposa dans un coin du matelas les pièces que lui avait donné le voleur, à défaut de pouvoir les ranger autre part. Hors de leur portée, elles seraient à l'abri de tous mouvements accidentels ou de chute sur le plancher.

- Pourquoi t'es venu, alors… ? osa-t-il demander tout en se rallongeant sur le matelas.

Rey haussa distraitement les épaules.

- Je me disais naïvement que je serais suffisamment bon amant pour te faire hurler mon nom sans que tu aies besoin de simuler ?

La boutade fit sourire Enki et il dévisagea longuement le Kalenki, hésitant sur la façon dont il devait se comporter. Ce n'était définitivement pas un client ordinaire.

- Ca n'a rien à voir, chuchota-t-il doucement, de peur qu'une oreille indiscrète ne traine derrière la porte.

La maison n'était pas particulièrement bien isolée et on entendait fréquemment des rires ou des gémissements étouffés à travers les murs.

- C'est juste que… ces choses là…. ça se passe aussi beaucoup dans la tête, acheva-t-il dans un haussement d'épaule. Et puis, t'es bien le premier que ça tracasse…

- Je suis bizarre, tu l'avais pas encore remarqué ? rétorqua Rey avec un sourire moqueur. Mais j'imagine… qu'être besogné comme un sac de viande ne doit pas être très plaisant…

Il se pencha sur lui, ne résistant plus à l'appel de la peau de lait du jeune prostitué qu'il recouvrit de baisers. Enki frémit mais le laissa faire, laissant ses propres doigts courir sur les bras puissants du jeune voleur. Il avait la peau halée par le soleil, et les stigmates sur sa peau ressemblaient à de fascinants tatouages.

- Ca t'intrigue ?

Les prunelles de Rey l'observaient par en dessous, bleues comme de la glace, et pourtant tellement chaudes. Enki se mordilla la lèvre avant d'avouer, taraudé par la curiosité, à tel point qu'il ne pouvait pas résister.

- Tu connais la magie… chuchota-t-il en suivant du doigt la courbe d'une volute bleue dessinée sur son bras chaud. T'as dû connaître… des endroits beaucoup mieux que ce petit bordel…

Rey échappa un petit rire et déposa un baiser sonore juste au dessus de son nombril.

- L'air de l'académie ne me plaisait pas. Je préfère vivre près du port, le vent marin est plus sain.

Il ne réfutait pas la théorie du jeune homme, ne faisant que confirmer un peu plus sa première idée. Enki se félicitait intérieurement d'avoir été si clairvoyant et physionomiste, pour avoir deviné en quelques coups d'œil les origines et l'histoire de ce client atypique.

- Mais tu aurais pu te payer beaucoup mieux, avec ton or, souffla Enki à mi-voix. Dans les beaux quartiers, des garçons comme moi, y doit y en avoir des tas.

- Ou peut-être que tu es la seule perle cachée de la capitale, s'amusa son amant d'une heure en relevant le regard vers lui, avant de reprendre avec un peu plus de sérieux. Pour les envies pressantes, les hauts quartiers sont trop loin. Et avec mon allure, ils m'auraient jamais laissé entrer.

Ca, Enki voulait bien le croire. Les maisons de passe les plus luxueuses pouvaient se permettre de refuser ou non la clientèle, quelle que soit la taille de sa bourse. Mais dans les quartiers plus modestes, les lupanars ne pouvaient pas vraiment faire la fine bouche. Voleurs ou officiers du roi, seule la couleur de leur argent intéressait les maquerelles.

- Alors c'est une envie pressante qui t'a fais venir ici ? s'enquit le prostitué avec un regard mutin.

Les délicatesses de son client le mettaient presque de bonne humeur. C'était tellement rare, de pouvoir se laisser aller, et cela faisait tellement de bien... Pouvoir se confier, un tout petit peu, plaisanter naturellement, taquiner quelqu'un sans devoir le regretter plus tard. La tentation était trop grande pour y résister, ou se contenter d'agir comme il le faisait toujours, en temps que putain des bas quartiers, et non pas en temps qu'Enki.

- J'avais la milice aux trousses. J'ai cru que j'allais y passer… un ami m'a dit qu'il n'y avait rien de mieux pour s'en remettre que serrer un corps chaud contre soi.

Il s'exécuta aussitôt pour illustrer ses paroles, étreignant la taille frêle du prostitué pour déposer un baiser humide sur son ventre. En riant, Enki se tortilla pour tenter de le repousser, relevant les genoux, l'entourant de ses cuisses. En vain, car le voleur le serrait trop fort, espiègle et joueur.

- Tu as un ami très sage, conclut-il en renonçant à s'échapper de la poigne possessive de son client. Mais fait attention en sortant. Les miliciens viennent souvent… vérifier sous nos lits que des voleurs ne s'y cachent pas.

Rey parut surpris, comme s'il venait de découvrir quelque chose qu'il n'aurait jamais soupçonné concernant la prestigieuse milice de la cité. Sous les ordres du prince héritier, contrairement au reste de l'armée qui dépendait du roi et de ses conseillers, elle était réputée pour être particulièrement stricte, ses hauts gradés choisis parmi les plus incorruptibles et les plus bornés. Cependant, les simples soldats n'étaient pas aussi irréprochables que leurs supérieurs.

- Mais ils viennent plutôt le soir, pouffa Enki devant la mine déconfite de son client. A la taverne…

- Donc je dois me dépêcher de te faire jouir avant que la nuit tombe.

Sur ces mots, Rey se pencha de nouveau et laissa une trainée de baisers chauds le long du ventre du jeune prostitué. Ce dernier en fut troublé, autant par l'action que par ses paroles. S'il n'avait pas vu la bourse bombée et remplie de pièces d'or de son client, il aurait presque eut la rarissime impression d'être en train de l'arnaquer. Le temps filait doucement…

- T'as pas payé pour ça, le coupa-t-il avant de parvenir à se redresser. Tu gaspilles ton argent.

Rey échappa un soupir contre sa peau, plantant son regard dans le sien, une expression indéfinissable sur le visage. Il voyait la peau du prostitué se couvrir de frissons sous ses caresses et ses baisers, le sentait se détendre, baisser sa garde, se laisser aller. Le concept même de la prostitution devait lui être beaucoup trop abstrait, trop étranger pour qu'il puisse admettre qu'une relation sexuelle puisse être à sens unique contre un peu d'argent.

- Tu ne prends vraiment jamais aucun plaisir ?

Il enroula son bras autour d'une des cuisses relevée du prostitué, appuya sa joue contre la chair tendre, comme le plus agréable des oreillers. Son regard troublant était rivé sur lui, aussi curieux qu'incompréhensif. Enki n'eut pas le cœur de lui mentir, comme il aurait pourtant dû le faire. Les clients ne venaient pas dans une maison de passe pour entendre des filles se plaindre et raconter leurs vies miséreuses. Depuis les plus sordides bordels du port jusqu'aux belles maisons près du palais, ils venaient tous pour acheter du plaisir, tout autant que du rêve.

- Non, avoua-t-il dans un murmure.

Il réalisa que c'était la première fois qu'il formulait les choses ainsi. La première fois que son esprit réintégrait son corps, alors qu'il les séparait sciemment, et pouvait mettre des mots, des sentiments sur ce qu'il faisait quotidiennement.

- Parfois, ça peut arriver. C'est pas désagréable, mais pas assez pour… pour jouir, continua-t-il après une hésitation, pas certain du terme à employer.

C'était étrange, de se confier. Il avait l'impression d'être vulnérable, d'être en train d'offrir quelque chose de lui qu'il avait jusque là toujours gardé pour lui, jalousement protégé du regard des autres. Il ne savait pas trop si c'était bien ou mal, s'il n'allait pas le regretter plus tard.

- Tu ne le fais jamais par envie ? s'étonna Rey, sans le lâcher du regard. Tu n'as pas… un amoureux ? Un petit soldat, ou … je ne sais pas, un de vos livreurs qui viendrait te voir en douce ?

La question déstabilisa Enki. Ses paupières papillonnèrent, trahissant son trouble, et il secoua doucement la tête.

- Ce genre de choses, c'est juste dans les chansons…

Certaines filles en avaient, des amants que la maquerelle tolérait plus ou moins, permettait parfois monter sans rien dire, ou bien laissait filer dans la cours intérieure de la taverne en « oubliant » de refermer la porte. Il était peut-être arrivé à Enki, une ou deux fois dans sa vie, d'avoir une petite faiblesse pour un de ses clients, l'un de ceux qui revenaient toujours le voir, lui apportaient quelques cadeaux, le serraient avec affection dans leurs bras. Les chansons étaient pleines de ces jolies petites histoires d'amourettes dérobées, de putains au grand cœur et de marins amoureux. Mais pas plus que celles qui parlaient de chevaliers sauveurs ou de rapt amoureux de jolies filles de joie, Enki n'y croyait pas.

- Même pas quelqu'un de la maison ? insista Rey, qui ne parvenait pas à concevoir qu'une telle chose soit possible, sans doute imprégné par ces mêmes histoires idéalistes. Un des autres garçons …ou même une fille, peut-être… ?

- Je suis pas là depuis très longtemps, se défendit Enki. Je les connais pas encore très bien.

Il n'aurait jamais pensé être aussi réservé sur ce genre de sujet. Lui qui vendait son corps à des inconnus depuis de nombreuses années, qui passait ses journées à moitié dévêtu, il était en train de découvrir la gêne et la pudeur. Il croisa les bras, se les frottant distraitement, comme pour se redonner contenance. Mais Rey n'arrêtait pas, toujours plus curieux, fouineur, avide de comprendre sa façon de fonctionner.

-T'as pas l'air d'un débutant… t'as changé de maison de passe ? T'étais où, avant ?

La pente devenait glissante, Enki le sentait, et ne savait pas comment s'en dépêtrer. La curiosité déplacée de Rey le mettait mal à l'aise mais ce dernier ne s'en rendait pas compte, attendant des réponses, le tenant prisonnier de son regard tout autant que de son étreinte.

Il compta sur la naïveté du voleur pour éluder cette dernière interrogation.

- Près du port…

Mais avec l'expression choquée qui se peignit sur le visage de Rey, il comprit que le voleur n'était pas aussi ignorant qu'il aurait aimé qu'il le soit. Un bordel tout près des quais ou d'une caserne ne pouvait être qu'une maison d'abattage. Il n'y avait pas la clientèle pour une autre sorte de maison, même de seconde zone.

-… Et moi qui te trouvais jeune, pour avoir des cheveux blancs…

Enki ne répondit pas, et détourna la tête. C'était là-bas en effet qu'il avait vieilli prématurément. La peur au ventre et le cœur au bord des lèvres étaient quotidiens, constants, jusqu'à ce qu'il en perde toute notion du temps. Il ne savait plus vraiment combien de temps il avait passé là-bas, sans doute moins que ce qu'on lui avait promis au départ, mais plus que ce qu'il pouvait supporter. Les maisons d'abattages étaient des bâtiments sordides aux chambres minuscules, quand il y en avait, et qu'il ne s'agissait pas seulement de stalles délimitées par des draps tendus pour un peu d'intimité. Une simple couchette en paille, un broc d'eau, et les hommes faisaient la queue, s'enchainaient sans interruption, laissant à peine le temps de se nettoyer en attendant que le dernier client ne sorte et que le suivant ne vienne le remplacer.

Les filles l'appelaient souvent le mouroir ou la maison de retraite. C'était là-bas que finissaient les plus laides ou les plus vieilles, celles frappées d'une difformité quelconque, défigurées par un client ou une maladie.

Mais c'était aussi là-bas qu'on envoyait les réfractaires pour leur apprendre à rentrer dans le rang. Enki devait avouer que c'était efficace. Définitivement calmé, il avait failli y laisser des plumes, frappé par une maladie vénérienne qui l'avait cloué au lit pendant plus d'un mois. Le patron avait dû payer un guérisseur pour le rétablir in-extremis avec l'aide de la magie, refusant de gâcher une marchandise rare comme lui à cause d'une punition qui avait mal tournée. La maquerelle avait été battue pour avoir laissé Enki sombrer dans cet état, et lui avait écopé d'une dette supplémentaire envers le patron. Il avait encore un peu de mal à se réhabituer à la vie dans un lupanar traditionnel, mais était certain d'une chose, qu'il serait prêt à tout pour ne pas retourner là-bas.

- Quel âge tu as, d'ailleurs ? finit par demander Rey, préférant visiblement ne pas insister devant le visage fermé du prostitué.

Ce dernier lui en fut silencieusement reconnaissant et retint un soupir de soulagement. Il n'avait vraiment pas envie de parler de ces choses là, encore moins que du reste. Il ne voulait plus jamais y penser, effaçant l'épisode de sa mémoire, comme un mauvais rêve. C'était de toute façon de cette manière qu'il avait vécu cette période, comme un automate, l'esprit complètement éteint. « On deviendrait fou si on faisait pas comme ça », lui avait un jour dit l'une de ses compagnes d'infortune.

- Je sais pas, avoua-t-il en haussant les épaules. Mon premier vrai souvenir, c'est les fêtes pour le centenaire du royaume.

Ca lui faisait plus d'une quinzaine d'année, mais certainement pas plus de vingt. Rey fit la moue, semblant peser le pour et le contre, mais sembla trouver l'âge acceptable. Un peu tard cela dit, étant donné qu'il avait déjà consommé.

Le voleur finit enfin par se décider à bouger et se redressa, s'agenouillant sur le matelas, l'air songeur. Il contempla le jeune prostitué allongé devant lui, étendu sur les draps, dont les jambes repliées l'entouraient toujours. La tignasse blonde d'Enki était éparpillée sur le tissu d'un écarlate délavé, la pique qui maintenait sa masse de cheveux nouée n'ayant pas résisté longtemps à la position allongée.

La vue sembla plaire à Rey, suffisamment en tout cas pour réveiller son désir assoupi. Il avait encore du temps, après tout. Il sembla d'ailleurs sur le point de lui demander quelque chose mais finalement, se ravisa, et décida d'agir sans attendre l'accord du jeune prostitué, de peur sans doute que ce dernier ne refuse.

Il prit Enki de court, alors que ce dernier s'apprêtait à demander s'il voulait qu'il fasse quelque chose de particulier. Rey appuya doucement sur la chair tendre des cuisses du garçon, l'incitant à les écarter un peu plus, caressant la chair pâle et tiède avec une envie croissante. Le prostitué n'avait jamais l'occasion de s'exposer au soleil et sa peau avait un teint de lait, aussi blanche que douce. Rey ne résista pas et vint mordiller l'une de ces petites parcelles de peau, tirant un peu sur ses bas pour dégager la cuisse frêle.

Enki se mordilla la lèvre inférieure, peu habitué à voir la tête d'un homme entre ses jambes, ayant plutôt tendance à se trouver à cette place. Il devait avouer que la vue n'était pas si mal, peut-être parce que Rey était un très bel homme et qu'il avait su le mettre en confiance il se dit qu'avec quelqu'un d'autre, il se serait senti beaucoup moins à l'aise, aurait même eu un peu peur de la tournure des évènements.

Les caresses du voleur le troublaient cependant. Il n'était pas non plus habitué à être la source d'autant d'attention, d'autant de désir. Il était convoité à longueur de journée, scruté du matin au soir par des regards concupiscents, mais tous ne le voyaient alors que comme une potentielle proie, un morceau de viande parmi d'autres, sans visage ni personnalité. Rey était le premier à lui montrer autant d'intérêt, à le considérer différemment. Si au début, il s'était montré fiévreux et pressé, n'avait pas montré d'autre désir que celui de jouir de et dans son corps, son comportement avait changé du tout au tout une fois son appétit sexuel satisfait.

Il le laissa donc faire, sans tenter de le repousser. Pas même quand les morsures devinrent baiser, dévièrent lentement, jusqu'à frôler la peau sensible de son aine. Pas même quand un coup de langue espiègle dans le creux de sa cuisse fit remonter un frisson le long de son échine. Si cela pouvait faire plaisir à Rey… Pour l'argent qu'il avait laissé, Enki se disait qu'il pouvait bien le laisser faire tout ce qu'il voulait.

Il n'eut qu'un bref frémissement d'appréhension quand les doigts du voleur s'enroulèrent autour de son membre, pour le caresser en douceur. Il se força à faire le vide dans sa tête et cesser de penser, comme il savait si bien le faire. C'était le meilleur moyen pour que son corps réagisse, tout seul, sans qu'il ait besoin de lui imposer quoi que ce soit. Mieux rodée qu'un mécanisme, sa chair savait quoi faire, comment réagir, sans l'aide d'une quelconque cervelle pour lui dire ce qu'il fallait qu'elle fasse.

Un petit soupir franchit ses lèvres alors qu'il fermait les yeux, pour oublier la chambre, le bordel, le client. Il y avait juste Rey, qui le touchait comme s'il était presque important, qui laissait ses lèvres et sa langue courir sur lui, pas parce qu'il avait un besoin à assouvir, mais parce qu'il voulait le satisfaire.

Il était rare qu'on lui fasse ce genre de caresses. Les clients qui aimaient exécuter ce genre de pratique plutôt que de les subir n'étaient pas souvent les mêmes que ceux qui aimaient les physiques comme le sien. Ceux-là choisissaient plutôt les étalons de la maison, les jeunes hommes virils et bien membrés, ou qui à défaut de l'être, proposaient un corps plus masculin et un plus beau volume à avaler.

La langue de Rey le cajolait avec une douceur extrême, une sensualité insoupçonnée. Le voleur savait visiblement qu'on était d'autant plus sensibles et irrité par les caresses maladroites et empressées, lorsqu'on ne ressentait aucune excitation particulière. Il ne voulait pas que cela soit désagréable pour Enki en se montrant trop gourmand ou précipité. Alors il prenait son temps, tout en douceur, pour déguster la hampe qui se gorgeait lentement de sang, réaction naturelle à de si douces stimulations.

Une chaleur étrange commença à irradier depuis le bas ventre du jeune prostitué. Il en fut le premier surpris, ne pensait pas réussir à se détendre à ce point là, à oublier qu'il n'était qu'une putain qu'on avait loué pour une heure. Ce n'était plus la tisane d'Ongai qui mettait ses sens à fleur de peau il en avait bu trop peu, et depuis trop longtemps à présent pour qu'elle puisse encore faire effet à ce point. Ses pieds glissèrent sur les draps, sa respiration s'accéléra, et il feula doucement.

Il avait beau se considérer comme un spécialiste en la matière, pour en exercer le métier, les rouages complexes du plaisir avaient toujours quelques secrets pour lui. Qu'est ce qui faisait naitre l'excitation dans le corps d'un homme, quelle était cette alchimie étrange, ces réactions étonnantes qui se passaient dans la tête et dans les veines d'un être humain, et qui lui faisaient ressentir du désir ? Il se produisait parfois des phénomènes inexpliqués, des effets qu'il ne comprenait pas et qui échappaient à sa science pourtant vaste du domaine des plaisirs. Une sensation agréable là où on ne l'attendait pas, un frisson délicieux qui traversait l'échine au moment où on pensait le moins pouvoir en ressentir un. Quelque fois, ses clients étaient sujets à des faiblesses incongrues, perdant sans comprendre pourquoi toute vigueur dans leur bas-ventre alors que leur excitation avait jusqu'alors été à son comble. C'était comme ça, ça arrivait, sans qu'on puisse dire pourquoi. Le monde du plaisir était aussi complexe que mystérieux.

Et Enki devait avouer que ce que lui faisait Rey était plutôt bon.

Il n'avait qu'à se laisser aller, recevoir le plaisir qu'on lui offrait, sans pensées parasites, sans rien d'autre pour l'empêcher de profiter. C'était étonnamment simple, bien plus qu'il ne l'aurait jamais soupçonné si Rey ne lui avait pas montré comment faire.

Il fallait donc juste lui montrer un peu plus d'intérêt que les autres clients pour pouvoir le faire ronronner de plaisir… ?

Non, non, c'était pas si simple, tentait-il de se convaincre. C'était dans la façon même qu'avait le voleur de se comporter, dans sa façon d'être, de le regarder. Il ne le portait pas sur un piédestal pour adorer sa beauté et ses charmes sensuel, ne le mettait pas plus bas que terre pour ne le considérer qu'avec mépris, comme un réceptacle pour ses plus bas instincts. Ils étaient à égalité. Il n'y avait plus la putain, le voleur, l'amant, le client. Juste… un Kalenki obstiné et un jeune garçon un peu perdu. C'était comme ça qu'il s'expliquait les choses.

- Rey…

Ce dernier suçotait presque tendrement l'extrémité de son membre, ses doigts caressant avec un érotisme insoupçonné la base délaissée de sa hampe tendue. Pour la seconde fois, son amant d'une heure lui démontrait une expérience dans le domaine de la sensualité qu'il n'aurait pas imaginé, derrière ses airs de ne pas y toucher. L'espace d'une seconde, Enki se surprit à penser qu'il aurait aimé être l'une des conquêtes du jeune voleur, plutôt que le prostitué qu'il venait voir pour s'assouvir. L'une de ces créatures sans visage avec lesquelles il avait appris toutes ces choses, gagné cette assurance, ces personnes qu'il avait dû séduire et charmer pour pouvoir apprendre avec elles comment satisfaire quelqu'un. Pas le corps choisi d'un signe de tête pour soulager une pulsion sexuelle.

L'instant d'après, Rey l'avalait presque goulument dans sa bouche délicieusement chaude et Enki en oubliait de penser, trop occupé à se cambrer sur le matelas, ses doigts ripant sur les draps.

Il n'avait même pas besoin de faire semblant, de pousser sur sa voix pour faire plaisir à son client. Son corps agissait tout seul, les soupirs lui venaient d'eux même et il ne les retenait pas, les exagérait à peine, vieille habitude qu'il ne parviendrait peut-être jamais à perdre. C'était bon. Peut-être pas l'extase parfaite, peut-être pas assez pour pouvoir jouir avant qu'une pensée contradictoire ne vienne tout gâcher, mais c'était bon.

Des lèvres douces autour de lui, une langue taquine qui savait où caresser, des doigts tendres qui touchaient son corps sans le malmener. C'était donc tout ce qu'il fallait pour prendre du plaisir ? Pas besoin de connaître des cérémonials à reproduire machinalement, des techniques complexes, un savoir réservé aux initiés ? Mais si n'importe qui pouvait le faire, pourquoi est-ce qu'on avait besoin de prostitués, de gens comme lui, entrainés comme des automates à donner un plaisir censé être incomparable ?

Rey n'avait jamais dû subir le moindre apprentissage particulier, n'avait pas dû connaître d'autre entrainement que ses expériences passées avec des amants consentants. Et pourtant, Enki avait l'impression de recevoir plus d'ondes de plaisir et de sensations agréables qu'il ne serait jamais capable d'en prodiguer.

Cela lui fit peur, sans qu'il puisse dire pourquoi, ni à quel moment se produisit le déclic. Il se redressa doucement, le souffle court, les joues roses de plaisir et ses doigts s'enfouirent dans les cheveux de neige du voleur, le forçant doucement à se reculer, à cesser les délicieuses attentions dont il le comblait.

- Arrête, s'il te plait.

Sa voix n'était qu'un souffle haché qui s'échappait de ses lèvres entrouvertes. Surpris, Rey obéit sans chercher à protester et Enki en fut aussitôt soulagé. Mais en même temps … frustré. Il ne pouvait pas nier que cela ne lui plaisait pas. La belle érection que lui avait donné le voleur témoignait du contraire. Mais l'état de ce dernier ne lui avait pas non plus échappé. Après tout, Rey faisait partie de ce genre d'hommes qui prenaient du plaisir à en donner, même à un prostitué. Tenir Enki à sa merci, réussir à le faire soupirer et se tortiller de plaisir sur les draps avait réveillé son désir de façon visible.

- … Viens, souffla le prostitué en nouant ses jambes autour de lui.

Il attira le voleur contre lui, l'emprisonnant entre ses cuisses, accrochant ses chevilles tout contre ses hanches. L'invitation était aussi douce qu'érotique et Rey ne tenta pas d'y résister. Souplement, il se délesta du pantalon de toile qu'il portait encore. Puis ses mains prirent appuis contre le matelas, de part et d'autre de la chevelure éparpillée d'Enki. Leurs visages étaient proches, leurs souffles se mêlaient, et le prostitué s'empara doucement de sa virilité tendue pour la guider jusqu'à l'entrée de son corps, la pressant contre son intimité. Il ferma les yeux alors qu'il sentait le bassin de Rey bouger, le corps du jeune homme le recouvrir, jusqu'à le posséder.

Il échappa un gémissement étouffé.

La hampe du voleur glissait en lui sans aucune résistance, l'emplissant peu à peu. La sensation était familière mais une chaleur étrange s'y ajoutait, la rendant inhabituelle. Alors que Rey s'ancrait au creux de ses reins, Enki relâcha doucement la verge qui s'enfonçait dans son corps et vint plutôt poser les mains sur les épaules puissantes de son amant, caressant la chair tiède, comme pour l'encourager.

Peu à peu, Rey se mit à bouger. Il était bien loin de sa fougue et de son empressement de tout à l'heure. Il allait et venait doucement, avec une lenteur presque insoutenable, comme s'il n'osait pas forcer l'anneau de chairs étroites qui l'entourait, comme s'il voulait être sûr que le corps d'Enki l'acceptait. Mais il ne pouvait pas lutter très longtemps contre son propre désir et sous les réactions plus que positives de son amant acheté, voyant que loin de grimacer ou de rester passif, les halètements d'Enki s'accentuaient, il finit par craquer et donner des coups de reins plus intenses entre les cuisses fermes du jeune homme, enfouissant le visage contre son cou, mordillant sa gorge avec une passion irrépressible.

Son corps se pressait contre le sien, sa chaleur l'enveloppait, loin d'être désagréable comme avec ces clients qui se vautraient sur lui jusqu'à l'écraser. L'étreinte de Rey était sensuelle, presque tendre, si bien que le jeune prostitué se laissa griser.

Les doigts accrochés à sa nuque, à son dos, il sentait les muscles puissant rouler sous la peau halée du voleur, son corps sauvage s'abandonner à la luxure. Ses cuisses se refermèrent un peu plus, épousant les hanches du voleur, accompagnant de son bassin les voluptueux coups de rein.

La propre voix d'Enki le trahit. Son souffle se faisait court, ses gémissements s'amplifiaient, réclamaient plus, plus de chaleur, plus de plaisir. Il se sentait étourdit, comme il ne l'avait plus été depuis des années.

Quel était donc ce prodige dont Rey avait été capable ? Quelle sorte de magie avait-il utilisé sur lui, à son insu, pour qu'il puisse se laisser aller au point de sentir ses reins s'embraser de plaisir ?

Peut-être pas assez pour l'amener jusqu'à l'orgasme, Enki ne rêvait pas, redoutait même un peu que cela arrive. Vivre une telle chose avec un client qu'il ne connaissait même pas, qu'il venait à peine de rencontrer… Son esprit bloquerait bien avant, il le savait. Mais en attendait… c'était terriblement bon de se laisser aller.

Ses doigts s'agitèrent, cherchèrent à venir dénouer les longs cheveux strictement attachés du voleur. Ce dernier l'en empêcha promptement, saisissant son poignet, emprisonnant sa main contre le matelas d'une poigne possessive. Les ongles d'Enki lui griffèrent le dos pour toute réponse, alors que le jeune prostitué se cambrait de volupté, la tête basculant en arrière.

Rey était en train de perdre pieds, succombant à la fougue et au désir, enivré par le corps chaud qui l'enlaçait avec tant d'ardeur. Cette sensation de toute puissance, de domination sur le désir de son client n'était pas déplaisante, et Enki la trouvait même plus agréable que l'étreinte en elle-même. C'était plus que jamais à cause de lui si le voleur approchait de l'extase. Pour Rey, le prostitué avait été un peu plus qu'un simple déversoir, avait vraiment porté un nom, eut un visage. Le voleur avait cherché à le connaître, ne serait-ce qu'un tout petit peu, avant de se glisser entre ses cuisses.

Rien que pour cela, et pour le plaisir agréable qu'il était parvenu à lui faire ressentir, Enki avait envie d'essayer de lui donner un orgasme dont il se rappellerait longtemps. C'était bien la seule chose que le prostitué pouvait offrir…

Atshet frappa une série de coups brusques contre la porte, les faisant brusquement sursauter, invectivant le voleur d'une voix forte et d'un ton aigri.

- Ton heure est terminée ! Si t'en veux une de plus, envoie la monnaie !

Rey et Enki partagèrent le même feulement de désespoir et de frustration mélangés, retombant sur le matelas avec une respiration erratique. La passion s'éteignit comme la flamme d'une bougie qu'aurait soufflée la maquerelle sans le moindre état d'âme.

C'était ce qu'on appelait être interrompu en pleine action. C'était bien la première fois de sa vie qu'Enki en était aussi mortifié, accueillant d'ordinaire les interventions de la maquerelle avec soulagement. La voix de la harpie était le plus radical moyen de couper la chique à n'importe quel client.

Ce qu'il ignorait jusqu'alors, c'était que lui aussi pouvait se révéler particulièrement réceptif à un tel éclat de voix. La stupeur et la surprise avaient complètement terrassé ses sensations naissantes, emportées aux quatre vents.

Rey lâcha une bordée de jurons colorés.

- C'est pas vrai ! Vous avez encore des clients, avec un tue l'amour pareil ?

A moitié effondré sur ses coudes, il haletait contre sa gorge, l'air terriblement frustré.

Enki se laissa mollement retomber sur le matelas, poussant un soupir à en fendre les murs malgré sa respiration hachée. La tête lui tournait un peu et il lui fallut quelques secondes pour regrouper ses pensées.

- Elle t'aime pas... Elle se méfie de toi. Elle préfèrerait que tu partes…

Mais elle ne pouvait décemment pas mettre un client dehors, surtout avec une bourse aussi garnie, et même si le dit client n'était qu'un petit voleur des bas quartiers.

Le souffle du voleur caressa son cou.

Est-ce qu'il allait partir, toute envie coupée par l'intervention d'Atshet, où est-ce qu'il avait été suffisamment à son goût pour empêcher Rey de débander trop vite en dépit d'une radicale intervention ? L'étreinte qu'il lui donna soulagea un peu Enki, aussi contrariée que possessive, comme s'il refusait d'abandonner déjà le jeune prostitué.

- Je prends une heure de plus ! cria-t-il à l'adresse d'Atshet de l'autre côté de la porte.

Enki ne put s'empêcher de pouffer de rire, et caressa suavement le dos puissant de son client. Mais pour sa plus grande frustration, il le sentit malgré tout se retirer de son corps, et appuyer son front contre son épaule.

- Et merde…

- Désolé, s'excusa Enki en se mordillant la lèvre. Elle laisse terminer, d'habitude.

Il allait lui proposer de le finir autrement, de tenter quelque chose pour le remettre d'aplomb et raviver son désir mais quelque chose semblait s'être cassé dans l'esprit du voleur. Il n'était plus du tout dans l'ambiance, et pas seulement à cause d'Atshet, ni en réalisant qu'elle avait dû les écouter pendant plusieurs minutes avant de décider d'agir.

Rey se redressa pour s'asseoir sur le chevet du lit, poussant un soupir à en fendre les pierres.

- Qu'est ce que je fabrique…

Devant cette incompréhensible réaction, Enki en resta coi. Il s'assit lui aussi, un terrible sentiment d'inachevé lui brûlant les veines, une sensation désagréable dans l'arrière train. A présent que le corps chaud du voleur ne le recouvrait plus, l'air frais de la maison le fit frissonner et il tira le drap pour s'y envelopper.

-Rey ?

Mais l'intéressé ne l'écoutait pas, se massait les tempes d'un air agacé. Il mit plusieurs secondes à soupirer de nouveau, avant de secouer la tête.

- J'suis pathétique. Je suis le premier à me moquer des clients des bordels. Tous ces types trop lâches qui sont obligés de payer quelqu'un pour tirer leur coup. Et aujourd'hui… je vaux pas mieux qu'eux.

Enki fut tellement surpris qu'il en oublia de refermer la bouche. Pourquoi est-ce qu'il pensait à des choses pareilles alors qu'il était sur le point de jouir entre ses cuisses, à peine quelques minutes plus tôt ? C'était à la fois vexant et très perturbant.

C'était bien la première fois qu'un client lui faisait part de tels états d'âme. Les autres avaient toujours été totalement désintéressés, ou bien feignaient de ne pas voir les conditions de vie des vendeuses de plaisir.

La prostitution était ancrée dans leurs mœurs, aussi bien que l'homosexualité. Légalement, une femme avait le droit de pratiquer l'adultère si elle n'était pas satisfaite par son époux. Certains maris venaient donc chercher auprès des prostitués un plaisir sans contrainte qu'ils avaient du mal à trouver dans le lit conjugal. Rey était le premier homme qu'il rencontrait qui rechignait aussi violemment à y avoir recours. Peut-être parce qu'il était étranger ? Les Kalenki n'avaient sans doute pas les mêmes mœurs qu'eux…

- Y a pas de mal à ça, tenta-t-il d'argumenter, d'une voix douce. Tu cherchais du réconfort et j'en avais à te vendre. T'as pas à avoir honte, c'est de ça que je vis…

Il s'agenouilla, le drap tombant autour de sa taille, et voulut se glisser dans le dos de son client pour l'enlacer avec tendresse et chasser la mauvaise conscience qui le hantait. Mais le regard de Rey le gela sur place et il n'osa rien faire, restant immobile.

- Oh oui, quelle vie, ironisa le voleur d'un ton narquois. Enfermé entre quatre murs, obligé d'obéir à une vieille harpie… Tu ne peux même pas choisir tes clients. Tu as juste à te taire et à ouvrir les cuisses. C'est quand, la dernière fois que tu as vu le soleil ?

Rey secoua la tête et continua sa diatribe.

- Personne ne mérite une vie pareille. Et tout ce que je fais en te prenant une heure de plus, c'est t'enfermer un peu plus… là dedans.

Il désigna la chambre miteuse, les draps délavés, l'encens bon marché qui s'était déjà consumé. Enki fut incapable de trouver quoi lui répondre. Les mots du voleur étaient aussi justes que cruels, sonnaient presque comme des insultes. Oui, c'était peut-être une vie sordide et méprisable, mais c'était la sienne. Comment cet homme pouvait-il la juger ? Rey avait eu toutes les chances de son côté. Il était allé à l'académie de magie, aurait pu en sortir brillamment. Il aurait pu tout avoir, et il le critiquait tout de même ? Enki lui, s'estimait satisfait du peu qu'il possédait. Il avait un toit, de quoi manger, était à l'abri. Combien de temps aurait-il tenu seul dans les rues de la capitale ? Atshet leur disait souvent que quitte à avoir les cuisses écartées, il valait mieux être consentant et prostitué qu'être violé à longueur de journée.

Sans cela, une telle vie n'aurait pas été supportable.

- J'suis bien traité, ici, argua-t-il pour se défendre.

- Ah oui ? Tellement bien qu'ils t'ont envoyé en maison d'abattage ?

La voix de Rey était cinglante et Enki détourna brusquement la tête, giflé par ses paroles.

Il se rappela la couchette sale, l'obscurité, l'eau glacée qui lui servait à peine à se laver entre deux passes. La douleur, le dégout, autant de choses auxquelles il refusait de penser depuis des semaines.

- Ne me fais pas croire que tu y es allé de ton plein gré… Tu faisais combien de clients là-bas ? Cinquante ? Cent ?

Enki cligna des yeux, haussant les épaules, croisant les bras comme pour se protéger du regard acerbe du voleur.

Il n'avait pas envie de parler de ça avec lui. Avec personne, en fait. Il voulait juste faire comme si ça n'avait jamais existé.

- Je… j'sais pas… je comptais pas…

Il regretta pendant un instant qu'Atshet n'ait pas insisté pour mettre le client dehors. Si c'était pour que cela termine de la sorte… Il ferma les yeux, prêt à se lever pour se rhabiller.

Puis les doigts chauds du voleur se posèrent contre sa joue. La caresse était douce, tranquille, presque désolée. Estomaqué, Enki hésita avant d'entrouvrir les paupières, observant Rey à travers ses cils.

- C'est injuste, souffla doucement le voleur. Tu mériterais tellement plus. Tous ces jeunes comme toi… les plus beaux de la capitale… vous êtes toujours inaccessibles. Soit vous venez de la noblesse et vous êtes complètement intouchables, soit... on vous enferme dans des endroits sordides et le seul moyen de vous avoir, c'est d'allonger la monnaie.

Le cœur d'Enki se serra. C'était à la fois flatteur et douloureux de l'entendre parler ainsi. Est-ce que Rey avait déjà eu des déboires avec des prostitués ? Ou un garçon qui lui ressemblait peut-être, à l'académie… cela aurait expliqué ses mots, sa chute sociale, et sa désapprobation de la prostitution.

Enki ne comprenait pas le mal être du voleur. Il n'était qu'un fantasme, un corps plaisant à regarder, comme il en existait des centaines. On se contentait de le prendre puis de l'oublier. Il ne pensait pas mériter le moindre respect ou traitement particulier, s'estimant déjà heureux d'être encore en vie. Après tout, Rey lui-même avouait à travers ses mots qu'Enki n'était qu'un objet de désir et de convoitise.

- Tu penses trop… chuchota-t-il en repoussant doucement la main du voleur, encore posée sur sa joue. Si je te plais, t'as juste à payer pour coucher avec moi. Pas besoin… de perdre du temps à me faire la cour…

Il tenta de lui sourire mais Rey ne le lui rendit pas. Au contraire, il soupira une énième fois et courba la nuque, ses épaules s'affaissant alors qu'il observait le plancher.

- Personne mérite ce que je t'ai fais. C'est comme si je t'avais forcé. T'as même pas aimé ça… ! Tu fais semblant pour ne pas avoir de problème…

Il enfouit la tête entre ses mains, s'insultant de nouveau, se dégoutant lui-même.

De déstabilisé, Enki passa à franchement contrarié. Doucement, il suivit son idée première, se glissa avec sensualité contre le dos du voleur, comme il savait si bien le faire. Puis il enroula ses bras frêles autour du cou de son client, caressant doucement son torse, la voix suave, enjôleuse.

- La première fois peut-être… mais pas la deuxième…

Rey ne fut pourtant pas sensible à sa séduction. Il se dégagea sans le brusquer de son étreinte tentatrice, secouant la tête avec désapprobation.

- Arrête ça. C'est pas la peine. Je suis pas naïf à ce point là…

Il reçut un coussin en pleine tête.

Eberlué, Rey observa longuement le projectile qui venait de lui percuter le visage avant de chuter au sol. Il le ramassa, bouche bée, et tourna un regard écarquillé vers Enki.

Ce dernier, moue boudeuse et bras croisés, le fusillait du regard.

- T'étais en train de me faire jouir ! Tu sais d'puis combien de temps ça m'était pas arrivé ? Et tu te plains que je faisais semblant ?!

Rey aurait pu le frapper pour son insolence, aller se plaindre à la maquerelle ou le renverser sur le matelas pour le punir de son effronterie et le remettre à sa place. Mais au lieu de ça, il observa le coussin, puis le prostitué.

Ce dernier était terriblement séduisant avec sa coiffure défaite, son air outragé et le drap froissé qui cachait son corps de façon plus affriolante que pudique. Il avait aussi l'air sincère, et même un peu craintif, regrettant déjà cet aveu qu'il venait de faire à voix haute et qui aurait pu tomber dans la mauvaise oreille.

L'honneur viril de Rey en pris un coup, en réalisant l'impair qu'il venait de commettre. Abandonner son amant aux portes de l'extase…

Mais il avait aussi une furieuse envie d'éclater de rire devant l'attitude d'Enki et finalement, se frotta la nuque d'un air penaud. Quelque part, l'aveu du jeune homme l'avait soulagé.

- … C'est trop tard pour essayer de me rattraper… ?

Enki haussa les épaules, dédaigneux.

- Y te reste une heure. Fais en ce que tu veux.

Rey hésita, puis vint se rassoir au milieu du lit en s'adossant contre le mur, et tapota ses cuisses en une invitation. Enki l'accepta sans un mot et grimpa à cheval sur ses jambes, entrainant avec lui le drap entortillé autour de sa taille, dénudant le matelas vétuste. Comme un peu plus tôt, son corps épousa celui du voleur, tous deux confortablement callés, et les grandes mains chaudes de Rey glissèrent le long de ses reins.

Sa manière de le toucher était encore différente. Il y avait toujours du désir, de l'admiration, mais aussi une certaine tendresse, une volonté de se faire pardonner pour toute la frustration dont il était responsable. Enki le sentit jouer avec les rubans qui gardaient accrochés ses bas à la ceinture de dentelle qui lui ceignait les hanches, s'amusant à les défaire, l'un après l'autre.

- Toi, dans une maison d'abattage… c'est vraiment donner de la confiture aux cochons. Dans tous les sens du terme.

- Arrête, le coupa Enki en soufflant contre son oreille. Je veux plus parler de ça.

- Je veux juste comprendre… pourquoi est-ce que ta harpie t'as envoyé là bas ? Tu n'es pas fait pour ce genre d'endroit. C'est du gâchis.

Les mains de son client lui caressaient les cuisses, chaudes et douces, remontant sur son fessier en lui envoyant d'agréables frissons le long de l'échine. L'étreinte du voleur était bien plus plaisante que tout à l'heure. Ses bras puissants l'entouraient, ses lèvres laissaient une trainée de baisers suaves le long de sa gorge, le faisant soupirer.

- C'est pas Atshet qui décide de ça. C'est le patron qui m'a puni. J'ai… envoyé un coussin à la tête de la mauvaise personne.

Rey ne put s'empêcher de rire contre son cou, détendant l'atmosphère, rendant plus légère la conversation qui était loin de l'être.

- Je croyais que les hommes n'avaient pas le droit de tenir des maisons closes. Que c'était réservé aux femmes et aux eunuques…

Enki haussa les épaules, caressant d'une façon aussi distraite que sensuelle les courbes des muscles fermes des bras du voleur. Curieusement, ses stigmates paraissaient plus pâles que tout à l'heure, tirant à présent plus vers le blanc que vers le bleu. Peut-être qu'ils n'apparaissaient que quand il usait de la magie, et s'évaporaient ensuite ?

- Disons que… la maquerelle a beaucoup d'amis… et qu'ils lui rendent des… services…

Il n'avait normalement pas le droit de parler de choses comme celles là, mais ce n'était pas comme si le fait n'était pas connue et évident. Certaines lois du royaume avaient dû mal à être respectées, surtout quand elles concernaient un commerce aussi lucratif que celui de la prostitution.

Enki feula soudain de plaisir, sans pouvoir se contrôler, alors que la paume brûlante du voleur s'était refermée autour de sa verge et s'attelait depuis déjà plusieurs secondes à le caresser de la plus délicieuse des façons. Le jeune garçon sentit la chaleur revenir dans ses reins, des picotements agréables dans son bas ventre, et aurait fermé les yeux s'il n'avait pas croisé ceux de son compagnon.

Les prunelles bleu glacier du voleur étaient rivées sur les siennes, incroyablement pénétrantes, et le prostitué se laissa captiver par leur éclat ensorcelant. Rey le contemplait, comme plongé dans ses pensées, le troublant à un point tel qu'il sentit le rouge lui monter aux joues.

Sans un mot, semblant obéir à une pulsion irrépressible, Rey lapa son propre pouce et le passa sur les lèvres roses du jeune prostitué, nettoyant avec douceur le fard qui les recouvrait encore. Puis, tirant un bout de drap, il s'en servit pour essuyer délicatement sa peau, à gestes doux, lents et minutieux. Il retira peu à peu les petites touches de poudre sur le visage d'Enki, comme s'il voulait dévoiler sa vraie nature cachée sous le maquillage. Le prostitué retint son souffle alors que son client s'exécutait, restant docile et sage sous le geste rare, presque affectueux.

Rey recula doucement sa main. Envouté, il le contempla encore, en silence, découvrant le visage de son jeune amant sous son véritable jour, sans le moindre fard. Il ne le lâchait toujours pas du regard, subjugué, et un chuchotement intimidé s'échappa finalement de ses lèvres entrouvertes.

- Est-ce que je peux t'embrasser ?

Un frisson électrisa l'échine d'Enki. C'était rare qu'on le lui demande, qu'on essaye simplement de le faire. Peut-être que les clients étaient dégoutés par tout ce que sa bouche pouvait embrasser en une journée ?

Mais il n'était plus à une surprise près, avec Rey.

Il lui répondit oui dans un souffle qui s'étouffa presque contre les lèvres de son amant, alors que leurs visages se rapprochaient.

Il noua ses doigts sur la nuque de Rey, pour l'empêcher de fuir, de mettre fin trop vite à ce baiser intense. Il n'avait rien de chaste, de tendre ou d'affectueux. La langue du voleur s'était tout de suite glissée entre ses lèvres, cherchant la sienne avec avidité, et Enki sentait qu'il était en train d'en perdre sa respiration, complètement grisé par la bouche gourmande de son compagnon.

Il avait oublié comme c'était bon d'embrasser quelqu'un qui lui plaisait, de presser son corps contre le sien, de réclamer encore et encore des baisers qui n'en finissaient plus. Ses reins le brulaient à présent, et pas seulement à cause des mains du voleur qui le serraient fermement, enlaçant étroitement sa taille trop maigre contre son torse large.

Rey avait déjà défait les attaches qui gardaient les bas du prostitué bien en place sur ses cuisses, les uns après les autres. Mais il ne voulait visiblement pas en rester là et les doigts agiles effleurèrent la bande de tissu délicat qui entourait sa taille, cherchant l'attache sur ses reins pour la défaire. Il la trouva, et le porte-jarretelle de fortune finit par atterrir sur le plancher sans faire un bruit.

Entre deux baisers, ses bas ne tardèrent pas à connaître le même sort. Rey fit glisser le tissu en une longue caresse le long de sa cuisse, épousant la forme de sa jambe dans le creux de sa paume, l'amenant peu à peu dans son dos pour qu'Enki accroche ses chevilles autour de ses reins.

Il enleva avec les bas les bracelets joncs qui ceignaient ses chevilles, et le prostitué frissonna de la tête aux pieds. La peau nue de ses jambes était aussi chaude que le corps du voleur tout contre le sien. Il se sentait plus exposé que jamais, totalement dévêtu, délesté de tous ses artifices, de tout son déguisement de prostitué. Même s'il n'était jamais très habillé, pour susciter le désir autant que pour se préparer plus vite entre chaque clients, ses vêtements étaient comme une carapace, une armure de soie bon marché posée entre le corps qu'il vendait et la personne qu'il était vraiment. Mais Rey l'avait effeuillé jusqu'au tréfonds de son âme, et le dernier morceau de son armure tomba quand les doigts délicats du voleur, s'étant saisis de ses poignets, retirèrent les derniers bracelets pour les laisser tomber sur le matelas.

Enki eut une seconde d'appréhension. Il tenta de se dire que c'était mal, que Rey n'était qu'un client, et qu'il ne désirait rien d'autre que son corps. Pire encore, il le désirait sans aucun artifice, sans bijoux ni vêtements, possédait tout entier le corps du prostitué contre quelques pièces de monnaies.

Il allait sans doute s'en vouloir terriblement, après ça. Se traiter de tous les noms et culpabiliser pendant des jours pour avoir commis une telle stupidité, sans parler du dégout, qu'il connaissait bien pourtant, mais qui serait beaucoup plus dur à faire passer que les fois précédentes. S'abandonner ainsi à un client…

Mais c'était trop bon. Enki était vaincu par sa propre faiblesse.

Le sexe dressé du voleur se pressait contre sa hanche, gorgé de désir, ses baisers le grisaient et amollissaient sa résistance. Pas son entrejambe, en revanche, et Rey lui arracha un hoquet de plaisir, enroulant sa main autour de leurs deux membres pour les caresser l'un contre l'autre. Cette intimité était troublante, mais loin d'être désagréable.

A bout de souffle, ils finirent par détacher leurs lèvres et Enki laissa reposer son front contre celui du voleur, les yeux clos. Il se mordillait la lèvre inférieure, rougie et gonflée par les baisers, pour tenter de retenir les soupirs de volupté que sa gorge voulait laisser échapper. Les picotements dans son bas-ventre ne voulaient pas s'arrêter.

Il sentait qu'il allait jouir, c'était inéluctable. Il en mourrait d'envie, se faisait violence pour ne pas bouger les hanches et se frotter plus vite contre la hampe brûlante du voleur. Il n'arrivait pas à croire qu'il prenait un tel plaisir avec un homme qu'il avait laissé l'utiliser comme un simple déversoir.

- … Attend… murmura-t-il soudain, haletant.

Enki posa les paumes de ses mains contre le torse puissant de son amant, son regard hésitant croisant les prunelles aussi bleues qu'embrumées. Une ombre passa sur le visage de Rey, comme s'il craignait d'être repoussé ou remis à sa place dans les prochaines secondes.

Mais le prostitué attrapa sa verge avec douceur, se redressant légèrement, le cajolant avec autant de douceur que d'érotisme tout en le guidant entre ses cuisses.

Enki s'empala sur lui en refermant les paupières.

Le membre chaud glissa en lui jusqu'à s'ancrer au creux de ses reins, envahissant à nouveau son corps, lui arrachant un son de plaisir. C'était la première fois qu'il ressentait aussi fort l'envie de sentir cette hampe bouger en lui, de l'emplir tout entier, de se laisser aller dans les bras chauds qui l'entouraient.

Penché en avant, reposant contre le corps de Rey qui s'était confortablement installé contre le mur, il pouvait bouger sur lui presque sans effort. Le voleur le laissa faire, mener les premiers va-et-vient, le temps que ce fourreau brûlant se réhabitue à sa présence. Mais bien vite, il céda à la tentation et son bassin chercha à venir à la rencontre du sien, ondoyant en communion avec le rythme que le jeune prostitué imposait.

- Enki…

L'intéressé sentit un frisson intense lui traverser l'échine, de la tête aux pieds. Il n'aurait pas cru que cela puisse être aussi agréable d'entendre son nom être gémi de la sorte. Il se laissait envahir par le plaisir avec une facilité déconcertante, totalement désinhibé, avait levé toutes les barrières qu'il dressait d'ordinaire lors d'une relation charnelle. Il ne tenta même pas de résister quand Rey enfouit l'une de ses mains dans ses cheveux blonds, lui redressant la tête pour lui imposer un nouveau baiser déroutant. Il le laissa jouer avec les petites tresses dorées qui clairsemaient sa chevelure, feula de désir contre ses lèvres douces quand son autre main reprit son torride massage sur son membre tendu.

Accroché aux épaules du voleur, les ongles d'Enki égratignèrent sa peau alors qu'il bougeait sur lui de façon désordonnée, oubliant tout ce que les maquerelles successives lui avaient appris sur les différentes façons de faire jouir un client. Il n'écoutait plus que la petite voix dans sa tête qui lui disait ce qu'elle voulait qu'il fasse, pour que cette étreinte devienne de plus en plus délicieuse. Il en voulait plus, tellement plus ! Enki avait l'impression que ce n'était jamais assez, que son corps avait un millions de choses à découvrir sur les différentes façons d'éprouver du plaisir, et non plus de le donner.

Il agrippa fermement ses bras autour du cou de Rey, l'embrassant avec ferveur, presque désespérément. Il le chevauchait avec fougue, les reins du voleur ondulant à sa rencontre, faisant jaillir de son bassin des vagues de plaisir de plus en plus fortes. Mais il avait l'impression que ce n'était pas assez… et en même temps beaucoup trop.

La chaleur, le plaisir, tout se mélangea, sembla exploser aux creux de ses reins, irradiant tout son corps depuis son bas ventre. Une sensation incroyable le traversa, presque plus délicieuse que tout ce qu'il avait jamais connu, puis s'évanouit.

Enki pouvait presque sentir le sang pulser dans ses veines, ne réalisa même pas qu'il s'était libéré entre les doigts de son amant. Le souffle court, il avait relâché ses lèvres sans s'en rendre compte mais ne sentait même pas peser sur lui les yeux embrumés de Rey, qui le dévorait pourtant du regard, totalement envoûté par la façon si sincère du jeune prostitué d'exprimer son orgasme.

Le cœur d'Enki battait à cent à l'heure. Il se sentait perdu, éreinté, et en même temps parfaitement bien. Il était enveloppé dans des bras chauds, n'avait pas besoin de réfléchir.

Un souffle chaud se mêlait au sien et sans y penser, il reprit suavement les lèvres de Rey, recommençant à s'empaler sur sa hampe. Il bougea sur lui d'une façon d'autant plus torride que son propre désir l'avait quitté, ne laissant qu'une agréable sensation de bien être, et une envie très forte de faire sombrer le voleur dans le même état de béatitude. Il attrapa d'autorité les mains si adroites de son amant d'un jour, le força à les nouer autour de sa taille frêle, sentant les doigts fébriles s'enfoncer avec passion dans sa chair tendre. Les reins de son compagnon suivaient ses mouvements avec frénésie, éperdument, voulant se glisser toujours plus intensément dans ce fourreau étroit qui l'entourait.

Mais brusquement, Rey se tendit, et feula de plaisir contre ses lèvres, le serrant plus étroitement encore contre lui. Enki caressa doucement sa nuque, le couvrant de tendresse, le laissant sombrer dans le plaisir intense.

Rey avait joui en lui pour la seconde fois de la journée, mais d'une façon beaucoup, beaucoup plus agréable pour Enki, qui appréciait même le sentiment d'être le responsable de son état.

Le jeune prostitué se laissa tomber sur lui, s'abandonnant dans ses bras, définitivement à bout de souffle. Rey haletait aussi contre son oreille, refermant son étreinte autour de lui, se remettant de son orgasme fulgurant.

La tête d'Enki lui tournait un peu. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait plus atteint l'extase qu'il avait l'impression que c'était la première fois qu'il ressentait quelque chose d'aussi puissant et délicieux. Son corps rassasié glissait doucement dans l'apathie, comme s'il se laissait tomber dans un lit fait de coton moelleux.

Les pectoraux de Rey n'étaient pourtant pas vraiment moelleux, ils étaient même plutôt fermes, mais tellement chauds et doux que ce n'était pas très différent.

Le prostitué soupira de bien être, et il sentit le corps du Kalenki se soulever au rythme de sa respiration. Ils restèrent ainsi un long moment, enlacés, se gorgeant de cette chaleur, cette douceur, qui semblait leur manquer si cruellement à tous les deux.

Puis, la grande main du voleur bougea doucement, caressa longuement son échine, faisant naitre de nouveaux frissons.

- Est-ce que je pourrais revenir te voir… ?

Enki sourit doucement, un brin malicieux, et vint lui voler un nouveau baiser. Les lèvres de Rey étaient douces, tentèrent de le garder prisonnier, et il ne put que souffler sa réponse avant d'être à nouveau capturé.

- Tant que tu as de quoi payer…

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Merci beaucoup d'avoir lu jusqu'ici ! La suite arrivera d'ici deux ou trois semaines le temps que je la relise une dernière fois, mais comme d'habitude, l'histoire est déjà complète sur Manyfics. J'ai passé beaucoup de temps sur cette histoire, j'espère que ça en valait la peine et qu'elle vous aura à fait passer un bon moment !

En espérant que cette première partie vous aura donné envie de revenir pour les deux autres, je vous souhaite une bonne journée, et je vous dis à très bientôt !