Disclaimer : Tout m'appartient, histoire, lieux, personnages et désastre scénaristique

Notes : Comme d'habitude, ça fait déjà un moment que cette histoire est sur Manyfics, complète et en trois chapitres. Elle date de décembre 2011, pour l'anniversaire de Grenadine dont c'était le cadal (alors qu'elle aime pas la fantasy, epic fail ). Et comme à l'heure où je poste, on est de nouveau le 12 (12/12/12, même), je peux lui re-souhaiter haut et fort un Joyeux Anniversaire \o/

Un second gros merci à tous ceux qui m'ont laissé une review ou ajouté dans leurs alerts et favoris, mais aussi à vous, lecteurs de l'ombre qui revenez une dernière fois découvrir la fin !

Je préfère avertir encore, cette partie contient des lemons pas glamours du tout, beaucoup moins que ceux des chapitres d'avant, en plus d'être la plus longue des trois.

J'espère que vous passerez quand même un bon moment de lecture !


Stigmata

Partie 3

Enki s'agenouilla devant Khasilm pour l'aider à lacer ses incommodantes sandales, aussi habile pour défaire les vêtements que pour les rajuster. Ils étaient en retard, et le jeune prostitué voulait leur faire récupérer le temps qu'ils avaient perdu en s'attardant un peu trop avec les baquets d'eau chaude.

Ses muscles puissants laissés à moitiés nus, Khasilm, dans toute la splendeur de sa virilité débordante, était rouge comme une tomate. Leur client était parti depuis un bon moment déjà et pourtant, le bel étalon de la maison de passe ne parvenait pas à chasser son souvenir de sa mémoire. Encore moins avec Enki agenouillé devant lui.

- Atshet te torture avec ces vêtements, le plaignit pourtant le jeune prostitué en se redressant souplement.

Enki recouvrit ses épaules frêles d'une étole épaisse et chaude, ne portant rien d'autre qu'une tunique lâche tombant jusqu'à ses cuisses et ses bas tirés bien au dessus des genoux. Le tissu était léger mais au moins, Enki se sentait couvert, et protégé du froid mordant. Khasilm, lui, ne portait qu'un long pagne et des sandales à lacet montant. Il ressemblait à un beau guerrier du royaume de l'Est, pays où les déserts et le soleil contraignaient les peuples à vivre toute l'année dans une chaleur étouffante. Mais ici, à Olshian, il y avait de vrais hivers, et ils pouvaient être rudes.

- Allez viens, ils doivent nous attendre, le pressa Enki.

L'étalon le suivit sans un mot, les pomettes écarlates. Un brin blasé, Enki le précéda et ensemble, ils descendirent à toute vitesse vers la grande salle de la taverne. Les autres filles étaient déjà attablées, l'une d'elles servant à chacune une mixture poisseuse où flottaient de vagues morceaux de légumes. Mais ça sentait bon.

- Ah ! Voila les deux plus jolis ! Vous vous éclipsez tous les deux avant d'aller travailler ? piailla avec enthousiasme l'une d'entre elles en voyant descendre les deux garçons.

La rougeur de Khasilm devint si prononcée que toutes les filles éclatèrent de rire. Enki, lui, leva les yeux au ciel et trouva simplement une place sur le banc, aux côtés des autres. Une fois assit, il fit de son mieux pour retenir une grimace, pour ne pas embarrasser un peu plus le pauvre Khasilm qui s'installait à ses côtés.

- Juste un client qui est venu au dernier moment… soupira-t-il en tendant son assiette pour avoir sa part de pitance. Il nous a voulu tous les deux.

Les filles ricanèrent, mais sans animosité. La plupart d'entre elles, les plus rondes et les plus âgées, ne travaillaient qu'à la taverne, de la fin de l'après midi jusqu'à très tard dans la nuit. Les autres, plus jeunes et plus jolies, étaient assez présentables pour travailler aussi dans le salon du lupanar le reste de la journée, mais ne parvenaient pas à ramener assez d'argent pour pouvoir se contenter de leurs clients du jour. Alors, comme les deux garçons, elles descendaient le soir aider à la taverne. Il y avait un troisième garçon, l'étranger, mais il ne parlait pas un traitre mot de leur langue et ne servait pas à grand-chose à part trainer sur le chemin.

- Allez, dépêchez vous de manger, croassa Atshet en passant la tête par la porte. On ouvre bientôt !

Un concert de soupir accueillit ses remontrances et loin de se dépêcher, des conversations jaillirent de tous les coins de la petite tablée, entrecoupés de bruits de cuillères et de succion. Enki se permit une ébauche de sourire, appréciant cette ambiance bon enfant qui lui rappelait tant son ancien bordel. Loin du silence feutré et des airs ampoulés que prenaient les filles dans le salon, ici, tout le monde se serrait les coudes et plaisantait de vive voix. Il fallait bien ça pour se changer les idées avant une longue soirée de travail.

Ils avaient peu de temps pour se remplir l'estomac, avant d'ouvrir les volets de bois de la taverne et achalander les premiers clients. Mais ils prenaient pourtant un moment pour savourer cette maigre nourriture et se chamailler entre eux sur celui qui finirait la marmitte.

Pourtant, du coin de l'œil, Enki remarqua que Khasilm donnait de mornes coups de cuillère dans son écuelle. Tendu et crispé, il n'avait pas l'air d'avoir très faim.

- Khas… soupira Enki, à voix basse pour ne pas interpeller les autres. Culpabilise-pas comme ça… C'est pas la dernière fois que quelqu'un va demander qu'on fasse ça.

Le jeune homme s'empourpra un peu plus, balbutiant dans sa barbe pourtant rasée de près.

- Je… j'sais, mais… pardon quand même.

Enki roula des yeux devant ces énièmes excuses.

Khasilm n'avait vraiment pas l'habitude des autres garçons. Il avait un physique atypique pour une maison de passe, fort et musclé comme un taureau. Les clients le prenaient rarement et il était plutôt choisi par les très rares femmes qui poussaient la porte du bordel en tout anonymat. Il était surtout les bras forts de la maison, l'homme aux aguets qui restait toujours debout dans un coin du salon ou de la taverne. Ses muscles impressionnant en dissuadaient plus d'un et Enki et les filles se sentaient toujours rassurés par sa présence, comme un soutien dissuasif en cas de problème avec un client.

Enki se demandait souvent ce qui avait conduit un jeune homme comme lui dans une maison de passe, mais n'avait jamais osé poser la question. Aussi puissant et viril qu'il était timide et inexpérimenté, Khasilm avait du mal à se faire aux exigences du métier. Surtout quand elles impliquaient de devoir toucher l'un de ses camarades masculins.

- Qu'est ce que tu nous lui a fait, Enki ? Il est tout rouge ! se moqua gentiment l'une des filles en surprenant leurs messes basses.

- Moi rien, c'est lui qui a tout fait, rétorqua le prostitué avec un clin d'œil amical à l'adresse du pauvre garçon.

Ce dernier piqua un fard sur son écuelle, touilla machinalement sa soupe pour tenter d'oublier les rires qu'il suscitait déjà.

La tentation était trop grande. Devant les grands timides comme Khasilm, et tous les jeunes naïfs en général, Enki ne pouvait pas s'empêcher d'avoir envie de les asticoter. Aguicheur, il caressa la cuisse puissante et nue du bel étalon, se penchant vers lui pour le taquiner d'une voix chaude.

- Méfie-toi… Maintenant, moi aussi je vais essayer de me faufiler sous ta couverture pendant la nuit…

- Et lui, il est déjà dans ton dortoir, ajouta leur voisine d'en face avec un sourire goguenard.

Un grand éclat de rire anima la tablée et tout le monde termina son assiette de soupe avec un grand entrain. Amusé autant qu'attendri par la gêne de son compagnon, Enki profita pourtant de la cohue pour le réconforter un peu.

- Ca va, tu sais. T'en veux pas pour ça. C'est moins pire avec toi qu'avec deux hommes que je connais pas.

Khasilm hocha timidement la tête, et fit un effort pour se nourrir un peu et ne pas rester toute la nuit avec l'estomac vide.

Leur court repas terminé, ils débarrassèrent rapidement la table et tandis que les unes mettaient de l'ordre dans la salle aux dalles de pierres, les autres décrochèrent les lourds panneaux de bois qui obstruaient les fenêtres. On ne voyait pourtant du dehors que la chaude lumière du lustre de la taverne les vitres des maisons closes devaient être en verre dépoli, pour cacher aux yeux des bonnes gens le commerce immoral auquel les filles de petite vertu se livraient à l'intérieur.

Parfois, ils devaient cependant sortir sur le seuil, ouvrir un instant les fenêtres pour s'y accouder et achalander les clients, jouer de leurs décolletés profonds ou du galbe de leurs cuisses pour attirer à l'intérieur les âmes en mal de réconfort. Mais les habitués connaissaient la maison et il était rare que la taverne ne se remplisse pas vite, dès l'ouverture.

Enki aimait bien y travailler, mais se disait souvent qu'il n'aurait pas pensé la même chose s'il avait été une fille. La plupart des clients le laissaient tranquille et il se contentait la majeure partie du temps de servir les assoiffés. Il n'était pas sollicité comme ses compagnes d'infortune, qui ne quittaient une cuisse que pour s'asseoir sur une autre, sans cesses entourées, appelées, réclamées à grands cris et éclats de rire. La plupart des clients étaient des petits travailleurs, des ouvriers et des marins. Ils passaient la majeure partie de leurs temps entourés d'hommes et c'était la compagnie féminine qu'ils recherchaient le plus en venant au bordel. Enki avait beau être séduisant, les clients de la taverne voyaient suffisamment d'attributs masculins à longueur de journée pour en vouloir encore une fois le soir venu.

Le jeune garçon était donc surtout là pour faire joli. Mais il était loin de s'en plaindre.

Ils n'avaient pas percé le premier tonneau de la soirée qu'Atshet vint le tirer par le bras, lui et une autre fille, pour les remonter aux salons. Ils la suivirent avec docilité, habitués à ce qu'on revienne les chercher quand un client demandait à voir toute la marchandise de la maison. Une simple porte et un escalier de bois séparait la taverne du reste de la maison. Elle était construite dans une rue pentue qui descendait vers le port, et le salon du premier étage avait aussi pignon sur rue.

Enki se débarrassa dans l'ombre de son étole et d'une ceinture à laquelle il accrochait sa bourse. Sa compagne derrière lui en fit de même, raccrocha à la hâte ses boucles d'oreille, aucun des deux ne voulant subir de réprimandes de la part d'Atshet. Ils se faufilèrent dans le grand salon pour rejoindre les autres, que la lueur des bougies baignait dans une lumière éthérée.

Atshet revint en guidant d'une voix mielleuse le client qui avait demandé à les voir. A travers le rideau entrouvert du salon, ils entendaient des éclats de rire et des voix d'hommes, entraperçurent quelques notables et figures bien connues du quartier. Un groupe de riches clients qui avait réservé l'un des petits salons de la maison pour ne pas se mêler à la plèbe, comme il y en avait tous les soirs.

Celui qui invitait était ce soir là un officier de la milice. Il portait la cuirasse des capitaines, faite de bandelettes de métal, par-dessus une tunique bleue aux manches courtes. Les miliciens étaient rares, dans la clientèle des bordels. Ils obéissaient au prince et étaient en charge de faire régner la paix dans la capitale. Ils étaient connus pour leur rigueur et leur loyauté sans faille à l'héritier, toujours splendides avec leurs capes bleu roi. Ils les épinglaient autour de leurs cous avec un bijou d'électrum que leur offrait le prince en personne, après une année de service au sein de la milice.

Le capitaine scruta d'un œil inquisiteur les créatures que la maison de plaisir lui proposait. Il se pencha à l'oreille d'Atshet pour lui poser quelques questions sur l'une ou l'autre des filles, si elle savait bien parler, si elle était gracieuse ou avait un talent caché. Il voulait visiblement que sa soirée soit réussie et ses invités satisfaits. Il s'approcha des jeunes filles pour les examiner avec soin, comme un parieur qui inspectait les pouliches avant de faire sa mise.

Il était grand, les épaules larges, avec une épaisse tignasse de cheveux bruns qui lui donnait une prestance étonnante. Enki se sentit frissonner quand ce fut à son tour d'être parcourut par le regard d'aigle du capitaine. Il était tout à fait son type d'homme, jeune, solide, et le prostitué se surprit en pensant l'espace d'une seconde qu'il aurait bien aimé être choisi par lui. L'officier lui attrapa le menton, l'observant attentivement, et Enki retint son souffle alors qu'un autre frisson lui traversait l'échine.

Mais le milicien remarqua les mèches de cheveux blancs dans la coiffure du prostitué. Il sembla se raidir un instant, eut l'air déçu, et le relâcha pour examiner la putain suivante.

Docile, Enki courba de nouveau la nuque, soumis et impassible, comme on l'exigeait de lui. Mais son cœur battait à cent à l'heure.

Qu'est ce que c'était que ça ?

Il lui arrivait de plus en plus souvent d'éprouver des bouffées de désir pour les rares clients qui convenaient à son goût. Elles étaient souvent infimes et passagères, mais le laissaient toujours dans un profond désarroi.

Il savait que ce n'étaient que des porcs qui venaient se vautrer sur des putes. Pourquoi est-ce qu'il pouvait croire, même une seule seconde, qu'ils s'intéresseraient à autre chose qu'à son cul ? Il se mordit avec force l'intérieur de la lèvre pour tenter de remettre ses pensées dans le droit chemin.

Le capitaine finit par choisir deux des plus jolies filles de la maison, et elles le suivirent en minaudant pour rejoindre les convives. Troublé, Enki partit reprendre sa place à la taverne, laissant les autres filles retourner s'ennuyer en attendant leurs prochains clients.

Le premier étage –ou le rez-de-chaussée si on oubliait la taverne et prenait en compte l'inclinaison de la rue- était toujours quasiment plongé dans la pénombre. Pour économiser les torches, seuls les salons étaient éclairés, celui des filles et ceux que des clients occupaient, les couloirs étroits restant à peine illuminés par de rares chandelles vacillantes. L'étage était morcelé en plusieurs petites pièces aux murs de bois et aux cloisons coulissantes, autant d'alcôves et de salons pour des petits groupes de clients qui venaient se distraire au bordel.

Enki passa comme une ombre devant celui que le milicien et ses invités occupaient. On entendait déjà les rires des filles et les premières coupes se remplir le capitaine était sûr le seuil, sur le point de refermer la porte.

Il suivit Enki du regard et ce dernier le lui rendit un instant, incapable d'y résister, avant de brusquement courber la nuque et disparaître sans un mot dans la pénombre du lupanar.

Il n'entendit la porte coulisser pour se refermer qu'après quelques longues secondes.

Le souffle court, Enki ramassa son étole et sa ceinture à la hâte. Atshet avait repris sa place derrière un tout petit secrétaire, à l'emplacement stratégique entre le salon des filles et le haut de l'escalier qui conduisait à la taverne. Quiconque voulait monter avec une prostituée était obligé de passer devant elle et de s'acquitter du paiement pour louer une des chambres. Mais la maquerelle ne lui accorda pas un regard et Enki fila en silence, raccrochant sa bourse alors qu'il descendait l'escalier étroit, encore profondément troublé.

Le silence feutré qui régnait à l'étage devenait près de la porte une cacophonie étouffée, puis une explosion de voix dans la grande salle de la taverne. Elle s'était remplie, pendant que le capitaine choisissait des compagnes pour sa soirée entre amis, et le jeune prostitué eut à peine le temps de parcourir la salle des yeux pendant qu'il refermait la porte.

Khasilm l'attrapa doucement par le bras.

- L'équipage du Nimrad est là, ils te réclament, lui apprit-il avec une moue contrite.

Enki échappa un gémissement plaintif.

- Oh non…

Il aimait beaucoup les marins du Nimrad, un petit navire marchand qui ne manquait jamais de venir prendre du bon temps à chacune de leurs escales à Olshian. Mais pour son malheur, eux aussi l'aimaient beaucoup, en particulier leur timonier, un homme fort et tout en muscle à la barbe poivre et sel. Ils étaient gentils avec lui, et d'ordinaire, Enki n'était pas contrarié par leurs visites, qui signifiaient que sa bourse allait incroyablement se remplir. Mais sa journée avait été dure, particulièrement longue, son corps se rappelant encore douloureusement du dernier client qu'il avait dû satisfaire en compagnie de Khasilm. La perspective de devoir à présent rassasier tout le petit équipage ne lui plaisait pas beaucoup.

- Bon… soupira-t-il en abaissant les épaules. Très bien. Ils ont demandé à boire ?

Comme Khasilm hochait la tête, Enki le remercia et réunit ses forces.

Outre les filles et les deux prostitués mâles, la maison employait aussi un tavernier pour remplir les chopes, ouvrir les amphores et percer les tonneaux. Il y avait toujours près de lui -et de l'argent des consommations- un ou deux hommes de Créos, le patron de la maison close, qui jouaient aux dés sans mot dire ni toucher à la moindre fille, veillant simplement à la sécurité des recettes. Mais la plupart du temps, quand un incident survenait, la poigne puissante de Khasilm suffisait généralement à régler le problème avant qu'ils n'aient eux-mêmes besoin d'intervenir. Cela faisait aussi plusieurs années qu'il était normalement interdit à tout homme de pénétrer armé dans les lieux de plaisir, les autorités ayant fini par se lasser des trop nombreuses dérives d'hommes ivres et violents qui évacuaient leur hargne en mutilant les filles.

Enki chargea un plateau avec des chopes que lui tendit le tavernier, et les porta jusqu'à la table de l'équipage du Nimrad. La grande salle était remplie, les deux grands lustres chargés de bougies éclairant les visages déjà rougis par la boisson. Enki n'eut pas le temps d'identifier tous les clients mais remarqua quelques miliciens attablés dans un coin, tentant d'ignorer superbement les filles qui les abordaient. Ils étaient sans doute l'escorte du capitaine qui avait réservé un salon au premier étage. Mais à leur air morne, le prostitué devinait qu'ils n'avaient pas dû obtenir l'autorisation de consommer tout ce qu'ils souhaitaient.

- Ah, Enki ! Soleil de mon cœur ! s'exclama bruyamment le timonier du Nimrad en levant une chope déjà vide à l'attention du jeune garçon.

A la teinte de ses joues rondes et à l'éclat dans les yeux des quelques autres marins attablés à ses côtés, Enki soupçonna qu'ils étaient déjà bien joyeux et avaient dû fréquenter quelques autres tavernes avant d'atterrir ici. Il ne put s'empêcher de sourire et leur distribua de nouveaux verres dégoulinant de mousse.

- Vous êtes déjà rentrés ? Vous attendez pas le printemps d'habitude ?

On lui répondit que le bateau avait dû écourter quelques escales pour retourner plus vite à Olshian, et Enki ne chercha pas plus loin. Au milieu des rires et des conversations, il se laissa attraper par la taille et se hissa sur la cuisse épaisse du timonier. L'homme sentait déjà l'alcool et la sueur, confirmant les doutes du jeune garçon, mais ça ne le contraria pas. Plus ils étaient ivres et plus leurs désirs s'étouffaient dans la boisson.

L'équipage venait d'une ville plus au sud de la capitale et faisait principalement commerce entre Olshian et le royaume de l'est, séparés par un détroit maritime. Enki ne savait pas trop pourquoi ils l'appréciaient autant mais n'allait pas s'en plaindre. En regardant le bon côté des choses, il n'aurait pas à passer la soirée avec quelqu'un qu'il n'aimait pas. Les marins du Nimrad étaient plutôt gentils, joyeux et toujours amusants. Il aurait pu tomber beaucoup plus mal.

L'un d'eux était en train de raconter une histoire drôle. Enki se laissa aller à l'écouter, tandis que les mains épaisses du timonier s'égaraient un peu trop sur son corps, sans qu'il ne tente de l'en empêcher. La chute de l'histoire le fit même rire de bon cœur et finalement, sa mauvaise humeur s'envola, de même que son appréhension en apprenant qu'ils étaient là.

Un musicien s'installa dans un coin de la taverne, un vieil habitué qui ne s'offusquait pas d'être ignoré une bonne partie de la soirée. Le son de son instrument se mêlait au bruit de fond de la taverne, musique familière et habituelle, qu'un chant repris à l'unisson par plusieurs des clients venait parfois joyeusement troubler.

Un marin lui tendit sa chope pour lui proposer un peu d'alcool ambré et Enki se laissa tenter. Chaude et légèrement mielleuse, la boisson lui réchauffa la gorge et l'aida à se laisser aller à l'ivresse de la soirée, aux mains baladeuses qui tâtaient ses formes, aux multiples genoux sur lesquels on l'invitait.

C'était une nuit comme une autre à la taverne et la fatigue aidant, il fermait parfois les yeux dans les bras des marins, pour le plus grand plaisirs de ceux-ci, qui s'amusaient à lui pincer amicalement les fesse pour le faire se redresser en paillant. Une autre tablée l'interpellait parfois, réclamant de quoi boire en lui tendant quelques pièces. Il allait les servir sans rechigner, la plupart des autres filles étant déjà trop occupées pour pouvoir servir tout le monde.

Oubliant la fatigue qui lançait ses bras, il ramena de bon cœur une nouvelle tournée de bière à ses joyeux marins. Mais durant sa courte absence, ces derniers s'étaient pris d'un nouvel enthousiasme. Ils chahutaient le plus jeune d'entre eux, un garçon qui sortait à peine de l'adolescence, sans doute pas beaucoup plus vieux qu'Enki. Le retour du prostitué fit d'ailleurs s'esclaffer les convives et le jeune matelot piqua un fard monstrueux, qui n'était pas sans rappeler la façon qu'avait Khasilm de rougir.

- Quoi ? demanda Enki en déposant les chopes sur la table déjà maculée de bière.

- C'est le p'tit, expliqua un marin un peu plus sobre que les autres. On s'disait qu'c'était l'occasion que tu nous l'dépucèle !

Enki haussa les sourcils et posa le poing sur sa hanche. Le pauvre garçon en question ne savait plus où se mettre et devait subir les moqueries de ses camarades depuis déjà plusieurs jours. Le prostitué esquissa un sourire amusé, déposant son plateau vide sur la table. Il s'approcha du matelot sous les sifflets et les rires de la petite tablée, ravie qu'un professionnel prenne en main leur poulain.

- T'es puceau, toi ? A ton âge ?

C'était plus fort que lui. Enki adorait taquiner les gamins inexpérimentés, les garçons naïfs et les grands timides. C'était peut-être les seuls clients avec lesquels il pouvait avoir un peu le dessus, contrôler les choses à sa manière, et il prenait un malin plaisir à faire d'eux ce qu'il voulait.

Le matelot n'osa même pas le regarder dans les yeux.

- A-avec les garçons, oui…

- Allez Enki, montre lui c'que tu sais faire, réclama sans attendre l'un des marins en lui assénant une claque sur la croupe.

Le prostitué protesta pour la forme avant de croiser les bras. Il se demandait si le gamin avait vraiment envie de connaître de nouveaux horizons, où s'il cédait juste à la pression et aux moqueries de ses camarades.

- Montre d'abord ton argent, demanda Enki d'un air sceptique.

Le matelot bredouilla et farfouilla un instant dans ses poches, avant de lui tendre quelques maigres pièces de monnaie. Enki fit un effort pour ne pas éclater de rire. Il y avait à peine assez pour une passe. Les autres marins, eux, ne se gênèrent pas, et gratifièrent leur pauvre camarade écarlate de grandes tapes dans le dos.

Mortifié, il fit disparaître à la hâte sa menue monnaie, secouant vigoureusement la tête.

- C'est pas grave ! Ca attendra ! J'reviendrais avec de quoi payer une chambre !

- Mais non, on te la paye, ta chambre, soupira le timonier en riant avec les autres. Allez !

Ils grossirent le pécule de leur petit protégé de plusieurs pièces plus consistantes et Enki hésita un instant. Il observa le jeune matelot, trop grand, les joues creuses, les cheveux en broussaille, et les petites pièces qu'il tendait dans sa paume d'un air terriblement gêné. Il n'avait rien du beau capitaine qui l'avait tellement troublé un instant plus tôt.

Mais son air piteux amadoua le prostitué et il eut pitié de lui et de la honte cuisante qu'il subirait, si même une putain des bas quartiers se moquait de lui et de sa monnaie.

- C'est bon, soupira-t-il en levant les yeux au ciel. Viens par là.

Il rafla les quelques pièces et les rangea prestement dans sa petite bourse, avant de se saisir de la main fébrile du gamin écarlate. Il le guida à travers les rires et la musique de la taverne, sous les acclamations de joie du reste de l'équipage. Au milieu de la foule compacte, Enki ne fit même pas attention aux deux yeux bleu le fixaient avec attention.

Nerveux et timide, le jeune marin le suivait pourtant sans rechigner, serrant un peu trop fort sa main dans la sienne. Enki se retint de lever les yeux au ciel et ne fut pas fâché de s'extraire de sa poigne, pour tendre à Atshet l'argent de la chambre. La vielle maquerelle examina de haut en bas leur curieux duo, mais parut accepter que le prostitué quitte son service pour une passe en chambre. Elle hocha la tête avec approbation avant de lui tendre une lampe à huile.

Quand ils passèrent devant, ils purent entendre les rires dans le petit salon loué par le milicien, et quelques accords monstrueux d'un instrument à corde. Mais seul un rai de lumière filtrait sous la porte. Sans un mot, Enki guida son client vers l'escalier obscur.

Il pestait souvent contre cette vieille bâtisse qui n'était vraiment pas faite pour abriter un bordel. Toutes ces marches lui brisaient les genoux, déjà mis à mal par ses nombreux clients. Le soir, à la taverne, il préférait même les tables et les murs de la grande salle, plutôt que d'avoir à monter sous les combles pour la pitoyable intimité des chambres les moins chères, les seules que pouvaient se payer les clients les plus modestes.

Comme les salons du rez-de-chaussée, les chambres sous le toit du bordel étaient artificiellement découpées par des murs de bois. Elles étaient à peine assez grande pour contenir une sobre couchette, collée contre les parois et devant laquelle on pouvait à peine circuler. Mais Enki ne s'en plaignait pas, savait à présent que c'était déjà un petit luxe à côté des lits de paille des maisons d'abattages.

Il posa la lampe sur le sol, se débarrassa de ses sandales et s'assit sur le bord du lit, observant son petit marin d'un regard amusé.

- J'vais pas te manger, le rassura-t-il en riant. T'as déjà été avec des filles, non ?

- … Une fois, avoua le jeune homme d'un air embarrassé.

Enki échappa un sourire et l'attira vers lui. Debout devant le lit, le jeune client était si nerveux et tremblant que le prostitué se demandait s'il avait vraiment envie de faire ça, s'il allait même réussir à bander.

Il retira sa propre tunique, se mettant nu sans la moindre pudeur, ne portant rien d'autres que ses épais bas de laine. Il faisait toujours plus chaud sous les combles qu'ailleurs dans la maison et le froid de la nuit hivernale ne le fit presque pas frissonner.

- T'avais aimé ? souffla chaudement Enki, glissant les doigts sous la tunique du marin pour chercher à défaire son pantalon.

- C'était bizarre…

Parfait, pensa le prostitué avec une pointe de satisfaction.

S'il se débrouillait bien, il pouvait arriver à charmer ce petit matelot et à en faire l'un de ses réguliers. C'était pour ça qu'il aimait tant s'occuper des puceaux. Il trouvait que c'était plus facile de leur donner un orgasme qu'ils n'oublieraient pas de si tôt, et de les convaincre qu'ils ne prendraient jamais autant de plaisir avec une autre putain. Enki appelait ça fidéliser la clientèle.

Il vint à bout du lacet avec agilité et le pantalon de toile tomba sur les chevilles de son matelot écarlate. Amusé, Enki attrapa délicatement son entrejambe et commença presque aussitôt à le caresser. Il espérait que ses doigts suffiraient à faire monter la sève. Pour le prix ridicule qu'il le payait, il n'allait tout de même pas utiliser sa bouche. Et puis, il fallait garder des surprises si le marin revenait.

- Avec moi, tu vas aimer, assura le prostitué avec un sourire enjôleur.

Il les amadouait toujours de la même façon. Il leur montrait qu'il savait ce qu'il faisait, menait les choses de telle sorte qu'ils finissaient par croire tout ce qu'il disait, même quand il leur jurait qu'on ne l'avait jamais aussi bien baisé. S'il arrivait à faire ça, c'était facile de les faire revenir. Au moins deux ou trois fois, rarement plus, car ils finissaient toujours par prendre confiance en eux et décider de varier les plaisirs, d'expérimenter de nouvelles filles et de nouveaux bordels.

Le jeune matelot ne devait pas avoir totalement succombé à cause de la pression des autres car sa hampe ne tarda pas à s'ériger entre les doigts agiles du prostitué. Le regard aguicheur, ce dernier continua d'une main de le masturber, l'autre tâtonnant sous le lit pour attraper la bouteille d'huile qui s'y cachait toujours. Il en versa une généreuse quantité sur la verge du marin, l'étalant par de langoureux massages, et Enki ne sut pas très bien si son client frémissait à cause du plaisir qu'il était en train de découvrir ou bien de la fraicheur du liquide.

Mais vu la tête qu'il faisait et sa façon de se mordre les lèvres, Enki ne devait pas lui être indifférent. Le prostitué accéléra donc ses caresses érotiques, plus intenses et plus fortes, pour faire durcir la chair encore trop molle.

Cependant, il sentait toujours le matelot nerveux, intimidé, et voyait qu'il ne savait pas quoi faire de ses mains.

- Retire ta chemise, le guida doucement Enki, s'agenouillant un peu mieux sur le bord du matelas.

Alors que le jeune homme s'exécutait à geste fébrile, le prostitué cajola son gland dans le creux de sa paume, descendit en une étroite caresse le long de sa hampe et vint malaxer avec une grande prudence les testicules qu'il savait si sensible, entre ses cuisses maigres. Tous les clients n'aimaient pas qu'une fille de joie touche à cette précieuse et fragile partie de leur anatomie. Mais son petit marin parut apprécier et échappa un râle qui amusa beaucoup Enki. Il justifia son sourire par un soupir admiratif.

- Tu deviens gros…

Avec gourmandise, il se mordilla la lèvre inférieure tout en redressant ses yeux de velours vers le jeune marin. Celui-ci déglutit, aussi flatté que gêné par l'admiration feinte du prostitué. Plus que les autres, Enki complimentait ses petits puceaux, les rassurait sur leurs compétences et leur virilité. De toute façon, à côté de lui, même un eunuque travesti aurait pu se sentir viril.

- Viens… glissa-il à voix basse, le relâchant doucement.

Souple et aguicheur, Enki tomba sur le matelas à quatre pattes, fit passer ses cheveux noués par dessus son épaule ronde pour mieux offrir son échine, de la nuque jusqu'aux bas des reins. Il s'allongea à demi, lui offrant sa croupe, collant son buste contre le lit pour mieux pouvoir tourner la tête et observer le marin. Avec son érection encore luisante de lubrifiant parfumé, son corps d'adolescent qui avait grandi trop vite, ses poils clairsemés et ses nombreux grains de beauté, le pauvre garçon n'avait rien de très excitant. Du moins, pas pour lui.

Enki se surpris à penser au beau capitaine. Il était déjà beaucoup plus à son goût et avec lui, le jeune prostitué était certain que le moment aurait été un peu plus agréable. Il aurait peut-être même pu apprécier un peu la passe.

C'était l'uniforme qui lui plaisait le plus, la perspective de devoir longtemps l'effeuiller pour trouver sous les lames de métal de vrais muscles de soldat.

Avec un autre client, Enki se serait laissé aller à une douce rêverie, plongé dans ses pensées, se laissant besogner en silence et sans protester. La plupart des hommes aimaient qu'il reste silencieux, lui faisaient comprendre par leurs regards durs qu'ils n'avaient pas envie d'entendre le moindre couinement, même de plaisir feint. Ils ne voulaient que le corps d'un garçon pour s'y assouvir et s'y décharger, le choisissaient justement parce qu'ils s'épargnaient avec lui les minauderies et les gémissements forcés des filles de joie ordinaire. Les garçons étaient peut-être encore plus de vulgaires objets de plaisir que leurs congénères féminines.

Mais vu la tête du petit marin, particulièrement réactif, Enki sentait qu'il allait devoir faire un effort et qu'il ne pourrait pas se contenter de serrer les dents en attendant qu'il ait fini.

Le matelot avait l'air d'apprécier la vue de la croupe offerte du jeune prostitué. Il s'agenouilla derrière lui avec une nervosité palpable et Enki se retint de rouler des yeux pour l'inciter à aller plus vite.

- Ait pas peur, ça va pas me faire mal, tenta-t-il de le rassurer et de se rassurer lui-même dans la foulée.

Il avait beau l'avoir arrosé d'une généreuse coulée d'huile, Enki sentait que son corps arrivait à sa limite.

Le marin enfonça les doigts dans la chair tendre de ses fesses, pressa sa verge contre lui, se frottant entre les deux globes de chair. Enki vint à sa rencontre, ondulant doucement, fit passer un feulement d'impatience pour de la frustration érotique.

- Vas-y… j'veux sentir ta queue…

Loin de lui déplaire, cette vulgarité nouvelle électrisa le marin et dans un petit râle, il se fraya un chemin entre les chairs malmenées. L'encouragement d'Enki avait dû être efficace car il n'attendit pas plus longtemps et prit sa seule initiative de la soirée, commençant à bouger entre les reins du prostitué.

Ce dernier se mordit la lèvre. Le mouvement était facilité par l'huile et pour sa veine, contrairement à ce qu'il lui avait assuré, le petit marin n'était pas mieux doté que la grosse majorité des hommes mais l'intimité d'Enki avait été sollicitée toute la journée et il avait hâte que le matelot termine.

Il exagéra sa respiration, la faisant passer pour des halètements rauques. Il enfouit le visage contre le drap qui recouvrait la couchette, se fichant bien de savoir s'il avait été changé ou non depuis la dernière passe, voulant juste s'épargner l'effort de devoir aussi jouer la comédie. Mais le petit marin n'avait d'yeux que pour sa chute de rein, et l'anneau de chair brûlant dans lequel il s'enfonçait avec ardeur. Comme intimidé par cette sensation nouvelle, il allait et venait avec une lenteur presque insoutenable, testait l'élasticité de ce corps masculin, le fouillait littéralement pour découvrir les multiples plaisir que pouvait offrir ce nouvel écrin.

Enki serra les dents et le laissa faire, prenant son mal en patience. Il détestait quand ils faisaient ça, croyaient que son corps était un port de plaisance qu'ils pouvaient explorer à leur aise pour trouver le meilleur mouillage. Le marin s'était enfoncé jusqu'à la garde sans même lui laisser le temps de s'habituer.

Mais une telle maladresse était aussi révélatrice du plaisir qu'il prenait, et le prostitué s'accrocha à l'idée que ça serait sans doute rapide. Plus encore s'il y mettait du sien.

- Plus fort… gémit-il d'une voix chaude et haletante, ses mains ripant sur le matelas. Baise-moi !

Dans son dos, il entendit le petit matelot croasser de plaisir et obéir docilement à ses ordres, augmentant brutalement la cadence de ses hésitants coups de rein.

Il le prit avec plus de force, ânonnant dans son dos, enfonçant profondément les doigts dans la chair tendre mais déjà meurtrie des hanches du prostitué. Elles marquaient trop vite et il avait souvent des bleus, là où les clients l'agrippaient dans le feu de l'action. Mais Enki se força à passer outre et gémit doucement pour encourager le marin, accompagnant chacun de ses coups de butoirs par un halètement érotique.

-T-t'aime ça, hein ? tenta le matelot d'une voix rauque.

Enki écarquilla les yeux et se retint de justesse d'éclater de rire. Tout à ses efforts pour simuler le plaisir, il avait sous-estimé la portée de ses mots sur l'esprit presque vierge du jeune homme. Il se mordit la lèvre, malicieux, et poussa un faux gémissement voluptueux avant de donner à son client les encouragements qu'il attendait.

- Oh oui… j'aime ça… défonce moi avec ta grosse queue…

Les mots crus firent admirablement redoubler l'ardeur adolescente de son petit marin, et il ne l'en culbuta qu'avec plus de fougue, sa virilité flattée. Ses hanches claquaient contre ses fesses dans un bruit humide qu'Enki trouvait tout sauf érotique, et il leva les yeux au ciel l'espace d'un instant. Est-ce que les puceaux n'étaient pas censés être plus rapides que les autres ?

Il en avait déjà assez, les frottements répétés faisant naitre une chaleur entre ses reins qui n'avait rien d'agréable. Plus il était fatigué et moins il avait de patience, de tolérance envers toutes ces hampes qui le besognaient à longueur de journée. Mais ses soupirs et ses gémissements, de douleur ou d'impatience, passaient aisément pour des plaintes d'extases. Ses doigts agrippèrent fermement le matelas modeste et son nez retomba dans le drap, imprégné d'odeur de musc et de savon bon marché. Enki savait encaisser les coups de rein sans montrer à quel point ils lui devenaient désagréables.

Il en était à deux doigts de suivre des yeux les fissures sur le mur pendant que son client le limait, pour avoir l'impression que le temps passait plus vite. Mais le gamin n'en finissait pas, le pilonnait encore et encore, semblait même se retenir de jouir il s'arrêtait parfois, immobile, le souffle rauque, et reprenait de plus belle ses va-et-vient frénétiques entre les reins du prostitué.

- Arrête, hoqueta Enki, à bout de souffle et de patience. Je… lâche pas ta sève en moi…

Il creusa lascivement les reins, lui lançant le regard le plus torride dont il était capable à travers le voile de sa frange qui lui tombait sur les yeux. La voix chaude et une moue sulfureuse sur le visage, il gémit à moitié sa supplique.

- Arrose-moi avec…

La mâchoire du marin manqua de se décrocher et pour le plus grand soulagement du prostitué, il obéit aussitôt et quitta le fourreau de son corps. Il appuya son membre contre l'arrière-train Enki, se frottant entre ses fesses qu'il pressa sans douceur, la respiration de plus en plus rauque et hachée. Mais Enki n'en avait cure, le laissa faire ce qu'il voulait, lui donnait même sa bénédiction. Tant qu'il ne tentait plus de le labourer comme un sauvage…

Il s'autorisa un soupir pour évacuer la tension dans ses muscles et continua de forcer sa respiration. Semblant haleter chaudement, le bassin frémissant, sa position soumise et la cambrure de ses reins offraient une vision plus qu'érotique et le jeune matelot ne tarda pas à maculer la peau blanche de sa semence chaude.

Enki leva les yeux aux ciels, remerciant mentalement tous les Dragons d'avoir abrégé ses souffrances. La verge imposante de Khasilm et de leur client commun avaient laissé un souvenir cuisant à sa pauvre croupe, et les coups de butoir du petit marin n'avaient rien arrangé.

Les râles hachés du jeune client s'arrêtèrent enfin, alors qu'il soufflait comme un bœuf, visiblement épuisé.

Enki ignora la sensation poisseuse et collante sur la chute de ses reins et entre ses fesses. Il se laissa tomber sur le ventre, offrant au gamin le temps qu'il lui fallait pour savourer son orgasme. Puis il minauda doucement, se mordillant l'ongle de l'index.

- Mmmh… c'était bon… tu m'as épuisé…

Le marin lui adressa un sourire de guingois, semblait mourir d'envie de s'allonger à côté de lui pour s'endormir comme une masse. Mais Enki se redressa souplement, essuyant le membre du client avec un bout de drap.

- Tu reviendras me voir, à la prochaine escale du Nimrad… ? demanda-t-il d'une voix douce, agenouillé devant lui sur le matelas. T'as pas assez de monnaie pour cette fois… ( il se mordilla la lèvre inférieure, lui jetant un regard velouté) mais y a plein de choses que j'voudrais te montrer…

Le marin déglutit, manquant de s'étrangler en bredouillant un « oui » timide, et Enki caressa son torse du bout des doigts avant de le repousser doucement. Au moins, ça n'avait pas été vain. Il était quasi certain que le gamin viendrait le revoir au moins une fois.

- Tu devrais aller retrouver les autres. Laisse-moi me remettre, et je vous rejoins… lui susurra-t-il avec un clin d'œil lascif.

Docile comme un poussin qui suivait sa mère, le gamin hocha vigoureusement la tête, ramassa ses vêtements et se rhabilla à la hâte. Enki ne lui avait pas laissé beaucoup de temps pour savourer mais refusait de prendre le risque qu'il s'endorme sur la couchette. Il préférait le renvoyer dans la fosse au lion, sous les quolibets de ses camarades. Mais vu le temps qu'ils avaient passé dans la chambre, il se doutait que le déniaisement du gamin n'allait pas vraiment être moqué. Plutôt acclamé et copieusement arrosé, connaissant l'équipage du Nimrad.

Sitôt que la porte se fut refermée, Enki souffla la lampe à huile et se laissa tomber en arrière sur le matelas usé.

Une petite lucarne perçait le plafond, au dessus de sa tête. Maintenant que la flamme de la lampe était éteinte, un petit cercle de lumière tombait sur le lit, éclairant son nombril et ses côtes trop maigres.

Il avait mal partout et se serait volontiers laissé aller au sommeil. Il n'avait pas envie de redescendre à la taverne, dans le bruit, la chaleur étouffante et les vapeurs d'alcools et de transpiration. Il voulait rester là, dans la pénombre et le silence reposant des combles, soulager son corps meurtri par les nombreuses passes de la journée. Personne ne l'avait épargné, aujourd'hui, et il pesta en silence.

Rey venait dans deux jours. Mais à ce rythme là, même les langoureux coups de rein du voleur lui seraient désagréables et il ne pourrait rien faire d'autre que lui tailler des pipes. Jurant mentalement, il secoua la tête et se ressaisit.

Il ne voulait pas penser maintenant à la visite du Kalenki. Pas alors qu'il lui restait encore toute une soirée de travail. Enki gardait cette douce consolation pour le moment où il se glisserait enfin sous sa propre couverture, pour se laisser tomber dans le sommeil.

Il roula sur le matelas et récupéra sa tunique.

Son corps protesta un peu mais il parvint à dompter la douleur et redescendit les escaliers en oubliant la lampe à huile. Ses yeux s'habituaient vite à la pénombre et à présent, il connaissait par cœur les moindres marches du bordel. Atshet avait dû voir le petit marin redescendre et s'il trainait trop, elle n'hésiterait pas à lui passer un savon.

Si les étages étaient tout en bois, les fondations de la maison étaient en grosses pierres grises et dures, toujours humides. Dans une pièce adjacente à la cuisine, Enki se hâta de remplir un baquet dans la cuve d'eau chaude et tira un tabouret dans un coin, au dessus d'une rigole qui longeait le mur. Il se lava dans la pénombre avec un linge mouillé, nettoyant son corps de la sueur et de la semence, frissonnant de froid malgré la chaleur de l'eau.

Peu de bordels bénéficiaient de leurs propres bains, encore plus dans les bas quartiers. Deux fois par semaine, certains termes publics de la capitale fermaient leurs portes aux gens de bonnes mœurs pour que les filles de petite vertu puissent s'y rendre sans choquer. Enki appréciait ces moments de détente, même s'il fallait se lever plus tôt pour se rendre aux bains avant l'ouverture du bordel. Il aimait la sensation de chaleur quand il plongeait dans l'eau bouillante, n'en ressortait qu'une fois rouge comme un crustacé bien cuit. Le reste de la semaine, au bordel, ils n'avaient que ces petits baquets d'eau chaude pour se nettoyer entre chacun de leurs clients.

Atshet les y encourageait, réprimandait même celles qui n'y passaient pas, car trop de filles malades attirait les contrôle de la milice et le royaume d'Olshian connaissait depuis longtemps les bienfaits de l'hygiène sur la santé de ses habitants. Néanmoins, la maquerelle veillait aussi à ce que les filles ne s'endorment pas sur leurs tabourets, et il n'avait pas vraiment de temps à perdre.

Enki s'astiqua copieusement le dos et l'entrecuisse, se contorsionna pour passer un onguent apaisant dans son intimité malmenée, après s'être soigneusement nettoyé. Le froid le poussait plus à se hâter que la perspective d'une réprimande, et il ne fut pas fâché de réenfiler ses bas chauds le long de ses jambes nues.

Il était temps de retourner à la taverne.

La lumière, la foule et le bruit furent comme une agression après les longues minutes qu'il venait de passer seul dans le noir. Adossé près de la porte, Khasilm échappa un sourire devant le soupir plein de lassitude que poussa son camarade, à peine la porte refermée.

- Ils sont pas encore partis, hein ? se lamenta Enki en balayant la pièce du regard.

- Non, désolé, s'excusa Khasilm avec une moue contrite. Ils te réclament encore.

Le prostitué leva les yeux au ciel mais rassembla son courage pour se jeter dans la foule. Il rasa le mur pour éviter de recevoir un coup de chope ou d'être attrapé par un client en manque. Les filles ne manquaient pas de travail et du coin de l'œil, il vit Khasilm venir donner un coup de main au tavernier pour servir les nombreux assoiffés.

L'équipage du Nimrad l'accueillit avec une telle acclamation de joie qu'Enki ne put s'empêcher de sourire.

- Tu nous l'as pas déniaisé, s'exclama l'un des hommes de la tablée. Tu nous l'a traumatisé !

Le sourire d'Enki devint un rire franc et il s'appuya sur l'épaule du jeune marin écarlate.

- Traumatisé ? C'est lui qui m'a traumatisé ! Un étalon, il m'a brisé les reins !

L'hilarité des marins redoubla et Enki put imaginer sans mal qu'ils avaient un peu trop dû consommer durant son absence. Il y avait un trou sur le banc et le prostitué n'eut qu'à lever les yeux pour repérer lequel était absent, en train de besogner une fille contre le mur le plus proche. Il dut se forcer pour déglutir et son petit instant de joie s'évapora bien vite. Mêmes s'ils étaient déjà ivres morts, ils n'avaient pas l'air de vouloir se contenter de consommer la boisson de la taverne, ce soir là.

- Riez pas, j'peux plus prendre un seul client maintenant, les gronda-t-il pourtant sur le ton de la plaisanterie, ramassant les chopes vides qui jonchaient la table. Faudra vous passez de moi ce soir !

Des rires et des sifflets de protestation accueillirent sa déclaration.

- Tu nous aimes plus maintenant ? se lamenta l'un d'entre eux. Tu nous préfère le p'tit ?

- Bah ! Qu'est ce qu'on peut faire contre les coups de pine de la jeunesse ? plaisanta un second en frappant le dos de son camarade.

Il fallait un peu hausser la voix dans le brouhaha de la taverne, et il y faisait maintenant une chaleur étouffante. Enki avait laissé son étole dans la cuisine, n'irait la récupérer qu'avant d'aller se coucher. Il logeait sous les combles au dessus de la taverne, dans un dortoir étroit qu'il partageait avec Khasilm et le troisième garçon du bordel. C'était bien suffisant, surtout pour y ranger ses maigres affaires, à peine un petit coffre qu'il pouvait soulever lui-même, en dépit de sa force de fillette.

Le prostitué allait leur demander s'ils voulaient encore à boire, tendant déjà la main pour prendre leur argent. Mais le timonier fut plus prompt à la saisir et le tira brusquement vers lui, le faisant glapir de surprise. En moins de temps qu'il lui en fallait pour comprendre, Enki se retrouva hissé sur la table de bois, les cuisses écartées de part et d'autre de la taille large du marin barbu. Ce dernier le regardait avec un air piteux qui n'était pas sans rappeler celui d'un gros chien malheureux, et trahissait aussi qu'il avait beaucoup trop bu.

- Tu m'as manqué tu sais ? se plaignit le timonier, remontant la tunique sur les cuisses blanches du prostitué. Le p'tit t'as pas tant fatigué que ça, quand même ? Tu peux bien faire un p'tit effort pour moi ?

Enki savait bien que le timonier du Nimrad l'aimait beaucoup. Le jeune prostitué était son favori et c'était sans doute lui qui insistait pour qu'ils viennent dans ce bordel là à chacune de leurs escales. Il avait encore tout son charme, avec sa trogne de marin bourru, ses muscles taillés par le sel et la navigation.

Mais le jeune garçon n'avait vraiment pas envie qu'il le prenne comme ça, à même la table et ivre mort. Un frisson traversa son échine et il tenta de le repousser pour échapper à son étreinte, d'un geste faussement malicieux.

- Non, t'as trop bu ! Tu vas me vomir dessus ! se justifia-t-il dans un éclat de rire.

- Mais, Enki ! chouina piteusement le marin en se laissant retomber sur son banc.

Le prostitué retint un souffle las, tentant de se faire une raison.

Il était peut-être fatigué, les reins encore en feu et perclus de courbatures, mais son pauvre timonier ne le reverrait pas avant des semaines.

- Tu peux te contenter de ma bouche à la place de mes cuisses ? demanda-t-il en soupirant, rendant les armes devant l'œil larmoyant du marin.

Quelques pièces de monnaie grossirent sa bourse et il s'agenouilla sur les dalles de pierre de la taverne, faisant taire ses genoux qui protestaient déjà. Le timonier était ravi, glissa les doigts sur les cheveux tirés du prostitué alors que ce dernier n'avait même pas encore commencé à le déshabiller.

Quelques membres de l'équipage lancèrent des petites piques grivoises à leur attention mais on les oublia bien vite, comme toujours.

Sous la vive lumière des grands lustres, les autres plaisantaient autour d'eux, avaient déjà repris leurs conversations ou se disputaient pour savoir qui irait chercher à boire. Même les tables les plus proches ne les regardaient pas, occupés à leurs propres histoires avec leurs propres filles. C'était partout le même genre de scène et d'abandon, la même joie, la même ivresse, à chaque table comme dans chaque bordel de la capitale.

C'était la vie des putains des bas quartiers.

Sa vie, corrigea mentalement Enki.

Une bosse déformait déjà le tissu entre les jambes du timonier, pas seulement à cause de la vue du prostitué agenouillé entre ses genoux. Enki l'avait senti lorsqu'il l'avait coincé sur la table pour se presser entre ses cuisses. Le récit du dépucelage de leur petit protégé avait dû réveiller les ardeurs et les fantasmes du vieux marin.

Il se saisit de la base de son membre et le recouvrit de sa langue chaude pour l'humidifier, essayant de faire abstraction du reste, de tout ce qui aurait pu être susceptible de le dégouter. Mais il avait eu de nombreuses années pour s'exercer et si d'habitude, il préférait être sauté contre un mur que d'avoir à les sucer, ce soir là, il avait l'échine tellement en bouillie qu'il aurait pu tous les avaler un par un si ça pouvait lui éviter d'avoir à en recevoir un aux creux de ses reins.

Pas très loin, le marin qui s'était absenté de la table terminait de saillir l'une des autres prostitués. Derrière eux, du coin de l'œil, Enki vit une fille fourrer en riant la tête d'un pauvre bougre entre sa poitrine. Tout le monde se fichait bien de ces scènes d'orgies publiques, était habitué à les voir, venait à la taverne précisément pour y participer. L'alcool chassait la pudeur des plus réfractaires et certains faisaient même tout pour être vu et affirmer leur virilité en public, pour la plus grande joie de leurs bruyants camarades.

Enki suçota longuement le gland pourpre, habituant sa mâchoire à l'imposant volume et humidifiant la chair dure. Elevé dans des maisons closes, Enki n'avait jamais été pudique et avait été entrainé depuis longtemps à travailler en public. Il pouvait fermer ses sens un par un pour se concentrer sur ce qu'il faisait, comme un automate insensible.

Mais le timonier semblait apprécier ses gestes mécaniques et tout sauf sincères. Les yeux clos, il poussa de longs râles de volupté, appuyant la tête d'Enki sur sa verge pour l'inciter à l'avaler. Le prostitué poussa un grognement contrarié qui s'étouffa dans le vacarme comme une goutte d'eau dans la mer.

Il massait ses testicules d'une main adroite, frottait vivement la base de sa hampe entre ses doigts resserrés, retardant le moment où il devrait forcer sa mâchoire à accepter ce volume pour ménager ses efforts. Il enviait souvent les filles qui pouvaient leur jeter un peu de poudre aux yeux et soulager leurs clients entre leurs seins, quand elles n'arrivaient plus à tenir le rythme avec leurs bouches.

Mais le sol de pierre lui faisait mal aux genoux, à travers l'épaisseur de ses bas, et Enki se décida à l'engloutir entre ses lèvres chaudes, cédant à la pression des mains épaisses du marin. Ce dernier poussa un râle de satisfaction et donna de petits coups de rein qui manquèrent de le faire suffoquer.

Hors de question qu'il l'avale tout entier dans l'état d'ébriété où le client se trouvait. Enki se contenta d'exercer sur sa hampe de brefs va-et-vient, emprisonnant de ses doigts chauds toute la longueur de chair qu'il n'avalait pas pour la caresser à gestes rapides. Les lèvres resserrées autour de la verge tendue, il suçait langoureusement ou bien enroulait sa langue tout autour. Enki voulait juste provoquer sa jouissance, se débarrasser au plus vite de la corvée. Il commençait déjà à avoir du mal à l'engloutir, l'observa par en dessous, dans un spectacle érotique, pour tenter de l'exciter un peu plus. Mais le timonier ne le regardait pas, savourait les yeux clos, la main crispée sur les cheveux du prostitué.

Enfin pourtant, sa verge humide se contracta et une giclée chaude envahit la bouche d'Enki. Ce dernier laissa au marin le loisir de pousser un peu plus loin entre ses lèvres, savourer comme il le voulait sa jouissance.

Mais sitôt que la poigne de la main sur son crâne se relâcha, le prostitué s'écarta et attrapa une chope vide pour y cracher discrètement la semence. Il s'essuya la bouche du revers de la main, haletant un peu sous l'effort qu'il venait de fournir mais soulagé que ce soit terminé.

Il s'autorisa même un sourire devant l'air béat du timonier et le rhabilla sans attendre, non sans fouiller dans sa bourse pour prendre quelques piécettes de bronze.

- Je te ramène une autre chope, ça vaut mieux, se moqua gentiment Enki.

Il s'appuya sur le rebord de la table pour se redresser en épargnant ses genoux endoloris. Il voulait s'éloigner avant qu'un autre marin ne lui demande la même faveur, et se disait qu'en noyant le timonier dans la bière, ce dernier le laisserait définitivement en paix. D'un geste habitué, il débarrassa les chopes vides pour éviter qu'il y ait de la casse et les ramena vers le comptoir du tavernier.

Sans qu'il le remarque, une grande silhouette encapuchonnée de toile brune se leva pour le suivre, comme une ombre discrète qui se faufilait au milieu des clients animés. Le barde reprit une ritournelle à la mode dans les bas quartiers et plusieurs voix éméchées l'accompagnèrent pour chanter, détournant l'attention de la plupart des clients.

Quelqu'un attrapa Enki par le bras. Il ne s'y attendait pas et sursauta vivement, manquant de lâcher les chopes qu'il tenait. Puis il soupira et leva les yeux au ciel.

- Tu m'as fait peur… !

C'était l'un de ses clients habituel, à la peau brunie par le soleil et aux yeux noirs comme de l'encre. Enki ne savait pas trop ce qu'il faisait dans la vie mais il venait souvent à la taverne, généralement seul, plus rarement accompagné d'étrangers du Royaume de l'est, ce vaste pays de l'autre côté du détroit que la ville surplombait.

- J'ai saisis ma chance avant que les marins te rattrapent, s'excusa l'homme avec l'un de ses mystérieux sourires. Ils t'ont réservé pour la soirée ou tu es disponible pour d'autres clients ?

Il tenait toujours son bras, les doigts frais sur la peau tiède d'Enki, et lui tendait de son autre main une grosse pièce d'argent aussi ronde que brillante. Enki hésita, lorgnant sur la monnaie, avant de désigner d'un signe de tête l'équipage éméché du Nimrad, qui reprenait la chanson du barde en cœur avec la plupart des autres clients de la taverne.

- Si je te dis oui à toi, je devrais leur dire oui à eux et je m'en sens pas capable ce soir, avoua Enki avec franchise.

- Ils verront rien. Ils sont déjà trop ivres, ils ont même pas remarqué que t'étais parti.

Enki n'eut aucun mal à le croire. Cet homme là savait toujours comment l'amadouer, dégainait ses plus jolies pièces pour l'appâter, quitte à le payer bien plus que ce que la passe coûtait d'ordinaire. Est-ce qu'il avait attendu son tour en rongeant son frein, et traversé toute la salle juste pour le saisir au vol ? Un brin flatté par tant d'efforts, Enki n'hésita pas très longtemps.

Atshet ne pourrait lui faire aucun commentaire sur la taille de sa bourse quand il la lui rendrait à la fin de la soirée. Cette perspective alléchante lui fit ravaler ses scrupules et ignorer les suppliques de son pauvre corps.

- D'accord… soupira-t-il en se débarrassant des chopes vides sur le comptoir.

Par prudence, il attira l'homme vers l'un des gros piliers qui soutenait les murs de la maison, dans un angle qui les protégerait des regards et des vapeurs d'alcool des marins du Nimrad. Pas du reste de la salle, mais son client s'en souciait peu, demandait très rarement à louer une chambre. Enki le soupçonnait d'être un peu pingre pour certaines choses, derrière son sourire espiègle et aimable.

Le prostitué s'appuya contre le mur sans réfléchir, sans se demander pourquoi lui, pourquoi maintenant. Ca faisait longtemps qu'il ne se posait plus ce genre de questions, se laissait faire sans rien dire, docile comme une poupée de chiffon.

Il se moquait bien des mains qui courraient sur son corps, avides de sentir ses formes, palpaient ses hanches, l'incitaient à courber la nuque et tendre la croupe comme une pouliche pour la saillie. Le client remonta la tunique sur ses reins et le recouvrit de son corps, le pressant contre le mur humide. Enki le sentit se frotter à lui, douloureusement tendu sous ses vêtements de toile.

Le client attrapa sa nuque d'une poigne ferme, serra l'autre main contre ses hanches, et Enki crispa ses propres doigts sur le mur de pierre. Il n'aimait pas trop être tenu comme ça, se sentait trop vulnérable, traité comme un animal. Mais il connaissait cet homme et savait qu'il ne refermerait jamais trop fort la pression de ses doigts secs autour de sa gorge fragile. Enki portait toujours les cheveux attachés haut sur son crâne, les mèches ébouriffées de sa tignasse laissant sa nuque dégagée, aussi sensuelle qu'exposée aux agressions.

La pénétration ne lui fit pas vraiment mal, et l'onguent qu'il s'était passé un peu plus tôt atténua la brûlure des premiers frottements saccadés. Enki se laissa besogner sans rien dire, oubliant les grognements rauques dans son dos, le bruit ambiant de la taverne. Les reins creusés, offerts aux coups nerveux de son client, le prostitué prenait son mal en patience. Les paumes à plat sur le mur, il prenait solidement appui pour ne pas qu'un mouvement trop ample ne le plaque contre la pierre et qu'il s'égratigne le visage. Enki focalisait son regard sur les aspérités de la roche, l'esprit ailleurs, oubliant la douleur qui montait entre ses cuisses.

Plus. Aucun client. De la soirée. Il se le jura mentalement, retenant un gémissement douloureux alors que l'homme dans son dos le prenait avec plus de vigueur, ravageant ses chairs sensible de sa puissante érection.

Au moins, à la taverne, il n'avait pas à faire semblant. Il avait juste à baisser la tête, fermer les yeux et penser à autre chose. Il n'était qu'un trou sur pattes que les clients n'aspiraient qu'à combler.

Trop excité pour se laisser distraire par l'ambiance joyeuse du bordel, son client s'acheva par d'amples et brutaux coups de rein, s'enfonçant profondément aux creux de ses cuisses, le faisant grincer des dents. Puis Enki le sentit se contracter et ne protesta même pas quand il se libéra en lui, appréciant que l'épreuve soit terminée.

La poigne sur sa nuque se desserra lentement, une caresse envieuse flatta le creux de ses reins et la hampe vigoureuse quitta son corps endolori. Il ne restait qu'une sensation désagréable mais Enki savait qu'il l'oublierait vite, avait l'habitude de passer la soirée souillé par la semence de ses nombreux clients. Les prostitués n'avaient pas le temps de retourner se laver chaque fois que quelqu'un se permettait de jouir en eux et c'était en toute connaissance de cause que les suivant les prenaient.

Comme à son habitude, l'homme se pencha à son oreille pour le remercier, laissa l'argent dans la paume d'Enki et s'en alla sans demander son reste, tranquille et satisfait. Le jeune garçon ne chercha pas plus loin, ne regarda même pas s'il retournait juste s'asseoir à une table ou quittait la taverne, à présent qu'il avait fait son affaire. Enki rangea rapidement la monnaie, reprenant son souffle et la maitrise de ses émotions.

Il lui fallut un petit instant pour se rappeler ce qu'il faisait avant d'être abordé par son client. Rajustant sa tunique, il passa sommairement les doigts dans sa frange pour la remettre en place et fila ramener une chope de bière au timonier.

Il ne se gêna pas pour en boire quelques gorgées, ayant sérieusement besoin d'un remontant pour oublier ses souffrances. Il tanguait un peu sur ses jambes, n'aspirait plus qu'à s'étendre sur le ventre et dormir jusqu'à l'aube.

Le bordel serait fermé le lendemain, jour de repos hebdomadaire des travailleuses du sexe, et Enki savait déjà qu'il allait passer la journée allongé à se morfondre sur ses reins en bouillie.

Il se secoua les puces et souffla longuement pour rassembler son courage. Il lui fallait encore tenir un peu avant de pouvoir relâcher la pression. Peut-être qu'il pourrait même réclamer un massage à Khasilm, s'il avait l'air assez fatigué et parvenait à culpabiliser l'autre prostitué.

Comme il le pensait, l'équipage du Nimrad n'avait même pas remarqué son absence, tous ronds comme des barriques. Enki leva les yeux au ciel et se pencha par-dessus la table pour donner la chope au timonier.

Grossière erreur. Il était à peine debout que d'un coup de hanche, le corps chaud d'un autre marin l'emprisonnait contre la table. Enki glapit de surprise et tenta de se dégager, jetant un regard noir à son agresseur, mais ce dernier était bien trop ivre pour s'en offusquer.

- Allez… Tu peux bien me dire oui, Enki, plaida le marin aux creux de son oreille.

Il faufilait déjà les doigts sous la tunique du prostitué, comme s'il cherchait à la défaire, avant de se rappeler que ça ne s'ôtait pas comme ça et qu'il avait juste à rabattre le tissu pour dénuder l'arrière train bombé d'Enki. Exaspéré, ce dernier ne riait pas, cette fois. Il sentait l'homme presser son érection naissante contre lui, son haleine alcoolisée souffler sur sa peau. Il l'aimait bien d'ordinaire, et un autre soir, l'aurait certainement laissé faire après avoir un peu rechigné. Mais il n'en pouvait plus, se sentait déjà gluant, sale, et marchait suffisamment de travers pour avoir envie d'en rajouter.

- Bas les pattes, se défendit-il d'un ton sec en tenant le bord de sa tunique pour l'empêcher de la lever. Tu m'as même pas payé !

Le marin eut un éclair de lucidité, relâcha l'une des cuisses qu'il tenait fermement pour fouiller dans sa propre bourse. Enki profita de cet instant de répit pour redresser la tête et chercher Khasilm du regard. Ce dernier, observateur aguerri malgré la foule compacte de la taverne, avait déjà vu ce qu'il se passait et venait vers eux pour remettre à sa place le marin indélicat. Soupirant de soulagement, sachant qu'il serait couvert d'une seconde à l'autre par les muscles puissants de son camarade, Enki se retourna vivement pour éconduire le matelot.

Mais quelqu'un d'autre intervint à sa place, se saisissant du poignet du client indélicat pour le forcer à laisser filer Enki.

- Il t'a dit qu'il voulait pas, menaça Rey en fronçant les sourcils.

Eberlué, le marin fixa le Kalenki de haut en bas, plissa les yeux avec suspicion. Même ivre, il comprit vite que l'étranger qui venait de s'interposer était plus grand, plus jeune, et surtout beaucoup plus sobre. Il bredouilla une vague excuse à l'adresse d'un Enki abasourdi et dégagea vivement son bras de la poigne du voleur, pour se rassoir sagement parmi les autres. Mais la petite incartade avait attiré l'attention du reste de l'équipage.

Rey le sentit et fit un pas en arrière pour éviter tout problème, pacifique.

- Désolé, mais il a rendez-vous avec moi, se justifia-t-il en désignant Enki du regard. Buvez ça en pensant à moi, pour me faire pardonner.

Il jeta une petite bourse sur la table et la perspective d'une nouvelle tournée adoucit aussitôt la méfiance naissante des marins. Ils poussèrent une petite acclamation de joie et levèrent leurs chopes vides à l'adresse du Kalenki, qui souriait d'un air calme.

Le timonier pourtant se redressa en tanguant, croisant les bras devant le voleur qui le toisa sans sourciller. Si ses camarades avaient déjà oublié l'histoire et repris leurs conversations, lui ne semblait pas l'entendre de cette oreille.

-T'as vu la tête qu'il fait ? Il a pas trop l'air ravi de te voir, gronda le marin en frappant le torse du voleur d'un index accusateur.

Khasilm intervint lui aussi, effleurant doucement le bras d'Enki, qui sursauta brusquement. Son regard était inquiet, semblait lui demander s'il avait besoin d'aide.

Enki réalisa qu'il avait encore la bouche ouverte et les yeux écarquillé de surprise, comme s'il venait de voir un fantôme. Il secoua brusquement la tête pour se redonner contenance, sentant que son cœur se remettait à battre dans sa poitrine et ses poumons se remplir d'air. Mais ses doigts tremblaient encore et il resta appuyé contre le rebord de la table, celui-là même contre lequel il avait failli être pris de force quelques instants plus tôt.

- Je… oui, oui, tout va bien, acquiesça-t-il doucement. C'est bon, Khasilm, c'est réglé. Merci.

Une boule dans la gorge, il jeta à son camarade un regard reconnaissant, auquel ce dernier répondit par une caresse amicale sur son épaule. Mais avant de s'éloigner, le prostitué aux muscles noueux lança à Rey un regard un brin soupçonneux.

- Désolé, s'excusa Enki en direction du timonier. Je… j'avais oublié. Je te paierais la chambre, la prochaine fois.

Cette douce idée parut plaire au marin et avec un soupir peiné, il alla se rassoir avec les autres.

Enki se retrouva seul, debout face au voleur Kalenki. La stupeur passée, remplacée par un pic d'anxiété, il l'attrapa par le bras et l'attira quelques pas plus loin, pour que le brouhaha constant de la taverne les mette hors de portées de toutes les oreilles.

- Qu'est ce que tu fais là ? manqua-t-il de s'emporter. T'avais dit que tu viendrais jamais le soir. Y a des miliciens partout !

Le groupe de soldats qui accompagnait le capitaine était toujours là, semblait même s'être étoffé de quelques membres. Ils ruminaient dans leur coin, éconduisaient à contrecœur toutes les filles qui tentaient de les approcher.

Mais Rey les ignorait, n'avait pas lâché une seule seconde le prostitué des yeux, depuis qu'il était intervenu. Son regard bleu comme de la glace semblait le transpercer de part en part et Enki se sentit mal. Depuis quand il était là ? Est-ce qu'il l'avait vu avec les autres clients ? Certainement, oui. Sinon, ses yeux clairs n'auraient pas eu cet air déboussolé, derrière le masque d'assurance et de maitrise que portait toujours le voleur.

- … Je voulais juste te voir, se justifia Rey d'une voix pourtant calme.

Il jeta un coup d'œil à la salle, hésitant. Il portait une tenue noire et ample qu'Enki ne lui avait jamais vue. Même s'il avait pris la peine de détailler chacun des clients de la taverne, le prostitué ne l'aurait sans doute jamais reconnu dans la foule.

Rey tira un peu sur le col de la cape noire entortillée autour de son cou, dégageant complètement son visage. Il regarda de nouveau autour d'eux, l'air incertain, d'une façon presque timide que le prostitué ne lui connaissait pas. Puis il avoua ce qui le rongeait.

- Alors c'est ça que tu fais… à la taverne ?

Le ton de sa voix, l'expression vide dans son regard blessèrent profondément Enki. Il sentit les larmes monter aussitôt et ses yeux se mirent à le brûler, mais restèrent étonnamment sec.

- Tu croyais quoi ? C'est un bordel, lui lança-t-il d'une voix plus troublée et moins cinglante qu'il ne l'aurait voulu.

Il détourna le regard, inspirant profondément pour retrouver son calme. Il ne se savait pas si fragile, mit cela sur le compte de l'épuisement.

Rey comprit qu'il l'avait froissé, l'observant longuement sans savoir quoi dire. Le voleur avait l'air songeur, découvrait un Enki qu'il ne connaissait pas, bien loin du prostitué sucré de leurs rendez-vous matinaux.

- C'est vrai… pardon. Je suis trop naïf.

Il n'avait pas vraiment l'air sincère, le timbre effacé de sa voix couvrant à peine le bruit ambiant. Le Kalenki regarda ailleurs lui aussi, hésitant, avant de se lancer.

- Tu veux bien monter avec moi ?

Perdu, désorienté, Enki ferma les yeux et poussa un nouveau soupir pour tenter de remettre ses idées en place. La taverne n'était décidément pas un endroit pour parler, encore moins avec Rey.

En fait, il n'aurait même jamais voulu l'y trouver, même dans ses pires cauchemars.

- …Oui… souffla-t-il à contrecœur.

Il n'avait pas d'autre choix, de toute façon.

Il enjoignit Rey à le suivre, tentant d'afficher une démarche digne et assurée, mais se sentait gauche et hésitant alors qu'il traversait la salle bondée. Qu'est ce que Rey croyait faire en venant ici pour le voir ? Qu'est ce qu'il s'était imaginé ? Enki avait un goût amer dans la gorge, l'impression que le regard du voleur avait déjà changé. Qu'il ne le regarderait plus jamais de la même façon.

Le vacarme de la taverne se referma avec la lourde porte en bois.

Désorienté par la pénombre, Rey se figea sur le seuil mais Enki lui tapota le bras et ils s'appuyèrent au mur pour gravir le long escalier étroit qui menait à l'étage.

Anxieux, Enki retenait son souffle, le silence augmentant à mesure qu'ils s'éloignaient. Il se demandait ce qui allait se passer à présent. Est-ce que Rey allait lui faire l'amour comme d'habitude, le serrer tendrement dans ses bras chaud, lui murmurer qu'il était magnifique ? Il en doutait.

Il entendit pourtant le voleur murmurer dans son dos, effleurant son bras à demi-nu comme pour l'empêcher d'avancer plus.

- T'as pas l'air très content de me voir, remarqua Rey d'une voix hésitante.

Enki resta silencieux quelques secondes puis se dégagea, tournant la tête pour continuer sa route.

- Tu t'imaginais quoi ?

Pourtant, d'habitude, les visites de Rey étaient agréables. Le rayon de soleil qui lui permettait de tenir quelques jours de plus et illuminait ses matins les plus mornes. Mais le voleur n'était toujours venu qu'en début de journée, quand Enki était alors à son avantage, complètement propre, frais et en forme. Pas après une longue journée... de travail dans une maison close.

Il aurait voulu pouvoir lui dire de partir, de s'en aller. Mais il avait trop peur de la réaction du client et encore plus de ses intentions ce soir là. Enki n'avait pourtant ni l'envie ni la force de coucher avec lui, surtout en connaissant la fougue ordinaire du Kalenki. Il avait peur que Rey s'en aille pour de bon, s'il se refusait à lui. Qu'il soit définitivement repoussé par tout ce qu'il avait déjà vu ce soir, par l'autre Enki, la petite pute de la taverne qui acceptait tout contre quelques pièces de monnaie, même de se faire prendre en public. Alors il gravit l'escalier sans rien dire de plus, les dents serrées et les jambes tremblantes.

En haut de l'escalier, Atshet les toisa d'un air sévère et Enki sentit sa gorge se nouer. Il aurait voulu aller chercher son châle dans la cuisine mais n'osa pas le faire et se frictionna discrètement les bras.

- Encore là, toi ? Tu viens même le soir maintenant ? croassa la maquerelle en pointant Rey d'un index soupçonneux.

Le voleur haussa les épaules pour toute réponse et porta par réflexe la main à la bourse.

- Qu'est ce que ça peut faire, tant que je paye ?

Il sortit quelques pièces et les lui tendit, avant d'ajouter.

- Juste une chambre, pas d'eau.

Atshet accepta la monnaie sans le lâcher du regard, toisa longuement le voleur avant d'observer l'une des pièces sous la lumière de sa petite lampe à huile. Satisfaite, elle hocha vaguement la tête et les laissa filer, sans toutefois les quitter de ses yeux sévères.

Enki, lui, était mortifié. Il avait espéré pendant un petit instant qu'Atshet refuserait ce client trop envahissant, trop souvent fourré au bordel pour être honnête. Mais comme souvent, l'argent avait convaincu ses maigres scrupules de le laisser monter avec le prostitué.

Enki se sentit déboussolé. Et puis, pas d'eau, après tout ce que Rey l'avait vu faire ? La gorge nouée, il n'adressa même pas un regard à son compagnon de peur de croiser le sien, et le guida sans mot dire dans les couloirs obscurs de l'étage des salons.

Il regretta plus que jamais que le beau capitaine ne l'ait pas choisi pour sa fête. Ca lui aurait épargné de croiser Rey et ce dernier serait sans doute reparti, ou... ou aurait choisi quelqu'un d'autre.

Enki ne comprenait pas pourquoi ça le troublait autant que le voleur l'ait vu avec d'autres clients, puisqu'il ne lui avait jamais caché qu'il travaillait aussi à la taverne. Mais c'était peut-être plus facile d'oublier et se bercer d'illusions quand on ne voyait pas la chose de ses propres yeux.

L'image pitoyable de sa condition lui revenait en pleine figure, douloureusement. Rey lui avait tellement répété qu'il valait mieux que la plupart des putains des bas quartiers, grossières et à peine jolies, qu'Enki avait presque fini par le croire. Il aurait voulu que le Kalenki garde de lui cette image irréelle d'adolescent éternel, malheureux dans son écrin de misère, presque pur dans sa déchéance.

Mais au fond… il savait bien que ce n'était qu'une illusion que Rey avait gobé tout rond, parce qu'il ne l'avait jamais vu avec d'autres clients, l'avait toujours connu dans l'intimité protectrice des chambres du bordel.

Comme s'ils étaient deux amants qui se retrouvaient et pas un client qui s'offrait du bon temps. Et il se demandait à présent si l'illusion allait encore durer un peu, ou si Rey ne le verrait jamais plus que comme la vulgaire putain qu'il était.

Ils disparurent rapidement du halo de lumière de la petite lampe d'Atshet. Au bout de l'étroit couloir, entouré par les minces cloisons des nombreux salons, un seul rai de lumière éclairait le sol froid. La porte coulissante du salon occupé avait été un peu entrouverte, peut-être pour faire tomber la chaleur qui montait vite entre les nombreuses lampes, les boissons alcoolisées et les corps échaudés.

Enki risqua un coup d'œil en arrière, pour chuchoter un avertissement presque inaudible entre les rires des clients et les accords désastreux d'un instrument à corde.

- Fais attention, il y a des miliciens partout.

Rey se contenta d'hausser les épaules.

- Ca va… j'ai des amis dans la milice. Ils me laissent tranquille, maintenant.

Le voleur poussa même le risque jusqu'à jeter un œil à la dérobée alors qu'ils passaient devant le salon. Comme Enki, il n'entraperçut qu'une main qui levait une coupe, les cuisses d'un officier sur lesquelles une fille était perchée et une table basse qui croulait sous les amphores déjà vides.

Rey marqua un petit temps d'arrêt, puis poussa un discret soupir avant de suivre le jeune prostitué. L'air morne et plongé dans ses pensées, il le rattrapa pourtant en quelques enjambées, un peu plus habitué à présent à la semi-pénombre.

- Dans cet endroit aussi… t'y travailles ? demanda-t-il à voix basse.

Enki se mordit la lèvre, la question l'accablant un peu plus.

- Quand on me choisit, oui…

Ce n'était pas vraiment mieux que la taverne. Là-bas, beaucoup venaient en groupe pour se contenter de boire en profitant de la belle compagnie, s'offraient éventuellement une petite chambre sous les combles ou une passe plus rapide si l'envie leur en prenait, mais les filles étaient souvent libres de passer d'un groupe à l'autre ou d'éviter soigneusement les clients dont elles ne voulaient pas. Dans les salons en revanche, si les clients se prenaient de l'envie de consommer autre chose que du vin épicé, il n'y avait aucune échappatoire. Et il était rude de les contenter tous, encore plus d'en convaincre un de prendre une chambre et quitter quelques temps le reste de la compagnie.

- La taverne, c'est juste pour ceux qui rapportent pas assez… on gagne moins, mais plus vite, expliqua-t-il dans un haussement d'épaule qui se voulait indifférent.

Rey parut atterré, autant d'apprendre qu'Enki ne rapportait pas assez pour être considéré comme une marchandise à réserver aux plus riches, que de réaliser quel était son quotidien. Le jeune prostitué sentit sa gorge se nouer un peu plus devant son expression et courba la nuque, filant droit vers l'escalier.

Il voulait que ça se termine au plus vite. Il se fichait bien de ce que pouvait lui vouloir Rey, ne voulait pas savoir ce qui allait advenir d'eux après ça. Il voulait juste se glisser dans son lit, fermer les yeux, et…

Rey l'attrapa par le bras, l'attirant à lui en lui faisant échapper un hoquet de surprise.

Apeuré, Enki voulut se dérober mais le voleur tint bon, saisissant son visage entre ses deux mains, plantant son regard dans le sien. Une ouverture au dessus de la porte principale faisait passer un peu de lumière dans l'étroit couloir de l'entrée, juste assez pour qu'ils puissent y voir en bas des premières marches de l'escalier.

- Je suis désolé, murmura le Kalenki d'un ton penaud. Je… j'sais pas ce que j'essayais de croire… ou d'imaginer… j'ai vraiment été idiot.

Enki en resta bouche bée et les bras ballants. Rey avait une expression si triste sur le visage qu'il en était presque touché. Presque. La peur et l'anxiété lui serraient trop le ventre.

- Si j'avais su… non, si j'avais été moins naïf, se corrigea-t-il aussitôt. Je… j't'aurai sorti de là plus vite.

- Qu'est ce que tu racontes ? protesta Enki en écarquillant les yeux.

Il tenta d'écarter les larges mains de Rey mais celui-ci tint bon, approcha son visage du sien, un éclair déterminé luisant dans ses yeux bleus.

- Je t'emmène, souffla Rey en l'attirant vers lui.

Il s'empara de sa bouche sans lui laisser le temps de répliquer. Mortifié, Enki chercha à s'écarter, eut à peine le temps d'hoqueter contre ses lèvres, d'essayer de le repousser d'une pression sur son torse. Il l'avait pourtant vu à la taverne…

- M'embrasse-p…

- J'm'en fou, le coupa le voleur, glissant les doigts sur sa nuque et appuyant le front contre le sien.

Il l'embrassa de nouveau et cette fois, Enki n'eut pas la force de le chasser. Il s'abandonna dans ses bras avec une facilité déconcertante, comme si sa raison avait rendu les armes, comme si ses pensées s'étaient tues. Il aimait tellement ça, quand le Kalenki l'embrassait. C'était comme si plus rien ne pouvait lui arriver de mal, aussi longtemps que sa bouche chaude se pressait contre la sienne, que sa langue s'imposait entre ses lèvres. Enki se raccrocha fermement aux vêtements du voleur, sentant ses jambes menacer de s'effondrer sous lui.

- Cette nuit, je t'emmène avec moi, répéta Rey en resserrant son étreinte sur lui.

Le prostitué ne sut quoi lui répondre, avait l'impression que son cœur s'était arrêté de battre et en même temps, que le sang tapait plus violemment que jamais à ses tempes. Ses oreilles bourdonnaient tellement fort qu'il se demandait bien comment il pouvait entendre la voix grave du voleur chuchoter contre son oreille. Est-ce qu'il était si fatigué que ça ?

Comme il ne disait rien, Rey, un brin désorienté, l'observa doucement et enveloppa sa joue dans le creux de sa paume.

- Il faut qu'on monte pour qu'ils se doutent de rien. Je t'aiderais à passer dehors. Après, on…

Une porte claqua brusquement, tranchant le silence feutré du bordel et Enki sursauta si fort que Rey l'attrapa par les épaules de peur qu'il ne tombe.

- Tiens ! Tu tombes bien, toi ! tonna la voix puissante de Créos en surgissant de la pénombre.

Enki réalisa que s'il avait cru que son estomac était noué, tout à l'heure, alors qu'il emmenait Rey avec lui, ce n'était rien à côté de la peur qu'il ressentit à cet instant. L'un des deux hommes de main qui escortait le patron brandit une lampe à huile pour éclairer le couloir étroit et Rey s'écarta doucement du prostitué, par prudence.

- Tu viens le soir maintenant ? On m'avait dit que tu ne passais que le matin, l'interpella de nouveau le patron du bordel avec un sourire torve.

Créos était un homme entre deux âges, grand et bien bâti, dont le charisme et la prestance justifiaient à eux seul sa position dominante dans les affaires lucratives des bas quartiers. Sa courte barbe était taillée de près, ses yeux perçants comme ceux d'un rapace et ses traits aussi fermes qu'assurés. Malgré le fait que ses tempes commençaient à grisonner, il n'avait rien perdu de son charme et était toujours impeccable dans ses vêtements pourpres, rayonnant comme un brasier chaque fois qu'il sortait dans les bas quartiers, suscitant autant de crainte que d'admiration. Il portait des manches courtes aussi souvent qu'il le pouvait, par tout temps, tous les jours de l'année, exhibant fièrement les stigmates écarlates dessinés sur ses bras. Autant de marques rouges qui selon les rumeurs, évoquaient le sang qu'il n'hésitait pas à faire couler pour rester sur le trône sur lequel il s'était perché.

-Tu trouves que tu ne venais pas assez souvent ? Le bordel te plait à ce point là ?

Rey ne se démonta pas. Il avait l'air d'un solide arbuste à côté de ce grand chêne et lui tint pourtant tête sans sourciller, laissant Créos s'approcher. Le Kalenki croisa les bras sur sa poitrine et s'écarta encore un peu d'Enki, le laissant sur le seuil de l'escalier, comme pour qu'il ne soit pas mêlé à ça.

- Qu'est ce que ça peut faire ? Je paye, non ? J'ai le droit de venir quand je veux.

Créos haussa les sourcils, surpris par cet aplomb, ayant plutôt l'habitude que les clients du bordel se courbent en deux et se perdent en excuses quand il surgissait devant eux. Il venait d'un petit salon seulement éclairé par une minuscule lampe à huile, si bien que ni Rey ni Enki n'avaient remarqué qu'il était occupé.

Le prostitué sentit une boule d'angoisse lui serrer la gorge. Est-ce que le patron et ses hommes les avaient entendus ? Non, aucune chance, ils avaient parlé trop bas et trop loin de la porte. Mais ils les avaient vus, et cela suffisait à son tourment.

- Oui, c'est vrai, on m'a dit que tu payais bien. Mais justement…

Créos s'arrêta à quelques pas de lui, ni menaçant, ni pacifique, et se gratta pensivement la gorge. Ses deux hommes de main, eux, se postèrent contre chacun des deux murs du couloir, prêts à fondre sur le Kalenki au moindre geste déplacé.

- Figure-toi qu'il y a trois jours, j'étais au marché sur le port quand un petit idiot a eu le toupet de venir me voler ma bourse. Il avait le visage bien caché et il était plutôt rapide pour déguerpir… Mais j'aurai mis ma main à couper qu'il avait des cheveux blancs.

C'était donc pour ça qu'il le coinçait à présent, alors qu'il n'avait jamais demandé à lui parler depuis tout le temps que Rey venait rendre visite à Enki. Le hasard avait sans doute voulu qu'ils se croisent ce soir là, alors que Créos s'attardait rarement très longtemps dans ses nombreux bordels. Le voleur fronça légèrement les sourcils et se campa solidement sur ses deux jambes, ne se laissant pas déstabiliser.

- Et alors ? Je suis pas le seul Kalenki de la capitale. Et y a trois jours, à l'heure du marché, j'étais entre ses cuisses, se justifia-t-il avec assurance en désignant Enki d'un signe de tête.

Créos éclata de rire, très calme malgré l'audace du jeune homme.

- Je trouve que tu y es souvent fourré, entre ses cuisses. Et tu es plutôt généreux…

Avec une lenteur calculée, Créos plongea la main dans un repli de son manteau pourpre et sortit de sa bourse un bracelet d'électrum, dont l'intérieur était ciselé de petites inscriptions. Rey l'avait offert à Enki quelques semaines plus tôt. Il encaissa le coup sans broncher, ne regarda même pas le prostitué pour savoir comment il avait pu atterrir entre les mains de son patron. Ils avaient juste dû finir par trouver la cachette du jeune garçon.

- Je dépense mon argent comme je veux. Tu vas pas t'en plaindre, avec tout ce que ça te rapporte…

- Non, justement, je n'ai pas l'impression que ça me rapporte tant que ça.

Créos perdit son sourire, dévoilant l'irritation qui le rongeait devant l'insolence du Kalenki. Il était un homme sanguin qui agissait souvent plus vite qu'il ne le réfléchissait. Ca lui avait coûté cher, dans sa jeunesse, et il avait été expulsé de l'académie de magie, lui fermant les portes de l'avenir brillant auquel il était promis. Enki le savait bien et aurait voulu dire à Rey de se taire et de s'enfuir, de ne plus jamais revenir ici. Mais il avait tellement peur qu'il n'osait même pas ouvrir la bouche.

- Attrapez-moi cet imbécile et récupérez mon argent, ordonna froidement le patron.

Ses deux acolytes avancèrent vers Rey en dégainant de longues dagues. Le voleur recula d'un pas, prêt à se défendre, mais n'avait pas pensé qu'ils puissent être plus nombreux. Encore moins qu'ils aient prévu de le prendre au piège dès qu'ils l'avaient remarqué dans la taverne.

Deux autres hommes de main surgirent de l'ombre dans le dos du Kalenki. Sursautant brusquement, ce dernier se retourna sans tarder et écarta le premier d'un coup de poing à la vitesse insoupçonnée. Mais le second le faucha presque aussitôt d'un mauvais coup dans le ventre et le voleur se courba en deux sous la douleur, devenant une proie facile et bien trop vulnérable.

Les hommes du patron fondirent sur lui comme des rapaces sur un cadavre et à quatre contre un, Rey eut beau se débattre, il finit rapidement ceinturé au sol. Haletant, il pesta tout ce qu'il put mais fut bien incapable de se dégager.

Mais l'échange acerbe de Créos et les bruits de la courte lutte avaient résonné très fort dans le silence de la maison close. Les sons de la fête s'étaient interrompus dans le petit salon illuminé, entourant la scène d'un silence incongru. Puis la porte coulissa sur le capitaine de la milice et une vive lumière éclaira le couloir.

Rey était à genoux, l'un de ses agresseurs lui tordant de force les bras dans le dos alors qu'un second le fouillait. Le capitaine les observa à tour de rôle, eux puis Créos, qui attendait avec aplomb que ses hommes lui rapportent son dû. Il n'accorda même pas un coup d'œil au petit prostitué caché dans l'ombre de l'escalier.

- Qu'est-ce qui se passe, Créos ? Des ennuis ?

- Tout va bien capitaine. Juste des comptes à régler. Ce vaurien m'a volé il y a quelques jours.

Le capitaine s'accota à l'encadrement de la porte alors que derrière lui, ses invités reprenaient déjà leurs conversations, désintéressés par ces querelles qui étaient pour eux quotidiennes.

- Tu veux que je m'en occupe ? J'ai des hommes, en bas.

- Non, ce n'est pas la peine de déranger la milice. Retourne à ta fête, capitaine, proposa Créos d'un ton mielleux. Navré de t'avoir dérangé.

Mais Rey continuait de se débattre, empêchant ses assaillants de le maintenir au sol. L'un d'eux perdit patience et malgré la présence du milicien, asséna un violent coup de la garde de sa dague sur la nuque du Kalenki. Sonné, la tête de ce dernier chancela et il manqua de s'écraser au sol. L'un des hommes écarta sèchement la cape du voleur et en extirpa rapidement sa bourse… ainsi que plusieurs autres, sonnantes et rondes, dissimulées dans les replis de ses vêtements. Rey avait visiblement pris toute sa petite fortune avec lui en prévision de cette soirée.

- L'enfant de salop, il avait de la ressource, persifla Créos avec un sourire satisfait.

Il récupéra les sacoches que lui tendaient ses hommes. Rey voulut se redresser, maugréant entre ses dents mais Créos le renvoya au sol d'un coup de botte dans l'estomac.

- Capitaine… celle-ci m'appartient, annonça-t-il en faisant sauter l'un des petits sacs de cuir avant de le glisser dans son manteau. Mais les autres…

Il vint les proposer à l'officier, avec un sourire torve et un clin d'œil.

- Je suis certain que la milice saura retrouver leurs propriétaires…

Le jeune capitaine le toisa longuement, plissant ses beaux yeux, et finit par sourire d'un air narquois.

- Et oublier comment et sur qui on les a retrouvé… ?

- Sur le corps d'un malheureux ivre mort, pris dans une rixe à la sortie d'une taverne ? proposa Créos sans se démonter. L'alcool délie les langues. Il aura dit le mot de trop à un malandrin qui aura pris la fuite avant d'avoir pu le détrousser.

L'officier éclata de rire et s'empara du petit trésor que lui tendait le patron du bordel.

- Je verrais ce que je peux faire… pour retrouver les honnêtes citoyens à qui il les a volés.

Satisfait, Créos hocha la tête avec un sourire entendu. Puis il retrouva sa froideur et toisa le Kalenki à bout de souffle sur le sol de son bordel.

- Débarrassez-moi de lui.

Les hommes du patron réagirent sans tarder et s'exécutèrent en quelques instants à peine. Deux d'entre eux soulevèrent Rey par les épaules et le trainèrent au dehors, tandis que les autres, dagues encore à la main, refermaient sur eux la porte de la taverne.

Le silence retomba dans la maison close. Ne restait que les rires et les discussions dans le petit salon, sur le seuil duquel se tenait toujours le capitaine de la milice. Il lâcha la porte close du regard, presque blasé par ces règlements de comptes expéditifs auxquels il assistait tous les jours dans les bas quartiers. Il reporta plutôt son attention sur la silhouette restée silencieuse et immobile dans l'escalier. La porte ouverte du salon dessinait sur le sol un carré lumineux, dans lequel seuls les pieds d'Enki dépassaient un peu.

- Il est libre maintenant, non ? sourit l'officier en désignant le prostitué des yeux. J'aimerais lui faire tâter de ma lance pour le consoler.

Créos suivit son regard et se renfrogna en se rappelant de la présence d'Enki. Il reprit pourtant sur un ton doucereux, ne voulant pas froisser le capitaine.

- Je te l'enverrais plus tard, tu as ma parole. La maison t'en fera cadeau, pour te dédommager de cet incident (il fronça les sourcils et fit signe à Enki d'approcher, l'air sévère). Mais d'abord, il faut que je lui glisse deux mots.

Le capitaine échappa un léger ricanement mais alors que Créos se retournait, le jeune prostitué sur les talons, il perdit soudain son sourire et posa sur le garçon un regard navré.

De devoir le laisser partir avec son patron visiblement contrarié, ou d'avoir laissé son futur client être tabassé sous leurs yeux, puis conduit dehors pour qu'on le fasse disparaître ?

Enki n'en savait rien, le remarqua à peine. Il tremblait comme une feuille et manqua de trébucher quand Créos le poussa sans ménagement dans un autre salon, refermant sèchement la porte pour les isoler. Dans un silence de plomb, le prostitué se laissa tomber sur un tabouret et se recroquevilla.

- Enki, Enki, Enki ? Mais qu'est ce que je vais faire de toi ?

Créos se lamenta en levant les yeux au ciel, rallumant la lampe à huile pour apporter plus de lumière. Le salon était minuscule, à peine plus grand que les chambres du bordel, meublé de tout petits tabourets autour d'une table basse en bois usé. Les murs étaient garnis de tentures et de soieries pour cacher la misère du crépi, mais la lumière de la lampe étirait leurs ombres jusqu'à leur donner des allures de voiles mortuaires.

Mais peut-être que l'humeur d'Enki lui jouait des tours.

Il tremblait encore, de peur comme de froid, serrant les bras autour de lui pour tenter de se réchauffer. Il gardait les yeux baissés, rivés sur le sol au revêtement de paille tressée. Créos se planta devant lui, de toute sa stature, et poussa un soupir las.

- Je croyais que t'avais compris la leçon et que tu voulais plus retourner sur le port. Je te faisais confiance, Enki. Et toi, tu m'acceptes cet espèce de furoncle comme client régulier ?

- Mais il payait ! protesta le jeune homme d'une voix brisée, dans un élan de courage –ou plutôt de témérité.

Il ferma presque aussitôt les yeux, attendant une gifle mais son patron ne semblait même pas d'humeur à le frapper pour son insolence. Ou bien n'était pas encore assez en colère, ce qui était tout aussi inquiétant.

- Il payait ? Il nous volait, oui ! s'emporta Créos de sa voix rugissante. Il payait avec l'argent de tes autres clients ! Avec mon argent !

Enki sentit le regard sombre de son patron peser lourdement sur lui et fixa ostensiblement les bottes de ce dernier, terriblement proches de ses pieds. Il serra un peu plus fort les bras autour de lui, rentrant la tête dans les épaules.

- Il a rien payé du tout. Une pute gratuite, c'est tout ce que t'étais pour lui !

Le prostitué ferma les yeux pour se retenir d'éclater en sanglot. Ce n'était pourtant pas la première fois que Créos lui soufflait dans les bronches. Il l'avait même connu beaucoup plus violent et en colère. La fois où Enki avait jeté un coussin à la tête d'un grand chevalier qui l'avait insulté… Il avait cru que Créos allait le tuer pour cette grosse bévue, lui dévisser la tête à main nue et l'accrocher au dessus de la porte de son ancien bordel, pour servir d'exemple. Ce n'était rien à côté de ce jour là.

Mais il n'arrivait pas à se contrôler. Sa tête était aussi vide que douloureuse, une migraine sourde lui vrillait le front et l'empêchait de penser. Ses yeux et sa gorge le brulaient terriblement et son estomac pesait lourd comme une pierre. L'autre fois, mort de peur, il aurait pu supplier pour que Créos l'épargne. Cette fois-ci, il avait envie de le supplier pour qu'il le tue et que cette horrible douleur cesse.

Créos lui attrapa abruptement le menton, plantant son regard sévère dans le sien, insensible à la détresse du prostitué.

- Je te pensais plus intelligent que ça ! Mais qu'est ce que tu croyais ? Qu'il allait finir par t'emmener avec lui ?

Les mots de son patron eurent raison de sa résistance et Enki finit par craquer. Il avait l'impression de suffoquer tellement sa poitrine se serrait. Il n'aurait jamais cru pouvoir se sentir à nouveau aussi mal, pas depuis la mort de sa mère, la seule personne pour laquelle il avait jamais éprouvé des sentiments.

Tout ça à cause de quelques mots.

A cause d'une infime petite minute, d'une petite phrase murmurée dans le creux de son oreille, et d'un simple baiser.

Il perdit le peu de dignité qui lui restait et fondit en sanglot. Il se dégagea de force de la poigne de Créos et tenta maladroitement d'essuyer ses larmes. Mais il n'arrivait pas à les arrêter, et elles se mirent à couler toutes seules, sans interruption.

- Pardon… fut-il à peine capable de bredouiller.

Le patron sembla déstabilisé, peu habitué à voir Enki craquer. Le garçon était plus solide qu'il n'en avait l'air, cachant tous ses sentiments derrière la façade immobile de son beau visage de poupée. Créos fronça les sourcils et le toisa rudement.

- Enki… mais tu pensais à quoi ? Tu croyais que t'aurais été plus heureux avec lui ? Mais réfléchis ! Qu'est ce qu'il aurait fait de toi ? Tu sais rien faire d'autre à part te faire baiser ! Tu crois qu'il allait pas profiter de toi ?

Créos roula des yeux puis commença à faire les cents pas autour de la table basse, afin de calmer sa rage et résister à l'envie de frapper Enki pour lui remettre un peu de plomb dans la cervelle.

Les larmes de ce dernier redoublèrent.

Il le savait bien, pourtant. Toutes les chansons oubliaient ça quand elles parlaient de jolies prostituées qui étaient enlevées par un beau chevalier. Qu'est ce que Rey aurait pu faire de lui ? Enki ne savait rien faire, à peine coudre, était bien incapable de cuisiner ou de tenir une maison. Il ne connaissait rien à la vie des gens normaux, toujours enfermé entre les murs de différents bordels. Même la vraie valeur des choses lui était inconnue. Il devait toujours passer par la maquerelle pour se procurer ce dont il avait besoin et la maison leur vendait savons, parfums, douceurs et vêtements bien plus cher que ce qu'ils coutaient vraiment. Quant aux rares jours de sorties, il était toujours accompagné et c'était son protecteur qui marchandait à sa place avec les commerçants.

Il ne savait même pas combien valait vraiment un panier de fruits. Que faire d'un prostitué une fois qu'on l'avait sorti du bordel où il avait toujours vécu ? Il aurait fallu tout lui apprendre, l'assister comme un petit enfant, le protéger du monde entier.

Et puis, surtout, malgré ses allures androgynes et sa beauté féminine, ce n'était pas un vagin qu'Enki avait entre les cuisses. Il ne pouvait pas porter d'enfants, donner le sein, fonder une famille.

Il n'était qu'un poids mort tout juste bon à donner du plaisir.

- Tu lui aurais servi à rien, Enki ! Juste à baiser gratuitement quand il en aurait eu envie ! Et quand il en aurait eu assez, il t'aurait juste remis dans la rue pour que tu lui rapportes… ! Ou pire, il t'aurait enfermé dans un trou et offert à tous les fils de salop dans son genre !

Enki hoqueta et se mordit violemment la lèvre, s'essuyant les yeux du côté de ses deux mains. Les remontrances de Créos lui faisaient d'autant plus mal qu'il n'avait cessé de se les faire à lui-même depuis plusieurs mois. Il avait pourtant toujours cru qu'il avait plus la tête sur les épaules que les autres filles. Il avait toujours été conscient de sa situation et de ce qu'elle impliquait. Tous les jours, n'importe qui pouvait le tuer si l'envie lui en prenait, briser les os fragiles de son cou dans un excès de rage, l'égorger ou le mutiler avec un poignard qu'on aurait oublié de lui prendre. Ce genre de choses arrivait tous les jours dans les bas quartiers et personne ne s'inquiétait de la disparition d'une fille de joie.

Et pourtant, Enki avait toujours su que dehors, ce serait encore pire, et que le bordel était le meilleur endroit où vivre tant qu'il le pourrait encore. Il ne s'était jamais fait aucune illusion, n'avait jamais essayé de s'imaginer s'enfuir ailleurs ou faire autre chose de sa vie. Quand on naissait au bordel, on ne pouvait qu'y mourir.

Comment avait-il pu croire, même un tout petit instant, que Rey pourrait changer tout ça ? Il avait été aussi stupide que toutes ces chansons niaises qu'il détestait. Et cet idiot de Rey…

Cet idiot de Rey…

- Allez, reprend toi, soupira Créos en revenant se planter devant lui.

Il semblait s'être calmé, les colères aussi orageuses que passagères. Il était presque apitoyé par le prostitué qui pleurait à chaudes larmes, recroquevillé sous la lumière vacillante de la lampe à huile, et il posa une main paternelle sur sa chevelure blonde.

Malgré sa violence occasionnelle, Créos avait toujours été bon avec lui. Enki savait qu'il lui devait la vie et n'arrivait même pas vraiment à lui en vouloir d'avoir brisé ses belles et courtes illusions.

- Excuse-moi, Enki. Je crois que j'ai été trop sévère avec toi. Ta punition t'a fait mal tourner alors que tu avais déjà compris la leçon.

Son ton était plus doux, plus chaleureux, presque affectueux. Créos fit glisser entre ses doigts les mèches blanches du jeune prostitué, comme un geste de pardon. Enki savait pourtant que le patron n'était jamais sincère, encore moins quand il s'excusait. Il savait juste comment s'y prendre pour amadouer les filles les plus réfractaires, les séduire ou les raisonner, les flatter ou les calmer, pour obtenir d'elles tout ce qu'il voulait.

- Atshet m'a dit que tu en avais beaucoup fait pour ce soir. Va te reposer, je ferais monter quelqu'un d'autre pour sucer ce capitaine. Demain, je te renverrais chez Livia. C'est ce que tu voulais, non ? Retourner dans ton ancienne maison ?

Enki hocha piteusement la tête, le nez rouge et les yeux gonflés. Ses larmes s'étaient un peu taries mais la douleur était toujours là, et il se demandait si elle le quitterait même un jour.

Créos soupira et s'écarta d'un pas, rajustant son manteau d'un geste un brin agacé.

- Oublie ce vaurien. Il t'aurait rien apporté de bon. La seule chose pour laquelle tu peux le remercier, c'est que ses cadeaux ont presque payé tes dettes. Il aurait voulu t'acheter qu'il aurait pas fait mieux.

Le prostitué essuya ses yeux rouges du revers de la main. Ses oreilles bourdonnaient un peu d'avoir autant pleuré et il mit un petit instant à comprendre de quoi parlait Créos.

Ce dernier lui jeta un regard, l'air hésitant, et souffla par le nez en fouillant dans sa bourse.

- Tiens… tu peux garder ça. C'est un beau bijou. Tu gagneras plus en le portant qu'en le revendant.

Enki releva le nez, décontenancé, et aperçut l'éclat du bracelet que lui avait offert Rey. Il l'attrapa du bout des doigts, tremblant un peu, et le fixa longuement avant de passer machinalement les doigts sur les petites gravures ciselées à l'intérieur. Il avait réussi à déchiffrer ce qu'elles voulaient dire, avec l'aide de Khasilm qui savait un peu mieux lire que lui. Est-ce que Créos avait vu les écritures, avait pris la peine d'y jeter un œil pour les lire ? Peut-être que oui, peut-être que non. Dans les deux cas, il avait du hésiter avant de lui rendre le bijou.

Enki finit par l'enfermer entre ses doigts et inspirer profondément. La voix plus tremblante qu'il ne l'aurait voulue, il tenta de réunir ses maigres forces et déglutit pour chasser la boule dans sa gorge.

- Ca… ça va aller… j'suis désolé Créos… je… je vais aller voir le capitaine…

Le patron le considéra un long moment avant d'hausser les épaules, mais Enki savait bien, à l'éclat dans ses yeux sévères, qu'il était satisfait par son comportement.

- Comme tu voudras. Mais je suis content de voir qu'il te reste un peu de jugeote.

Enki se redressa en tanguant sur ses jambes. Il se sentait épuisé et la tête lui tourna quand il se mit debout, mais il n'avait plus envie d'aller se coucher. Il savait qu'il n'arriverait pas à fermer les yeux.

Il voulait juste oublier, tout, arrêter de penser, et ne connaissait pas d'autre moyen de le faire que de se concentrer sur autre chose, comme encaisser les assauts fougueux d'un jeune capitaine. A condition que ce dernier veuille encore de lui, avec son air sonné et absent, et son visage rougi par les larmes.

Un grand vacarme secoua soudain tout le lupanar. Des coups brutaux frappés contre la porte, tellement fort qu'ils en secouèrent les cloisons fragiles de la maison.

- C'est la milice ! rugit une voix caverneuse. Par ordre du prince, ouvrez !

Créos fronça aussitôt les sourcils, son visage se tendant comme celui d'un oiseau de proie. Il pensa aussitôt à ses hommes partis plus tôt faire disparaître l'enquiquineur.

- Les idiots ! gronda-t-il dans sa barbe. Ils ont quand même pas égorgé cette ordure Kalenki en plein milieu de la rue ?

Il planta Enki sans un regard et s'éloigna à grandes enjambées, mais n'eut pas le temps d'aller bien loin. Sans faire plus de sommations, les miliciens défoncèrent la porte du bordel comme un coup de tonnerre et firent irruption dans le couloir étroit de l'entrée, brandissant torches et armes.

Le petit salon des filles était déjà fermé, sinon quoi des pépiements de basse-cour n'auraient pas tardé à exploser devant cette intrusion musclée. Il n'y eut que les cris des deux filles qui participaient à la fête du capitaine, que les convives ne tardèrent pas à faire taire par des ordres secs.

Une petite dizaine de miliciens en cape bleue et tenue complète s'éparpilla comme elle put dans l'espace restreint de la maison close. Un sous-officier s'avança, le ventre bedonnant et la barbe blanche, bien que courte sur son menton rond, et taillée avec soin. Surgissant de l'ombre comme un corbeau, Atshet alla pour l'apostropher mais le gradé rondouillard fut plus rapide.

- Cette maison est fermée pour ce soir, tonna-t-il de sa voix puissante. Ses occupantes sont placées sous la protection de la milice. Que les propriétaires…

- Allons, allons ! le coupa Créos, la démarche assurée et le regard mielleux. Que signifie tout ceci ?

Il leva les mains en signe de paix et jeta à Atshet un regard rapide. La vieille femme comprit et disparut avant qu'on ne puisse se saisir d'elle, mais personne ne fit un geste pour l'arrêter.

- J'aimerais le savoir moi aussi, ordonna le capitaine en surgissant du salon, ses hôtes derrière lui, soudain tous frais et dégrisés.

Le sous-officier salua son supérieur, un peu surpris de trouver là un jeune gradé, avant de pointer Créos du doigt. Quelques uns des miliciens se glissèrent plus avant dans la maison, pour se poster dans le dédale de couloirs étroits et éclairer toute l'entrée de leurs torches. La porte était restée ouverte, tous ne pouvant pas entrer et quelques autres attendaient dehors et tenaient les badauds à l'écart, laissant un courant d'air froid s'engouffrer dans la bâtisse.

-Cet homme ici présent est accusé de proxénétisme illégal, déclara le sous-officier avec une emphase militaire. Il est soupçonné de détenir plusieurs maisons de passe et prostituées alors qu'il est en pleine possession de sa virilité.

Créos, arborant le visage confiant qu'il réservait aux situations tendues, éclata de rire et attrapa aussitôt Enki par la taille.

- Proxénétisme ? Allons, tout le monde ici pourra témoigner que je ne suis qu'un client ! J'avoue avoir des vices, mais aimer les jolis garçons ne me rend coupable d'aucun crime, assura-t-il avec un large sourire.

- Pourtant, je t'accuse d'être le patron de cet endroit, lança une voix derrière les miliciens.

Ces derniers s'écartèrent promptement et au milieu d'eux émergea une silhouette familière, toute vêtue de noir. Enki sursauta et se remit à trembler.

Rey avait la lèvre fendue, du sang sur les tempes et sur le menton. Il n'allait pas tarder à avoir des bleus et un bel œil au beurre noir. Mais il tenait bon sur ses deux jambes et rengaina ses dagues avant de s'essuyer la bouche du revers de la manche.

- Cette maison t'appartient et tu en exploites les habitants, répéta-t-il avec détermination.

Ses yeux clairs paraissaient aussi tranchants que les lames de ses poignards, dans la lumière des nombreuses torches. Il les planta sur Créos et ne le lâcha plus du regard.

- C'est ridicule, se plaignit ce dernier en repoussant le prostitué pour s'avancer vers eux. Ce vaurien vient d'avoir une altercation avec moi, les autres clients pourront vous l'affirmer. Ses accusations n'ont aucun poids. Il n'est qu'un voleur qui détrousse les honnêtes gens depuis plusieurs mois.

Les miliciens jetèrent un regard éberlué à Rey mais ce dernier, loin de se démonter, prit le sous-officier et le jeune capitaine à parti.

- C'est vrai, je lui ai volé sa bourse. Celle là et une autre, plusieurs fois même, affirma-t-il avec un aplomb déconcertant.

Créos manqua de s'étrangler. Il n'osa pourtant rien faire, les miliciens ne bougeant pas d'un pouce pour arrêter le Kalenki et les deux gradés n'ayant donné aucun ordre. Le capitaine se contentait d'observer, les yeux plissés et l'air songeur. Il n'était pas en fonction après tout, juste venu se détendre au bordel, et se retrouver mêlé à cette histoire devait émousser sa patience. Créos savait qu'il devait en profiter.

- Il a l'audace d'avouer devant vous ! plaida le patron, les traits durs. Capitaine, je vous demande de l'arrêter, et qu'on en termine avec cette histoire !

Mais le beau gradé leva calmement la main pour intimer le silence, toute son attention portée sur Rey. Le voleur soutint son regard avant de sortir des replis de ses vêtements sombres une petite pochette de cuir, qu'il brandit aux yeux de tous avant de s'adresser au patron soupçonné.

- Tu reconnais donc que cette bourse est à toi ?

- Parle sans crainte et soit sincère, Créos, lui assura le capitaine en croisant les bras sur son plastron. Les témoins sont nombreux et de confiance.

Les quelques invités derrière lui s'avancèrent prudemment, officier de l'armée, notables et riches commerçants, tous hommes de fois et de solide réputation. Ils ne s'attendaient pas non plus à se retrouver mêlés à cette situation incongrue, et se concertèrent du regard avant d'opiner du chef. Si leur témoignage pouvait accélérer l'issue de ce fâcheux contretemps…

Créos serra les poings et perdit patience, lassé lui aussi par tout ce cirque vain.

- Oui, cette bourse est à moi, brodée à mon nom ! Saisissez ce vaurien, je l'accuse de m'avoir détroussé à nombreuses reprises !

Mais Rey le prit de court et d'un geste théâtral, renversa soudain la bourse, la vidant sur le sol. Pièces d'argents, d'or et pierres précieuses tombèrent en pluie et roulèrent sur le plancher dans un délicat bruit métallique.

- Tout ceci t'appartient donc aussi ? continua Rey, en fronçant les sourcils. Je te les ai dérobés en même temps que ta bourse ?

Créos observa à peine la fortune perdue qui s'éparpillait à ses pieds, se retenant de bondir sur le voleur à quelques pas de lui pour l'étriper de ses propres mains. Il bouillonnait de rage, ne comprenait pas pourquoi tout le monde restait immobile devant des preuves aussi évidentes. Il ramassa une agate grosse comme un pouce qui avait roulé vers lui et la brandit comme témoin de sa bonne foi.

- Bien sûr que ça l'est ! Tout m'appartient… !

Il se tut soudain et blêmit, mais trop tard, le mal était fait. Il comprit à retardement qu'on l'avait conduit dans un piège de la plus évidente des façons, et qu'il avait malgré tout foncé tête baissée.

Rey abaissa le bras, comme soulagé que l'appât grossier ait fonctionné. Près de lui, le jeune capitaine décroisa les bras et quitta ses invités pour rejoindre les miliciens, dans un silence de plomb que le Kalenki finit par percer.

- Ces pièces, ces bijoux et ces pierres que tu possèdes sont toutes marquées du poinçon du prince Laran. Il les a donnés à ses officiers en échange de leurs services. Ces derniers les ont offerts à leur tour à tes prostituées. Si cet or est dans ta bourse aujourd'hui et que tu affirmes ne posséder aucun bordel… c'est soit parce que les filles ont acheté tes charmes avec cet argent, soit parce que tu le leur à volé. Quelle condamnation tu préfères, Créos ? Proxénétisme, prostitution ou vol ?

Créos avait changé de couleur. Tantôt rouge de colère, tantôt blême et étranglé par la surprise, il en perdait de sa superbe et sa prestance s'était effondrée. Il foudroya Rey du regard, le pointant d'un index accusateur, cherchant désespérément une issue pour se tirer du piège grossier dans lequel il avait dérapé.

- Pour qui tu te prends, pour affirmer des choses pareilles devant des officiers du prince ?

Le jeune capitaine émergea de nouveau parmi les miliciens, tenant une seconde cape bleue, identique à celle qu'il portait sur ses larges épaules. Il la tendit à Rey et ce dernier la jeta rapidement en travers de son épaule, le regard froid et sévère.

- Capitaine Reygard, de la milice civile. Par ordre du prince, cette maison est déclarée fermée jusqu'à ce que cet homme réponde de ses accusations. Mettez-le aux arrêts.

Créos rugit de colère et d'impuissance. Il dégaina un glaive sous son manteau pourpre et voulu attraper Enki pour le brandir comme rempart entre les miliciens et lui. Mais le prostitué, prudent, avait déjà reculé depuis un long moment pour se tenir hors de sa portée. Créos le foudroya du regard et tenta l'impossible. Il tendit son bras libre et sous ses vêtements, les stigmates pourpres qui ornaient sa peau s'illuminèrent comme un éclair sanglant. La foudre jaillit du bout de ses doigts, mortelle et implacable, visant ce maudit Kalenki qui l'avait conduit à sa perte.

Mais Rey était plus rapide, s'était préparé à la moindre attaque. Créos avait à peine lancé son sort que le Kalenki le contrait déjà, repoussant d'un ample geste circulaire l'éclair lumineux qui retourna à son envoyeur. L'échange avait été si rapide que la plupart des spectateurs ne virent qu'une lumière rouge être contrée par un éclat bleu, avant que Créos, propulsé par son propre sortilège, ne semble soudain s'envoler pour s'écraser lourdement contre une cloison de bois.

- Agression sur officier du prince, ponctua l'autre capitaine avec un sourire sardonique. Emportez-le avant qu'il tue quelqu'un.

Les soldats lui obéirent promptement et bientôt, deux miliciens se saisirent d'un Créos étourdit pour le soulever sans délicatesse.

Rey se détendit, poussa un soupir de soulagement pour évacuer la tension qui lui nouait le ventre. Ces longs mois de cauchemars s'achevaient enfin, avec l'arrestation de Créos et de ses autres congénères. Il n'aurait plus à courir les bas quartiers déguisé en voleur, poursuivi par ses propres hommes, avec la peur constante qu'ils ne finissent par le coincer et le reconnaître en pleine rue. Lui et les autres avaient consacré trop de temps et d'énergie à faire tomber les seigneurs des bas quartiers pour échouer si près du but.

- Allez fermer la taverne, mais faites attention aux soudards, ordonna Rey en se tournant vers le reste de ses petites troupes. Pas besoin de déclencher une rixe maintenant. J'en veux deux pour vider les chambres et ramener les filles à leurs dortoirs. Mais tenez votre place, et traitez-les avec respects ! Je ne veux pas en entendre une seule me dire que vous en avez profité !

Le rappel n'était cependant pas vraiment nécessaire. Aussi disciplinés que soucieux de la réputation de leur corps d'armée, la plupart des miliciens respectaient toujours un certain code de comportement, et Rey ne craignait pas vraiment les débordements de ses hommes. Ils s'éparpillèrent avec une efficacité bien rôdée, le pas lourds des hommes en arme résonnant bientôt à travers toute la maison.

Kaylash approcha derrière lui, et lui asséna une grande tape sur l'épaule. Le grand capitaine à la crinière brune souriait sans cacher sa joie. Lui aussi en avait soupé de jouer à l'apprenti espion et au petit malfrat, et avait beaucoup apprécié de pouvoir retrouver sa tenue d'officier pour cette dernière soirée cruciale.

- Félicitation, Rey. Avec un coup comme ça, dans dix ans, tu finis général, complimenta le capitaine en uniforme avec un rire complice.

- Ils ne sont pas encore condamnés, soupira le Kalenki en se massant les tempes. Mais merci, Kay. Sans toi…

- C'était ton idée, le coupa son camarade. J'ai mon poste au palais à la fin du mois. Garde les honneurs pour toi, tu en as plus besoin que moi.

Les deux capitaines, et amis d'enfance, échangèrent un sourire soulagé et une poignée de main fraternelle. Puis ils s'écartèrent alors que deux miliciens emportaient Créos, en train de reprendre connaissance. Ce dernier résista, arrivé à hauteur des deux capitaines, et les foudroya d'un regard noir.

- Vous aurez peut-être ma tête, mais jamais celle de Prius. Dites à votre petit prince de ne pas trop savourer sa victoire.

Rey voulut intervenir mais Kay fut plus rapide, toisant le prisonnier avec un sourire moqueur.

- Le conseiller Prius doit être interrogé par le prince en personne à cette heure, s'il n'a pas déjà été mis aux arrêts. Mais ne t'en fais pas, vous ne serez pas tous seul en cellule, tous tes amis sont en train d'être arrêtés pour les mêmes raisons que toi.

Créos serra les dents, se retenant de justesse de les avoiner copieusement pour ne pas aggraver son cas.

- Proxénétisme, hein ? Vous avez trouvé que ça ? Vous tombez bien bas, cracha-t-il à l'adresse des officiers.

- C'est toi qui m'as donné l'idée pourtant, lui apprit Rey sans se départir de son calme. On ne savait pas comment vous faire tomber avant que je trouve un saphir qui m'appartenait dans une de tes bourses.

C'était la pierre précieuse qu'il avait offert à Enki lors de leur toute première rencontre. Le jeune prostitué, ne sachant quoi faire du caillou bien trop précieux pour lui, avait fini par le donner à Atshet en disant qu'un client ivre le lui avait laissé offert en échange d'un… traitement spécial. Comme personne n'était venu se plaindre du vol ou de la perte du saphir dans le bordel, Atshet avait fini par croire l'histoire d'Enki et la pierre avait tout naturellement atterri dans la bourse du patron, en paiement de quelques dettes du prostitué.

Créos n'ajouta rien et, fulminant intérieurement de colère, fut emporté par les miliciens. Kay poussa un profond soupir. Il avait déjà fait raccompagner chez eux les invités de sa fausse soirée de fête, en leur demandant de se tenir prêt à témoigner de ce qu'ils avaient vu et des aveux du patron du bordel. Le jeune capitaine quittait bientôt la milice pour entrer dans la prestigieuse garde du palais. Reygard lui devrait une autre fête, une vraie, pour célébrer sa promotion et il sourit en y pensant déjà.

Mais la nuit allait encore être longue. Les descentes coordonnées de la milice, pour arrêter les hommes les plus influents des bas quartiers, allaient durer un bon moment. Il espérait juste qu'ils ne faisaient pas tout ça en vain, et que leurs accusations en feraient tomber au moins quelques uns.

Il tapota amicalement l'épaule de Rey.

- Je m'occupe du reste. Les hommes vont avoir du mal à t'obéir dans cette tenue, plaisanta-t-il en scrutant la panoplie de voleur qu'arborait son camarade Kalenki. Et je crois que tu as autre chose à faire…

Kay fit un petit signe de tête pour désigner une direction, et Rey suivit son regard jusqu'à apercevoir Enki. Le jeune prostitué, les bras serrés autour de lui, tachait de se faire oublier dans le recoin d'un couloir, les miliciens passant devant lui sans le voir pour escorter les derniers clients dehors et ramener leurs compagnes monnayées dans le dortoir du bordel.

Rey sentit une boule se nouer dans sa gorge. Il jeta un petit regard anxieux à Kay, se raccrochant à l'avis de son ami d'enfance, comme à chaque fois qu'il voulait fuir quelque chose qu'il n'avait pas envie d'affronter.

- Tu m'as interdit de le toucher, alors assume et va t'occuper de ça, lui rappela Kay en arquant un sourcil. Sinon, c'est moi qui le fais.

Rey ouvrit aussitôt grand la bouche, prêt à protester contre les intentions de son ami, mais le sourire goguenard de ce dernier le fit taire avant même d'avoir échappé un seul son. Il inspira profondément, mal à l'aise. Il aurait préféré se faire à nouveau passer à tabac par les hommes de Créos plutôt que d'aller affronter ce douloureux moment.

- … Merci encore, Kay. Je te revaudrais ça.

- Mais j'y compte bien ! lui lança son ami en guise de salut en disparaissant au milieu des miliciens.

Enki tremblait de froid, presque nu pour affronter les températures glaciales de l'hiver. La porte du bordel était restée grande ouverte, dans un va-et-vient incessant de miliciens qui venaient pour fouiller la maison close ou en extraire les occupants. Des éclats de voix et des grands bruits provenaient de la taverne depuis un bon moment et l'évacuation ne se faisait pas en douceur, attirant bon nombre de riverains.

Rey passa presque timidement sa cape de capitaine autour des épaules du prostitué, refermant les pans de la belle étoffe bleue tout autour de son cou gracile.

- Je suis désolé. Je voulais te mettre à l'abri en haut pour que tu sois pas mêlé à tout ça.

Il ne pouvait pas chuchoter dans la cohue ambiante, mais personne ne pouvait l'entendre parler à voix haute. Enki paraissait absent, aussi perdu que frigorifié, et Rey se sentit terriblement coupable de devoir lui infliger une nouvelle épreuve. Et en même temps, ne put s'empêcher de le trouver terriblement attirant, splendide dans sa détresse. Le regard perdu, il fixait Rey comme s'il ne le voyait pas, ne comprenait même pas ce qu'il disait. Ses doigts étaient encore serrés sur le bracelet que lui avait rendu Créos.

Rey le lui reprit délicatement et le prostitué ne fit aucune résistance.

- Ecoute, Enki…

Le Kalenki se frotta la nuque, cherchant ses mots en poussant un soupir impuissant.

- Je devrais te demander si tu as quelqu'un dans ta vie… si t'avais pas déjà quelqu'un avec qui tu voulais t'enfuir… ou te demander ta permission et te faire des tas de promesses…

Le regard bleu du voleur, ou plutôt du capitaine, se planta dans les prunelles d'Enki et Rey déglutit doucement, inspirant de nouveau pour réunir sa détermination. Son visage se ferma et il prit sa décision.

- Mais en fait, je m'en fou. Je te laisse pas le choix. Je laisserai plus jamais personne te toucher. Même pas moi, si tu veux pas.

Et sans se poser plus de question, il attrapa promptement Enki par la taille et le chargea sans plus de manières sur son épaule. Le jeune prostitué sortit aussitôt de sa torpeur et poussa un cri de surprise. Les os des épaules du Kalenki, celles là même auxquelles il s'était tellement accroché pendant leurs étreintes, lui rentraient dans le ventre et lui faisaient mal. Balloté comme un sac de légume, il ne tarda pas à se débattre en piaillant et manqua de laisser échapper la cape de Rey.

Le spectacle de leur capitaine trainant manu militari le prostitué dehors fit beaucoup rire les miliciens alentours, mais leur supérieur les fit taire d'un regard si sec qu'ils firent rapidement mine de n'avoir rien vu.

Il y avait énormément de monde dans la petite rue en pente, réuni autour de l'agitation de la maison close. Riverains aux fenêtres et aux portes de leurs maisons ou badauds qui passaient par là avant d'être interpellé par l'animation, tous regardaient avec curiosité la troupe de miliciens s'affairer comme des abeilles dans une ruche. Les clients plus ou moins éméchés de la taverne s'entassaient sous les flammes des lanternes publiques, un peu hagard de s'être fait jetés dehors de la sorte, certain résistants et protestants contre la décision de la milice.

Mais les soldats entouraient la bâtisse pour empêcher la foule de s'agglutiner trop près. Dehors, personne ne reconnut en Rey un officier de la milice civile, avec sa tenue noire et sa tignasse de Kalenki, et il put déposer sur les pavés son paquet vitupérant.

Enki s'écarta vivement de lui, le foudroyant d'un regard d'animal blessé, s'emmitouflant par réflexe dans la cape du capitaine pour se protéger de l'air frais. Personne ne les regardait, ne fit attention à eux dans l'animation nocturne. Rey fut le seul à voir les yeux humides du jeune prostitué, l'expression meurtrie sur son visage, ses doigts qui tremblaient alors qu'il serrait les pans de l'étoffe autour de ses épaules.

Enki se sentait trahi. Les pensées se bousculaient et s'entrechoquaient dans sa tête, aggravant son mal de crâne.

Il n'avait été qu'un pion pour les plans de la milice, manipulé par Rey qui s'était servi de lui pour ses propres intérêts. Le voleur lui avait menti, pendant de très longs mois, jouant au mauvais garçon pour mieux faire tomber son patron dans un piège et fermer la seule maison qui lui restait.

Rey avait dit vrai, il avait été à l'académie de magie. Mais il n'avait pas prématurément quitté les murs de la prestigieuse école. Non, il avait terminé ses études, et brillamment même, pour avoir été incorporé aussi jeune comme officier dans la milice. Il était aussi très loin d'être aussi naïf qu'il le prétendait, s'il avait pu jouer une comédie pareille pendant d'aussi longs mois.

Qu'est-ce qui pouvait encore être faux ? Est-ce que Rey était vraiment un Kalenki, ou est-ce qu'il s'était teint les cheveux à leur façon pour ne pas être reconnu ? La boule dans sa gorge était revenue, plus douloureuse que jamais.

- Enki… soupira Rey, comprenant sa détresse. J'étais sincère, tout à l'heure. Je veux que tu viennes avec moi. Je supporte pas de te savoir ici.

Il s'approcha doucement de lui mais le prostitué recula, aussi effrayé qu'en colère, prêt à le gifler.

Rey se frotta la nuque, désemparé. Il avait un peu froid lui aussi, et se sentait fatigué, mais certainement pas autant que le jeune garçon.

- Je sais pas comment te convaincre… Je sais que je suis qu'un imbécile égoïste… je…

Il avait perdu de sa superbe, aussi désorienté et hésitant que le jeune prostitué, loin du capitaine autoritaire et impassible de tout à l'heure. Il vint pourtant se planter devant lui, quitte à provoquer le courroux d'Enki et le transformer en furie.

- J'ai pas une très grosse solde, mais je monterai bientôt en grade. T'auras tout ce dont t'as besoin. Tout ce qui te fait envie.

Enki ne dit rien, le fixait avec défiance et suspicion, les yeux encore rouges et humides. Rey se sentit faiblir et n'osa même pas prendre son beau visage entre ses mains comme il en mourrait d'envie.

Il avait pourtant imaginé ce moment des dizaines, des centaines de fois. Depuis qu'il avait planifié l'arrestation de Créos et des autres trafiquants des bas quartiers. Depuis bien avant même, depuis qu'il avait décidé de voler Enki pour le garder pour lui-même.

Mais les jolies chansons ne racontaient pas ça, d'habitude. Les filles étaient toujours très heureuses, pleuraient de joie dans les bras de leurs sauveurs et s'enfuyaient avec eux sans regarder en arrière. Elles ne les fixaient pas comme s'ils étaient des étrangers, des inconnus dangereux qui les avaient profondément blessés.

- Je vis à la caserne, pour l'instant… continua Rey avec l'énergie du désespoir. Mais j'ai une petite maison pas très loin. Elle sera rien que pour toi. Tu pourras y recevoir qui tu veux, faire ce que tu veux… ça me regardera pas. Je dirais rien, je te demanderais rien, aucun compte à rendre.

Il attrapa tout doucement le poignet d'Enki et celui-ci sursauta, se retenant de justesse de le frapper et le repousser avec crainte. Tremblant, vacillant sur ses jambes, il le regarda sans rien dire alors que Rey lui passait avec délicatesse le bracelet qu'il lui avait offert, lui faisant retrouver la place qu'il n'aurait jamais dû quitter.

- Je te demanderais pas de coucher avec moi… ni rien d'autre… t'auras même pas besoin de me voir si t'en as pas envie. Je serais juste là si t'as besoin d'aide. Tu pourras… voir qui tu veux. Refuser de me voir si t'en as envie.

Enki redressa la tête et planta son regard dans le sien, déstabilisé, déboussolé. Rey était touchant dans sa tentative maladroite de le convaincre de le suivre. Aussi idiot que d'habitude, ne voyant pas plus loin que le bout de son nez, lui promettant monts et merveilles avec une naïveté déconcertante.

Il en aurait souri s'il n'avait pas autant eu envie de pleurer. La main du Kalenki était chaude autour de son poignet, caressant doucement sa peau glacée comme pour la réchauffer. Dépassant de sa manche noire, la pointe de l'un de ses stigmates luisait encore doucement d'un beau bleu lumineux.

- Est-ce que tu veux bien venir avec moi ? osa enfin demander Rey d'une voix mal assurée, retenant son souffle comme si sa vie dépendait de la réponse du prostitué.

Ce dernier l'observa sans rien dire, un long moment, les prunelles plongées dans les yeux bleus du soldat. Puis il fronça les sourcils et dégagea son bras, se reculant d'un pas, méfiant.

- Qu'est ce que ça peut te faire ? Si je refuse, tu vas quand même me soulever et m'emmener de force.

Déstabilisé par la pertinence de l'accusation, Rey en resta coi, se grattant la tempe d'un air embarrassé. Enki l'aurait giflé que ça ne l'aurait pas plus perturbé.

- C'est vrai… bredouilla-t-il d'un air penaud. Mais j'aimerais quand même… que tu veuilles bien de moi…

Personne ne pouvait vraiment les entendre dans la rue animée mais plusieurs curieux avaient fini par les observer, intrigués par le manège entre ce prostitué emmitouflé dans la cape d'un capitaine et ce maraudeur qui tentait désespérément de le convaincre de quelque chose. Les miliciens jetaient des coups d'œil discret à leur capitaine, de plus en plus désorientés, peu habitués à voir le strict et taciturne Kalenki se donner ainsi en spectacle en plein milieu de la rue.

Blessé par son aveu, Enki considéra longuement Rey, inspirant profondément en le foudroyant d'un regard intense.

Puis il tourna le dos, comme s'il ne supportait même plus de le voir devant lui. Il serra fermement les pans de la cape, de sa main à laquelle brillait de nouveau le bracelet du Kalenki.

- Non, souffla Enki d'une voix à peine audible. Je refuse de venir avec toi.

Il haussa les épaules, comme si tout lui était égal, que plus rien n'avait d'importance. Il avait tout perdu en une seule soirée, se sentait tellement épuisé qu'il vacillait sur ses jambes, et dut se forcer pour continuer d'une voix un peu plus forte.

- J'ai pas envie de marcher.

Les bras ballants et l'air assomé, Rey ouvrit grand la bouche.

Puis il secoua la tête, étira un sourire contrit et s'approcha tout doucement d'Enki. Ce dernier se retourna sans broncher quand son compagnon posa la main sur son épaule, le forçant doucement à le regarder. Les mèches blanches du prostitué ne se voyaient plus sous la lumière des torches, se fondant dans le reste de sa chevelure, comme si les cicatrices de son passé n'existaient plus.

Rey hésita une seconde, puis se pencha vers lui pour l'embrasser, presque maladroitement.

Enki ne se fit pas prier pour y répondre, nouant fermement les bras autour de son cou, manquant de faire tomber la cape qui lui tenait chaud et sentait bon le parfum familier du Kalenki.

- Je te porterais à travers toute la capitale s'il le faut, murmura ce dernier tout contre ses lèvres avant de les prendre à nouveau.

Enki laissa échapper un tout petit rire et se raccrocha à lui de toutes ses maigres forces, presque désespérément, ignorant bien volontiers les quelques sifflets moqueurs ou joyeux qui retentirent tout autour d'eux. Il crut même entendre la voix du capitaine Kaylash lancer une pique à l'adresse de Rey mais s'en fichait bien, trop occupé à se laisser griser par la fougue et la tendresse du baiser de son amant.

Il sentait que dans les tavernes des bas quartiers, on n'avait pas fini de chanter et de reprendre en cœur tout un tas de chansons qui parlaient de jolies prostituées et de beaux chevaliers. Une foison d'histoires à dormir debout sur des pauvres filles des rues qu'un gentil soldat venait secourir, et emportait avec lui pour connaître une vie meilleure. Toutes pleines d'espoir et de bons sentiments… Alors que tout le monde savait bien que ce n'était que des refrains pour les esprits naïfs, des mélodies sirupeuses pour consoler les cœurs solitaires et faire rêver les plus tendres.

A l'abri et au chaud dans l'étreinte rassurante de Rey, Enki sentait que toutes ces chansons stupides n'avaient pas fini de l'agacer.

.

.

oOoOoOoOoOoOo


Parce que moi non plus j'aime pas les histoires qui finissent mal. :p

J'espère que cette dernière partie vous aura plu et ne vous aura pas trop déçu par rapport au reste. : p

C'était parti pour être une fic assez courte et finalement, il m'aura fallut trois mois et plus de 50 000 mots pour la vaincre... Du coup cette fic est devenue assez importante à mes yeux et j'avoue que je doute encore beaucoup de cette troisième partie, même si elle était prévue comme ça depuis le début. /o/

Alors surtout, n'hésitez pas à me signaler la moindre chose, le moindre petit passage, situation, évènement ( ou faute d'ortho) que vous n'auriez pas aimé ou qui vous aurait paru bizarre ou maladroit, pour que je ne recommence pas les mêmes bourdes dans ma prochaine fic. : p

Et même si vous avez bien aimé et que vous n'avez rien à redire, n'hésitez pas non plus à me le faire savoir, ça me fera très plaisir !

Je vous remercie d'avoir eu le courage de lire cette fic en entier, et j'espère vous revoir bientôt pour une prochaine histoire ! ^^