Chapitre 1

Mystérieuse rencontre

Du feu. De la fumée. Et des cendres.

Des cris. De la douleur. Et des pleurs.

De la chaleur. De la douceur. Et un nom que l'on ne cesse de répéter tendrement.

_« Lena… Lena… »

À nouveau, la vision du désespoir : insupportable ! Elle veut crier, mais rien ne sort de sa bouche. Sa voix a disparu… Ou bien n'a-t-elle jamais été là ? Elle ne saurait le dire…

Une ombre lumineuse qui passe. Puis un endroit calme, loin de tous ces bruits, comme plongé au fond la mer.

_« Lena ? Il est l'heure maintenant. Lève-toi. »

Elle ne sait pas si elle rêve, mais elle n'arrive pas à la voir. Elle tente de la toucher, mais elle disparaît dans les flammes. Elle n'est plus là, mais elle ressent sa présence, encore et encore. Et cette voix douce qui l'appelle dans son sommeil :

_« Lena ? Va, Lena. Lève-toi et vas-y ! Ils t'attendent tous. Lena. Lena. Lena… »

_…Lena !

La jeune fille s'éveilla en sursaut, s'étouffant dans un cri.

_Non mais ça ne va pas ou quoi !? Tu veux me faire avoir un accident !?

Lena regarda sa mère sans comprendre. Puis, elle s'éveilla enfin elle regarda à travers le pare-brise de la voiture les embouteillages qui les empêchaient de se rendre à destination. Le soleil était haut dans le ciel et ses rayons dardaient avec violence sur les automobilistes.

La canicule avait frappait très tôt cet été. Les gens n'en pouvaient plus et rêvait de vacances en bord de mer.

La mère de Lena venait de prendre son congé de maternité : à bientôt sept mois de grossesse, il était temps ! C'était une femme ambitieuse, qui faisait passer son travail avant tout. Elle ne négligeait cependant pas ses devoirs familiaux, mais était moins disponible que la plupart des mères des copines de Lena. Sachant cela, elle avait décidé de profiter de sa grossesse pour renouer un peu avec sa fille rebelle.

_Rentre ta tête à l'intérieur de la voiture si tu veux t'endormir ! Heureusement que nous roulons à peine…

Elle inspira profondément.

Lena releva la tête et constata qu'elle s'était endormie accoudée à la fenêtre, sa tête en-dehors des règles rudimentaires de sécurité.

_D'solée…

L'adolescente n'était pas contente d'être ici. Elle aurait préféré partir avec ses amis en Espagne où à Cuba, mais nan, il a fallu que sa mère l'empêche de profiter de vacances digne d'adolescent pour aller rendre visite à ses parents dans une cambrouse sans nom.

La route se poursuivit en silence. Elles firent halte dans un hôtel avant d'arriver le lendemain en périphérie de Californie. La Peugeot suivit la route 89 en direction de California Ranch, un petit village donnant sur les Plaines Rocheuses.

La maison de ses grands-parents cerclait la place principale de la ville. Comme ses voisines, elle donnait dans un style latino, avec ses persiennes orange aux fenêtres ouvertes sur des balcons. Des poutres en bois marron soutenaient des porches illuminés de lustres espagnols. Les murs étaient régulièrement entretenus d'un jaune pâle et les toits orange étaient en parfait état. Entre chaque maison se tenait des boutiques marchandes, des cafés et des restaurants. Au centre de la place, une fontaine faisait jaillir l'eau de ses sculptures d'angelots.

La demeure avait ainsi deux entrées : une donnant sur la place, l'autre à l'arrière où se trouvait également l'entrée du parking. Adeline glissa sa voiture là où elle put puis se prépara à descendre. Avec un soupir à fendre l'âme, Lena suivit sa mère et sortit les bagages du coffre.

_Les voilà mes chéries !

Renée Irivia sortit dans son habituel accoutrement de femme de la noblesse, bien qu'elle habitât dans un endroit si reculé qu'on se demandait où elle se procurait ce genre de vêtement. Ses multiples bijoux clinquèrent bruyamment alors qu'elle s'approchait des deux femmes. Elle embrassa avec précaution sa fille mais donna un baiser bien baveux à sa petite-fille, au grand dam de cette dernière.

_Bonjour, grand-mère.

_Allons, allons ! Ne restez pas dehors ! Venez ! Entrez !

Chacune prit ce qu'elle put avec elle et entra dans la maison.

Comme dans son souvenir datant d'il y a au moins trois ans, Lena fut agressée par le portrait médiévale d'une princesse européenne accroché face à l'entrée. Elle posa ses affaires devant l'escalier et repartit chercher le reste tandis que sa mère alla s'installer sur le canapé, quémandant un repos bien mérité.

_Que je suis heureuse de te voir, ma fille ! Vous ne venez pas assez souvent !

_Je sais, maman, mais je bosse… Je te l'ai dit : si tu veux, viens t'installer quelques temps à la maison !

_Ben voyons, ma fille ! J'ai toutes mes amies ici ! Et mes habitudes ! M'enfin, je ne vais pas me plaindre… Mais dis-moi, ton… compagnon… il ne vient pas ?

La mère soupira.

_On s'est légèrement disputé la semaine dernière et on a décidé qu'il valait mieux qu'il ne vienne pas.

Renée émit un claquement de langue bien significatif. Elle n'appréciait pas la manière de vivre de sa fille. Déjà à 17 ans, en donnant naissance à Lena, elle avait fait comprendre à sa mère qu'elle ne suivrait pas son chemin : elle ne se marierait pas jeune pour avoir une marmaille de gosses.

Renée avait épousé feu son mari à peine à l'adolescence, et eut huit merveilleux enfants qu'elle ne voyait pas aussi souvent qu'elle le voudrait. Elle les avait éduqués avec amour et fermeté, et espérait qu'ils en fassent de même le moment venu.

Adeline elle, n'était pas pour le mariage. Elle aimait sa fille, et elle aimera son fils tout autant, mais ce dont elle avait besoin c'était le soutien d'un homme, pas d'un contrat de vie qui, justement, empoisonnerait leur existence, à coup d'argent et de procès. Et elle n'avait que faire que sa mère ne l'approuve ou non après tout, il s'agissait de sa vie.

_Je monte les affaires en haut.

_Ok, chérie, merci.

Lena monta un à un les bagages, sans ajouter un mot. Comme à son habitude, elle installa ses affaires dans la chambre donnant sur la place, tandis que sa mère préférait la vue sur l'allée boisée, de l'autre côté. Elle défit ensuite ses valises, rangeant le tout dans l'armoire incrustée dans un des murs blancs, puis s'installa sur le lit recouvert d'un plaide jaune. Elle en sortit son laptop et vérifia sa messagerie. Chloé et Vanessa, ses deux meilleures amies, étaient parties en Espagne avec un groupe de jeunes. Elle aurait voulu y aller avec elle… Quant à son voisin et accessoirement meilleur ami Adney, il était parti comme à son habitude explorer quelques zones asiatiques où la civilisation n'y était pas si développée.

Elle referma son laptop d'un geste brusque. Personne n'avait encore rien posté et elle n'avait pas envie d'être la première à se plaindre.

Elle soupira et s'allongea en regardant le plafond punaisé d'étoiles fluorescentes. La nuit, elles brillaient, et cela apaisait la jeune fille.

On toqua à la porte.

_Lena ?

Sa mère apparut par l'entrebâillement.

_Ce soir on dîne dehors avec les amies de ta grand-mère… Habille-toi bien, s'il te plaît.

Et elle ressortit.

S'habiller bien, pour Adeline Irivia, ne voulait dire qu'une chose : éviter un accoutrement qui se remarque et qui pourrait choquer la bienséance.

Lena soupira de nouveau. Ce n'était pas par provocation qu'elle s'habillait ainsi, comme semblait le penser sa mère, mais simplement parce que c'était le genre de tenue qui lui allait parfaitement. Elle avait un teint pâle et un visage agréable, comme celui d'une poupée. Ses cheveux étaient longs et bouclés, d'une encre aussi noire que celle de ses iris. Et pour compléter ce tableau, elle avait de longs cils et une bouche fine, bien dessinée, et légèrement rosée.

Elle était belle, et elle le savait, mais d'une beauté particulière. Les petites robes de lin ou les T-shirt simples la rendaient ridicule, comme une poupée Barbie à qui on essaye de mettre des vêtements de Marjorie. La dentelle et le cuir étaient ce qui lui allait le mieux. Les tissus foncés relevés d'une touche flashie également.

Dans le jargon de la mode, elle est décrite comme une emo mais elle n'a pas le caractère qui va avec, ce qui fait que certains – notamment sa mère – croient qu'elle ne fait que se rebeller et que ce sera passager.

Mais ce soir, elle devait mettre une tenue « moins provocante ».

Elle avait prévu le coup : elle avait emmené avec elle la seule tenue correcte, selon sa mère, pour une occasion comme celle-ci. Elle se doucha puis enfila une jupe beige et une fine chemise d'été blanche. Elle se regarda dans le miroir fixé à la porte du placard et constata qu'elle ressemblait à un clown. Elle se maquilla légèrement : un peu de poudre pour relever des couleurs inexistantes sur ses joues, un fin trait d'eye-liner sur ses yeux, et du mascara. Son visage lui parut alors présentable, mais elle se sentait tout de même godiche dans ces fringues.

Toutes les amies de sa grand-mère étaient vieilles et radoteuses. Mais surtout, elles étaient entremetteuses. Elles étaient venues avec leurs fils célibataires, ou ceux de leurs voisins qui leur paraissaient corrects. Tout ça pour sa mère.

Lena soupira discrètement. Elle se demandait pourquoi fallait-il qu'elle soit là, et surtout, pourquoi sa grand-mère voulait à tout prix qu'elle se mariât. En plus, avec son pain au four, cela désenchanterait certainement les hommes.

La soirée se passa sans grand incident si ce ne fut les rejets d'Adeline aux avances de ses prétendants. Au retour, la grand-mère de Lena ne cessait de pester contre sa fille. Lena ne les écoutait pas. Elle avait hâte de rentrer vérifier sa messagerie. Elle prévoyait de passer la moitié de l'été sur son écran, l'autre dans la terrasse sans piscine de la demeure pour passer du blanc linge à un teint un peu plus coloré.

Chouettes vacances !

La jeune fille soupira en montant les escaliers. Déçue une fois de plus de l'absence de nouvelles, elle s'adossa à sa fenêtre pour y regarder l'activité de nuit. Les personnes âgées riaient haut et fort, attablés à des cafés en sirotant bière et autre alcool. Les « jeunes » trainaient autour de la fontaine, discutant et braillant à tout va. Habitant Seattle, Lena était habituée au bruit ; et même si elle se sentait exclue, ici, au moins, elle avait son fon sonore.

Elle soupira et observa, faute de mieux.

Son regard se baladait parmi les habitants puis elle fut attirée ailleurs. Ses yeux dévièrent jusqu'à la fenêtre d'une maison se situant en face. Lena ne distinguait aucune lumière et pourtant, elle percevait quelque chose. Elle était cependant trop loin pour y voir plus clair…

Prise d'une impulsion, elle se leva, mise ses bottines et traversa la place sous les regards étonnés des habitués du lieu. Elle s'arrêta devant la maison éteinte et regarda de plus près. Il y avait bien quelqu'un là-haut, et elle était persuadée qu'il l'observait également.

Lena entendit un vague murmure et tourna sur elle-même pour en chercher la provenance. Elle ne vit rien. Elle ne vit pas non plus l'homme qui s'était approché d'elle. Elle étouffa un cri et recula.

_Maïlys ?

L'homme semblait choqué. Ses yeux foncés s'écarquillèrent de stupeur. Il s'approcha vivement mais Lena recula d'autant plus, effrayée.

L'inconnu s'arrêta et jeta un œil autour de lui.

_Ça sent le Traqueur…

Il leva la tête et la jeune fille en fit de même. Elle put distinguer un mouvement, une silhouette s'enfuyant. Elle baissa alors son visage et remarqua alors les traits durs de l'inconnu, éclairé par les lampadaires de la place. Ses yeux d'onyx la fixèrent à nouveau et c'est d'une voix dure qu'il prononça :

_Tu es la Gardienne ?

Puis, plus pour lui-même :

_Comment c'est possible ? Une chose pareille… ? Maïlys…

Il tendit une main vers elle, pour la saisir, mais Lena s'enfuit.