Takeover

« Ça fait deux semaines. Tu as eu des nouvelles de Valeria ? »

Indy attaque dès que son hôte ouvre la porte. Son visage marque la fatigue, il fait nuit dehors mais elle n'en tient pas compte. Steffon soupire et va s'assoir sur le fauteuil. Il se masse le nez, juste entre les deux yeux avant de la dévisager.

« Qu'est-ce que tu veux, Indy ? »

« Des réponses. Valeria t'a contacté, oui ou non ? »

Le regard orageux se détourne vers la fenêtre. Il est gêné. Il cache quelque chose, c'est certain. Elle pose ses deux bras sur les accoudoirs.

« Dis-moi. »

« Il n'y a rien à dire. C'est comme si elle avait disparu. »

Un frisson désagréable la secoue.

« D'ailleurs, il faut qu'on parle un peu… J'ai discuté avec les voisins. Les flics viennent de plus en plus dans le quartier. Ils posent pas mal de questions. Je pense que tu devrais te faire discrète le temps qu'ils aient fini de fouiller la vieille ville. »

« Comme au début ? »

L'angoisse la prend à la gorge. Elle s'est trop vite habituée au redoux. Mais il n'est pas aussi froid que deux semaines plus tôt.

« Et je t'ai acheté une couleur pour tes cheveux. Au cas où ils visiteraient les appartements. Officiellement, on est ensemble donc prépare-toi à jouer la comédie. »

Il grimace sur ces derniers mots.

« A te voir, on croirait que c'est un cauchemar d'être en couple avec moi… » tente-t-elle de plaisanter.

« Tu reconnaîtras que notre cohabitation n'a pas été des plus tranquilles, » sourit-il.

Ce sourire qu'elle reçoit la laisse espérer. Quoi, elle ne le sait pas. Peut-être une once d'humanité dans ce qu'elle considère comme une cellule. Steffon s'étire et se rend dans la cuisine. Ça jure après quinze secondes. Elle n'ose pas rire. C'est trop tentant. Un sourire moqueur aux lèvres, elle le rejoint. Le couteau change de mains. Un autre découpe la viande. La poêle grésille. L'air se charge de vapeurs et d'odeurs.

« Quand tu penses qu'il y a vingt ans on mangeait de la viande tous les jours… »

« Ah bon ? »

Steffon dévisage Indy. Deux regards étonnés. Les bras lui en tombent.

« D'où tu sors, toi ? »

Elle détourne la tête, sourcils froncés.

« De la campagne. »

« Ah. »

Un ange passe. Il prend son temps.

« Et puis quand… »

« Depuis qu'on m'a envoyée chez mon oncle. »

La voix est coupante. Il la prenait pour une enfant gâtée, le voilà récompensé.

« C'est lui qui t'a envoyée dans la rue ? »

Elle ricane. L'arrière goût est amer.

« C'est à cause de lui que j'ai fait le tapin, ouais. »

« Mais… tu as quel âge ? »

« Vingt-trois ans. »

Le silence s'installe inconfortablement. Indy quitte la table et va s'enferme dans la salle de bains.

« Indy, ne sois pas stupide… »

« Je ne veux pas de ta pitié, Steffon. Je l'emmerde ta pitié ! »

« Il en faudrait plus pour que j'aie pitié de toi. D'après ce que j'ai compris, tu n'étais pas la plus malheureuse sur le trottoir. »

« Vas-y et on reparle ! »

Elle est furieuse. La porte claque. Indy retourne dans la pièce principale. Vide.

Il ne revient que tard dans l'après-midi. Un matelas soulève la poussière sous la fenêtre. Des draps le rejoignent. La porte se referme aussi sec.

Elle s'ouvre à nouveau alors que la nuit est bien avancée. Steffon titube, lève une main à ses yeux quand la lumière s'allume. Il gémit de douleur.

« T'étais où ? » crie Indy. Elle se tord les mains.

« Ta gueule, » grogne-t-il.

Il se traîne jusqu'au lit aussi bien que possible. Il roule sur le côté et ferme les yeux.

La jeune femme s'approche de lui. Ses poings sont couverts de sang séché. Son arcade sourcilière est en sang, sa pommette ouverte et sa mâchoire bleue. Les mains d'Indy parcourent le corps endormi. Deux côtes fêlées, épaule luxée. Elle soupire et s'allonge sur son matelas au sol.

Les piles de couvertures n'y font rien. Le froid la glace depuis le sol. Elle frissonne toute la nuit et s'enroule de son mieux. Atténuer la sensation du froid à tout prix. Les muscles se crispent et se relâchent sans prévenir. Impossible de dormir.

La nuit va être longue.