Voila qui est absolument ridicule. Et moi de me retrouver pendu par la ceinture, à ballotter dans le vide, le cul accroché à la branche d'un arbre. Au moins, j'ai de l'ombre. Des égratignures sur tout le corps, mais j'ai quand même de l'ombre. C'est un très gros arbre, la branche qui me retient ne risque pas de lâcher de sitôt. Ma ceinture risque de rendre l'âme avant elle. Ce serait assez fâcheux, compte tenu que je ne vois pas le sol de là où je suis. En même temps, avec tout ce feuillage, l'équipage n'a pas grand chance de me retrouver. Je vais devoir me sortir de ce mauvais pas tout seul. Sans mourir.
Mourir serait assez embêtant, surtout pour moi.

Pour l'instant, je vais devoir ranger le carnet, le temps de trouver comment me décrocher de là.

Détacher simplement la ceinture n'était pas la meilleure idée qui soit, mais c'est la seule que j'ai eut qui faisait du sens. J'avais beau gigoter, il n'y avait pas moyen de m'agripper à la branche. J'ai réussi à tomber sur une autre branche un peu plus bas, mais j'ai perdu ma ceinture et une botte. J'espère qu'il y a un moyen de descendre jusqu'à terre pour les récupérer. Il y a un oiseau magnifique à quelques mètres de moi. Assis sur son ventre, il doit m'arriver aux genoux. C'est une ile formidable que nous survolions sur L'Impératrice. Avec une faune exotique des plus délicieuse au regard.
Si j'avais pu me poser avec le reste de l'équipage… mais non, il fallait que je passe par-dessus bord.
Je crois que j'aperçois un chemin qui va en descendant, je vais y jeter un coup d'œil.

Je suis arrivé dans une sorte de crevasse pratiquée à même le tronc. Il semblerait que le centre soit vidé et je me demande comment l'arbre peut être encore en si bon état s'il a son milieu tout arraché. Comment voyage-t-il proprement ses nutriments depuis le sol jusqu'à son sommet ?

J'ai trouvé des escaliers qui mènent vers le bas et je devrais présentement me trouver au centre du tronc. Je croyais qu'il y ferait noir, mais des bulbes verts lumineux sont accrochés un peu partout. C'est joli et ça sent le printemps.

J'ai entendu du bruit et je crois avoir vu quelqu'un du coin de l'œil. Avec un peu de chance, je pourrai échanger quelques mots et demander comment sortir d'ici. Je commence à avoir faim.

Je crois qu'ils ont été plus surpris de moi que moi d'eux. Ils m'ont sauvagement attaqué du moment qu'ils m'ont vu. Ces gens là sont fort intéressants : leur peau rappelle le feuillage de l'arbre et leurs cheveux sont roses. Ils sont tous plus grands que moi. Je crois n'avoir vu que des mâles pour le moment, mais quelque chose me chicote. Il me semble que ce que je leur ai vu entre les jambes ressemble horriblement aux globes lumineux devant lesquels je me suis arrêté à l'entrée. Se pourrait-il que… non, peut-être pas. Les leurs ne brillaient pas.
Je reste perplexe.

J'ai voulu sortir de ma cachette pour explorer davantage. J'ai trouvé une ville entièrement creusée à même le bois. C'est un véritable travail d'artiste. Ils ont dû y mettre beaucoup de temps et d'énergie. J'ai aussi trouvé beaucoup de gens armés. Ils se déplacent mieux que moi ici, bien que je lutte à comprendre comment ils se dépêtrent avec les racines qu'ils ont pour pieds. J'ai du mal à les semer et j'ai été touché à l'épaule par les dards d'une demoiselle. Enfin, je crois que c'en était une. Elle n'avait rien entre les jambes. Je suis fatigué… mais je ne sais pas s'il est sécuritaire de roupiller ici. Je suis caché derrière ce qui me semble être une remise. À moins que ce soit une toilette ? Ces gens ont-ils besoins d'aller à la toilette ?

J'ai eut la peur de ma vie en me réveillant : j'étais enraciné dans le sol. Je ne sais pas comment ils font ça, mais ça fonctionne à merveille pour retenir les gens là où ils sont. On m'a ensuite transféré dans une maisonnette et j'avoue ne pas trop savoir comment en sortir, puisqu'ils gardent les fenêtres et les portes. Au moins ils m'ont laissé mon carnet et mes crayons.
Je ne les ai jamais ni vu ni entendu communiquer de quelque façon que ce soit. Je les soupçonne d'être des télépathes. Ça ne me facilitera pas la tâche si je veux m'expliquer avec eux.

Il semblerait que j'aie attiré l'attention de tout le monde avec mon estomac qui gargouille. Qu'est-ce que j'ai faim… ils sont quatre à se pousser pour me regarder par la fenêtre. Je leur serais reconnaissant s'ils m'offraient de quoi manger mais la chose ne risque pas d'arriver.
Si je devais poser une théorie, parce que je n'ai rien de mieux à faire, je dirais que ce sont eux qui transportent les nutriments dans toutes les parties de l'arbre pour le tenir en santé. Mais les théories ne règlent pas mon problème : j'ai faim. Peut-être que si je fouille un peu je trouverai de quoi manger.

Cette maisonnette est complètement vide. Pas d'eau, pas de nourriture. J'aurais dû m'en douter, puisqu'il n'y a pas de cuisine. Ça semble être principalement un endroit pour dormir.
Je me demande ce qu'ils vont faire de moi. J'espère qu'ils vont me laisser partir.

J'ai essayé de les charmer en faisant des dessins. Ils semblaient ravis de se reconnaître sur mes gribouillis. Nous n'avons toujours pas trouvé de moyen pour communiquer. J'ai essayé de leur expliquer ma situation en image mais ils ne semblent pas avoir compris.
Je commence à manquer d'eau et mon épaule me fait mal.

Quelqu'un est finalement entré alors que j'allais m'endormir. Je ne saurais dire si c'était un mâle ou une femelle. Il ou elle n'avait pas de… enfin, passons. Il ou elle a inspecté mon épaule et j'ai été inquiet de constater qu'une tache violacée s'étends jusque sur mon bras. Il ou el—je dirai il. Il est reparti en coup de vent.
Je vais mourir.

Le pas de couilles est revenu et m'a planté ses griffes dans l'épaule. Il avait l'air de très belle humeur. Pas moi. Je ne sens plus mon bras. Si ça se trouve, il va tomber dans les minutes à suivre.

En fin de compte, c'est moi qui suis tombé, assiégé par des douleurs atroces. J'écumais, pour ainsi dire, sur le plancher quand on est tout d'un coup venu m'assommer. Je viens tout juste revenir à moi et étrangement, je n'ai plus mal du tout. La tache violette a disparue. J'ai encore les trous qu'ont laissés les griffes de mon camarade sur mon épaule et dans mon dos, ceci dit. Je crois qu'il est resté près de moi tout du long. Il est encore là, à me regarder écrire. Il semble s'attendre à quelque chose. Peut-être veut-il un dessin ?

Il est reparti avec la feuille pour la montrer à tout le monde. C'était assez comique à voir. En espérant que toute la populace ne rapplique pas pour me demander leur portrait, parce que je manquerai alors de feuilles et d'encre. Je me demande lequel des deux me ferait défaut en premier…

Depuis plusieurs minutes, les gardes sont partis. Je ne sais pas trop ce qui se passe. Je crois que je pourrais sortir, mais je ne sais pas s'ils seraient fâchés ou non… en même temps, ça ne me sert à rien de rester ici. Je vais tenter le coup.

Je suis présentement assis sur ce qui me semble être un banc. Il a une forme et des proportions bizarres, mais je ne m'attarderai pas là-dessus. Les gens me regardent avec curiosité, mais on ne m'attaque plus. Ils ne doivent pas avoir l'habitude de voir des étrangers. Moi aussi, à leur place, je ferais une drôle de tête. Ils suivent du regard le moindre de mes mouvements et me collent au train du moment que je me déplace. Je ne sais toujours pas comment communiquer avec eux, pas plus que je comprends pourquoi ils m'ont soudainement laissé sortir.
Je ne comprends rien !

Je suis perplexe. Je suis même très perplexe. Et un peu dégouté. Si j'ai bien vu ce que j'ai vu, j'ai vu un homme retirer ses bijoux de famille. Il les a enlevés comme on cueille une pomme et les a accrochés sur une maisonnette. Elles se sont mises à briller. Je ne comprends ni le comment ni le pourquoi et je crois, franchement, que je ne veux pas le savoir.

Il semblerait que ce soit l'heure de je-ne-sais-trop-quoi. Tout le monde est sorti et ils ont fusionnés leurs racines avec le bois. Ils ont cessé de bouger. Sont-ils entrain de nourrir l'arbre ? Ou peut-être se nourrissent-ils eux-mêmes. Quant à moi j'ai plus faim que jamais et je ne sais toujours pas par où passer pour descendre le tronc et retrouver mon équipage. Cette ville est un véritable labyrinthe et je ne vois pas par quel chemin je peux descendre plus bas.
Je n'aurais pas dû laisser mes ailes dans ma cabine quand je suis allé me jeter sur le pont. Si je les avais eues, rien de tout ceci ne serait arrivé.
Mais en même temps, je n'aurais jamais eut l'occasion de rencontrer ces gens. Je laisserai au hasard le bénéfice du doute quant à ce qu'il fasse bien les choses ou pas.

J'ai retrouvé monsieur sans couilles. Ils ont fini de faire peu importe ce qu'ils faisaient. J'ai réessayé de dessiner pour lui expliquer que je voulais sortir de l'arbre. Il m'emmène quelque part. J'espère qu'il a compris ce que je lui demandais.

Nous sommes ressortis sur les branches. Apparemment il n'y a pas moyen de descendre et d'atteindre les autres niveaux de la ville si on n'a pas les pieds pleins de racines. J'ai donc dû monter à cheval sur son dos pour descendre jusqu'à la prochaine crevasse. Je suis de retour sur mes pieds et je crois que mon ami demande le droit de passage. Ça, ou il montre encore le dessin que je lui ai fait.

Le garde refusait de me laisser passer si je ne lui dessinais pas son portrait. J'espère que ce ne sera pas comme ça chaque fois qu'on veut passer quelque part.
J'aimerais bien savoir ce qu'ils se disent quand mon camarade s'arrête pour discuter.
Ce palier-ci de la ville ressemble en tout point à l'autre et mon ami s'arrête à tous les dix pas pour montrer son portrait à tout le monde. Je me sens faiblir. Il faudrait vraiment que je mange.

Nous sommes descendus de nouveau et je commence à avoir du mal à me tenir sur le dos de mon ami. Je viens de finir un autre portrait pour qu'on me laisse passer. J'ai du mal à tenir le crayon. Qu'est-ce que je donnerais pour un bon repas et un hamac…
S'ils me demandent de confectionner leur monnaie ou des certificats de droit de passage, c'est non. J'en ai raz-les-troussards, moi.

Je dois m'être étendu raide mort quelque part après avoir passé la garde, parce que je ne me rappelle pas m'être rendu jusqu'ici. Le paysage a drastiquement changé. Ici, les parois sont couvertes de plantes lumineuses dont les tiges bleues sortent du bois. Les pétales des fleures, luminescentes elles aussi, varient entre le lilas, l'orange et le rose. C'est assez relaxant comme atmosphère. Je n'ai pas pu tenir très longtemps debout, aussi ais-je du revenir là où j'ai reprit conscience, dans une maisonnette ou une remise, quelque chose de minuscule où j'étais—et suis toujours—mal mit et où je ne peux pas même me tenir debout. Je n'ai pas vu mon ami depuis que je me suis réveillé. J'espère qu'il ne m'a pas abandonné.

Il est revenu avec de l'eau. Elle a un goût sucré, c'est délicieux, je n'ai jamais rien goûté de tel. Je me sens revigoré. Toujours faible, mais déjà mieux. J'en ai rempli ma gourde, pour tenir le reste du chemin. J'hésite à dire à mon camarade que mon épaule s'est remise à me faire mal. Je crois que je suis prêt à refaire un peu de route.

Mes jambes ont de nouveau lâchées et mon bras refuse de bouger. Si, avec çam j'aurais pu ne pas le sentir lorsqu'il m'a une fois de plus planté ses griffes dans le dos ; je crois que j'ai crié un peu trop fort. Je lui ai fait peur et il a l'air mal, depuis. Il regarde son portrait. J'ai l'impression qu'il ne sait pas trop quoi faire avec. Il vient de le plier et de le mettre sous ses cheveux. Je me demande si ça va tenir.

J'ai encore le bras engourdi mais la tache, qui était revenue en force, s'est presque dissipée.

Je crois que nous avons parcouru la moitié du chemin. J'ai pu passer quelques gardes sans avoir à dessiner quoi que ce soit, peut-être parce que mon ami me portait dans ses bras. Peut-être devrais-je lui donner un nom. À partir de maintenant, je vais l'appeler Racine.

J'ai remarqué que la main de Racine prend tranquillement la couleur qu'avait la tache sur mon épaule. La chose m'inquiète un peu. J'espère que c'est moins douloureux pour lui que pour moi.
Nous sommes arrêtés à une sorte de bassin. C'est sans doute de là que vient l'eau dont j'ai pu m'abreuver plus tôt. Des fleurs lumineuses flottent à la surface comme des nénuphars. J'ai décidé de faire une pause pour pouvoir le dessiner. Racine semble s'être assoupit, assis dans l'eau.

Racine dort toujours ou tout du moins, il ne bouge pas. J'espère que mon équipage ne s'attire pas trop d'ennuis s'il est à ma recherche. Et j'espère, aussi, qu'ils ne sont pas tout simplement repartis sans moi en croyant que je suis mort. Ce serait assez fâcheux.

Après avoir fait une courte sieste moi-même, nous nous sommes enfin remis en route et je crois que nous touchons au but. Nous marchons depuis quelques heures, le sol ne devrait donc plus se trouver bien loin.

Nous sommes sortis du centre de l'arbre et avons descendu le reste du tronc par l'extérieur. Ça m'empêche de voir le ou les derniers paliers de la ville, mais peut-être qu'il n'y a tout simplement pas de sortie à raz-le-sol. Ce qui serait logique s'ils veulent qu'on les laisse tranquilles. Racine n'a pas l'air d'avoir de problème avec sa main violette. Peut-être que son système immunitaire gère mieux l'infection que le mien. Peut-être que c'est monnaie courante chez-eux. Je ne suis pas ignorant du fait que c'est sans doute le dard que j'ai reçu qui est à la source du problème, mais peut-être le poison dont il pouvait être couvert est bénin pour eux et pour la faune environnante. Et s'ils peuvent partager des nutriments avec la flore, peut-être peuvent-ils aussi le faire avec la faune, et avec moi par le fait-même. Je ne fais que spéculer, mais je ne crois pas être trop loin de la vérité.

J'ai fait un croquis de mon navire pour montrer à Racine ce que je cherchais. Il est aussitôt allé se planter devant un arbre. Je ne suis pas trop sûr de ce qu'il fait. Peut-être avait-il faim…

Il vient tout juste de se passer quelque chose de très bizarre et de très déplaisant. Sans m'avertir, Racine est revenu me voir pour me jeter par terre et me mettre son pied sur la figure. J'allais me débattre et lui crier des injures lorsque j'ai senti ses racines fusionner avec ma peau. Ça m'a laissé un peu sans voix. Et sans le souffle, aussi.
Ce n'était pas aussi douloureux que ses griffes, mais ce n'était pas doux non plus. Il m'a ainsi communiqué une série d'images. Mon bateau et mon équipage sont à une ou deux heures de marche d'ici, arrêtés sur une plage au sable blanc. Je n'y ai pas vu tout le monde, ils ont dû envoyer une équipe à ma recherche. J'espère qu'ils ont emmené de la nourriture avec eux, je crève de faim.
Je ne comprends pas pourquoi Racine n'en est pas venu à ce mode de communication plus tôt. Ça aurait pu éviter quelques complications. Je crois que nous aurions pu parler, passé le stade du traumatisme.

Après que Racine m'ait aidé à retrouver ma ceinture et ma botte au pied de l'arbre, nous nous sommes dit au revoir et il est reparti chez les siens.
Ça me laisse un peu amer… je ne crois pas que j'aurai l'occasion de le revoir un jour et je n'ai pas vraiment pu lui dire merci.
Je m'arrêterai ici. Il est temps d'aller retrouver mon équipage.

Auxence De Monnoir.