Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Je n'ai aucune idée de ce que je fais ici. Pour être tout à fait franc, je ne sais pas pourquoi j'écris, non plus… mais j'ai ce carnet, et il y a beaucoup de choses qui y sont écrites, pourquoi les pages sont-elles presque toutes arrachées ? Ce truc tient à peine. C'est mon écriture, alors j'imagine que c'est moi qui écris dedans. Mais je ne me rappelle rien de ce qui s'y trouve. Serais-je un écrivain ? 34E Notes De Bord. Je ne comprends pas ce que ça veut dire. J'en serais au 34e livre d'une série ?

Pourquoi est-ce que j'ai des pistolets à ma ceinture ? Et pourquoi suis-je porté à tout noter ?

Qu'est-ce que je fais ici.

Ça fait plusieurs heures que j'erre à essayer de comprendre ce qui m'arrive. Je n'ai pas dans l'impression que je devrais être ailleurs… mais je n'ai pas dans l'impression que je suis sensé rester ici. Je devais donc me rendre quelque part. Mais où ? C'est assez frustrant. J'ai vraiment la sensation que je savais tout à fait ce que je faisais, et tout d'un coup, plus rien. Pour donner une petite idée, je suis assez agacé pour avoir envi de frapper le premier venu. Je suis insulté que ma tête me joue des tours. Ce n'est pas normal, de ne plus trop savoir ce qu'on fait dans la vie, tout en se rappelant qui on est. C'est comme si quelqu'un avait effacé des bouts de ma vie. C'est tellement flou que je n'arrive à rien. Je ne peux pas me rappeler. Il doit pourtant y avoir un moyen. Sinon j'aurai l'air fin, «bonjour, je suis Auxence de Monnoir et je n'ai aucune idée de ce que je fais dans la vie, mais je sais que je faisais quelque chose. Enchanté !».

J'ai croisé quelqu'un qui m'a salué de la main tout à l'heure. Cette personne devait me connaître, mais je ne l'ai pas reconnue. Je lui ai envoyé la main par politesse. Je ne suis pas certain d'avoir envi que qui que ce soit réalise que j'ai, comment dire… perdu la mémoire.

Ça fait mal de l'écrire. Et tout aussi mal de le lire. Mais il doit bien y avoir un moyen pour que je me rappelle de quelque chose.

J'ai fait le tour de la ville, mais j'avais faim alors je me suis installé dans un petit pub. J'ai les poches pleines d'argent et je ne me souviens même pas comment je l'ai gagné. J'ai préféré garder profil bas et ne pas trop dépenser, des fois qu'on s'en viendrait s'en prendre à ma bourse. Je ne sais même pas si je sais me battre. Pas plus que je sais si je sais me servir de ces pistolets. Je me suis regardé longtemps dans le miroir. Je me souviens bien de quoi j'ai l'air, mais pourquoi j'ai l'air de ça m'échappe. Je suis vêtu comme un pirate, si ça se trouve je suis marin sur le navire de quelqu'un qui va me donner une raclée si je le fais attendre. Il me semble toutefois que j'ai plus d'ambition que ça… il me semble avoir déjà été moussaillon. Peut-être que je suis resté aux ordres de Goderick toute ma vie. J'ai quelques souvenirs qui refont surface. Je me rappelle La Belle, avec ses gigantesques voiles, et Goderick qui beugle des ordres à droite et à gauche. Je n'aurais jamais pu rester plus d'un an sous ses ordres. C'aurait été presque inhumain. Mais peut-être devrais-je tout de même m'assurer que La Belle ne soit pas amarrée au port. Sait-on jamais.

Note au passage : la bouffe est dégueulasse. Je dois me rappeler de ne jamais remettre les pieds ici. J'aurais dû marcher un peu plus et m'arrêter chez La Truite Gueuse, là au moins, on en a pour son argent et la bouffe ne goute pas la vieille chaussette. Je ne sais pas comment je sais ça, parce que je ne me souviens même pas avoir mit les pieds ici, mais je suis à peu près certain de ce que je dis.

J'ai laissé ma bouffe sur la table et suis venu à La Truite Gueuse. Les gens m'y connaissent. Ils disent qu'ils me trouvent tranquille comparé à d'habitude. Le tenancier m'a demandé de lui raconter quelques histoires, qu'il ne m'a pas vu depuis deux ans. Peut-être que je suis véritablement un écrivain. J'ai d'abord trouvé comme excuse que je crevais de faim et que je voulais manger, et après, que j'avais quelque chose à noter. J'essaie de gagner du temps, mais dès que je m'arrête d'écrire, il me regarde d'un air trop joyeux. J'ai peur d'être obligé d'inventer quelque chose. Je pourrais bien lire ce qu'il y a d'écrit dans le carnet, mais s'il vient à me demander des détails, je risque de me retrouver dans le pétrin.

C'est assez gênant d'arriver et de dire à quelqu'un qu'on ne se souvient plus du trois quart de sa vie.

Le trois quart de ma vie. Est-ce que j'ai vraiment fait tant de choses que ça ? Ça me travaille. Et je suis entrain de faire des grimaces en écrivant. S'il pouvait me venir une idée pour engager la conversation de manière à récupérer quelques informations sur moi-même.

Monsieur-je-ne-me-souviens-plus-de-sa-tête a vu clair dans mon jeu. J'ai bégayé en essayant de répondre que non je n'avais pas du tout perdu la mémoire, lorsqu'il m'est arrivé avec sa question trop directe et trop franche. Je n'avais pas bégayé depuis mes six ans. Si je retombe en enfance par-dessus le marché, non merci, tuez-moi tout de suite. À ce qu'il parait, je ne suis pas le seul. Il y en aurait plusieurs en ville qui du jour au lendemain ne se souvenaient plus que de quelques bribes de leur existence. Si c'est la faute de quelqu'un, je vais m'en aller lui mettre mon poing sur la figure du moment que je le croise, parce qu'à ce qu'il parait, je sais me battre et ce qu'il y a d'écrit dans ce carnet est en tout point véridique.

Note à moi-même : Auxence, tu vis comme un fou.

J'ai passé le reste de la journée d'hier à essayer de me rappeler quelque chose, et je ne m'en suis souvenu que ce matin. Comme quoi la nuit porte conseil. Mes mémoires sont un peu plus vives. Je crois que je pourrais récupérer toute ma tête si je continue de faire des efforts. Après je pourrais me rappeler qui est venu m'enlever le trois quart de ma vie du crâne pour lui défoncer le sien à coup de pelle.

Je ne suis pas toujours gentil. Les choses qui m'énervent me rendent méchant et il n'y a rien que je déteste davantage que de ne pas me souvenir de quelque chose. J'ai une bonne mémoire, d'habitude. Et je peux me souvenir clairement de choses qui se sont passées il y a des années. Alors tout oublier d'un coup, c'est plus qu'il m'en faut pour me lancer dans une chasse à l'homme.

Je me suis souvenu de presque tout l'équipage et de tous les détails de l'Impératrice. Je suis sur la bonne voie.

Je suis passé voir mes hommes. J'ai fini par me dire qu'il n'y avait pas de quoi avoir honte de m'être fait voler mes souvenirs. Je suis un pirate, Dieu du ciel ! Ce qu'on me prend, je peux le reprendre ! Et avec les intérêts par-dessus le marché ! Bon, bien entendu, selon les conventions, je suis davantage un aventurier qu'un pirate, mais c'est uniquement parce qu'il n'y a pas encore beaucoup de navires volant en ces jours. Car en mer, je ne me gêne pas pour piller les autres bateaux pirates. Maintenant je sais pourquoi je me trouve ici. Nous étions venus nous débarrasser de quelques affaires dont nous n'avions pas besoins et savions qu'un homme ici serait acheteur. Je ne me souviens pas du tout qui c'est. Mais c'est là que je devrais commencer et comme c'est quelque chose que je dois faire moi-même, je laisse l'équipage au bateau. Je vais essayer de me souvenir qui est cet homme et où il habite.

Tourner à droite après l'étalage de citrouilles.

Ramener une citrouille en revenant.

CITROUILLE.

CITROUILLE.

CITROUILLE.

Ça fait au-dessus d'une heure que je cherche une habitation que je reconnaitrais. Je suis à peu près certain de me trouver dans les bonnes rues, mais je continue de tourner en rond. Et tout cas je ne risque pas d'oublier de prendre une citrouille en revenant.

Après beaucoup de peine, j'ai réussi à me rappeler la maison de mon acheteur, et de l'acheteur par le fait même. Je ne me souvenais pas, par contre, que le bougre avait une dizaine de gros chiens dans sa baraque. Je suis couvert de bave. À part des chiens, sa maison ne contient à peu près que des livres. Et de l'alcool. Il a bon goût en matière d'alcool.

Où suis-je allé après être venu lui vendre des bouquins… réfléchis, Auxence. Et cesse de penser aux citrouilles. Tu oublies peut-être les grands évènements de ta vie, mais tu ne risque pas d'oublier la citrouille.

Je m'en retournais forcément vers le port où nous avons amarré l'Impératrice. Je vais repasser par les rues que j'ai dû prendre.

Je suis Auxence, l'homme qui bat les emmerdeurs à coup de citrouilles. C'est ce que j'aurais aimé dire, mais je n'ai pas encore trouvé mon homme.

Il semblerait qu'il y ait un coin de la ville où il y ait davantage de gens touchés par la perte de mémoire que partout ailleurs. Je devrais aller y faire un tour. Mais j'ai du mal à croire que j'aurais fait un détour pour me rendre là, quand l'Impératrice est de l'autre côté. Il n'y a rien là bas.

Je suis à peu près tout seul dans la rue. C'est assez louche.

J'ai l'impression que mes souvenirs s'effacent à nouveau. Il n'y a qu'une autre personne dans la rue. Ça doit être mon homme.

Essayer de se battre contre quelqu'un qui se nourrit de votre mémoire n'est pas une simple affaire. Par dix fois j'ai oublié que j'en avais après lui. Il m'a filé entre les doigts. Mais il semble que je commence à être immunisé contre peu-importe-ce-que-c'est-qu'il-me-fait. Mes souvenirs sont plus vifs. Si ça se trouve, je suis entrain de les récupérer. Je pourrai peut-être tous les ravoir si je reste près de lui assez longtemps. C'est de le retrouver qui ne risque pas d'être drôle.

C'est fou ce que c'est efficace d'arrêter les gens avec des balles. Un projectile dans chaque jambe et le tour est joué.

Il y a un homme étendu par terre et qui se roule de douleur sur le pavé. Quelqu'un lui a tiré dessus, mais je ne… oh, c'était moi.

Pourquoi tirer sur un passant au hasa… argh !

Auxence, par pitié, arrête d'oublier que c'est toi qui viens de tirer sur cet homme.

J'ai finalement eut une longue conversation avec mon homme. J'ai sans doute reprit la même phrase plusieurs fois, et il continue d'essayer de me vider la tête, mais tout ce que je voulais me rappeler est là, et c'est l'heure de passer aux choses sérieuses. Je m'en vais lui mettre mon poing dans les dents et lui frapper sa tête contre les murs. Il se traine par terre pour tenter de m'échapper, c'est assez drôle. Que la fête commence.

Enfin de retour sur l'Impératrice, et j'ai ma citrouille. Et mes vêtements tachés de sang, mais c'est un détail. Ça m'a fait du bien de le démolir. Ça finit bien la journée.

Auxence de Monnoir