Kiss & Cry

Move your hands across me

Take my worries from me

I will sacrifice

I will sacrifice

All I have in life

To clear my conscience

(t.A.T.u. 'Sacrifice')

Impulsion.

Axel.

Blanche, la glace. Couverte de sang. Des cris d'horreur, dans le public. Ses propres cris qu'il n'entend même pas tant ses oreilles sont pleines de ses hurlements de terreur à elle. « J'ai mal, je ne peux plus bouger ! » La musique qui continue, La Valse des Flocons de Neige de Tchaïkovski, mais tout ce qu'il entend, ce sont les cris, et il ne voit rien d'autre que le sang, le sang qui lentement recouvre la glace d'écarlate.

Alan se reçut sur le pied droit en souplesse, ses mèches blondes tressautant autour de son visage. Tandis qu'il filait sur la glace bondée, il sentait des regards sur lui, mais il n'y prêtait guère attention. On remarquait toujours ceux qui faisaient des figures – ceux qui savaient le faire. Mais il y avait longtemps - très longtemps - qu'il n'avait plus pratiqué sur une patinoire déserte. Il préférait la foule. Elle avait quelque chose de rassurant.

Il quitta la glace et s'assit pour enlever ses patins. A peine se fut-il posé sur le banc qu'on s'approcha de lui.

- Salut.

Les doigts toujours sur les sangles de ses patins, il releva la tête pour voir son interlocuteur. Un grand type mince, avec des cheveux noirs.

- Salut, répondit-il.

L'autre lui sourit et désigna du pouce la cafétéria qui se trouvait au bord de la patinoire.

- Tu as un moment ? Je voudrais te parler, mais ça pèle sévère ici.

En même temps, est-ce que c'est une tenue pour venir dans un endroit pareil ? Se demanda Alan en regardant les vêtements pour le moins inadaptés que portait le curieux jeune homme - une paire de basket qui avait connu des jours meilleurs, un blue-jean délavé et un T-shirt noir avec des manches mi-longues, fait apparemment dans une matière des plus estivales. Comme il lui restait une heure avant de devoir rentrer pour le souper, il accepta d'aller prendre un verre et d'écouter ce qu'il avait à lui dire.

Quelques instants plus tard, les deux garçons étaient assis autour d'un lait russe et d'un café. Ils serraient leurs tasses entre leurs doigts pour les réchauffer.

- Je m'appelle Axel, annonça le jeune homme. Merci d'avoir bien voulu m'accompagner.

- Moi, c'est Alan.

- Enchanté, Alan, dit Axel.

Il tendit une de ses mains par-dessus la table, et Alan la serra. Son visage n'affichait guère qu'un intérêt poli, mais Axel ne semblait pas s'en formaliser. Il but une gorgée de lait russe, et reposa sa tasse sur la soucoupe en faïence avec un léger tintement.

- Depuis combien de temps est-ce que tu patines ? Demanda-t-il.

Alan hésita. Pourtant, Dieu lui en fusse témoin, il se souvenait à la perfection de la première fois où il avait chaussé des patins à glace, du début des cours, de ses progrès... Des premières compétitions amateur, et d'elle...

- Ca fait dix ans. J'ai commencé quand j'en avais sept.

- Et tu as déjà participé à des concours ?

Le blond haussa les épaules, l'air réticent, en émettant un son qui pouvait signifier aussi bien oui que non ou peut-être bien.

- Je participe à une compétition locale, expliqua le jeune homme. Le niveau est élevé, on nous impose certaines contraintes, des handicaps ou des conditions farfelues. J'ai réussi dans les cinq premières catégories en me classant dans les premiers, mais la dernière « épreuve » me pose un sérieux souci.

D'accord, mais qu'est-ce que ça a à voir avec moi ? Pensa distraitement Alan en observant un peu plus attentivement le visage de son vis-à-vis. Il avait des yeux presque bridés, couleur coquille de noisette, un anneau dans le sourcil droit et un autre sur le côté gauche de la lèvre inférieure. Non, vraiment, pas commun...

- C'est une condition. La dernière épreuve, c'est un programme en couple non mixte.

Alan pensa qu'il commençait à comprendre ou il voulait en venir. Et ça ne lui plaisait pas vraiment...

- Tous les autres patineurs que je connais participent à la compétition. La réelle difficulté de cette épreuve en fait, c'est de trouver un partenaire qui ait le niveau. Tous les candidats sont à la recherche de la perle rare. Bien sûr, on a le droit de patiner en couple de participants, mais personne n'en a envie.

Le blond prit une gorgée de café. Qu'il continue de parler, pitié, qu'il ne doive rien dire, parce qu'il avait la gorge si serrée qu'il aurait du mal...

- Et j'ai pensé à toi. Ça fait un certain temps que tu viens ici, et je t'ai déjà vu plusieurs fois exécuter des figures complexes comme un pro. Avec toujours un max de monde autour, mais ça n'a pas l'air de t'inquiéter ou de te gêner. Tu es assez sûr de toi et de ton niveau pour ne pas craindre de blesser quelqu'un.

Axel, tu parles d'un nom pour un patineur ! Songea Alan, un peu amusé malgré son malaise.

- Je t'ai même déjà vu faire un triple axel alors qu'il y avait un max de monde.

Hé, mais attends un peu... Le triple axel, je ne l'ai fait qu'une seule fois... Il y a des mois...

- Ça fait combien de temps exactement, que tu m'observes ? Demanda-t-il, et il fut soulagé d'entendre que sa voix était normale.

Le jeune homme passa une main dans ses cheveux, l'air pensif.

- Hé bien, là première fois que je t'ai vu... Ça doit faire à peu près un an. C'était l'hiver dernier, avant Noël. Enfin, voilà ce que je voulais te demander. L'épreuve est le mois prochain, dans trois semaines. On a de longs délais, puisqu'on doit faire en fonction de leurs desideratas. Je veux vraiment gagner ce concours. Est-ce que tu accepterais d'être mon partenaire pour ce programme ? Je sais que tu as le niveau pour le faire sans problèmes.

Alan baissa le nez sur sa boisson qui refroidissait. Il ne voulait pas participer à d'autres compétitions, il n'avait pas envie d'avoir à nouveau un partenaire. Il ne voulait plus jamais ça. Mais une partie de lui le souhaitait malgré tout. La glace, ce n'était pas la même chose seul qu'à deux. Les programmes en couples étaient de très loin ses préférés, à l'époque, avant... Avant que ça ne soit arrivé. Qu'il refuse de l'admettre ou non, ça lui manquait. Il regarda le jeune homme assis en face de lui, qui attendait sa réponse patiemment. Il ne fallait pas accepter. C'était une mauvaise idée, ça allait mal tourner. Ça ne pouvait que mal tourner. Mais sa bouche s'ouvrit toute seule et il s'entendit dire :

- Je ne sais pas. Je ne saurais pas te dire ça comme ça... Il faut que j'y réfléchisse.

Ah ! Mais merde, c'est pas un non ça ? Pourquoi j'ai répondu ça et pas juste non ?! S'alarma Alan en regardant Axel fouiller dans la poche de son jean - chose que la position assise rendait tout moins que malaisée. Il en sortit une enveloppe qui avait souffert du transport.

- J'ai déjà créé un programme. Prends le temps de le regarder. Bien sûr, je peux y apporter des modifications, ce n'est pas un problème. J'ai indiqué mon numéro de portable à la fin.

Alan tendit la main au-dessus de la table, accepta le pli et l'empocha machinalement. Il était passé en pilote automatique. Oh, non, non, non, qu'est-ce que je suis en train de faire ? Mon corps réagit tout seul, je raconte n'importe quoi... Il faut arrêter ce massacre avant qu'il y ait des dommages collatéraux !

En s'efforçant de rester calme, il vida sa tasse et se leva. Axel l'imita et, le voyant sortir son portefeuille de son sac de sport, agita la main.

- Non, non, je t'en prie. C'est pour moi, c'est moi qui t'ai demandé de venir.

Toujours un peu groggy, le blond le regarda sortir une poignée de monnaie de sa poche, compter les pièces et les déposer sur la table. Ils sortirent et se dirigèrent vers l'entrée de la patinoire en silence. Une fois dehors, Axel se tourna vers lui.

- Bon, ben j'y vais. J'attends de tes nouvelles. Même pour refuser, préviens-moi, surtout.

Alan acquiesça puis se mit en marche comme un automate. Il arriva chez lui en ce qui lui sembla être une dizaine de secondes. Il avait vingt minutes d'avance, alors il monta dans sa chambre où il s'affala sur son lit. Putain de journée maudite, philosophait-il en fixant le plafond.

- Alan, qu'est-ce que tu fais ? Demanda sa sœur qui passait devant la porte ouverte de sa chambre. Le blond tourna la tête vers son interlocutrice.

- Je récupère. La journée a été dure.

La jeune fille haussa les épaules et poursuivit son chemin.

Dans sa chambre, le concerné était revenu à la contemplation des lézardes qui se trouvaient au-dessus de son lit et qu'il connaissait sur le bout de doigts.

Recommencer à patiner ? A patiner sérieusement ? L'idée était à la fois terrifiante et trop tentante. Le fait d'être « partenaires » avait une signification importante pour lui, et il ne connaissait même pas ce type.

- LES ENFANTS ! A TABLE ! Appela une voix féminine d'en bas de l'escalier. Distrait un instant de ses préoccupations, il se leva. Il était affamé.

Il ne regagna sa chambre que bien plus tard dans la soirée. Après avoir mangé, il était resté devant la télévision avec sa famille. L'esprit occupé et plus tranquille.

Il se mit à se changer pour se mettre au lit. Il enleva son pull, son T-shirt, puis fourra les mains dans les poches de son jean pour les vider avant de le mettre à la corbeille, et ses doigts rencontrèrent quelque chose, qu'il sortit pour voir de quoi il s'agissait.

Ah, pensa-t-il simplement. Le répit était fini, son dilemme lui revint avec l'enveloppe - de plus en plus chiffonnée - qui contenait le programme d'Axel. Il s'assit sur son lit en la tenant par les coins, entre ses pouces et ses index. Fallait-il le lire ? Il fallait au moins l'ouvrir pour avoir son numéro et pouvoir lui dire qu'il refusait. Ne pas le faire aurait été grossier, vraiment. Alors il ouvrit l'enveloppe et en sortit plusieurs feuillets couverts d'une écriture volontaire, avec des lettres étroites et penchées vers la droite. Il les parcourut, d'abord en les survolant, puis plus attentivement. C'était plus fort que lui, les termes familiers s'alignaient les uns à côtés des autres, serrés, parfois un peu brouillons, comme s'ils avaient été jetés là à la va-vite, et pourtant...

Pourtant ce programme était meilleur que tous ceux qu'il avait exécutés jusqu'à maintenant. Tout s'enchaînait avec une fluidité parfaite, et plus il lisait, plus son esprit formait les images de ce que cela pourrait être, il pouvait voir les deux paires de lames virevolter sur la glace, glisser, fendre et s'envoler. Puis le final. Ecrit au milieu de la dernière page, un seul mot, écrit en grand et entouré plusieurs fois. Cinq lettres qui le glacèrent jusqu'à la moelle des os et arrêtèrent son cœur un instant.

Porté

A côté se trouvait un numéro de téléphone. Il se saisit du sien et composa un message, fébrile.

« Je regrette mais je ne peux pas accepter ta proposition. Bonne chance pour la suite. Alan »

Il l'envoya au numéro indiqué. Sa peau s'était couverte d'une sueur froide. Il posa le portable et les feuillets sur son bureau, termina de se débarrasser et jeta ses habits sur le panier à linge déjà rempli. Il voulait dormir, juste dormir. C'était fini, tout ça, et il ne voulait plus y penser... Il se mit au lit, enfouit son visage dans l'oreiller et remonta la couverture au dessus de sa tête. Il ne se sentait pas le courage d'affronter ça, même s'il en mourait d'envie.

Plus jamais, se disait-il. Plus jamais.

Lorsqu'il rentra de l'école, le lendemain, sa mère l'attendait dans le salon, souriante. Il remarqua aussitôt ce qu'elle tenait à la main - les feuillets, le programme. Oh, non. Mais il était déjà trop tard, elle était sur lui, l'étreignant.

- Oh, mon chéri, dit-elle en le serrant fort contre elle. Tu te sens prêt à recommencer ?

Elle avait l'air si heureuse, oh, non, non, non...

- Je n'ai pas encore vraiment pris de décision, mentit-il, avant de se gifler mentalement. Pourquoi sa voix lui désobéissait-elle ainsi ? Entretemps, sa mère s'était assise dans le canapé et serrait les papiers entre ses mains. Elle avait l'air aux anges.

- Parles-moi en un peu, demanda-t-elle. Comment s'appelle-t-elle ?

- Hé bien en fait, répondit le blond, mal à l'aise - il avait déjà refusé ! - ce n'est pas une fille. C'est un garçon, et il s'appelle Axel.

Le sourire de sa mère s'élargit encore. Il savait à quoi elle pensait.

- C'est bien, non ? Dit-elle.

- Oui, répondit Alan en détournant le regard. Oui, sans doute.

- Allez, raconte moi, ça ne t'engage à rien...

Alors, il s'assit et répéta ce qu'Axel lui avait dit la veille, de plus en plus mal à l'aise. Il s'enfonçait dans son mensonge et surtout, il se rendait compte qu'il s'y complaisait. Il aurait aimé ne pas avoir refusé.

- Alan, dit sa mère quand il se tut. Je ne veux pas t'influencer. Mais je pense que c'est une belle opportunité, tu devrais peut-être la saisir. Essayer. Mon chéri, ce n'est pas de ta faute, ce qui est arrivé, ce n'était qu'un accident. Mais tu n'as plus jamais été le même depuis, et... Je sais que ça te manque.

Il la regarda, et elle lui sourit.

- Et puis moi aussi, ça me manque. J'adorais te regarder patiner... Quant au... à la dernière figure, tu m'as bien dit qu'il était d'accord pour faire certaines modifications…

Il faut que j'essaye. Au moins que j'essaye. Si ça ne marche pas, je renoncerai. Définitivement. Si je ne le fais pas... Je le regretterai, pensa-t-il.

- Maman, tu veux bien me donner les feuilles, s'il te plaît ? Demanda-t-il.

Vite, avant que je ne change encore d'avis, ajouta-t-il en silence. Il prit les feuillets, son téléphone et changea de pièce. Nerveux, il composa le numéro et porta le combiné à son oreille.

- Bonjour ! Dit aussitôt une voix pleine d'entrain. Vous êtes bien sur le répondeur d'Axel Lace, c'est vrai. Je ne suis pas disponible pour le moment - c'est vrai aussi. Mais je fais ce que je veux ! 1 Non, je plaisante. Si vous me laissez un message avec vos coordonnées, je vous rappellerai dès que j'en aurai l'occasion. C'est à vous !

- BIIIIIIIIP-

Alan resta muet pendant plusieurs secondes avant de finalement raccrocher. Il réessaya cinq minutes plus tard, sans résultat. Le portable était éteint. Il hésita un instant, puis décida de prendre le taureau par les cornes. Il retraversa le salon et décrocha son manteau dans le hall

d'entrée.

- M'man, je vais à la patinoire ! Dit-il en sortant. Je t'appelle tout à l'heure !

Il referma la porte derrière lui et se mit en route. Vite, vite, avant que je ne change encore d'avis.

Lorsqu'il arriva à la patinoire, il se hâta de se rendre au bord du rink. Il regarda autour de lui, puis chercha parmi la masse des patineurs la silhouette d'Axel. Pas de trace de lui. Il s'accouda à la barrière, dépité. Il lui avait déjà dit non, il devait être en train de chercher quelqu'un d'autre. Bon, je vais lui laisser un message, pensait-il, lorsqu'une voix l'interpella.

- Alan, tu es là ! J'espérais bien te trouver ici.

Il se retourna. C'était Axel, qui se dirigeait vers lui d'un pas rapide.

- Mon portable, dit-il en arrivant à côté de lui. J'arrive pas à remettre la main dessus, depuis hier soir. Même pas sûr que je l'avais encore quand on s'est parlé.

C'est vrai, tiens, je n'ai pas eu l'accusé de réception pour le message d'hier soir en fait...

- Tu peux pas me répondre si je suis injoignable, donc je suis venu ici. Alors, il te plaît ?

Le blond resta interdit un instant. Puis il se rendit compte qu'il tenait toujours les feuillets dans sa main.

- Tout va bien ? Demanda l'autre, l'air inquiet.

- Oh, oui, très bien ! Répondit aussitôt Alan. Je suis venu te dire que j'étais d'accord. Je veux bien t'aider.

Ça y est, je l'ai dit ! Pensa-t-il. Le visage d'Axel s'éclaira d'un grand sourire. Il allait dire quelque chose mais le téléphone d'Alan se mit à sonner. S'excusant d'un geste, il décrocha.

- Allô !

- Alan ?

- Oui, maman, excuse-moi, tout va bien.

- Vraiment ?

La voix était pressante au bout du fil, malgré les efforts évidents qu'elle faisait pour ne pas laisser transparaître son impatience.

- Oui, maman. J'ai dit oui.

Il pouvait presque l'entendre sourire au bout du fil.

- C'est formidable, chéri. Je suis désolée mais il faudrait que tu rentres, ça va être l'heure du souper.

- Oui, j'arrive tout de suite.

Il raccrocha et se retourna vers Axel qui souriait toujours.

- Je dois y aller, désolé...

- Pas grave. Je vais prendre les dispositions pour... Quand est-ce que ça t'arrange, en fait ?

- Les vacances de Noël commencent vendredi. Quand tu veux, j'aurai tout le temps.

Axel acquiesça et lui tendit une main qu'il serra.

- Oh, attends ! Dit-il tout à coup.

Il sortit de la poche de son jean un morceau de papier et un Bic.

- Donnes-moi ton numéro. Je me débrouillerai pour te faire savoir ce qu'il en est.

- D'accord.

Il utilisa le dos du jeune homme comme écritoire pour noter ses coordonnées, puis il rentra chez lui au pas de course. Il avait la gorge serrée, mais il se sentait beaucoup, beaucoup plus léger…

- Ça coûte combien de réserver le rink comme ça ? Demanda Alan le samedi suivant, en contemplant l'immensité blanche et vide de la glace. Ils venaient de terminer de s'échauffer et ils allaient commencer à travailler pour de bon.

- Tu veux pas savoir, répondit Axel qui cherchait une prise d'électricité pour brancher sa chaîne hi-fi. Ah, voilà !

Il fit passer son bras sous un gradin et brancha l'alimentation. Ce jour là, il était habillé de façon plus adaptée - un survêtement cintré noir.

- On a deux heures devant nous, dit-il. Pour commencer, je vais te montrer le programme tel que je l'ai composé, seul. Tu me diras si ça te convient. S'il y a des rectifications à faire, il faudrait qu'on le fasse aujourd'hui.

- D'accord.

Alan s'assit sur les gradins, à côté de la mini-chaîne, et regarda son nouveau partenaire aller se placer au centre de la piste et se mettre en position. Il lança la musique et Axel partit en même temps qu'elle, les mains étendues à hauteur de sa poitrine, comme s'il tenait celles de quelqu'un. Un instant plus tard, il lâchait son compagnon imaginaire et jetait son corps dans une combinaison - double axel et boucle piqué parfait.

Ça n'arrêtait pas. Alan n'en revenait pas, il n'avait jamais vu ça ailleurs qu'à la télévision, dans les compétitions de très haut vol. Il voyait Axel patiner pour la première fois, et c'était... bluffant. Il enchaînait les flips et les Lutz, bouclait, voltait, pivotait et tournait sur lui-même; il allait de pas chassé en double ou triple axel, simulant les figures en duo. Alan se surprit à attendre avec impatience le moment où il poserait ses mains dans les siennes et où ils le feraient ensemble. Combien elle lui avait manqué, la sensation, la communion totale avec l'autre pendant la « danse ». Il connaissait le programme, il l'avait lu et relu, et il brûlait d'envie de le rejoindre sur la glace, de le surprendre. Mais il s'abstint. Le programme arrivait à son terme et le final avec lui. Axel fila sur quelques mètres, les bras en croix, puis s'arrêta avec la musique. Il se tourna vers lui.

- Alors, qu'est ce que tu en penses ? Demanda-t-il.

- Parfait ! Répliqua Alan, emballé.

Je peux le faire ! Se dit-il. J'en suis capable, c'est sûr.

- Génial. On va commencer tout de suite, alors ?

Alan hocha la tête et sourit en se levant. Il le rejoignit sur la glace, et soudain, ils se retrouvèrent face à face, exactement dans la même position de départ : les bras levés à hauteur de la poitrine, comme pour tenir celles de l'autre. Il y eut un silence embarrassé, puis Axel lâcha un petit rire gêné.

- Ah bah oui, fallait bien en arriver là, dit-il.

- Mais... Je n'ai encore jamais exécuté un programme de... de ce côté-là ! Protesta Alan, incrédule.

Il était un garçon, il avait toujours eu la place du meneur, avant. Voilà que c'était à lui - car c'était à lui, sans le moindre doute - de se laisser guider, lancer. Enlacer. Il déglutit et ses joues se colorèrent. Apparemment, Axel avait suivi le cheminement de sa pensée sur son visage.

- Désolé, mais c'est à toi que revient le rôle de... de la fille, en fait. C'est pour ça que j'ai pas inclus trop de corps à corps dans le programme.

- Il y en a quand même, hein, répliqua Alan.

Axel haussa les épaules.

- Si jamais tu veux laisser tomber, tu peux encore le faire.

Alan secoua vigoureusement la tête.

- Non, surtout pas ! Je veux le faire ! De toute façon, c'est plus logique comme ça. Déjà, c'est toi qui seras noté, et surtout, tu es beaucoup plus grand que moi.

Le jeune homme le regarda en souriant.

- C'est vrai que t'es petit. Un mètre soixante-cinq, c'est ça ?

- Oh c'est bon, monsieur Je-Mesure-Un-Mètre-Quatre-Vingt-Cinq-Et-Je-M'y-Crois. A côté de ça, t'as l'air d'avoir été taillé dans une allumette, j'aurais presque peur que tu te casses en morceaux ! Tu vas arriver à me soulever, t'es sûr ? Répliqua Alan d'une voix acide, vexé. Non, il n'avait pas fini sa croissance. Oui, il y avait de grandes chances qu'il pousse encore de dix bons centimètres dans l'année. Mais l'autre sourit et, rapide comme l'éclair, le saisit par la taille et le souleva à bout de bras, sans montrer de difficulté ni déraper sur la glace.

- Tu vois ! T'es plus léger que certaines filles que j'ai déjà porté, j'en suis sûr.

Alan ne se vexa pas, cette fois. Il ne l'entendit même pas. Il était raide comme une planche. Ne pas paniquer, ne pas paniquer, je peux le faire, je vais le faire. Il s'efforça de rester calme jusqu'à ce qu'il le repose sur ses patins. Il se détendit et se retourna.

- Bon, allons-y alors. On commence bien comme ça ?

- Oui, c'est ça. Je viens derrière toi, dit Axel en joignant le geste à la parole. Tu laisses tes poignets dans mes mains. Plus lâches. Voilà, comme ça.

- C'est super différent, s'effara Alan, surpris par ce contact d'un genre nouveau. Donc ce n'est pas moi qui entame, hein ?

- Non, tu attends mon impulsion. On part vers la gauche, cinq pas, on se sépare et on fait une combinaison double axel et boucle piqué. Et arrête de sourire comme ça ou je te casse le nez.

Alan ricana sans méchanceté. Lui et Axel s'entendaient déjà vraiment bien, même si ce dernier était bien plus âgé que lui. Vingt-trois ans. Le blond reprit correctement la position - comment se tenait-elle déjà ? Axel bougea, il le suivit, s'efforçant de se laisser guider. Un pas, deux, trois, quatre et cinq. Ecart, impulsion, double axel, deux rotations complètes, réception, impulsion, boucle piqué, une rotation complète et réception... ratée.

Alan dérapa sur la glace et tomba par terre, se cognant douloureusement la hanche.

- Ça fait une éternité que je n'ai pas patiné en couple, s'excusa-t-il, le regard piteux. J'ai besoin de me réadapter un peu.

Axel sourit et lui tendit la main pour l'aider à se relever.

- Si tu patinais un peu seul, pour te réhabituer ? Tu n'enchaînes pas quand il y a du monde.

- Je veux bien.

- OK, je te regarde. Comme ça j'en verrai un peu plus sur tes talents !

Il s'éloigna et alla prendre la place qu'avait occupée Alan un peu plus tôt, puis lui mit de la musique. Un morceau calme. Alan fit quelques pas chassés, pivota, fila sur la glace comme une flèche. Tout cet espace, comme c'était grisant, après tout ce temps ! Des gradins, Axel cria :

- SAUTE !

Il ne se fit pas prier. Trois pas, une impulsion, et double boucle-piqué. Les deux rotations lui donnèrent une sensation vertige merveilleuse. Il se reçut sur le pied gauche et s'arrêta dans une gerbe de poussière de glace, puis salua cérémonieusement.

- Continue, continue ! Le pressa Axel.

Il repartit, s'enhardit. Son compagnon le regarda faire un instant. Des premiers pas un peu hésitants, il retrouva rapidement une assurance qui facilitait tout. Après l'avoir vu exécuter un triple lutz et se recevoir avec une souplesse de danseuse étoile, Axel se leva et le rejoignit sur le rink. Il ne s'aperçut pas de sa présence tout de suite. Le jeune homme commença à tourner autour de lui, et continua jusqu'à ce qu'il le remarque enfin. Ils se sourirent.

- Allez, dit le brun. Double boucle piqué, synchro.

Alan hocha la tête.

- Un, deux, trois.

Ils sautèrent en même temps, se reçurent avec une demi-seconde de décalage. Ce qui n'était mal du tout pour un deuxième essai.

- Bon, plus compliqué. Triple Lutz.

- Un, deux, trois !

Saut, une demi-seconde de décalage à l'impulsion, réception synchrone. La musique s'interrompit et Axel décrivit un large cercle, son corps négligemment penché sur la droite, pour venir se placer derrière Alan. Il lui prit les poignets, les leva. « Lâches, les mains. Impec'. » Il l'entraîna avec lui. Alan se laissa guider, recula un peu pour être presque contre son partenaire, comme elle le faisait avec lui. C'était agréable de se sentir soutenu comme ça. Ils firent ça un instant, puis Axel lâcha ses mains, les posa sur sa taille.

- Attention, flip ! Dit-il.

De quoi ?! Les mains le serrèrent plus fort, le soulevèrent, le lancèrent. Il ramena ses bras en croix sur la poitrine pour tourner, puis les rejeta écartés et tenta de se rattraper. Il y parvint de justesse. Ça n'avait de flip que le nom, et il avait le cœur battant.

- T'es pas bien ?! Tu m'as fait peur ! On m'avait jamais lancé, avant !

- Je sais, justement. J'ai entendu dire que c'est plus facile quand on ne s'y attend pas, au début.Tu t'en es super bien sorti, je m'attendais à ce que tu tombes !

Alan avait du mal à comprendre ce qui le rendait si content, mais bon. Après tout, c'était pas si mal.

- On réessaye ?

- Mouais. On ne devrait pas travailler le programme ?

Axel acquiesça.

- On réessaye la première séquence ?

- D'accord.

Ils se remirent en position. Dans le silence de la patinoire, il n'y eut bientôt plus que le bruit des lames sur la glace, puis les deux sauts, réception parfaite.

- Triple axel ! Lança Alan avec un sourire en coin.

Axel sourit à son tour, ils s'élancèrent, bondirent. La porte s'ouvrit et un couple entra. Axel braqua, s'arrêta, Alan l'imita. Des nuages de flocons glacés jaillirent, raclés sur la glace par les lames.

- Mince, j'avais pas vu l'heure ! Excusez-nous ! S'exclama le jeune homme d'une voix forte, à l'intention des nouveaux arrivants.

- Pas de problème, répondit la jeune femme. Faites à votre aise.

Ils quittèrent la glace rapidement, cédant la place. Ils se hâtèrent d'ôter leurs patins, de débrancher la radio et de filer à l'extérieur.

- On remet ça demain ? Demanda Alan.

- Demain, je peux pas. Mercredi ?

- Je dois aller chercher mes résultats au lycée, mercredi, j'ai rendez-vous à quatorze heures. Mais après ça, si ça te va ? Ou le matin ?

- Non, c'est mieux après. Sinon tu seras nerveux.

Bien vu.

- Tu voudrais bien me donner ton adresse ? Demanda Axel.

- Pourquoi faire ? S'étonna le blond.

- Je suis en voiture, je viendrai te chercher.

Le visage d'Alan s'éclaira. Echapper au froid, à la pluie et au vent ? Oh, oui !

- Tu as de quoi noter ?

Axel sonna au numéro 5, comme le lui avait indiqué Alan. C'était une petite maison, la plaque en métal vieilli sur la porte indiquait : « Famille Langley ». La porte s'ouvrit sur une femme d'âge mûr qui le regarda bizarrement pendant un instant, puis son visage s'éclaira.

- Est-ce qu'Alan est là ? Demanda le jeune homme.

- Non, il n'est pas encore rentré. Vous êtes Axel, c'est bien ça ?

- Oui.

Le sourire de la mère d'Alan s'élargit et elle l'invita à rentrer. Elle ne le quittait pas des yeux.

- J'ai quelque chose sur le visage ? Demanda Axel, amusé.

- C'est-à-dire que... Quand j'ai demandé à Alan de me parler de vous, il m'a dit : « Grand, mince, les cheveux noirs en pétard, et deux piercings sur le visage. » Je m'étais composé un tableau moins... agréable. Excusez-moi, je ne dis pas ça pour vous vexer !

Il sourit et secoua la tête.

- Il n'a rien dit de faux, et j'avoue que présenté comme ça, ça fait punk...

Elle gloussa, et un téléphone se mit à sonner. Elle alla décrocher.

- Allô... Oui, mon chéri... Ah ? Pas de problème ?... D'accord... Oui, il est arrivé... D'accord. Ne t'inquiète pas, ça va. A tout de suite.

Elle raccrocha et se retourna vers son visiteur.

- Il y avait du retard à l'école. Il a raté son bus, il sera là d'ici une demi-heure.

Elle hésita un instant, puis sembla se décider à parler.

- Je suis bien contente que vous ayez fait cette proposition à mon fils. Avant-hier, quand il est rentré, il avait un sourire que je ne lui avais plus vu depuis...

Elle se tut.

- Alan avait arrêté de patiner, n'est-ce pas ? Pourquoi ? Il est vraiment doué, questionna le visiteur, intrigué.

La mère d'Alan secoua la tête.

- Je préfère ne pas vous en parler. Il le fera forcément lui-même, avant... la fin.

- Je comprends.

- Par contre, je peux vous montrer quelque chose ! S'exclama-t-elle. Asseyez-vous, asseyez-vous.

Axel s'exécuta, tandis qu'elle insérait un disque dans le lecteur DVD. Télécommande à la main, elle vint dans le divan, à côté de son hôte.

- Ces derniers temps, je n'avais plus que ça pour le regarder patiner. Je les ai compilés.

A l'écran, une image apparut. La vidéo était de toute évidence amateur. On voyait une patinoire, et dessus, un petit garçon, l'air peu à l'aise, blond comme les blés.

- Allez, Alan ! dit une voix d'homme. Vas-y, ça tourne, c'est toi la vedette !

Le gosse sourit, s'élança à petits pas sur la glace et enchaina deux sauts de valse. Axel sourit sans pouvoir se retenir. Adorable... La vidéo s'arrêtait là.

- Il avait huit ans, il s'exerçait depuis presque deux ans. Les suivantes sont toutes prises pendant ses entraînements, il y en a plusieurs.

Et effectivement. Des huit aux douze ans d'Alan, plusieurs fragments de ses séances d'exercice. Il file sur la glace, il saute, il tombe, il fonce, un flip victorieux et payé cher d'écorchures et d'hématomes. Puis tout à coup, un nouveau personnage. Alan n'est plus seul sur la glace. Il y a avec lui une fille de son âge, très jolie, blonde comme lui. Toujours en blanc. Survêtement blanc, patins blancs, tenues blanches. Des entraînements, et soudain, un vrai programme commence, en musique. Il y a du monde dans les gradins d'en face. Ils se placent au centre de la glace, se mettent en position. Zoom sur leurs visages qui expriment l'attente. Alan pouvait avoir quatorze ans, peut-être tout juste quinze. Premières notes, le couple se délie et s'élance à l'assaut de la glace. Axel n'en croyait pas ses yeux, la maîtrise dont il faisait preuve était... totalement hallucinante. On aurait dit qu'il volait sur la piste. Les deux adolescents blonds vêtus de blanc virevoltaient sur la glace avec tant de légèreté qu'ils ressemblaient à un couple d'anges en vol.

Une clé tourna dans la serrure de la porte d'entrée.

- Je suis rentré, dit la voix d'Alan dans le vestibule. Sa mère mit le DVD sur pause. Il entra dans la pièce, et son attention fut attirée par l'image à l'écran. Il cligna des yeux, brièvement, puis salua sa mère et Axel, s'excusa pour le retard. « Allez-y, allez-y, continuez, je reviens. » Il s'éclipsa dans la cuisine pendant que la musique reprenait. L'écoutant d'une oreille distraite, il prépara un café et deux verres de coca qu'il déposa sur un plateau. Chargé, il regagna le salon, déposa les boissons devant leurs destinataires, toujours vissés à l'écran. Alan s'assit et tâcha de regarder ailleurs, jusqu'à ce que ce soit fini. Sirotant son verre, il attendit. Lorsque la dernière vidéo s'acheva, sa mère et son invité semblèrent se réanimer.

- On va y aller ? Demanda Alan. Parce que sinon, d'ici à ce que je rentre pour manger, il nous restera presque pas de temps pour travailler.

Axel acquiesça en buvant une gorgée à son verre. Ils se levèrent.

- Alan, dit sa mère. Ce soir... Je fais de la salade, alors tu peux manger plus tard. Prenez tout votre temps, et si vous voulez venir, Axel, vous êtes le bienvenu.

- C'est très aimable à vous, merci. Mais vous pouvez me tutoyer, je n'ai que vingt-trois ans.

Madame Langley sourit.

- Alors, sois le bienvenu, dit-elle avec un sourire, et il acquiesça.

Une semaine plus tard, le travail avait avancé de façon tout à fait satisfaisante. Alan s'était parfaitement adapté à son nouveau partenaire, ainsi qu'à son rôle de suiveur - ce qui n'avait pas été sans mal. Malgré une angoisse dormante à propos du porté final, patiner était redevenu un réel plaisir, et les séances d'entraînement lui paraissaient toujours trop courtes. Il n'y avait, en fait, qu'un seul vrai problème.

L'établissement d'un score au patinage artistique est basé sur cinq critères qui reçoivent chacun une note pouvant aller de 0.0 à 10. La moyenne est faite ensuite, en additionnant les notes attribuées par les juges. L'un de ces cinq critères est l'interprétation - comme au théâtre ou dans un ballet, il s'agit de retransmettre un sentiment au public afin de l'émouvoir.

Or, depuis qu'ils enchaînaient les trente premières secondes du programme sans erreur, Axel avait commencé à... Hé, bien, à le regarder. Par instants, il sentait ses yeux sur lui, ou voyait l'expression de son visage, et il se sentait bizarre. Personne ne l'avait jamais regardé comme ça, à part... à part elle. Il savait qu'il ne s'agissait là que de comédie, car dès qu'ils s'arrêtaient de patiner, le visage du brun reprenait son air habituel, ses yeux ne le fixaient plus avec ce... Enfin, pas comme ça. Mais il se connaissait, il connaissait son cœur, il savait comment il réagissait face à sa - enfin plutôt son - partenaire. Lui ne savait pas jouer la comédie, ce qu'il montrait, il fallait qu'il l'éprouve... Il avait pensé qu'accepter d'aider Axel ne poserait pas de problèmes de ce côté-là. Que c'était l'opportunité de recommencer à patiner en couple sans s'exposer à une cruelle déception et à bien des tracas sentimentaux. Le problème, c'était qu'il s'était vraisemblablement trompé. Car quand ils s'arrêtaient de patiner, que le jeune homme cessait de « jouer », il était... déçu. Il devait se retenir pour ne pas le retenir, lui, quand ses mains laissaient les siennes, ou que le bras qui enlaçait sa taille et le tenait contre lui le lâchait. Alan assistait impuissant à cette catastrophe, à cette tempête d'émotions et de pensées contradictoires qui volaient en tous sens sous son crâne, dans son cœur, dont il ne parvenait pas à extraire quoi que ce soit. Et dire que je ne le connais même pas depuis quinze jours, se répétait-il sans cesse. Le piège se refermait sur lui, trop rapidement pour qu'il puisse lui échapper. En fait, la première fois qu'il m'a adressé la parole, il était déjà trop tard..., pensait-il souvent.

Après dix jours, ils maîtrisaient la première moitié du programme. Il leur fallut une semaine de plus pour savoir le faire en entier, ce qui leur laissait cinq jours jusqu'à la compétition. Cinq jours pour se perfectionner, cinq jours pour oser enfin le « final ». Ils ne l'avaient pas encore fait, ils devaient s'y mettre. Ce jour-là, Alan attendit qu'Axel vienne le chercher avec une boule qui lui remontait dans la gorge. Il avait peur. Elle grimpa d'un cran quand il monta dans la voiture, et d'un autre quand, à la patinoire, il se débarrassa du manteau qu'il portait au dessus de ses vêtements - chemise et pantalon, c'était aussi le jour de la répétition en tenue. Il avait le cœur au bord des lèvres quand Axel prit ses poignets dans ses mains et que la musique commença. Mais cela ne l'empêcha pas de patiner. Les gestes étaient devenus des réflexes conditionnés, ses membres bougeaient tout seuls, ce qui lui laissait tout le loisir de se concentrer sur les mains d'Axel et le contact de son corps contre le sien, et d'appréhender le porté. Qui vint bien trop vite à son goût. Axel arriva derrière lui. Je peux le faire, se dit-il en tendant légèrement ses mains vers l'arrière. Je dois le faire, pensa-t-il en trouvant celles d'Axel et en emmêlant ses doigts aux siens, fermement. Mais à l'instant même où il commença à le soulever et que les lames de ses patins quittèrent le sol, son corps échappa totalement à son contrôle. Il se dégagea et se jetant en avant et atterrit sans grâce sur la glace, tomba presque.

Oh, non. Je n'y arriverai jamais...

Il fila à toute vitesse, retraversant la patinoire vers la sortie, suivi d'Axel qui se demandait quelle mouche l'avait piqué.

- Arrête, où est-ce que tu vas ?! Cria-t-il. Alan !

Alan quitta la glace, fit trois pas rapides avec ses patins aux pieds avant de trébucher et de s'étaler par terre de tout son long.

- Alan ! S'écria la voix d'Axel derrière lui, clairement angoissée. Tu t'es blessé ?!

Le blond se redressa sur les coudes, fit remuer ses pieds.

- Non, je n'ai rien, répondit-il au jeune homme qui arrivait près de lui.

Malheureusement. Une entorse m'aurait peut-être tiré de cette galère.

- Ne t'inquiète pas, tout va bien.

Axel le regarda d'un œil interrogateur, avant de lui tendre la main pour l'aider à se relever. Au moment où il prenait sa main, Alan vit sur son visage - juste un instant - une de ces expressions qu'il avait quand ils patinaient. Un regard qui semblait lui dire qu'il était la chose la plus précieuse du monde. Il se releva, en pleine confusion, et à peine fut-il remis sur pieds - ou plutôt sur lames - qu'il perdit à nouveau l'équilibre. Il tomba contre Axel qui tomba à son tour, vers les marches qui permettaient d'accéder à la glace. Mais il parvint de justesse à s'agripper à la barrière, ce qui diminua considérablement l'impact de la chute.

- Hé ben, dit-il, complètement vautré sur les marches, Alan étalé sur lui. On est passés près de la... Hé !

Alan avait profité de leur position pour l'enlacer et se serrer contre lui. C'était sécurisant; son cœur battait à tout rompre, il était certain qu'Axel pouvait le sentir.

- Ça ne va pas ? Demanda ce dernier, perplexe.

Il ne voyait pas le visage du blond, qui était enfoui dans le creux de son épaule. Faute de mieux, il leva une main et commença à lui caresser les cheveux avec douceur.

- Qu'est-ce qui ne va pas ? Demanda-t-il.

Alan secoua vigoureusement la tête. Il était bien, là, il ne voulait pas bouger, ni penser, ni parler, ni rien. Juste rester contre lui, sentir sa main dans mes cheveux, respirer son odeur. Tu sens bon...

Mais Axel ne semblait pas partager sa vision de la chose. Il s'accrocha à la barrière et tira, se redressant. Bien obligé, Alan allait se relever quand il l'attrapa et le fit asseoir à côté de lui. Il passa ensuite son bras autour de ses épaules et l'étreignit. Le blond rougit.

- Ne fais pas ça, demanda-t-il.

- Pourquoi ? Il y a une minute, c'est toi qui étais collé à moi.

- ... Tu comprends pas, murmura Alan.

- Non, je sais. Mais je voudrais comprendre. Pourquoi avais-tu arrêté de patiner ? Pourquoi tu n'as pas pu me laisser te porter ?

Alan poussa un gémissement en enfouissant son visage dans ses bras.

- Alan, écoute-moi bien. Pour ce concours, tu me rends un service que je n'oublierai jamais. On s'entend bien tous les deux et je ne veux pas qu'on arrête de se voir quand ce sera fini. Je voudrais qu'on continue ensemble. Et surtout... Tu es mon partenaire. Ça fait de toi mon ami.

Alan releva la tête mais ne le regarda pas. Il resta silencieux pendant un long moment, comme s'il n'arrivait pas à se décider à parler. Finalement, quand il ouvrit la bouche, sa voix était altérée par une émotion contenue.

- Tu es mon partenaire. Ça fait de toi... plus que mon ami.

Axel le regarda, surpris, mais ne bougea pas ni ne dit mot. Au bout d'un long moment de silence, il parla.

- Dis-moi pourquoi tu as peur des portés.

Ce n'était pas une demande. Presque un ordre. Et ça vint tout seul, comme s'il n'avait attendu que ça.

- J'avais une partenaire. Tu l'as vue, sur les vidéos que ma mère t'a montrées. Elle s'appelait Catherine. On était... On se connaissait depuis très longtemps tous les deux, mais on n'a commencé à patiner ensemble que quand on avait quatorze ans. C'était il y a deux ans. On s'entendait... vraiment bien. Ça marchait très bien, alors on a essayé des compétitions. Ça aussi, ça marchait bien. Et... un jour, pendant un concours... Je ne sais pas ce qui s'est passé... On l'avait déjà fait plusieurs fois, mais... Ce jour-là, quand je l'ai soulevée... J'ai dérapé.

Axel serra plus fort son bras autour de ses épaules pour l'encourager à continuer. Alan se tourna et se blottit contre lui, se laissant enlacer. Axel ne lui avait pas répondu. Ce moment était particulier, il ne pouvait s'empêcher d'avoir envie d'en profiter et de le prolonger. Finalement, sans se redresser, il reprit la parole.

- J'ai réussi à me rattraper, limite. Mais je l'ai... lâchée. Elle est tombée sur la glace. Je n'ai jamais réussi à bien me souvenir de ce qui est arrivé. Je sais... qu'en tombant, elle s'était écrasé plusieurs vertèbres, parce que ses parents me l'ont expliqué. Quand j'y repense, tout ce dont je me rappelle, c'était qu'elle devait avoir une blessure qui saignait énormément. Il y avait du sang sur la glace. Beaucoup de sang. Tout le monde hurlait autour de moi. Elle criait qu'elle avait mal... qu'elle ne pouvait plus... bouger. J'étais pétrifié. Je regardais la flaque de sang qui s'élargissait et venait vers moi. J'étais... mort de peur. Je n'arrivais même plus à penser... J'étais persuadé que si... que si le sang touchait mes patins... me touchait, moi, quelque chose... quelque chose de terrible allait se produire. Je ne savais pas quoi, j'étais juste terrorisé, et je ne pouvais pas bouger.

A nouveau, il se serra contre Axel qui l'étreignit. Il frissonnait, son souffle était erratique, comme s'il était en train de fournir un effort violent. Axel glissa une main dans ses cheveux, fit courir ses doigts sur la peau de son crâne, lentement, pour tenter de l'apaiser.

- Que s'est-il passé, ensuite ? Demanda-t-il d'une voix douce.

- Des gens sont arrivés sur la glace. Quelqu'un m'a saisi et m'a emmené... ailleurs. Après, je ne sais plus très bien. Une ambulance est venue, elle est allée à l'hôpital.

Il produisit soudain un son étrange, une inspiration forte et sifflante. Axel comprit qu'il pleurait. Il l'écarta de lui doucement, malgré sa résistance, et essuya ses larmes.

Alan gardait son regard ostensiblement baissé. Il avait honte de lui. Pleurer comme ça... Déjà, ça ne lui arrivait pas souvent, ce n'était pas glorieux, et en plus, Axel était là. Merde, pourquoi faut-il que je pleure devant lui ? Je ne veux pas qu'il me voie comme ça. Ce n'est pas l'image que je veux qu'il ait de moi...

Mais ses doigts qui caressaient ses joues pour essuyer ses larmes, c'était une sensation si agréable... Il soupira de bien-être et la main d'Axel quitta son visage. Il se retint de protester. Il avait arrêté de pleurer, et Axel le reprit contre lui. C'était si bon...

- Aujourd'hui... Enfin, aux dernières nouvelles, elle était dans une chaise roulante. Les médecins... n'étaient pas optimistes quand à son rétablissement. On a déménagé. Je ne l'ai plus vue depuis... Voilà l'histoire.

Les bras autour de lui l'étreignirent, et il ajouta :

- Je l'aimais. Et c'est pour ça... que je ne patinais plus en couple. Je ne voulais pas que ça recommence. C'est pour ça que j'ai accepté de patiner avec toi. Je pensais que parce que tu n'es pas une fille... Je ne risquais pas de tomber amoureux de toi.

Il se décida enfin à lever les yeux. Axel le regardait, sans sourire ni protester. Tout ce qu'Alan voyait, c'était deux iris noisette emplis de bienveillance, un regard plein de tendresse. Qui disparut quand Axel releva le menton et l'embrassa longuement... sur le front. Il appuyait ses lèvres sur sa peau comme s'il y déposait quelque chose. Alan ferma les yeux, déçu et heureux à la fois. Le jeune homme s'écarta au bout d'un moment et lui sourit.

- C'est quoi, ça ? Demanda Alan en effleurant son front du bout des doigts.

- Un porte-bonheur.

Alan sourit. Il se sentait mieux, beaucoup mieux.

- A ton tour ! Dit-il. Raconte-moi pourquoi tu veux tellement gagner ce concours.

Axel acquiesça.

- J'ai vingt-trois ans. C'est beaucoup trop pour se lancer dans une carrière. Cette compétition, c'est ma dernière tentative, mais c'est plus symbolique qu'autre chose. Je veux me prouver que j'en suis capable. Que dans d'autres circonstances, j'aurais pu le faire. Je ne veux pas avoir de regrets, tu comprends ?

Alan hocha la tête. Bien sûr que je comprends. C'est ce que je veux, moi aussi...

- Alan, dit Axel. On peut enlever le porté, si tu veux. On le remplacera par autre chose.

- Non ! S'exclama Alan. Non, surtout pas ! Si on ne fait pas au moins un porté, nos notes vont en pâtir ! Je vais y arriver, je sais que je peux. Tu m'as déjà aidé pour beaucoup, sans le savoir. On va te le faire gagner, ce concours. Je te le promets !

Axel sourit devant son ardeur, et son sourire s'élargit encore quand le blond prit sa tête entre ses mains et la pencha vers lui, pour déposer à son tour un long baiser sur son front.

- En voilà un pour toi aussi ! Dit-il en le relâchant. Allez, au boulot ! On n'aura pas trop de cinq jours pour être au point.

Et il s'élança sur la glace avec élégance. Axel le rejoignit.

Le jour de la compétition arriva. Assis sur un banc, Alan faisait et défaisait les lacets de ses patins pendant qu'Axel fumait discrètement une cigarette. C'était comme ça qu'il essayait d'oublier son trac. Ça devait être juste assez serré, pas trop, ni trop peu. Il savait que sa famille était dans le public, mais il ne savait pas où et préférait ne pas le savoir, pour ne pas être déconcentré ou tenté de les regarder. C'était leur tour, depuis quelques minutes déjà, mais l'appareil qui servait à re-surfacer la glace était arrêté au milieu de la piste, entouré par l'équipe technique qui n'arrivait manifestement pas à le remettre en marche. Forcés par le temps sans doute, les organisateurs firent évacuer la machine, laissant la moitié du rink en l'état. Au micro, une voix annonça :

- Suite à une difficulté technique, la piste ne peut être entretenue. Nous poursuivons la compétition en tâchant de résoudre ce problème le plus rapidement possible. Les candidats suivants sont Axel Lace et Alan Langley.

Ils s'étaient levés et Alan fit un pas vers l'entrée de la piste, mais il se sentit retenu et tiré en arrière. Axel l'attira contre lui et le serra fort dans ses bras. Alan ferma les yeux. Comme il aurait aimé se perdre dans cette sensation, ne plus penser à rien d'autre... Il n'avait pas encore répondu à sa déclaration, il redoutait un peu le moment où il le ferait. S'il l'avait aimé, il le lui aurait déjà dit. Mais d'un autre côté, tous les contacts physiques dont il prenait l'initiative étaient déconcertants.

- Allons-y, finit par murmurer le brun en le relâchant. Alan s'écarta et hocha la tête en souriant.

- On va leur en mettre plein la vue. Je te suis.

Ils s'engagèrent sur la glace et rejoignirent le centre. Pour contrebalancer la féminisation d'Alan dans son rôle, ils avaient opté pour une tenue bien masculine : son uniforme du lycée, soigneusement repassé. Pantalon simple gris clair, chemise blanche, pull sans manches bordeaux avec l'insigne de l'école cousu sur la poitrine. Il portait aussi la cravate noire réglementaire mais qu'on voyait peu dans la pratique, à l'école. Seule infraction au code vestimentaire, il avait laissé sa chemise pendre par-dessus son pantalon, comme il la portait toujours. Pas la peine de passer pour un beauf', non plus... Axel, lui, portait un ensemble ajusté composé d'un pantalon droit et d'un pull à col roulé, le tout rigoureusement noir.

- Je te trouve très élégant, lui dit Alan alors qu'ils arrivaient au centre du rink.

- Merci. Toi, tu es... mignon.

Ils se mirent en position. Tous les regards étaient fixés sur eux. Enfin, la musique commença, et le stress s'envola dès les premières notes.

Tout se déroulait à la perfection. Quand ils passaient sur la moitié du rink qui n'était pas entretenue, la glace crissait un peu sous les lames, mais ça ne gênait pas leurs mouvements. Ils étaient synchrones, ne commettaient pas d'erreurs, et Alan aurait parié sa jambe droite que l'image retransmise sur les écrans géants qui était centrée sur leurs visages devait être très expressive. Axel posait à nouveau sur lui des yeux brûlants, et lui-même savait que son regard devait exprimer ses propres sentiments - non feints, en l'occurrence, mais ça, le public n'avait pas besoin de le savoir. Tout comme il n'avait pas besoin de savoir à quelle vitesse le programme avait filé pour Alan et combien il était nerveux à l'idée du final. Ils l'avaient fait à l'entraînement. Ça avait mis le temps mais ils y étaient arrivés. Maintenant, il fallait reproduire ça devant le jury et les spectateurs. Et ça y était. Il prit une profonde inspiration, tendit ses mains vers Axel qui les prit. Ils s'assurèrent rapidement de la prise de leurs doigts les uns sur les autres, puis Alan fléchit les genoux pour prendre de l'élan. Un instant plus tard, il était en hauteur, perché sur les bras tendus d'Axel. Ils avaient réussi, ils avaient fait un sans-faute !

Malheureusement, leur triomphe fut de courte durée. Au moment où la musique s'achevait et où il faisait redescendre Alan, la lame du patin gauche d'Axel se prit dans une rainure de la glace non entretenue, et ils tombèrent tous les deux, s'étalant sans grâce sur le sol froid et blanc.

- Tu n'as rien ? Demanda aussitôt le blond en essayant de s'asseoir.

- Plus de peur que de mal, et toi ?

- Beaucoup plus de peur que de mal !

Le public applaudissait chaleureusement. Ils se relevèrent, se donnèrent la main, et saluèrent.

- Foutue glace à la con ! Pesta Axel. Sans ça, c'était parfait !

- Tu crois qu'on a une chance ? Demanda Alan, dépité.

- Tout dépend du jury. Ils peuvent choisir de ne pas compter la chute, parce que le programme était déjà fini et que la glace n'avait pas été entretenue, on avait un handicap. Il faudra voir nos notes.

Ils sortirent de la piste pour se rendre dans le kiss & cry 2improvisé où la famille d'Alan les attendait, l'air anxieux, en compagnie d'un jeune homme aux cheveux noirs plutôt maigrichon, aux joues tatouées chacune d'un trait noir oblique sous l'œil. Pas difficile de deviner qu'il s'agissait du frère d'Axel. Qui l'enlaça aussitôt qu'il passa à sa portée. Ils s'étreignirent fort, tandis que l'aîné, apparemment, lui murmurait à l'oreille :

- Je suis fier de toi.

Alan, lui, était « aux prises » avec sa propre famille qui le couvrait de câlins, de baisers, de félicitations et de sollicitude pour la chute finale, reprenant en chœur les protestations qu'Axel avait émises un instant plus tôt contre la glace abîmée, quoique dans un langage plus châtié. Finalement, tout le monde se sépara un peu et Alan se rapprocha de son partenaire. Le nouveau venu se présenta.

- Christian Lace, dit-il en tendant la main à Alan qui la serra. Il se tourna ensuite vers la famille du blond.

- C'est mon frère, dit inutilement Axel sans quitter des yeux le jury qui pérorait à l'infini sur leur prestation.

- J'aurais jamais deviné, répondit Alan d'une voix altérée par l'impatience et l'angoisse.

Ils ne pouvaient plus rien faire à part attendre les résultats. Et pendant que Christian faisait connaissance avec la famille Langley, la main d'Axel trouva celle d'Alan et la serra fort.

1 « Je ne suis pas la pour le moment – c'est vrai aussi, mais je fais ce que je veux ! » - Muriel Robin, Le Répondeur.

2 « Kiss & cry » est le terme qui désigne l'endroit où les patineurs s'assoient pour attendre et recevoir leurs résultats, d'ordinaire avec leur coach.