Il était une fois, un riche bijoutier. Cet homme avait, toute sa vie durant, travaillé incessamment, prenant plaisir à tailler toutes les pierres qui lui tombaient entre les mains et à les rendre encore plus belles.

C'est alors qu'un jour il rencontra la plus belle des pierres précieuses. C'était une jeune femme, de plus d'une vingtaine d'années, fille de boulanger. Tout comme le bijoutier, elle avait manqué l'âge de se marier[1]. Mais sa raison était qu'elle cherchait l'amour ; ce qui n'était ni très courant ni très apprécié à l'époque.

Et ce fut en cet homme qu'elle le trouva.

_Toute ma vie durant, je donnai tout mon amour à ces pierres, mais aujourd'hui mon cœur fut volé par la plus belle des pierres précieuses jamais rencontrées.

Émue par ces paroles, la jeune femme sut que cet homme lui était destiné. Et de leur amour naquit un beau bébé, qu'ils nommèrent Ian. Mais la jeune femme ne survit pas à l'accouchement. Fou de désespoir, le bijoutier se laissa bercer par les paroles consolatrices de sa jeune amie d'enfance, Dame Estiella, veuve du propriétaire des grandes terres environnantes, aujourd'hui devenus des champs de culture. Cette dame était folle de rage lorsque cet homme l'avait repoussé pour ses pierres, et plus encore lorsqu'il se mariât à cette fille de boulanger sans valeur. Mais elle n'eut pas le temps de se venger de cette dernière car elle mourut en donnant vie. Lui vint alors l'idée de détruire la vie de cet enfant, le fils de cette femme détestée. Elle se mit alors à séduire l'homme sans défense ; celui-ci, dans un état désespéré, crut en les belles paroles apaisantes de son amie, et ils se marièrent peu de temps après. Mais l'homme mourut de chagrin car il avait eu l'impression de trahir sa bien-aimée.

À son grand dam, Dame Estiella hérita de l'enfant en plus de l'héritage de son défunt époux… Mais la chance était en sa faveur : ayant moins de 2 mois, l'enfant n'était pas encore connu du village ; ainsi elle pourrait aisément le faire passer pour mort[2]. C'est alors qu'elle mit en place son idée : elle renvoya tous les employés de la maison, ne garda que la nourrice pour s'occuper du bébé, jusqu'à ce qu'il soit en âge de marcher tout seul[3]. Puis elle en ferait son domestique le plus démuni de sa maison ; ainsi cela paraîtra généreux aux yeux du village d'avoir recueilli cet orphelin, sans qu'ils ne sachent qu'il était le fils du bijoutier…

*a*b*

_Cendrian ! Dépêche-toi de laver ma robe de soirée ! Je suis invitée chez le Duc San Francis ce soir.

Cendrian. C'était le nom que les enfants du premier mariage de Dame Estiella donnèrent à Ian lors de son 10ème anniversaire.

_ « C'est parce que tu es toujours couvert de crasses et de cendres » avait dit Ania, la fille aînée de Dame Estiella.

_ « Un beau nom bien significatif pour un employé de maison ! » avait ajouté son jumeau, Orion.

Il s'agissait plus là d'une nouvelle façon de se moquer de lui plutôt qu'un véritable souci pour le garçon.

Mais c'est ainsi que Ian était devenu « Cendre-Ian », Cendrian.

_Je la veux vraiment pour ce soir. Je compte bien y séduire son fils Élias.

Ania venait d'avoir 19 ans ; elle était donc en âge de convoler en justes noces. Mais elle ne s'intéressait pas à n'importe quel homme ; seuls les héritiers de haute fortune étaient dignes de son intérêt.

_Ne vous en faîtes pas, Miss Ania, elle sera prête.

_Mieux vaut pour toi !

Le jeune Ian sortit rapidement de la pièce en direction de la laverie de la résidence.

_Calmez-vous, petite sœur. Vous êtes la fille la plus séduisante de tout le village. Même des haillons ne sauraient cacher votre beauté.

En effet, la jeune Ania était une belle femme fine et gracieuse, avec de beaux cheveux bruns, longs, soyeux et bouclés. Sa peau blanche faisait merveilleusement ressortir sa bouche rose et pulpeuse. Et elle envoûtait quiconque lui parlait avec ses grands yeux d'un onyx profond.

_Vous me flattez, mon cher frère… Mais vous me mentez ! Sans un bel apparat devant les yeux de cet homme, son regard risque d'être attiré par d'autres brillances ce soir. Je connais toutes les filles du village, et je sais qu'elles feront tout pour l'éblouir. Après tout, n'est-ce pas normal ? Après vous, il est le parti le plus intéressant du village.

_Cela m'étonnerait fortement que ces jouvencelles n'eussent, ne serait-ce, qu'une demi-chance face à vous, ma chère.

_Certes ! Mais, et vous, mon cher frère, l'une de ces demoiselles a-t-elle réussi à pénétrer votre cœur de pierre ? Il me semble que Miss Dahlia pourrait être un atout majeur pour notre futur : elle est élégante, séduisante, un peu moins intelligente que moi, mais sa fortune mérite un peu de votre attention.

_Les femmes du village ne me plaisent guère. Elles sont toutes superficielles et n'ont aucune valeur. Et bien sûr, il n'est pas question de s'intéresser à des femmes sans fortune. Non, ce qu'il me faut c'est une femme qui puisse me mériter.

Orion était devenu un bel et puissant homme. Comme sa sœur, sa chevelure était brune et bouclée, mais au contraire de celle-ci, il la portait assez courte. Il avait un visage plus carré que sa sœur, mais de même teinte. Son charisme séduisait toutes les femmes qu'il croisait. Cependant, sa vanité et sa grande estime de lui-même faisaient qu'il ne s'intéressait pas aux filles du village qui ne comprenait, au plus important, que des enfants de propriétaires terrains ou de grands investisseurs…

Toute aussi sûre d'elle, Ania cherchait également quelqu'un de très haut placé. Et la fortune dont hériterait le fils du Duc San Francis faisait d'Élias une personne digne de son intérêt.

Une jeune fille entra et interrompit leur échange.

_Mère vous cherche depuis un moment. Elle souhaiterait vous parler.

Stacy était la dernière fille d'Estiella. Elle avait deux ans de moins que ses aînés. Ses cheveux étaient plus fins mais aussi plus longs et plus foncés que ceux de sa sœur. Elle avait plutôt héritée des boucles lâches de sa mère, lui donnant de belles ondulations cependant moins prononcées que celles de ses aînés. Contrairement à sa sœur, son intérêt se portait essentiellement sur les fleurs du jardin plutôt que sur les hommes du village.

_Elle a une annonce à nous faire. Où est passé Ian ?

_Cendrian est en train de laver ma robe. Je vais à la soirée organisée par le Duc San Francis ce soir.

_Que nous veut notre chère mère ? demanda Orion.

_Je ne sais pas mais elle a exigé notre présence, immédiatement.

*a*b*

De son côté, Ian était retourné dans la pièce où on lavait le linge, une salle attenant la cuisine.

Cette année, il était entré dans son 16ème anniversaire. Comme chaque année, il s'était rendu devant le lac, la nuit, regardant la lune et les étoiles se réfléchir sur la surface sombre de l'eau, et priant pour qu'un jour il ait des nouvelles de ses parents. Car il fut évident que Dame Estiella ne lui en ait jamais rien dit. Et comme tout orphelin, il se demandait ce qui était arrivé à ses parents, pourquoi l'avaient-ils abandonné, étaient-ils encore en vie… À toutes ses questions, Dame Estiella n'y répondait que du « Je n'ai pas le temps, laisse-moi ! », ou alors du « Termine-moi de nettoyer cette maison avant que je ne m'énerve encore plus ! ». Alors chaque année, il priait pour que sa bienfaitrice, celle qui l'avait recueilli, nourrisson et orphelin, ait moins de chose à faire, et qu'il y ait moins de choses agaçantes pour elle, afin qu'elle puisse lui accorder un peu de temps.

Bien sûr, n'étant qu'un homme-à-tout-faire dans la maison des Rosigor, il savait qu'il n'aurait pas beaucoup d'occasion pour lui parler de ses petits problèmes personnels…

_Tu nous reviens bien vite, mon garçon. As-tu déjà terminé le ménage des chambres de nos maîtres ? Tu sais bien que s'il est mal fait, tu seras puni, le prévint une bonne femme en simple tenue de paysanne et portant un tablier de cuisine.

_Non, Saya, je ne l'ai pas encore fait. En vérité, Miss Ania m'a demandé de laver sa robe de soirée. Elle souhaite la porter ce soir, à la réception organisée par le Duc San Francis.

_Ah oui ! Cette soirée-là ! Cela faisait un moment que Miss Ania l'attendait. Elle aurait pu te demander de la nettoyer plus tôt ! Quelle enfant désordonnée !

_Ne dis pas ça, Saya. Elle veut se faire toute belle pour l'occasion, je la comprends. Elle souhaite être la plus éblouissante de toutes… Bien que je trouve qu'elle n'a pas besoin de tels apparats pour l'être…

_Toi, mon garçon, un conseil : oublie-la, elle n'est pas faite pour toi. Tu devrais essayer de rencontrer les filles du village, tu verrais, elles sont tellement charmantes…

_Mais elles paraissent bien fades aux côtés de Miss Ania. Sa beauté est fulgurante. Je doute qu'un jour je puisse tomber amoureux d'une autre personne…

_Je ne l'espère pas ! Tu mérites bien mieux que cette enfant pourrie-gâtée ! Tu es tellement gentil et adorable… Ce qu'il te faut, c'est une douce femme, pas une diablesse autoritaire !

_Si tu le dis, mais je n'en suis pas sûr… Tu sais, Saya, je suis très reconnaissant envers Dame Estiella qui m'a recueilli, enfant, et je sais que ma condition ne me permettrait jamais de pouvoir épouser une fille comme Miss Ania, mais je ne peux m'empêcher de l'aimer… Elle est tellement gentille avec moi…

_Gentille !? Peux-tu m'expliquer en quoi cette petite peste est gentille avec toi !? Dois-je te rappeler de qui te vient ce surnom ridicule ?

_Mais c'était seulement pour plaisanter, Sa…

_Ben voyons, comme si ! Qu'est-ce qui te plaît tant chez cette femme, d'abord ?

_Elle est très belle, et puis c'est une femme forte et courageuse. J'envie beaucoup tous ces hommes qui peuvent avoir une discussion intelligente avec elle…

_Écoute-moi bien, Ian, tu es un gentil garçon, naïf et stupide quelques fois, mais gentil. Et je t'aime comme une mère peut aimer son fils. Et je te le dis : je ne veux que ton bonheur. Et crois-moi ce n'est pas en Miss Ania que tu le trouveras…

Même s'il savait qu'il n'aura jamais aucune chance avec elle, entendre Saya, celle qui fut toujours à ses côtés depuis sa plus tendre enfance, lui dire cela, Ian se sentit décontenancé, perdu, et triste… Comme s'il prenait réellement conscience pour la première fois que cet amour qu'il éprouvait, lui était impossible ; même s'il le savait, il ne voulait pas l'admettre. Il s'accrochait à ce sentiment comme un enfant s'accrochait au bras de sa mère…

_Ah zut ! Saleté de chat !

Mistygrou, le chat roux de la maison, venait de grimper sur la table où Saya avait déposé le potage de légumes qu'elle comptait servir au dîner de ce soir, et l'avait renversé.

_Et il n'y a plus de légumes ! Oh non ! Comment je vais faire !?

_Attends, ne t'en fais pas, je vais aller t'en acheter !

_Quoi !? Pas question ! Tu as des choses à faire toi aussi, alors tu ferais mieux de…

_Ne t'inquiète pas, je me dépêche ! Je ne peux pas te laisser y aller toute seule : à cette heure-ci, le marché est plein de monde… Je ferais vite, c'est promis, et après je m'occuperai de la robe de Miss Ania… Si je me dépêche, elle sera…

C'est alors que Sophia entra. Sophia était une jeune mariée de 20 ans, engagée par Dame Estiella depuis un peu moins d'un an maintenant.

_Ne t'en fais pas, Saya. Je vais m'occuper de la robe de Ian. Dame Estiella vient tout juste de me demander de laver quelques affaires… Si tu veux, je peux faire la robe de soirée de Miss Ania en même temps, comme ça, elle sera prête pour ce soir, et le potage aussi.

Sophia était une jeune fille très serviable et très douce.

_Tu es sûre que cela ne te dérange pas ? Je ferais vite, si tu veux…

_Non, Ian, merci. Et puis de toute façon, tu as encore le ménage à faire.

_Elle a raison, Ian. Ils t'en demandent toujours trop, et toi, mon garçon, tu veux tout faire ! Alors délaisse-toi un peu de tes corvées, ça ne peut que te faire du bien !

Ne pouvant rien ajouter de plus, Ian acquiesça et se prépara à partir.

_Je me dépêche de revenir, Saya. Alors ne t'en fais pas, ton bouillon sera prêt pour ce soir.

_Oui, je compte sur toi !

*a*b*

_C'est une idée totalement stupide !

Nous sommes maintenant dans une ville plus à l'ouest, dans la capitale du royaume de Gleis. Et comme dans toute capitale, se trouve le Palais du Roi. Ce palais avait été nommé Palais Solia, en mémoire à la première reine qui y avait gouverné - mais ceci est une toute autre histoire[4]

Aujourd'hui nous sommes dans le grand salon du Palais Royal : toute la famille impériale y est réunie pour discuter de choses importantes.

_Enfin Zane, comment pouvez-vous dire pareille chose !?

_Je dis ce qu'il en est, Père !

Le Prince Zane se trouvait dans un certain embarras qui l'irritait plus que tout. En effet, son père, le Roi Barton, s'était mis en tête la mauvaise idée d'organiser un bal dans tous les villages du royaume, afin que son jeune fils de 22 ans puisse y trouver femme à son goût. L'inintérêt flagrant de son fils pour les femmes avait eut raison de l'inquiétude du Roi, et celui-ci décida de remédier à ce problème de façon plutôt radicale.

_Enfin, mon fils, vous repoussez toutes les avances des filles de nos amis les Ducs, Comtes, et autres personnages importants… J'ai donc écouté les conseils de votre mère et concédé à vous présenter également les filles de conditions moins avantageuses…

_Ha ! Voilà maintenant que Mère est aussi dans le coup !

_Calmez-vous, mon cher ! Je m'efforce simplement de trouver votre bonheur ! Quelle mère indigne je ferais si je n'étais pas même capable de rendre mon fils heureux ! Quelle honte se serait ! Quel mauvais exemple je serais, en tant que Reine de ce royaume, pour le peuple !

_Ne vous en mêlez pas, ma chère Beatar. J'ai bien peur que la réaction de notre fils ne vous fasse que du tort.

_Ne me croyez pas si fragile, mon chéri, cela me vexe.

_Il me semble que grand frère soit partit durant votre échange, Père, Mère, annonça leur jeune fille cadette.

_Quoi !?

En effet, pendant que leur attention était détournée, le Prince Zane s'en était allé.

D'après la demande de son père, il est censé se rendre à des bals où toute la gente féminine y serait conviée. Mécontent de cette mauvaise idée et du fait qu'il ne pourrait convaincre ses parents de renoncer à cette idée, Zane préféra partir pour aller libérer sa colère dans son antre « secrète ». Celle-ci se situait dans la partie ouest du Palais. Il s'agissait d'une petite salle éclairée par un grand lustre, avec de grandes fenêtres donnant sur un magnifique jardin. Là-bas, Zane aimait se retrouver seul pour y jouer un peu de violon. Et en général, à sa demande, personne n'y venait le déranger… enfin, presque personne :

_J'étais sûre que vous seriez ici.

_Vous savez, petite sœur, quand je me retire dans cette salle, c'est pour ne plus être importuné par qui que ce soit !

_Je le sais et je respecte votre souhait, Grand-frère. Seulement, m'inquiétant de votre état, j'ai préféré passer outre vos recommandations et venir vous voir.

_Si c'est mon état qui vous inquiète, sachez, ma chère, que je vais très bien. Ce n'est pas parce que je suis désintéressé de ces femmes artificielles que j'ai un problème !

_Bien sûr que non ! Loin de moi me viendrait cette idée ! Et Mère pense exactement pareil : c'est la raison pour laquelle elle vous propose de rencontrer des filles ne venant pas de l'Aristocratie…

Le Prince Zane et la Princesse Zeta étaient très proches ; c'étaient de parfaits confidents. Ils se soutenaient mutuellement et discutaient ensemble de tout et de rien. C'était une situation plutôt rare et surprenante ; essentiellement parce que la jeune sœur avait 7 ans de moins que le frère.

_Alors vous pensez toutes les deux que le problème vient seulement des femmes que nous fréquentons habituellement ?

_Oui.

Las de tout ça, Zane soupira en regardant sa sœur. Et dans un chuchotement inaudible de sa sœur :

_Les filles ne m'intéressent pas.

_Pardon ?

_Non rien.

Sans un mot, Zane prit son violon et commença à y jouer ; Zeta, elle, le regarda en silence. Au bout d'une heure, le Prince se calma :

_Je veux bien faire cet effort. Allez dire à Mère et Père que j'accède à leur demande et me présenterai aux bals organisés en mon honneur.

[1] À l'époque, pour les femmes, si elles ne voulaient pas finir vieilles filles, elles devaient se marier bien avant leurs 25 ans, et les hommes avant 30 ans. Toutes les notes sont celles de l'auteur.

[2] Les nourrissons ne passaient pas toujours les deux premiers mois de leur vie.

[3] Vers 4-6 ans, les enfants peuvent se débrouiller seul, ne plus avoir leur parents pour s'occuper constamment d'eux.

[4] Que vous retrouverez à la fin de ce volume ^.^