CHAPITRE 1 : BIENVENUE À CRISMOLT

Je fermai les yeux et respirai un grand coup. Autour de moi, les brouhahas des nouveaux élèves s'élevaient haut dans le ciel matinal. J'entendais également les chants des oiseaux viyals, réputés pour leur voix mélodieuses. Puis les trois coups de la grande horloge, cette même horloge qui nous suivra durant toute l'année, se firent brusquement entendre. C'était un son de cloche puissant et résonnant en écho, donnant l'impression qu'il y en avait bien plus que trois. Je rouvris les yeux et vis la masse d'élèves s'avancer rapidement vers les portes principales, immenses structures métalliques et massives, décorées d'animaux surnaturels, qui s'ouvraient sur une grande place de pierres beiges et de pelouses vertes impeccablement fleuries. Au centre, une grande fontaine dans les mêmes tons où des sirènes s'y prélassaient paresseusement sous le soleil déjà bien chaud. Des poissons aux couleurs de l'arc-en-ciel sautaient ici et là, jouant avec les nageoires de ces êtres envoûtants, formant des vagues où de petites faës d'eau s'amusaient. Les garçons regardaient avec envie les poitrines de ces femelles enjôleuses légèrement recouvertes d'écailles assorties à leurs nageoires aux multiples couleurs. Ils bavaient littéralement devant ces merveilles - ce qui rendait les filles jalouses. Moi je sentais leurs charmes magiques nous attirer alors j'arrivais plus-ou-moins à m'en défaire - d'autant plus que ce n'était pas un sentiment que j'éprouverais en temps normal.

Des lutins apparurent dans leurs vêtements de feuilles. L'un d'eux portait un chapeau de copeaux de bois, un autre un arc dans son dos, et encore un autre de petites lunettes dont les branches étaient en bois et les verres semblaient être faits de gouttes d'eau. Les trois gnomes n'étaient pas bien grands, même surélevés ainsi sur le pourtour de la fontaine. Ils nous fixaient, tentant de mémoriser chacun de nos visages. Puis celui au chapeau parla d'une voix bien trop forte pour son frêle corps, faisant ainsi taire l'assistance :

_Bienvenue au centre de magie de Crismolt ! Vous qui serez nos nouveaux résidents devrez vous tenir au courant de toutes les règles à respecter ! Je suis Midin, directeur adjoint de cette école. À ma droite, Lirza ma secrétaire et à ma gauche, Orkan, notre bibliothécaire en chef.

D'après les réactions de mes nouveaux camarades, on n'avait pas remarqué que le lutin à lunettes était une lutine.

_Bien, à présent, vous allez vous diriger vers la salle principale pour le discours de la directrice ainsi que l'attribution de vos chambres. Orkan…

_Suivez-moi.

Le petit lutin à l'arc sauta à terre et se dirigea d'un pas rapide vers les deux lourdes portes en bois ouvertes. Les deux autres lutins disparurent dans le même nuage lumineux qu'au moment de leur apparition. Les premiers élèves suivirent le gnome, puis on en fit de même les uns après les autres. Les portes étaient décorées d'arcades aux motifs animalisés comme ceux de l'entrée. On atterrit dans un immense hall où un lustre éclairait toute la surface. Les sols et murs étaient faits de pierres polies dans les tons sable, agrémentés de cristaux colorés par intermittence. Face à l'entrée du hall, deux lourdes portes de bois plus foncé, ouvertes sur une grande salle où des rangées de chaises étaient disposées. Au fond, une estrade en hauteur où attendait une vieille dame au look classique d'une bibliothécaire : lunettes à monture en argent, chemise blanche sur jupe de tailleur marron, escarpin de même couleur, cheveux grisonnant relevés en un chignon stricte. Je trouvais qu'elle ressemblait à la vieille Mme Skolvaski, la bibliothécaire de mon lycée.

Mr Orkan alla s'installer sur une haute chaise, à côté de différents membres du corps enseignant. La vieille femme se tenait droite, debout devant un petit comptoir de bois sculpté - je vous le donne en mille - d'animaux magiques. À croire qu'ils étaient les emblèmes de cette école ! Pourtant, tout le monde savait que Crismolt avait pour emblème la feuille d'érable orangée, symbole de prospérité et d'accomplissement de notre magie intérieure.

Le double de Mme Skolvaski sortit une baguette - qui semblait être faite en bois de bouleau - et tapota sa gorge en murmurant d'inintelligibles paroles. Elle s'éclaircit la gorge et sa voix résonna dans toute la salle :

_Bienvenue à Crismolt ! Je m'appelle Alana White et je serais votre directrice durant tout votre parcours universitaire…

Elle fit une courte pause avant de reprendre :

_Qu'est-ce que la magie ? À quoi sert-elle ? Où la puiser ? Tant de questions sur le mystère de notre Univers, et pourtant, nous travaillons durs pour trouver une réponse… Notre réponse ! Car en chacun d'entre nous, il y a cette réponse. Et c'est à vous seul de la découvrir et de vivre avec elle. Ce que nous faisons ici c'est vous aider à découvrir cette réponse, afin que vous puissiez choisir la meilleure voie qui s'offre à vous. Les créateurs de cette école, nos très regrettés Céraphir Irvis et Maélando Levit, ont trouvé leur propre réponse il y a deux cents ans de cela : chaque personne possédant le Don devrait pouvoir suivre un enseignement qui l'aidera tout au long de sa vie d'adulte. Aujourd'hui, c'est vous. Aujourd'hui, vous êtes ces enfants que Céraphir et Maélando ont décidé d'aider, car là fut leur choix de vie. Ils construisirent cette école en hommage à leur maître, Dès Antyès, qui fut leur maître de communauté, mais également le premier fondateur d'un centre de magie : Araüs. Par quoi est représenté Araüs ? Par un arbre. Pourquoi un arbre, me demanderez-vous ? Parce que l'arbre est ce qui symbolise notre magie : c'est une graine que nous devons faire pousser pour qu'elle devienne un majestueux arbre pleins de fleurs et de feuilles : un arbre de vie. La magie est une vie. La magie fait partie de votre vie et de votre âme. Elle vous accompagnera toujours.

Elle but un verre d'eau, puis poursuivit :

_Céraphir et Maélando, en hommage à leur défunt maître qui avait choisi un arbre, décidèrent eux aussi d'aider les jeunes sorciers à trouver leur voie, à les aider jusqu'au bout. Ils choisirent pour cela la feuille d'un arbre, pour symboliser l'accomplissement de la magie, la découverte de sa propre réponse, et construisirent cette école. Ce ne fut que quelques années plus tard, quand Céraphir épousa Reina Sophiada, qu'il fut décidé que la feuille serait une feuille d'érable, car la belle dame en possédait un magnifique dans son jardin, et en fit don à l'école… Aujourd'hui, ce merveilleux arbre se repose auprès de ses congénères, dans notre magnifique forêt.

Elle tourna la tête en direction de la fenêtre où on voyait en effet l'orée de la forêt.

_Durant ces prochaines années, vous allez découvrir votre magie comme jamais vous ne l'avez fait. Fini les bouquins de farce, fini les moments de solitude où vous essayiez tant bien que mal de maitriser votre Don, fini les discours de maman ou papa sur la manière de l'utiliser ! Non ! Aujourd'hui, vous êtes majeur. Aujourd'hui, vous êtes maître de vos décisions. Aujourd'hui, vous avez choisi de suivre les cours de Crismolt afin de développer votre propre magie !

L'engouement de la directrice détint sur les élèves qui acclamèrent son discours, certains huant leur impression, d'autres en se levant.

Il fallut quelques minutes pour calmer l'assemblée avant que Mme White puisse continuer :

_Bien, à présent, passons aux formalités. Voici quelques documents à remplir et signer que vous distribuent les faës d'air afin de prendre connaissance des règles de sécurité de l'établissement.

Des brouhahas curieux s'élevèrent mais se firent taire par la directrice qui demanda fortement le silence. Entre-temps, de petites lucioles, grises et lumineuses, avaient déposé des paquets de documents sur les genoux de chacun. Je pris la première feuille sur le tas et y lu que je devais fournir diverses informations me concernant : photo, nom, prénom, âge, adresse des parents, date d'obtention du bac, session, etc… Bref ! Du classique. Le second tas regroupait les informations nécessaires à savoir sur les différentes filières - très important car notre futur métier se choisira en fonction de nos résultats dans ces filières. Heureusement, la directrice nous précisa que le choix devait être fait en cours d'année, nous laissant le temps de nous familiariser avec les différentes matières proposées. Enfin, le dernier tas concernait les différentes règles de sécurité de l'école. « Règles de sécurité », cela sonnait dangereux. Il y en avait plus d'une vingtaine, et beaucoup étaient incompréhensibles.

_Vous aurez la journée pour lire et remplir tous ces documents - excepté votre choix de filière, bien évidement. Le coupon des règles devra être signé et daté puis remis à votre chef de dortoir. Concernant les cours : s'agissant de votre première année, vous devrez participer à tous les cours obligatoires du programme. Les cours optionnels seront à cocher sur la feuille de renseignements que je vous ai fournie. Si vous souhaitez faire une deuxième, voir une troisième année de préparation, il faudra le préciser en fin d'année. Bien évidement, vous suivrez différents cours par rapport aux premières années et vous vous engagerez à aider vos nouveaux camarades. À présent, concernant les dortoirs : vous partagerez une chambre à deux durant tout votre séjour parmi nous. Pour certains cas, nous acceptons de changer les élèves de chambre - mais uniquement avec de valables raisons, donc ce n'est pas la peine de venir vous plaindre dès à présent ! Comme il est dit dans les règles que je vous ai distribuées, il est permis d'utiliser la magie en dehors des cours, mais vous serez constamment surveillés. Des détecteurs ont été placés un peu partout dans l'enceinte du bâtiment, même dans vos chambres, pour enregistrer votre activité magique.

Parler semblait l'assoiffer, car elle but à nouveau et poursuivit en nous montrant une carte blanche, de dimension moyenne.

_Bien, maintenant, je vais vous parler de l'outil qui vous accompagnera durant tout votre parcours : la Life Card. Cette Life Card représente votre carte d'identité, votre carte d'étudiant, mais également le lien entre vous et les employés de l'école, ainsi qu'entre vous-même, étudiants. À l'intérieur sont inscrites toutes les coordonnées de toutes les personnes vivant, travaillant et étudiant dans ce centre. Pour communiquer avec l'une de ses personnes, il suffit de trouver la personne en question grâce au programme de recherche de la carte, puis vous pourrez discuter par télépathie avec votre correspondant en plaçant la carte sur votre oreille, comme ceci.

En effet, elle plaça la carte sur son oreille, puis la reposa.

_La Life Card cumule également des « points de vie ». Vous obtiendrez ces points de vie en fonction de vos notes et des actions que vous ferez pour le centre. Petit à petit, cela vous permet de cumuler un certain nombre de points que vous pourrez échanger contre des produits de la Confrérie de Vriel : un marchand vient s'installer dans notre centre environ tous les deux mois et pour l'équivalence d'une semaine… Alors profitez-en bien ! Mais n'oubliez pas : les sorts ou objets les plus intéressants valent beaucoup de points, alors n'allez pas les gâcher inutilement !

Des points comme monnaie de paiement ? Je me souvins que mes frères m'en avaient brièvement parlé, mais je n'en vis pas du tout l'intérêt…

_La Life Card possède également bon nombre de fonctions encore, comme celui d'archiver des documents ou de divulguer des annonces sur des canaux spécifiques, que vous découvrirez au fur et à mesure de votre séjour parmi nous… Étant donné que nous attendons vos fiches remplies, vous ne recevrez votre Life Card d'ici une semaine ou deux seulement, le temps d'enregistrer toutes vos coordonnées.

Il est vrai que cette journée sert également d'inscription. La seule chose requise est de pouvoir passer le portail magique, c'est-à-dire posséder un Don. Après, n'importe qui peut s'inscrire dans un centre de magie – il en existe tellement peu que les sorciers ne peuvent se permettre de chipoter pour un rien. Mais je me demande si, à l'instar des universités humaines, on peut se faire renvoyer… ?

_À présent, je laisse la parole à Miss Prinel, la chef principale des dortoirs. Miss Prinel…

Mme White se tourna vers une jeune elfe aux cheveux argentés et au sourire chaleureux. Elle se leva et prit place auprès de la directrice. Ses traits fins la rendait gracieuse par rapport à la vielle patronne, et sa longue robe de lin blanc s'harmonisait parfaitement avec son teint. Comme on s'y attendait, sa voix était également douce :

_Merci, Alana. Bonjour à tous, et encore une fois, bienvenue à Crismolt. Je suis Miss Seira Prinel. Voici derrière moi, Mlle Sarah O'conel, Mlle Lura Mardel, Mrs Veran et Arivan Dorna. (Elle montra d'un mouvement de bras les quatre élèves derrière elle, puis ajouta :) Chacun s'occupe d'un dortoir et seront mes intermédiaires auprès de vous - et inversement. À présent, comme vous l'ignorez sans doute, la répartition des dortoirs se fait par tirage au sort. Dans cette urne…

La jolie elfe fit apparaître une grande urne de bronze, avec un centaure pour unique décoration.

_…se trouvent autant de coupons que de personnes présentes dans cette salle, répartis équitablement entre les différents dortoirs. Ceux-ci sont au nombre de quatre : Dortoir du Nord, Dortoir du Sud, Dortoir de l'Est et Dortoir de l'Ouest. Lorsque vous tirerez un coupon de l'urne, celui-ci aura une couleur spécifique pour chaque dortoir : le rouge pour le nord, le bleu pour le sud, le jaune pour l'est et le blanc pour l'ouest.

Mme White reprit la parole à peine Miss Prinel eut fini son discours :

_Les uns après les autres, vous irez piocher dans cette urne et suivrez votre chef de dortoir qui vous fera une visite générale de l'école. Vous serez également encadrés par différents professeurs. N'oubliez pas de donner votre coupon des règles de sécurité de l'école à votre chef de dortoir dans la journée ! De même que votre fiche d'identité, s'il vous plaît. Après ça, votre chef de dortoir vous fournira un des trois types d'emploi du temps que nous avons conçus pour les étudiants de classe préparatoire - première année. Vous ne serez pas forcément avec vos camarades de dortoir, c'est le hasard qui décidera. Comme pour les dortoirs, à moins qu'il n'y ait une raison valable, vous ne pourrez changer de classe. À présent, levez-vous.

On s'exécuta et la directrice nous ordonna de se mettre en file indienne pour aller piocher dans l'urne. À côté de moi, les élèves étaient assez stressés, comme si le choix des dortoirs avait une quelconque importance. Plus je m'approchais de l'urne, plus je voyais clairement les professeurs et les chefs de dortoirs. Comme je l'avais deviné, les deux garçons étaient jumeaux : mêmes yeux marron-or, mêmes cheveux bouclés châtain foncé striés d'orange, même petit nez et même bouche sensuelle. Déjà plusieurs élèves s'étaient agglutinés derrières eux. À côté de l'un des jumeaux, une jolie rousse aux yeux verts en amande, portant un habit classique de sorcier : une longue robe noire aux arabesques cousues de couleur violette, le tout assorti à un chapeau et des bottes pointus. Près d'elle, la dernière fille était habillée plus simplement, et avait un physique plutôt banal : yeux et cheveux noirs, de taille moyenne, et avec un teint bien mat.

Mon tour arriva enfin et je piochai un coupon rouge, ma couleur porte-bonheur. On me plaça derrière l'un des jumeaux qui m'accueillit avec un grand sourire. Je discutai un peu avec mes nouveaux camarades tandis que le partage se poursuivait. Plusieurs minutes après, la quelque centaine d'élèves que nous étions fut réparti dans un dortoir, et les chefs de dortoir nous intimèrent de les suivre. Les quatre groupes formés sortirent les uns après les autres de la grande salle, puis deux groupes prirent à droite tandis que mon groupe et le dernier prîmes à gauche. Nous parcourûmes un long couloir dans les mêmes tons que le hall, avec des torches de feu magique - qui devaient sûrement rester allumées 24h/24h. Puis nous bifurquâmes à droite tandis que l'autre groupe continua tout droit. Nous longeâmes encore un long couloir éclairé puis nous montâmes de longs escaliers. Arrivés tout en haut, nous étions épuisés. La marche se stoppa et des murmures s'élevèrent.

_Silence, s'il vous plaît !

Nous nous tûmes et regardâmes notre chef - Veran Dorna si ma mémoire était bonne.

_Derrière-moi se trouve la porte menant au Dortoir du Nord. À l'intérieur, sur les côtés, trois paires d'escaliers menant aux étages supérieurs. Cette année, vous serez au second étage. Je vous laisse choisir seul votre chambre et votre colocataire. Les filles à droite, les hommes à gauche. Un mur d'invisibilité sépare les deux parties. Je vous laisse une heure pour vous y installer, puis vous reviendrez me voir dans ce bureau (il nous désigna une porte sur le côté) afin de me rendre le coupon des règles, ainsi que la fiche de renseignements en m'indiquant votre chambre. À présent, allez-y !

Il s'écarta vivement sur le côté et la masse d'élèves entra en force dans la pièce voisine. Celle-ci était bien différente des couloirs du château : ses murs étaient tapissés de boiseries beige et rouge, le sol n'était qu'un vaste parquet de bois poli, et les portes semblaient être taillées dans du bronze orangé ornées de feuilles d'érable. Avec un petit groupe, nous prîmes les derniers escaliers de gauche et montâmes au bon étage. Une fois sur place, je m'insérai dans la première chambre libre qui se trouvait là. Dehors, j'entendais les élèves se battre pour choisir leur chambre ou leur lit. Pour ma part, je choisis le lit à droite de la fenêtre. Je posai mon sac-à-dos sur le bureau jouxtant le lit puis m'affalai sur ce dernier. Je jetai un coup d'œil à la pièce rectangulaire, aux murs peints en beige sable. Les armatures en haut des murs étaient rouge foncé, et le mobilier en bois d'acajou. De chaque côté de la porte, une grande armoire avec pour continuité le bureau sur le côté en angle. Sous la grande fenêtre, une longue table de nuit commune aux deux lits. L'endroit n'était pas spacieux mais correct. Alors que je contemplais le plafond d'un blanc cassé, j'entendis la porte s'ouvrir. Je me redressai légèrement et vis un type plutôt grand de taille, aux nombreux piercings et au look typé emo. Seul point détonnant : ses cheveux et sourcils d'un blanc immaculé qui ressortaient sur sa peau halée. Mais ses yeux étaient d'un noir de jais.

Je le vis jeter un regard sur la pièce avant de poser à nouveau ses yeux sur moi. Je devinai bien avant qu'il ne me posa sa question :

_Je peux m'installer là ?

Je jetai un coup d'œil derrière lui : le mur d'invisibilité faisait parfaitement son office et les mecs se bousculaient devant sans qu'aucun ne puisse voir à travers. Pourtant, moi je voyais très bien les filles faire le même cirque que chez nous…

_Eh !

Je ramenai mon attention sur mon futur colocataire.

_Oui, bien sûr, je t'en pris.

Il hocha de la tête et s'avança vers le lit libre. Il me regarda puis me dit :

_Je ne peux pas être à gauche.

Je le regardai avec étonnement. Il ne détourna pas le regard, son regard franc me transperçant de toute part.

_Vircusol était à gauche quand son bateau coula. La gauche est toujours plus dangereuse.

Je le regardai encore plus éberlué mais ne dis rien. De toute façon, je ne savais même pas qui était ce Virusmol ou je-ne-sais-qui !

Il continua à me fixer ; je soupirai, pris mon sac et m'installai sur le lit de gauche. Je l'entendis marmonner un « merci » avant de poser sa besace noire dessus. Je jetai un œil par la fenêtre : la vue donnait directement sur la Forêt des Chênes. D'après mes frères, cette forêt était enchantée. J'ai hâte de découvrir de quelle manière !

_Erza Tavna.

Je me retournai à nouveau vers mon colocataire. Son regard ne cillait pas. Quel garçon étrange !

_Keina Ovadia.

Il hocha la tête puis commença à sortir quelques affaires de son sac. Pour ma part, je me contentai de prendre un stylo et de remplir et signer les documents. Je ne pris pas la peine de lire de suite les fameuses Règles et m'empressai de me rendre dans le bureau du chef. En sortant dans le couloir, je vis des élèves se disputer des chambres, d'autres marchander leur place, et d'autres encore attendant qu'on les laisse s'installer. De l'autre côté du mur invisible, je voyais les filles en faire de même - il me semblait même que c'était pire au vue de certaines qui se crêpaient déjà le chignon. Mais je fis semblant de ne pas les voir et me dirigeai vers l'extérieur des dortoirs. Plusieurs élèves y faisaient déjà la queue. À mon tour, j'entrai dans le bureau. Celui-ci était plutôt chaleureux avec sa cheminée allumée, ses fauteuils confortablement disposés un peu partout dans la pièce aux murs rouges et la belle fenêtre qui en éclairait l'ensemble. Assis derrière un bureau de bois foncé, Veran Dorna m'accueillit avec le même sourire amical que plus tôt.

_Keina Ovadia. Tenez.

Je lui tendis mon coupon et ma fiche de renseignements.

_Ovadia !? Tu es le petit frère d'Attaro et Colas ?

_Euh… oui…

Évidement, on connaissait bien mes frères par ici.

_On a fait notre rentrée ensemble, Attaro et moi. Mais à l'inverse de celui-ci, j'ai fait une année préparatoire supplémentaire. Ce qui fait que j'ai atterri dans la même classe que Colas pendant notre prépa… Et même pendant nos études de Magistère ! J'ai été choisi pour diriger ce dortoir cette année, mais si j'avais été moins sociable à la manière de Colas, j'aurais pu m'en tirer sans cette corvée ! (Il me fit un clin d'œil) Que devient Attaro ? Il a ouvert une boutique ou un truc du genre ?

C'était inévitable qu'on me le demande.

_Euh, pas vraiment, il est en… pension. Un incident cet été. Il est… à l'hôpital…

Son regard se teinta d'inquiétude alors avant qu'il ne me demanda quoi que ce soit, je changeai de sujet :

_Ma chambre est la 213. C'est tout ?

Il vit mon effort peu subtil d'éviter le sujet, mais il eut la courtoisie de ne me poser aucune question. Il fit comme s'il n'avait rien entendu et poursuivit dans un ton plus professionnel :

_Non, voici également ton emploi du temps…

Il piocha dans un tas et lus l'en-tête :

_Classe 2. Tu commences demain. Ne sois pas en retard.

_Oui, merci.

Je hochai la tête respectueusement puis sortis sans un mot de plus. Dehors, la file n'avait fait qu'augmenter.

Je retournai à la chambre mais Erza n'y était pas. Je m'allongeai un peu, pensant à mon frère. Je ne voulais pas y penser - du moins, pas durant ce premier jour important dans l'un des cinq meilleurs centres de magie - mais à cause de Veran, me voilà morose. Des brides de souvenirs de cette journée apparurent dans ma tête mais je me forçai à les chasser. Le bras me cachant la vue, je priai, silencieusement.

_S'il vous plaît… Allez-vous-en…

De la fumée s'élevait devant mes yeux. Des cris de femmes me rendaient sourd. Je ne voyais rien et pourtant j'avais l'impression de tout voir. Le feu, les éclairs, les trous dans la terre… Quelqu'un criait mon nom, mais au moment où j'essayai de voir de qui il s'agissait, une autre voix se fit entendre… Plus proche… Trop proche !

_Keina Ovadia, réveille-toi.

Je me levai en sursaut. Debout devant moi, Erza me fixait.

_Tu t'es assoupi. Je crois que tu cauchemardais alors je t'ai réveillé. Ça va ?

Je sentais mon cœur battre fortement dans ma poitrine. Mes oreilles sifflaient et je tremblais légèrement. Ma voix enrouée ne sembla pas le rassurer.

_Non, tu ne vas pas bien.

Il disait ça naturellement et continuait de me fixer intensément. Même quand je lui jetai un regard d'avertissement pour qu'il se mêle de ses affaires, il ne broncha pas ni ne dévia ses yeux des miens. Ses yeux sombres m'hypnotisèrent et mon cœur à peine calmé s'emballa de nouveau. Je voyais le néant dans ses yeux - mais pas un néant néfaste, bien au contraire ! J'avais l'impression de voir toutes les formes de vie qui passaient dans l'obscurité de ses pupilles, dans un nuage de poussière lumineux. Mon cœur s'accéléra encore plus et ma respiration également, mais je ne m'en rendis pas vraiment compte. Seuls comptaient pour moi ses yeux…

_On a rendez-vous dans quelques minutes pour visiter le centre.

Sa voix brisa l'enchantement et je me sentis atterrir brutalement sur Terre. Que venait-il de se passer ?

_Viens, dépêche-toi.

Il n'y avait pas d'ordre dans sa phrase, juste le ton monocorde qu'il n'a cessé d'utiliser depuis notre rencontre. Il était devant la porte et attendait que je le rejoigne. Je fronçai mes sourcils mais le suivis sans un mot. Je ne posai aucune question, doutant d'y avoir une réponse, et il en fit de même.

Nous rejoignîmes les autres élèves et professeurs, dans le but de faire un tour complet de l'école. Nous visitâmes les différentes classes de cours, rencontrâmes certains professeurs, découvrîmes la bibliothèque et la salle à manger principale. Cette dernière ressemblait à un réfectoire classique de lycée, avec ses tables de six places et son buffet bien garnis. La seule différence que je notai fut sa grandeur. Et bien sûr, sa décoration : les murs semblaient être faits d'écailles transparentes à travers desquels on pouvait voir les poissons et les sirènes s'amuser. J'entendis quelqu'un dire qu'on se trouvait au sous-sol - chose dont je n'avais pas fait attention à force de monter, descendre, monter et encore descendre - et un autre ajouter que cette eau débouchait d'une part dans la fontaine de la cour de l'entrée et d'autre part dans la rivière à l'est de l'école. La pause de midi fut déclarée maintenant ; nous laissant déjeuner tranquillement, les professeurs ne réapparurent devant nous qu'à la fin du repas. La visite continua en extérieur : rapide tour du jardin, petite promenade à travers la Forêt des Chênes jusqu'à l'emplacement du fameux érable, petite pause près de la rivière où les sirènes s'amusaient... De là où je me trouvais, je voyais les dortoirs en hauteur - mais impossible de dire quelle chambre était la mienne. Nous finîmes par connaître l'existence de salles d'amusement, telles une salle de billard, une de bowling, une comprenant tout un complexe sportif, etc… Je découvris même que nous avions une piscine d'intérieur ! Le grand luxe !

Puis en fin d'après-midi, les professeurs et autres accompagnateurs nous lâchèrent et on eut quartier-libre jusqu'au repas du soir. Dès le début de l'après-midi, les autres résidents étaient arrivés - il s'agissait des élèves des années supérieurs - mais je ne croisai pas mon frère. Très vite, des clans de discussion se formèrent. Nous descendîmes tous plus-ou-moins à la même heure pour dîner - ce qui avait pour conséquence un petit manque de place -, puis nous finîmes la soirée dans les salles de divertissement, chacun faisant la connaissance de l'autre.

Lorsque je décidai qu'il était tard pour moi, j'allai me coucher. J'allumai la lumière en entrant dans ma chambre, ne m'attendant pas à y retrouver Erza. Par chance - ou par bizarrerie -, je ne le réveillai pas. Je vis que mes valises avaient été déposées près de mon lit. J'y sortis un simple T-shirt, éteignis la lumière, me changeai pour m'engouffrer sous ma légère couverture. Rentrée épuisante, je n'eus aucun mal à m'endormir cette nuit-là.