MIROIRS DE VERITE

Au départ, ce ne fut qu'un détail.

Ce genre de petite chose qu'on remarque du coin de l'œil sans véritablement comprendre pourquoi.

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Elle laissa retomber ses mains, occupées à discipliner les mèches blondes de son chignon, et se retourna pour regarder le lustre derrière elle. Elle eut beau l'examiner, tout semblait normal : les branches brillaient d'un doux éclat vieil or, déversant une pluie de cristaux. Et pourtant, le miroir renvoyait une toute autre image : du métal oxydé, des cristaux absents ou ébréchés, d'épaisses draperies de toiles d'araignées.

Elle fronça les sourcils :

« Léa ! »

La petite domestique s'approcha, le front soucieux, lissant nerveusement sa modeste robe grise :

« Madame ?

- Regarde le lustre. Tu ne remarques rien d'inhabituel ? »

La jeune fille leva le nez un moment, puis se tourna de nouveau vers elle en secouant la tête :

« Tout est comme d'habitude, madame, fit-elle d'un ton incertain. Juste une chandelle qui manque par là... Vous désirez que je la change tout de suite ?

- Oui, je t'en prie. »

Léa partit en soupirant, puis revint en traînant un lourd escabeau qu'elle escalada pour atteindre les bougies.

Elle contempla de nouveau le reflet dans le miroir : le lustre semblait tout à fait normal, et se balançait doucement, orné de sa nouvelle lumière. Elle haussa les épaules... Sans doute une illusion d'optique.

« Je vais lire dans le jardin d'hiver », lança-t-elle à l'attention de Léa.

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Il faisait doux sous la verrière, délicatement chauffée par les rayons d'or pâle d'un soleil d'automne. Autour d'elle, les plantes exotiques dont elle ignorait le nom lançaient leurs épaisses et luisantes frondaisons, dégageant une odeur de verdure et d'humus.

Elle peinait à se plonger dans son livre : une histoire d'amour romanesque et sirupeuse, qui se déroulait mollement au fil des pages. Agacée, elle le referma d'un coup sec et le posa sur la table de fer forgée devant elle, à côté de la tasse de thé refroidie. Elle soupira et laisse errer son regard.

Elle sursauta légèrement en accrochant le reflet dans la vitre, translucide comme une image fantomatique : de longues tiges desséchées se frayaient un passage à travers le verre sale et brisé, entre les montants rouillés, la table renversée, et...

Elle se leva d'un bond, attrapa machinalement son livre, rassembla ses jupes couleur d'automne et se rua vers la porte qui menait au salon :

« Léa ! »

La bouille ronde encadrée de cheveux cendrés, sagement tirés sous la coiffe blanche, se montra timidement :

« Madame ? Tout va bien ? Je venais vous prévenir que le décorateur est arrivé pour la fête de demain ! »

Elle inspira longuement, se força à hocher la tête :

« Merci, Léa. Je vais le recevoir au salon... »

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Monsieur Falème, les mains dans le dos et son grand corps ployé en deux, lui baisa cérémonieusement la main : les pans de sa veste à queue de pie s'écartèrent comme les ailes d'un étrange papillon. Il lui présenta ses deux assistants, un garçon rondouillard et timide et un homme plus âgé, aux épaules larges, qui tenait un mètre dépliant entre ses mains.

« Montrez moi la salle de bal ! » fit-il d'une voix enjouée.

C'était la plus grande pièce de la demeure, tapissée de rinceaux d'or sur un fond amande, moulurée de stuc blanc qui étirait ses guirlandes tarabiscotées de fruits et de fleurs au long du plafond et de vastes miroirs. Elle évita de les regarder, tandis que Falème et ses aides mesuraient la pièce en discutant d'un ton animé. Cependant, les surfaces réfléchissantes l'attiraient comme celle d'un lac sans fond... .

Elle ferma les yeux, inspira fortement son corset l'oppressait. Il lui semblait entendre une voix l'appeler, doucereuse, chuchotant à son oreille :

« De quoi as-tu peur ? Nous n'offrons qu'un reflet... Celui de la réalité... »

Soudain, les paroles des trois hommes se firent très lointaines... Lentement, comme dans un rêve, elle se tourna vers le miroir à sa droite...

La même image l'accueillit, renvoyée à l'infini par les glaces de la pièce.

Des murs décatis, dont la tapisserie partait en lambeaux, des moulures qui s'effritaient sur les tapis mangés par les mites et décolorés par le temps. Et derrière son épaule, trois silhouettes à la peau trop flasque et blême, pendant de leurs os déformés par l'âge et sillonnée de milliers de rides, échangeant des mots répétitifs et stridents de leurs bouches édentées...

Elle poussa un cri, tandis que l'ombre et le silence se refermaient sur elle.

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« Madame ? »

Elle ouvrit les yeux, pour rencontrer le regard inquiet de sa femme de chambre.

« Tout va bien, madame ? »

Elle se redressa légèrement, porta la main à sa tête douloureuse :

« Léa... Que s'est-il passé ? »

La jeune bonne s'avança pour l'aider à se redresser :

« Vous vous êtes évanouie, Madame. Monsieur Falème était très inquiet... Il n'est pas encore reparti, il tient à avoir de vos nouvelles... »

Elle secoua la tête :

« Dis lui que tout va bien.. Et que je lui laisse le champ libre... Et... »

Elle hésita, avant d'ajouter :

« Je souhaite que tous les miroirs soient couverts de tentures, je lui laisse le choix... »

Léa hocha la tête et parti livrer le message.

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Le lendemain matin, le temps était tout aussi ensoleillé : il filtrait à travers les hautes fenêtres, les voilages et même les lourds rideaux damassés. Elle s'étira paresseusement, goûtant le confort d'un matelas moelleux et d'une chemise de nuit de fine cotonnade. Léa entra avec un plateau, supportant une tasse en argent et des toasts finement grillés.

Elle s'assit et déjeuna, appuyée sur ses oreillers, goûtant ce repos mérité. Toutes les visions de la veille ne pouvait être dues qu'à la fatigue et la nervosité...

Une fois la collation prise, elle se leva : Léa l'aida à enfiler sa robe de chambre, puis elle alla s'asseoir à sa coiffeuse. La jeune bonne prit sa brosse en ivoire et commença à peigner ses longs cheveux blonds. Elle soupira de contentement.

Elle demeura un long moment les yeux fermés, goûtant la sensation de la brosse glissant entre ses boucles. Elle les rouvrit lentement : tout allait bien. Son visage paraissait lisse et reposé, ses yeux plus clairs que jamais. Les draperies saumon de la chambre tombaient toujours aussi gracieusement des tringles et du baldaquin, se mariant avec le couvre-pieds de dentelle. Elle sourit : les vagues images de la veille n'étaient que cela... Un mauvais rêve...

« Quelle tenue mettez-vous aujourd'hui, madame ? » demanda Léa, d'une voix étrangement voilée. Elle fronça les sourcils : la jeune fille avait dû prendre froid ! Il ne fallait pas qu'elle tombe malade, surtout pas maintenant !

C'est alors qu'elle vit que les mains qui s'affairaient à sa coiffure n'étaient ni petites ni potelées comme celles de Léa, mais maigres et décharnées, avec des articulations gonflées et des ongles jaunis et cassés.

Elle sentit son cœur s'accélérer... Elle referma les paupières, murmurant quelques paroles incohérentes...

« Madame ? »

Quand elle rouvrit les yeux, Léa était de nouveau Léa, jeune et rose, un peu ahurie comme à l'accoutumée.

Décidément, elle perdait la tête... Il faudrait qu'elle aille voir le docteur dès que possible. Mais pas avant demain : bientôt, les employés de Monsieur Falème arriveraient pour orner la pièce pour son grand bal d'Automne, qu'elle donnait tous les ans le dernier jour d'octobre. Il y avait tant à faire : recevoir les traiteurs, vérifier le travail des domestiques, l'agencement des décorations...

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Dans ce tourbillon d'activité, elle oubliait un peu les pénibles visions. Monsieur Falème s'était surpassé : la salle de bal était superbe. De grandes guirlandes de feuilles d'automne, de toutes les couleurs, étaient suspendues le long du plafond de grandes arches de potirons et autres courges colorées encadraient les miroirs qui avaient été voilés d'un tissus gris moiré, couleur de ciel de pluie. Chaque plat et récipient avait été habilement réalisé à partir de citrouilles évidées, et de grands candélabres formé de ceps de vignes poncés et cirées se tordaient sous une ramure de chandelles.

Vers sept heures, toutes les lanternes au dehors avaient été allumées, jetant une douce lueur sur l'entrée de la demeure. Bientôt, les voitures arrivèrent, les invités commencèrent à affluer : des couples bien habillés lui accordèrent révérences et baise-mains, la complimentant sur son éclatante beauté et la décoration sublime de sa demeure. Elle avait revêtu pour l'occasion une robe constituée de pans de soie aux couleurs automnales, rebrodés pour évoquer de fines nervures des feuillages de soie rousse ornaient sa coiffure. Les invités avaient revêtus les couleurs évoquées dans l'invitation, en camaïeux de rouge, vert et brun. La soirée s'annonçait splendide !

Déjà, un quatuor de violonistes entamait l'Automne, des Quatre Saisons de Vivaldi. Bientôt, verre une main, canapé délicat dans l'autre, les invités s'animaient dans ce sous-bois artificiel qu'était devenue la salle de bal. Elle se sentit bientôt emportée dans ce merveilleux tourbillon festif... C'était à ces moments qu'elle vivait réellement, dans cet ouragan sans fin qui la portait de réjouissances en réjouissances, dans des décors qui fluctuaient au gré de son imagination...

Bientôt, elle fut au cœur d'un groupe d'invités, qui se disputaient son attention, quand madame Gentery, une commère au nez trop long, s'avisa des étranges voiles sur les miroirs - qui, sans doute, l'empêchaient d'admirer l'éclat de ses nouvelles boucles d'oreilles...

Elle s'approcha de la glace principale et demanda de sa voix haut perchée :

« Mais à quoi servent donc ces tentures ? »

Tout sembla alors se dérouler au ralenti... avant même qu'elle n'ait pu l'arrêter, la femme avait écarté la légère moire de la surface de la plus grande des glaces. Elle sentit son verre glisser de ses doigts et s'écraser au sol, se fragmentant en millier d'éclats cristallins...

« Non ! »

Elle ne reconnut pas cette voix qui s'échappait de sa gorge. Elle était si grinçante, si stridente - plus encore que celle de madame Gentery -, que toute la salle cessa ses discussions enjouées et que tous les regards se tournèrent vers elle... Elle voulu fuir, mais se heurta aux invités qui l'entouraient... Le miroir dévoilé, droit devant elle, lui montrait une réalité plus horrible que toutes ses précédentes visions...

Toute la pièce n'était que murs rongés d'humidité, miroirs piqués et drapés de toiles d'araignées, tables sales couvertes de pitoyables restes, longues guirlandes de fleurs moisies pendant lamentablement un peu partout, monceaux de légumes pourris vaguement agencés en montagnes bancales...

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Elle se tenait au milieu de se désastre, dans sa tenue de fête, avec son visage lisse et ses cheveux d'or. Mais derrière elle, en lieu et place de ses précieux invités, se tenait une rangée de vieillards, aux cheveux blancs et rares, aux visages de momies blêmes, aux habits fanés et usés. Mais surtout, ils semblaient transparents... Immatériels, insubstantiels... Ils semblaient s'évaporer lentement...

Un long cri d'angoisse sorti de sa gorge. Elle se retourna, tendit les bras... Mais la brillante réalité derrière elle, pourtant réelle à ses yeux, s'était figée comme une photo et déjà perdait ses couleurs. Son image tremblait, comme brouillée, prête à s'éteindre et disparaître... Et surtout, la salle était vide... Vide, à part une poignée de vieillards au visage triste et une servante cacochyme qui la fixait d'un regard chassieux.

Alors, lentement, elle se tourna vers son image. La belle maîtresse de maison, encore dans l'été de sa vie, commença à se racornir devant ses yeux, comme un arbre qui s'assèche, tandis que sa robe couleur feuillage se flétrissait lentement... Bientôt, elle ne fut plus qu'une vieille femme, aux cheveux couleur de givre, aux traits craquelés... puis la peau du reflet se détacha par lambeaux, laissait apparaître la blancheur des os et le sourire grotesque d'un crâne aux orbites béants. Une main squelettique se tendit vers elle :

« Allons, viens... chuchota la voix.Il y a bien trop longtemps que tu vis dans cette illusion... »

Elle tendit la sienne, saisit les phalanges osseuses et les laissa la tirer à l'intérieur du miroir, qui contenait la vérité qu'elle avait fui si longtemps, qu'elle avait revêtue d'illusions...

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Ce fut comme franchir un mur de glace... à la froid brûlant et gelé...

« Est-ce que je vais rester là ? demanda-t-elle doucement.

- Non, ce n'est qu'un passage... »

Elle hocha la tête, résignée. Elle se retourna une dernière fois vers sa vieille servante Léa et ses quelques vénérables amis qui avaient si longtemps joué le jeu de ses fantasmes.

« Adieu, et merci... »

Puis elle prit une grande inspiration et laissa son double au visage de mort la tirer complètement de l'autre côté...

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Le lendemain, on apprenait la mort de la vieille illuminée qui vivait sur la colline, dans un manoir excentrique, cloîtrée dans un château d'illusions.