La haine derrière la lumière
Chapitre unique


Elle est là. Au milieu de la cour, ses cheveux blonds rejetés vers l'arrière par le vent. Ses yeux bleu-vert se plissent adorablement tandis qu'elle étire les lèvres, nous laissant la chance d'apercevoir ses magnifiques dents blanches et parfaitement régulières. Elle ne semble même pas déranger par ses petites bottines alors qu'elle marche dans l'herbe fraîche du matin.

Moi, pathétique, je la regarde à travers la fenêtre de la bibliothèque, manuels et livres scolaires étalés devant moi. Oh si, cette fille est magnifique aux yeux des autres. Elle est populaire, belle, intelligente. Elle a tout et chacun dans ce lycée recherche sa présence et se vante de chaque parole qu'elle leur adresse.

Mais je ne suis pas comme ça, pas du tout. Je la regarde avec mépris et rage, en sachant que c'est parfaitement inutile. Elle ne me remarquera pas, ne me remarque jamais. Je n'ai aucune idée pourquoi, mais elle se voile la face et ne fait comme si elle ne voit pas cette haine, cette rage qui s'affiche sur mon visage chaque fois que je la vois.

Elle joue encore le rôle de la sœur jumelle qui se soucie de son frère, mais c'est inutile. J'ai parfaitement compris qu'elle fait exprès pour me rabaisser à l'existence d'une simple ombre, cachée derrière une lumière si éclatante. Et j'ai beau faire tout ce que je peux pour me faire remarquer, il n'y en a que pour ma sœur. Même pour mes parents.

J'ai beau faire des efforts, je ne ramène que des résultats médiocres et mes parents ne voient que ceux de ma sœur. Elle et ses 19 et ses 20 qu'elle acquière sans effort. Et moi, je ne récolte que des commentaires peu encourageants, je dois augmenter mes notes, suivre l'exemple parfaite de ma sœur, etc.

Et, le matin, lorsque je me regarde dans le miroir, ce n'est pas une image hideuse que je vois, mais celle d'un garçon ayant hérité d'une beauté naturelle. Mais semble-t-il que mes cheveux sont d'un blond trop pâle, que mes yeux n'ont pas cette petite touche verte si particulière de ceux de ma sœur. Les miens ressemblent trop à deux grands océans sans importance.

Mais le pire dans tout ça, c'est ce manque de présence qui me caractérise. Personne ne me voit lorsque j'arrive au portail du lycée, suivi de près par ma sœur. Personne ne voit ce garçon qui tâche de se faire remarquer, cette ombre qui se fait étouffer par une vive lumière que tous cherche à toucher.

Tout ça attise un étrange feu qui brûle lentement dans mes veines, me consume lentement. Je ne cherche même plus à le refouler tellement il est fort dès que je pose les yeux sur elle…

« Scott ! »

Une voix me sort de mes pensées et me ramène à la réalité alors qu'une main cesse de s'agiter devant lorsque je tourne les yeux vers le visage si proche du mien à ma droite.

« Et bien, Scott, il était temps ! Ça doit faire trente bonnes secondes que je t'appelle et que tout le monde me dévisage comme si j'étais un extraterrestre ! »

Ces paroles sont appuyés d'un beau regard noir en direction des concernés, qui retournent vite à leurs affaires en se désintéressant de nous. Moi, pour ma part, je sens un petit sourire fleurir sur mes lèvres tandis que je plonge dans deux yeux noisette.

« Salut Ashley, moi aussi je suis super content de te voir ce matin ! ironisai-je. »

Un sourire apparait lentement sur ses lèvres alors qu'elle se penche pour m'enlacer dans une étreinte presque maternelle, que je lui rends. Des mèches brunes me caressent les joues lorsqu'elle se relève pour tirer une chaise et s'asseoir près de moi. Son regard glisse vers la grande fenêtre devant moi et elle y aperçoit ma sœur.

« C'est Alyss, n'est-ce pas ? »

J'hoche la tête en détournant le regard, ne voulant pas la revoir dans mon champ de vision pour l'instant. Elle me pourrit assez l'existence comme ça, alors je ne lui laisserai pas la chance de gâcher mes moments auprès de mes amis. D'ailleurs, Ashley est au courant de cette rage et cette haine vu que je lui raconte absolument tout.

Un silence pesant s'installe pendant qu'elle déballe ses affaires et que nous plongeons dans nos devoirs sans un mot, pour les dix minutes restantes avant le début des cours en ce lundi matin.


La main tremblante, je tends mon examen à mon père qui me regarde d'un air sévère. Je ferme les yeux et respire longuement, attendant qu'il dise ou fasse quelque chose.

« 11 ? s'écria-t-il avec surprise en se levant d'un bond de sa chaise. »

Il franchit la distance qui nous sépare d'un pas et me colle pratiquement la feuille au visage. Du coin de l'œil, j'ai le temps d'apercevoir ma sœur dans le salon, discutant avec ma mère comme si de rien était.

« Non mais as-tu vu ça ?! Tes 15 passent encore, mais un 11 ? Regarde Alyss ! Tu n'es même pas foutu de nous ramener des notes comme les siennes ! »

Habituellement, je m'enferme dans le silence et attend sagement que cela passe. Attendre qu'il me lâche en m'ordonnant de m'enfermer dans ma chambre et d'étudier toute la soirée, en confisquant mon ordinateur portable et mon cellulaire. Mais cette fois, au nom d'Alyss, je sens la rage et la haine que j'emmagasine depuis longtemps remonter tel un torrent de lave.

Ma rage prend le dessus sur ma raison qui me dicte d'attendre et tout cela devient plus fort encore lorsque j'entends les pas gracieux de ma sœur monter à l'étage, dans sa chambre, en ignorant complétement notre échange, à moi et mon père. En fait, elle n'en a rien à faire de moi et de mes notes. Elle ne me regarde même pas. Elle ne me regarde jamais.

Mon sang bouillonne dans mes veines alors que j'entends à peine mon père me hurler dessus, quelque chose qui doit ressembler à des insultes dissimulés derrière des mots moins grossiers, mais qui font autant mal lorsqu'on entend son propre père les prononcer, à son propos, à cause de notes insatisfaisantes.

Je pointe un doigt accusateur vers lui. Un petit bruit se fait alors entendre à ma droite, mais je n'y prête pas attention, ne voyant que mon père.

« Boucle-la ! Vous n'en avez toujours que pour Alyss, vous avez toujours son nom sur les lèvres ! Les seules fois où vous remarquez enfin que j'existe, c'est lorsque je ramène des notes comme cela ! Même lorsque je vous ramène de rares 19, vous ne daignez même pas lever les yeux sur moi ! Vo… »

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase que je recule de quelques pas, sous un étrange choc, et que je sens une étrange brûlure sur ma joue. J'y porte automatiquement ma main, hébété, toute trace de haine ou de colère effacé par la surprise de ce geste. Mon regard se dirige alors sur ma droite, où je vois ma mère, la main toujours levée, me regardant, hors d'elle.

« Dans ta chambre ! Maintenant ! rugit-elle, hurlant presque le dernier mot. »

Sans une seconde d'hésitation, je monte les marches quatre à quatre et m'enferme dans ma chambre, claquant la porte au passage. Je m'effondre sur le lit, la main toujours sur ma joue, et observe le plafond blanc devant moi. Étrangement, le silence de la pièce et de celles aux alentours me paraît soulageant.

Un picotement dans ma joue me tire de ma contemplation et je décide enfin de me lever pour aller voir les dégâts. Ma joue est rouge, ce qui ne m'étonne pas vu la violence du coup. J'en suis encore choqué, cependant. Malgré leurs caractères opposés au mien, nous n'en sommes jamais venus à ça.

Ma mère a toujours laissé mon père me réprimander et ne s'en ai jamais mêlé jusqu'à aujourd'hui. En fait, je savais que cela allait arriver un jour, mais je n'aurais jamais cru que le coup viendrait de ma mère. Habituellement, elle ne faisait que m'ignorer pour se concentrer sur Alyss. D'ailleurs, cette dernière doit jubiler dans sa chambre, après ce que je viens d'essuyer.

Mais je suis certain que demain, la routine reprendra. Ma sœur jouera encore le rôle de la sœur jumelle se préoccupant de son frère. Mais, à l'intérieur, je suis certain qu'elle jubilera, je suis certain qu'elle est contente de voir la minuscule ombre se faire de plus en plus petite de jour en jour.

Mes parents, eux, reviendront à leur train-train quotidien, s'occuper d'Alyss et faire comme si je n'existais pas. Je me pose encore cette fameuse question, après toutes ces années ; pourquoi avoir voulu un fils si ce n'était que pour le réprimander et faire comme s'il n'existait pas la plupart du temps ? Ah oui, je sais, j'étais une erreur. Il ne voulait qu'un enfant, mais ils ont eu des jumeaux.

Je relève les yeux vers mon miroir pour voir mes cheveux d'un blond si pâle tomber sur mon front, raide, et mes yeux d'un bleu océan trop uniforme brillants de haine, de rage et de tristesse. Mes doigts se portent instinctivement à mon portable, dans ma poche, alors que l'envie me prend de parler à Ashley, ma fabuleuse amie toujours là pour moi.

Je compose rapidement son numéro, sans réfléchir puisque je le connais par cœur. Au bout de la deuxième tonalité, elle répond.

« Allo ? »

Je bloque un instant mon souffle dans ma poitrine en entendant sa voix. Je l'ai appelé sans réfléchir, mais maintenant… Qu'est-ce que je fais ? Le « Salut, c'est Scott. Ouais, bah en fait je viens de me faire gifler par ma mère et j'ai besoin de parler à quelqu'un. » n'est certainement pas la meilleure option.

Elle répète son « Allo ? » perdant un peu patience. C'est vrai, elle n'aime pas attendre.

« Ashley ? C'est Scott… »

Je l'entends poser quelque chose violemment sur un bureau, peut-être un crayon, et je sais alors que j'ai toute son attention.

« Scott ? Qu'est-ce qu'il se passe ? C'est Alyss et tes parents ? »

Ça ne m'étonne même pas qu'elle sache. Ma voix monocorde ne laisse aucun doute sur le fait que j'ai encore des problèmes, comme toujours. Mais elle est toujours là pour m'écouter, peu importe l'heure, et c'est pour cela que je l'aime autant. Elle a l'air de la fille parfaite à l'écoute des autres, qui n'a aucun problème.

Je déballe alors tous les évènements qui se sont produits depuis que je suis arrivé, ne lui cachant rien. Je lui ai toujours tout dit et elle m'a toujours écouté, alors pourquoi lui mentir et faire comme si tout cela ne m'affecte pas ? Que je ne ressens aucune haine face à mes parents et ma sœur ?

Elle attend que je finisse mon récit, m'écoutant jusqu'aux derniers mots et le silence s'installe. Au bout du fil, j'entends ses doigts pianoter sur la surface dure du bureau où elle est assise et je sais qu'elle réfléchit. Elle cherche quelque chose à me dire, quelque chose qui me fera oublier pendant quelques instants ma haine.

Mais cette fois, rien ne semble lui venir.

« Tout ça va passer, j'en suis sûre. Tes parents se rendront compte qu'ils n'ont pas eu qu'une fille extraordinaire, mais aussi un fils. »

Je ferme les yeux alors que j'appuie mon front contre la glace, devant moi. Ses paroles ne me font pas d'effet et je sens que tout cela la dépasse, qu'elle ne peut rien faire. Le poids sur mes épaules est toujours là, malgré que je lui ai tout raconté.

« Ashley, je suis désolé de toujours me reposer sur toi… Ne t'inquiète pas, cette fois, je vais régler ça moi-même. À demain. »

Sous ce minable au revoir, je raccroche et repose mon portable sur ma table de chevet. J'entends alors le rire cristallin de ma sœur, sûrement au téléphone avec l'une de ses nombreuses amies. Cette rage incontrôlable refait surface, à la simple entente du son de la voix de ma si parfaite sœur.

Sa voix s'éteint finalement lorsqu'elle salut son amie et le silence reprend son droit. Je ne sais combien de temps s'est écoulé lorsque j'entends quelqu'un cogner à la porte fermée de ma chambre, mais je n'ai pas bougé et je suis toujours debout, le front appuyé contre la glace du miroir.

« Scott ? Ouvre, s'il te plaît. »

Je me redresse violemment alors que ma rage et ma haine prennent le dessus. Je m'approche à grand pas de la porte. Comment ose-t-elle venir me parler avec cette voix si douce, après le mal qu'elle me fait chaque jour ? Sait-elle seulement ce que ça peut faire d'être ignoré par ses propres parents ?

« Va-t'en ! »

J'essaie de me contrôler du mieux que je peux, ne pas exploser, mais si elle argumente cela deviendra de plus en plus difficile. Le son de sa voix me fait rager, je n'ai qu'une envie ; l'éteindre. Ne plus l'entendre. Jamais.

« S'il te plaît ! insiste-t-elle.

- Retourne voir tes amis et arrête de me pourrir la vie ! criai-je presque. »

Je la sens hésiter, derrière la porte, comme si elle ne comprend pas ce que je veux dire. Mais pourquoi continue-t-elle sa comédie ? Elle n'en a pas assez de me pourrir l'existence, elle veut me détruire complétement, voir ma rage éclater au grand jour ou quoi ? Je n'en peux plus, la haine et la rage me dicte d'ouvrir la porte, là, maintenant, et de la faire taire.

« Mais de quoi parles-tu ? fit-elle d'une petite voix, hésitante.

- Dégage ! j'hurle. »

Je l'entends faire un pas en arrière devant la rage qui perce dans ma voix, mais j'en ai assez. D'un grand pas, je franchis la distance qui me sépare de la porte et l'ouvre à volée. Elle est là, devant moi, ses cheveux si blonds attachés en une queue-de-cheval derrière sa tête. Ses yeux bleu-vert me fixent avec surprise, ne s'attendant pas à ce que j'ouvre la porte.

Elle recule de quelques pas en voyant la rage briller dans mes yeux, tandis que je la regarde, hors moi. Comment ose-t-elle jouer encore avec moi ? Faire exprès pour que mes parents ne voient qu'elle ? Faire de ma vie un enfer ? Mais, d'ailleurs… Où sont mes parents ? Ils devraient être déjà là, à protéger leur fille…

Je tends l'oreille, la regardant toujours dans le blanc des yeux, mais je n'entends rien. Aucun pas, aucun bruit, aucun éclat de voix. Et je comprends alors. Ils sont partis quelque part, je ne sais où, et ma sœur en a profité pour me parler. Me détruire complétement, faire son innocente, pendant que mes parents ne sont pas là pour la déranger d'une manière ou d'une autre.

La rage se fait plus forte encore et je hurle, laissant tout sortir pour une fois, sans me préoccuper de rien d'autre que ma rage :

« Pourquoi joues-tu avec moi ? Tu n'en as pas assez de me pourrir l'existence ? De faire tourner le monde autour de toi, en m'humiliant complétement, moi, et en me faisant passer pour une ombre ? Tu crois peut-être que je ne vois pas clair dans ton jeu ? Tu ne m'apportes rien de bon ! »

Je place mes deux mains sur ses épaules et la pousse de toutes mes forces. Elle s'en trouve déséquilibrée, ne s'attendant pas à ça. Je vois la lueur d'incompréhension dans ses yeux alors que sa tête heurte violemment le cadre de porte derrière elle. Ma chambre et la sienne ne sont qu'à quelques mètres face-à-face, dans l'.énorme couloir de l'étage, ce qui fait qu'une petite poussée sur quelque chose peut le faire heurter le mur opposé.

J'avais complétement oublié ce détail, trop emporté pour réfléchir correctement. Et maintenant, en voyant Alyss glisser au sol, je m'immobilise complétement. La rage a laissé place à un énorme doute. L'incompréhension aperçut dans ses yeux avait l'air si réel… Je regarde son corps inconscient, au sol, alors qu'une petite trace rouge tâche la peinture blanche. Et je me mets à paniquer.

Je porte une main à ma bouche en constatant ce que je viens de faire. C'est ma sœur. Alyss. Je viens de lui faire du mal. Sous le coup de la rage. Aussitôt que les informations prennent tout leur sens dans mon cerveau, je me précipite dans ma chambre, empoigne mon portable et compose à la hâte le numéro des urgences.

Quelques minutes plus tard, l'ambulance nous emmène, moi et ma sœur, en direction de l'hôpital.


Assis dans un des fauteuils moelleux de la salle d'attente, j'enfouis mon visage entre mes deux mains et réfléchis à mes actes. Je me suis énervé et j'ai laissé éclater la rage que je maintenais, jusqu'à présent, enfermée à l'intérieur de moi. À cause de ce sentiment, je viens de blesser ma sœur.

Je n'avais pas le droit de faire ça. Même si je la haïssais, même si elle me pourrissait l'existence, elle ne méritait pas ça. Et si je l'avais poussé dans les escaliers, à sa gauche ? Le choc aurait été tellement violent qu'elle y serait sûrement restée. Et cela n'aurait rien changé, sauf le fait que mes parents me mettraient à la porte et que je vivrais avec le poids de ma culpabilité.

Mais, surtout, il y a un détail qui me dérange plus que les autres. L'incompréhension dans ses yeux… Ce n'était pas feint, j'en suis sûr, et même la haine et la rage ne peuvent me faire changer d'idée. D'ailleurs, ces dernières sont enfouies au plus profond de moi et même lorsque je pense à Alyss elles ne reviennent pas à la surface.

« Monsieur Meyers ? »

Je lève les yeux vers l'infirmière qui s'adresse à moi. Elle me pose quelques questions, auxquels je réponds distraitement. Lorsqu'elle me demande si elle a de la famille, je ne fais que répondre que je suis son frère. Je ne parle pas de mes parents. Je sais qu'ils ne laisseront pas passer ça et je ne suis pas d'humeur à les affronter pour l'instant.

Après les petites questions de routine, elle accepte enfin de me laisser voir ma sœur. Je veux des explications, comprendre pourquoi elle n'avait pas semblé comprendre ce que je lui disais. Je veux comprendre si elle jouait encore la comédie ou si c'était vraiment vrai, qu'elle ne savait pas qu'elle me faisait autant de mal.

En entrant dans la chambre, la première chose que je vois est l'énorme bandage blanc qui entoure sa tête. Dans la salle, l'infirmière m'avait expliqué en détail ce qu'elle avait, mais je n'avais rien compris. Sauf que ce n'était pas assez grave pour la plonger dans le coma, étant donné qu'elle regarde par la fenêtre.

En entendant la porte s'ouvrir, elle se retourne vers moi, mais ne voit aucune émotion sur son visage. Je n'arrive pas à lire dans ses yeux mais une chose est sûre ; elle n'est pas joyeuse, loin de là. Et dans ce lit d'hôpital, allongée, le visage si pâle, elle ne rayonne plus. Et cela me tire un pincement au cœur, moi qui croyais que j'allais en être content.

Je demande à l'infirmière d'être seule avec Alyss et elle n'insiste pas. Elle referme la porte alors que je m'assieds sur la chaise, me demandant de l'appeler si jamais nous avions besoin de quelque chose. J'hoche la tête pour lui faire plaisir et reporte mon regard sur ma sœur, qui me fixe en silence.

« Alyss… Je… »

Même prononcer son nom ne fait pas remonter la rage. Quelque chose a vraiment changé chez moi, lorsque je l'ai vu par terre, inconsciente et perdant du sang. Mais je ne comprends pas ce que je sais et j'ai beau réfléchir, je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. C'est impossible pour moi de trouver.

Je la vois secouer la tête alors qu'elle ouvre la bouche et parle d'une voix lente et fatiguée. Je sens que c'est quelque peu difficile pour elle d'aligner des mots dans sa bouche, mais je ne l'interromps pas, voulant écouter ce qu'elle a à dire.

« Scott, je suis désolée. Je t'ai fait tant de mal sans m'en rendre compte. Lorsque maman t'a giflé, tu ne peux pas savoir comment j'avais envie d'aller te voir. Oui, j'ai vu toute la scène, du haut des marches. Je suis entrée dans ma chambre après. Et lorsqu'ils sont partis, j'étais seule et j'ai cru que je pourrais te parler, peut-être te réconforter… »

Elle prend une pause. Sa voix est tellement faible que je ne peux empêcher le remord de m'envahir entièrement. J'ouvre la bouche, mais elle me coupe d'un petit geste de la main et reprend la parole :

« Et lorsque tu m'as dit que je ne t'apportais rien de bon, que je te faisais si mal et que je faisais tout ça exprès, je n'ai pas compris. Mais en me réveillant, tout à l'heure, sans infirmières autour de moi, j'ai pu réfléchir. Et… tu ne peux pas savoir comment je suis désolée de faire de ta vie un enfer, je… »

Un sanglot lui échappe et je sens mon cœur se déchirer dans ma poitrine, alors que je réalise tout. Je la prends alors dans mes bras, doucement, pour ne pas lui faire de mal. La fille si parfaite, si belle et intelligente dans la cour vient de disparaître et elle montre enfin qui elle est. Une fille normale, qui a besoin d'affection dans ce monde.

« C'est moi qui suis désolé, Alyss… De t'avoir haït à ce point, de t'avoir poussé, de tout te mettre sur le dos. Mais surtout, je suis désolée parce que je n'ai pas su être le frère jumeau que tu voulais… »

Elle éclate en sanglots tandis que les larmes mouillent mon chandail. Je n'y porte pas attention et caresse plutôt ses cheveux. La rage et la haine que je lui portais sont vraiment disparues, cette fois, je le sens. Elles sont disparues parce que je viens d'arrêter de me voiler la face et je vois maintenant la vérité.

De tout jeune, je cherchais une raison pour laquelle mes parents portaient plus d'attention à Alyss qu'à moi. Mes pensées étaient exagérées ; elle n'a jamais voulu me faire de mal. Mais moi, comme un idiot, je lui ai tout mis sur le dos. Et je l'ai tellement pensé que, pour moi, c'était devenu une réalité.

Et ce n'est qu'après être devenu violent avec elle et l'avoir vu ainsi que je réalise. L'Alyss resplendissante, cette lumière que tous cherche à toucher me manque plus que de raison. Je n'aime pas la voir ainsi, si triste, et n'ayant plus aucun rapport avec cette fille lumineuse qui joue si bien son rôle à l'école.

Ce n'est pas elle que j'aurais dû haïr, ce n'est pas sa voix qui aurait dû animer cette rage que j'ai gardé durant dix sept ans avant qu'elle ne s'évapore. Non, ce devait être mes parents. Parce que ce n'est pas sa faute si mes parents ne me remarquent pas, si les autres non plus. Ce n'est pas sa faute si elle est si belle. Elle n'a rien demandé. Rien sauf l'amour d'un frère.

Elle ne méritait rien de ce que je lui donnais. Elle ne jouait pas la comédie, c'était réel. Elle ne pensait pas me faire autant de mal et lorsque mon père me hurlait dessus… Elle n'allait pas se réfugier dans sa chambre pour me faire du mal. Non, seulement parce qu'elle ne voulait pas nous entendre. Parce qu'elle m'aime comme son frère.

Cette haine n'était qu'un prétexte pour trouver une excuse à ma douleur de chaque jour. C'était seulement quelque chose qui me faisait plus mal encore, puisque je ne voyais qu'une sœur qui me voulait du mal. Je suis un idiot. Un idiot qui ne mérite pas du tout l'attention et l'amour que sa sœur lui porte.

J'aime Alyss. Je l'ai toujours aimé. Et s'il faut que je reste une ombre pour que l'amour fraternel qu'elle me porte ne disparaisse pas, alors j'en resterai une.


Bonjour ou bonsoir à tous !

C'est le premier texte que je publie sur ce site, mais également le plus long que j'ai écrit avec ses 4 000 mots. J'espère qu'il vous a quand même plus ! ^^

Bisous !
Faelley