Tout d'abord, le noir, vide, absent. Le néant. Que l'on peut définir après la première trace de sensation. Ce ne fut pas la conscience de mon corps, ni même de mon souffle, qui vint en premier. Ce fut celle du « bip-bip » régulier près de moi. Un réel métronome. De ce dont je me souviens du reste, ce fut comme un réveil en pleine nuit, un mélange de sensations étouffées dont on n'arrive pas trop à distinguer les provenances, ni les limites.
J'ouvrais les yeux sur un plafond trop blanc. Plusieurs clignements de paupière, les contours des murs devinrent plus nets. Je tournai un instant la tête, le temps de définir la pièce comme étant une chambre d'hôpital, avant de prendre conscience du tube enfoncé dans ma gorge.

Instant de panique.

Le « bip » du moniteur s'accéléra très perceptiblement. Une infirmière entra dans l'instant qui suivit, me posa une main sur le torse pour m'indiquer de me tenir calme, et extirpa le tuyau de plastique de ma gorge. J'avalai plusieurs fois ma salive, pour tenter d'atténuer la sensation désagréable qui persistait au fond de ma bouche. L'infirmière avait eu le temps de s'éclipser. Je sus plus tard qu'elle était allée chercher un médecin.

Je perdis conscience.

« Cela doit bien faire une vingtaine de fois que je vous le dis ! »

Je laissai mon poing frapper la table sans plus aucune retenue. La respiration hachée, entre incompréhension et colère. Cela faisait une semaine, depuis ma sortie de l'hôpital, qu'on me gardait enfermé dans une chambre, avec tout juste le minimum vital à ce que j'ai cru comprendre. Une douche à l'eau tout juste tiède, un lit au matelas bien moins confortable que celui de l'hôpital. Et cette éternelle table et ses deux chaises.

« Non, je ne sais pas ce qui s'est passé avant ce présumé accident dont vous ne cessez de me parler, et je sais pas pourquoi vous me traitez d'une telle manière. Je voudrais juste savoir ce qui se passe à la fin. Cela fait une semaine et trois jours exactement que j'ai ouvert les yeux dans un monde qui m'est totalement étranger, alors si vous souhaitez des informations, ce n'est pas à moi qu'il faut les demander. Non, je ne connais pas votre nom, encore moins le mien, et non, une dernière fois, je ne comprends pas à quoi vous faites référence quand vous parlez de ce contrat. Les événements auxquels vous faites référence ne me parlent pas, puisque je ne les ai pas vécus, ou du moins, je ne m'en souviens pas. »

« Vous ne devez pas être sans savoir que si nous vous posons toutes ces questions, c'est que nous avons une bonne raison de le faire, et… »

« Je me doute bien que vos raisons sont bonnes, mais le fait est que je suis dans l'incapacité de répondre à vos questions. Je veux juste savoir ce qu'il se passe. »

Mouvement à ma droite. Un dossier qui passe de main en main, est posé et ouvert sur la table. Une photo de ma personne, les yeux fermés, un tube traversant la bouche. Photographie prise à l'hôpital avant mon réveil. Je plantai mon regard dans celui de mon interlocuteur. Une poignée de secondes qui s'écoulent à un rythme trop lent.

« Qu'en est-il ? »

De nouveau un silence, le bruit feutré d'une page du dossier que l'on tourne.

« S'il vous plaît. »

Soupir.

« Votre dossier médical stipule que vous avez été admis le 10 avril dernier dans un état critique aux urgences de l'hôpital militaire de notre préfecture, car tous les autres hôpitaux civils étaient bondés. Vous avez été pris en charge pour… multiples blessures et traumatisme crânien. Le lendemain de votre admission, vous tombez dans le coma. Conséquence de votre trauma crânien d'après les médecins. Vous êtes resté cinq mois dans cet état. Durant tout ce temps, l'hôpital et la police ont cherché à vous identifier. Aucun parent n'a cherché de vos nouvelles une fois que la situation de l'Etat s'est calmée. Aujourd'hui encore, personne n'a émis d'avis de recherche, ni n'a donné de description de vous à quiconque. Vous êtes introuvable dans nos archives… dans ce qu'il en reste… Les médecins qui vous ont suivi nous ont bien dit qu'après un accident comme celui que vous avez subi et le coma qui a suivi, il y avait une chance non négligeable de séquelles graves, au niveau moteur, au niveau sensitif… syndromes post-traumatiques en tous genre… et notamment la possibilité d'une amnésie. »

Le dossier refermé doucement.

« C'est bien la première fois que je suis confronté à une amnésie telle que la votre. Vous n'avez rien perdu de vos connaissances… sauf votre identité et votre passé. »

Un carnet sorti d'une valisette posée à côté de lui, posé sur la table, et tourné vers moi, avec un stylo à bille en acier reluisant. Le même posé devant lui, un stylo plume luxueux dans sa main.

« Vous savez ce qui s'est passé, maintenant, occupons-nous de ce qui se passe. Vous aurez besoin de prendre quelques notes. Je suis Pierre de Souza, médecin militaire employé par les Services secrets. Nous allons vous créer une nouvelle vie. »