Ce soir, Pharaon redevient Homme...

Mon pas résonne dans les couloirs du palais. Un rythme saccadé, bruyant… de toute manière il n'y a personne… juste des ombres abritées derrière les colonnades, n'osant point se montrer… Je suis trop brillant, brulant pour elles… moi Fils de Râ, Dieu sur cette terre. Ma parole est ordre. Je suis Pharaon. …C'est vrai… pharaon… Un pharaon qui a renvoyé son conseil, sa cour… un pharaon qui marche seul, sans gardes, fier et sûr de lui ! … Je suis fier et sûr de moi !... tellement que mes couronnes me semblent si lourdes à porter ce soir…

Mes appartements, mon sanctuaire… D'un geste rageur, agacé, je jette au sol ces couronnes, qu'elles retournent entre leurs mains ! J'en serais ravi !, mes colliers de pierres précieuses, mes amulettes et mes bracelets d'or, tous jetés ! Ce soir Pharaon redevient Homme… Ce soir, je redeviens moi.

Les esclaves ont disparu. Ils savent que je n'ai pas besoin d'eux et attiser ma colère n'est pas dans leur intérêt. Je n'ai aucunement besoin d'eux… juste de toi, esclave rebelle !

M'asseyant, adossé à une colonne, je contemple Râ finir sa course à l'horizon, englouti par le désert. Sa couleur rougeoyante s'étend sur le sable et les murs de la ville… Un spectacle apaisant. La belle Nout va bientôt étendre son corps voluptueux au dessus de nos têtes, bienveillante. Un spectacle au gout aussi riche que les vins des oasis… ceux dont tu remplissais ma coupe devant ce paysage. Où es tu passé, esclave ingrat ? Il te va bien de disparaitre tel un mirage du désert !

Ce soir, Pharaon est redevenu Homme... tu n'aurais eut qu'a rester à mes côtés, comme tu le faisais… Droit, royal… comme tu savais l'être… contrairement à moi. Râ était dévoré et Pharaon disparaissait… tu devenais mon pharaon.
J'entends encore tes conseils de ta voix grave, assurée, au doux accent venu de ces contrées que tu m'as à peine décrites… cette île bien plus au nord-ouest de mes terres… Tes conseils… conseils d'esclaves, conseils que Pharaon a tout de même écouté, tout comme moi, Homme, que j'ai suivit. Tes maudits conseils, tes colères, tes menaces, tes sourires… Ou es tu, damné serviteur ?! Ils me manquent !

Tu n'avais rien d'un esclave… tout d'un Roi… mais tu étais Mon esclave ! … Mon bien aux traits si semblables aux miens.

Ca y est… la nuit, l'obscurité a envahi la ville… et je ressens encore plus ton absence… Je suis perdu sans toi, mon semblable… mon pharaon.
Qu'importe tout ce monde dont tu m'as entouré pour combler ton absence, tous ces gens de confiance… Qu'importe ces femmes n'attendant que moi dans leur couche… C'est toi dont j'ai besoin : tes conseils, ton regard gêné et agacé lorsque je te demandais de rester dans leurs chambres. Tu as donné à mes divertissements le goût du sable quant tu t'y es évanoui.

Ordre Divin ?! Et quant bien même ! Je suis Pharaon ! Je suis Dieu ! Ils t'ont arraché à moi, ne me laissant que des souvenirs… Des grains de sable s'écoulant dans un sablier que je ne cesse de retourner pour te sentir prés de moi… Il ne me reste rien que mon reflet dans les miroirs pour combler ton absence… maudit esclave !

Tic… tac…

Dans la pénombre de mon sanctuaire, je n'entends plus que ce faible tictement… ce faible battement, semblable à un cœur…. Ce petit bruit qui t'accompagnait partout.
Délicatement, presque avec vénération, je hais l'avouer, je sors des pans de ma tunique cette petite amulette que je t'ai volé. Tic… tac… Tu m'as cent fois dit que ce n'en était pas une… ce bijou… un bracelet au centre duquel tournoient ses tiges de métal…

Tic… tac… tic…tac…

Doucement, j'approche le bracelet de mon oreille et me laisse bercer par ce tictement… Ainsi, je te sens presque à mes côtés… non, je te sens… dans ton bon rôle d'esclave, ta respiration lente, ton odeur exotique… Tu sais ? Je sens même ton regard brun, désabusé sur l'« enfant » que je suis pour toi… Devrais-je te remercier d'avoir oublié ce charme dans ton sillage ?

Pharaon est Grand… Pharaon est sûr… Il n'a pas besoin d'un charme pour prendre une décision… encore moins d'un esclave… moi si.
Oh, je ne te pardonnerais jamais ta fuite, Mon esclave !

Tic… tac… tic…tac…

Tu m'as dis qu'elle s'arrêterait un jour… cette « montre »… « Plus de piles… » ou je ne sais plus quel charabia… Je n'ai retenu qu'une chose… qu' « elle s'arrêterait un jour » Damné esclave ! Pourquoi me l'avoir dit ?!
Désormais, je ne vit que dans la crainte que cela n'arrive… Que ferais-je lorsqu'elle s'arrêtera de battre ? Que fera Pharaon lorsque tes battements de cœur disparaîtront ?
« Je te l'interdis… » je murmure à l'amulette, mes lèvres frôlant sa surface glacée. Pas un ordre. Une requête… une supplication.
Sera-t-elle aussi indisciplinée que toi ? Surement… cela ne m'étonnerait guère… mais je refuse !
Pas avant que je n'ai entreprit mon dernier voyage ! Pas avant que Maat et Anubis ne se penchent sur ma balance et que je leur fasse dire où tu es !

Soit en sûr mon bel esclave… Tu m'as échappé mais je te retrouverai où que les Dieux t'aient caché…
Tu es mien… Tu es là pour me servir éternellement… Mon esclave… mon confident… mon pharaon… mon Ankh…

Tic…... tac.