Ivresse nocturne.
By Tsumimaru

La guerre…

Malgré toutes ses décisions, tous ses actes il n'avait pu l'éviter. Elle était inéluctable et au fond de lui, il la savait nécessaire. Seule une purge pourrait offrir un espoir de renouveau à ce pays gangrené.
La mort, les flammes, les cris, le sang… ils étaient leurs compagnons de marche alors que leurs pas les menaient vers l'affrontement final. Tous les pions étaient en place sur le plateau de Sennett. Tout serait bientôt jouer…. Un jeu qui avait, maintenant trop duré. Bientôt, il pourrait faire parti du camp des vainqueurs comme celui des vaincus. L'Egypte s'effondrait ou serait sauvée. Mais qu'importe au final… Bientôt, il mourrait peut être. Il laisserait son dernier souffle lui échapper. Son sang abreuverait cette terre qui n'était pas la sienne. Il succomberait, arme au poing, seul parmi tant d'autres. Loin des siens, loin de sa chère Angleterre. Andrew Riddle deviendrait qu'une simple victime au nom d'Ankh, d'une guerre ayant lieu des millénaires avant son ère.

La peur était là.
Elle lui étreignait le corps comme une compagne que ni le souffle glacial du désert, ni le flot glacé du Nil mordant ses mollets n'arrivait à chasser. Cette crainte nouée d'une mélancolie fiévreuse l'assaillait, le possédait comme on s'empare d'une femme. Elle revenait encore et encore, toujours plus forte, sans lui laisser le moindre répit. Il ne pouvait la chasser de sa chair, de son esprit. Juste l'effacer, un peu. Un peu plus à chaque verre qu'il portait à ses lèvres, son regard perdu vers l'horizon où l'aube d'un jour qu'il redoutait finirait par pointer.

Au premier verre, il oublia le froid.
Au second, le temps.
Au troisième, ses devoirs.
Au sixième, qui il était.
… Au septième, pourquoi il buvait.
Pour oublier ou pour se souvenir ?

Cherchant réponse à cette question, Ankh contemplait la lune se reflétant dans son verre, quelques rimes aux lèvres, illustrant ses pensées.

«— Here I am free and all alone!
I'll get blind drunk tonight;
Then without fear, without remorse,
I'll lie down on the ground…»

« Ankh. »

L'ordre transperça l'air et mit fin aux vers. Comme un chien répondant avec réticence à l'appel, l'esclave porta son regard sur son maître et souverain d'Egypte. Dans un éclat de lucidité enivrée, Ankh pensa qu'ainsi, sans artifice, vêtu d'un simple pagne, le jeune pharaon aurait pu être n'importe quel roturier errant sur les berges du Nil… si la nuit ne s'était pas emparée de ces terres désertiques, si les soldats des deux camps n'avaient pas déjà pillés les quelques bâtisses aux alentours. En ces heures nocturnes, son protégé ressemblait davantage à un mirage créé par le vin ou le Dieu du désert, car Seth n'était surement en rien dans cette apparition. Une apparition fantasque qui ne pouvait être son maître. Non. Impossible. Ankh avait beau parcourir la moindre parcelle de ce corps, son roi lui semblait différent : sa démarche féline, son regard profond, sa peau satinée, ses lèvres pleines... Cette vue lui brulant les entrailles d'un feu irraisonnable et incongru dont il préférait ignorer le nom.

« Amon… »

Tu m'offres un bien étrange spectacle, mon esclave, mais il m'arrache pourtant un sourire devant ta stature lascive et ta mise négligée. Même mon insupportable général aurait meilleure mine après avoir dépensé solde et héritage dans l'alcool et le gironde de quelques filles de mauvaise vie. Ta sévérité et ton altruisme qui font de toi mon plus fidèle conseiller semblent s'être envolés de ce corps aux allures de fauve. Un sphinx aurait t-il revêtu tes traits pour se jouer de moi ? Tes lèvres fines, ta peau halé et frissonnante, ton regard d'un éclat ardent.

La connais-tu cette admiration que je nourris à ton égard ?

Ta fierté. La manière dont tu serres les dents lorsque mon fouet mord avidement ton échine, celle dont tu inclines respectueusement ta tête alors que ton regard me défit ou me réprimande, celle dont tu agis malgré ta condition.
Ton intelligence. Tous ces savoirs, toutes ces connaissances que tu distilles difficilement à mes oreilles. Sur tout : notre cour, ce pays qui mien et point le tien, nos alliés, nos ennemis, le monde… Qui est tu donc pour tant savoir ? Je continue de me poser cette question bien que voilà des années que j'ai cessé de te la poser. Comme j'enrageais lors que tu détournais le regard, m'invitant à me taire, à faire taire ma curiosité si dévorante pour l'inconnu que tu incarnais et que tu incarnes toujours.
Tes œuvres. Tout ce que tu as accompli pour moi alors que je me complaisais dans ce nid de vipère que tu as foulé du talon. Tes stratagèmes pour faire tomber les masques. La révolte avortée de mes gens. Cette tentative d'assassinat qui a faillit t'arracher à moi. Cette toile fiable d'alliés que tu as lentement mais si surement tissé autour de moi. Alors que tous m'encensent je sais ô combien ce sont tes mérites que l'on me prête.
Tes traits. Nobles. Fiers. Je les ai tracés, intrigué de notre ressemblance, puis d'admiration et désormais… je n'ose plus le faire car cela serait me trahir.

Le connais-tu ce désir que je nourris à ton égard ?

Ce n'est plus cette même rage qui me tore les entrailles sous ton regard. Derrière mon admiration se tapi ce désir dont je préfère ignorer le nom. A chacune de tes paroles, à chacun de tes gestes, je dois résister. A chacune de mes paroles, à chacun de mes gestes, je dois mentir.

Je suis Pharaon. Je suis marié. Je suis un homme.
Je ne renie pourtant en rien mon attirance pour toi.
Mon esclave. Mon ainé. Un autre homme.

Si tu savais combien je te hais et te suis reconnaissant de la distance que tu instaures entre nous. Je connais tes sentiments envers moi, du moins je le crois. Mon attirance n'est pas réciproque. L'idée ne t'a jamais effleuré l'esprit et je pense qu'elle t'effraierait, te choquerais.
Pris au piège de cette tentation continuelle, seul, il n'y que dans mes songes où je puisse espérer me tromper… Un songe au creux des bras duquel je dois être car ce regard ardent que tu coules sur moi me dévore tout entier.

Je ne peux résister davantage.

En quelque pas, je suis à tes côtés m'y installant sans plus de complexe alors que tes sourcils se froncent en cherchant à deviner à quel jeu je joue. Crois-moi mon esclave, un de ceux qui pourrait nous contenter tous deux.
Je connais cette lueur au creux de tes iris, celle qui se mêle au brasier. Tu t'en ais déjà revêtu par le passé. Ce vague à l'âme, cette mélancolie qui t'assaille lorsque tu te remémores que tu es un étranger parmi nous… mais pour moi, mon étranger.

Que te manque t-il au point de te laisser sombrer dans l'alcool ?

Qu'y a-t-il donc là-bas que tu ne trouves point en ces terres ?

Qu'ont donc ces autres que je n'aurais pas ?

« N'y a-t-il donc rien qui te retienne à mes côtés ? »

Mon murmure fait se teindre ta méfiance en interrogation alors que je repousse à l'eau la cruche de vin. Pourquoi me retenir alors que je rêve ? Ce regard… ce ne peux être la réalité.
Je ne peux plus m'empêcher de glisser mes mains sur tes joues frémissantes. Ton cœur bat si fort… ou bien est ce le mien …?

« Même moi ..? »

Dans un souffle, ma bouche s'échoue sur la tienne. Tu protestes. Tu hésites. Tu succombes.
Aucun rêve ne m'a semblé si réel lorsque tes doigts agrippent avec vigueur ma nuque, que ton bras ceinture mes hanches, que tu me rends avec tant d'ardeur ce baiser.
La tête me tourne sous ton assaut. Guerroyeur et joueur je rends pourtant les armes sous tes baisers avinés.
« …Ankh… »
Ma voix résonne étrangement à mes oreilles lorsque tu t'élances à la conquête de ma gorge et de mon torse nu.
Comme c'est injuste ! Pourquoi suis-je donc le seul à moitié nu ?!
Rageur sous ta langue et tes lèvres, je repousse l'étoffe de lin couvrant ton torse. Est-ce le froid ou mes doigts qui te font ainsi frémir ? Je me complais dans ces caresses que je t'offre à chaque parcelle de peau découverte. Ce torse, ces muscles, ces cicatrices, cette marque.
« Ankh ! »
Je gronde, je proteste, je tremble lorsque tu agrippes mes poignets, étoffe destituée, pour m'emprisonner entre toi et le sol où tu me renverses.
Je suis ton maître ! Ne l'oublie pas ! Je suis Pharaon et je…. Ô Hathor, que j'aime ces baisers. Aucune dans mon harem et dans ma couche ne m'a offert de tels baisers. Lascifs ou dociles, passionnés ou farouches mais rien de tel. J'ai gouté à de nombreuse bouches mais aucune n'avait ta saveur : exotique, virile aux notes du vin dont tu t'es soulé. Je m'enivre à mon tour de toi. Je frisonne à la friction de nos deux corps.
« I must be crazy… to do this kind of… Damn you, Amon…! »
… ! Je retiens de justesse un cri de surprise autant à ton souffle et tes mots qu'aux dents perçant ma gorge. Ca fait mal, stupide esclave ! Le contact de ta langue excuse à peine la morsure dont j'ai été victime. Il n'y a que moi qui ai le droit d'apposer ma marque !
« Please… be quiet. »
Je ne comprends pas ! Je veux comprendre ! Comme je hais lorsque tu utilises cette langue qui m'est inconnue ! Ces mots chargés de désir, de rage et de plainte.
« Répète-moi ces mots… » Je veux savoir.
« No way. » Te sens-je répondre contre ma peau. « Even if you beg me I won't tell… What you make me fell now. How much I think I'm losing my mind… How much I want you when I don't even like men, when I don't even love you»
Tu restes insensible à mes plaintes, à mes ordres bientôt étouffés par mes gémissements et mes frémissements alors que tes mains abandonnent mes poignets pour se poser sur l'étoffe de lin couvrant mes cuisses.
« A-Ankh… ! » Non ! Ce n'est pas de la crainte qui pointe dans ma voix alors que je plante mes ongles dans ton échine. Jamais ! Pharaon ne craint rien ni personne ! Et encore moins un simple esclave qui s'apprête à… ! Ô Hathor ! Rien que cette idée pousse mon corps à se dresser contre toi. U-Un simple esclave qui s'apprête à satisfaire son maître. Oui. Rien de plus que cela ! Alors pourquoi cette appréhension qui me fait m'agiter lorsque tu redresses mon pagne m'offrant ainsi à ta vue.
« Don't play your virgin, you want this. You start it and look at you…»
A-Ah! Le souffle me manque lorsque tu t'empares de mon sexe. Tu n'es en rien délicat comme mes amantes. Tu viens boire à mes lèvres ces râles que tu m'arraches lorsque tu débutes à te mouvoir autour de moi. Des vas et viens accordés aux mouvements de ton corps contre le mien. Ta main, ta langue, ton torse, tes hanches, je ne peux penser à autre chose et mon esprit devient que confusion et excitation. J-je vais …! Non je ne veux pas que cela s'achève comme…!
« Don't even think about it. »
« …! » Ta poigne m'étreint avec force sans que je puisse me libérer. Sous ton regard de fauve, le corps bandé, j'ignore si je ne devrais pas craindre tes crocs dissimulés derrière tes lèvres railleuses. Te crois tu plus fort que moi ? N'en crois rien mon esclave. Je sais, je sens, combien ta situation est semblable à la mienne. Et je sais que sans moi tu ne pourras pas t'en défaire. Une seule solution nous est offerte pour que nous obtenions chacun notre dû.
« Es tu un fauve ou un simple chat domestique ? » L'ironie perce dans ma pique te faisant grogner et moi sourire en écartant mes cuisses toute crainte disparue.
« Don't play with me, kid. I swear you won't be able to walk tomorrow. »

«Ah… Ah…. Ah…. Nnngh…. A-Ankh! »
J'ai mal, je brûle, je vacille et ô Hathor que j'aime cela! J'entrelace davantage ma main à la tienne et un soupir m'échappe alors que tu me rends cette étreinte. Un cri y met pourtant fin lorsque tu replonges en moi. Ce duel à corps perdu auquel j'ai succombé, toutes mes défenses détruites sous tes salves. Je ne trouve que la force de suivre tes vas et viens de mes hanches, de me complaire en cris dissonantes que tu étouffes de tes lèvres et de tes paroles étrangères, de me rendre à toutes ces sensations que tu m'offres. Est-ce toujours bien un songe fantasque ? Ce n'est en rien comme je le rêvais. Tellement mieux. Tellement bon. J'ignore si une femme pourra me satisfaire après cela…
« Fuck… you're so tight… ! Damn it ! Amon you're so…. ! »
Mon corps comme mon cœur se soulèvent à tes grognements, tes râles. Leurs significations ne m'importent plus. Leur ton et ton corps me suffisent à comprendre au combien tu te perds dans nos ébats. Au combien tu y succombes autant que moi. Après cela, cette petite esclave n'arrivera même plus à te faire bander. Moi seul. Moi seul pourrai t'offrir cela. D'une chaîne supplémentaire, je t'attache à moi. Tu oublieras bien vite ton pays et ton peuple dans mes bras. Regarde tu n'y penses même plu. Je suis seul à occuper tes pensées alors que tu occupes mon corps. Repait-toi de moi autant que je savoure notre étreinte, s'il s'agit du prix à payer.

La délivrance est à nos portes avant de nous engloutir, nos cris joints lorsque la jouissance nous ébranle tous deux. Déferlant et brûlant, tu déverses ta semence en mon sein alors que la mienne nous macule mais nous nous ne préoccupons aucunement. Ton corps s'affaissant sur le mien, ta respiration est aussi saccadée que la mienne et nos cœurs palpitent l'un contre l'autre. Mes esprits me reviennent peu à peu et ton poids m'est réconfortant. Serais-ce de la tendresse avec laquelle tu entrecroise un peu plus fort nos doigts avant de délacer ta main pour l'égarer sur mon visage. Le brasier vacille mais demeure au creux de tes iris où je me perds. Pourrais-je oser t'avouer…? Porter un nom sur cette douce torpeur ?
« Ankh… »
« Nous vivrons. Nous survivrons, tous deux. Qu'importe ce qui nous attend... we will survive… and finally I will be free from you »
Le sommeil s'empare de toi après ces mots me laissant tremblant au creux de tes bras. Les derniers m'échappent mais ils ne doivent être de peu d'importance. « Nous survivrons, tous deux…» Comme j'aime ces mots, comme j'aime ta voix… Non. Je ne peux pas me tromper lorsque j'y discerne un sentiment qui est également le mien. Impossible.

Ô mon esclave, sois en assuré. Qu'importe ce qui nous attend. Que nous vivions ou mourrions, nous serons tous deux.

Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous délier.

FIN