Note de l'auteur : Bonjour à tous. Voici le résultat d'un défi entre moi et Saanak, portant sur la Seconde Guerre Mondiale. Les mots imposés sont forêt, neige, inspiration et oublier... J'espère que ça vous plaira.

Bonne lecture et... Reviews?


Mon sang goutte sur le sol. Doucement. Presque tendrement. Mais ça m'est bien égal... Demain je serais mort.

Etendu sur la maigre planche qui me sert de couche, je repense aux jours heureux. Ce qui me revient tout d'abord, c'est le doux sourire de ma mère, éclairant son visage hâlé par le soleil et le froid. L'air bourru de mon père, qui cachait mal sa tendresse. Les rires malicieux de mes deux petites sœurs, mes princesses au nom de fleurs qui se disputaient parfois pour savoir qui de Rose ou de Violette allait pouvoir mettre la belle robe bleue et qui allait devoir se contenter de la robe jaune. Les yeux de Madeleine... Madeleine, ma compagne de jeu d'enfants, et celle qui voulait partager ma vie. Pauvre Madeleine aux yeux d'azur, pardon de ne pas pouvoir tenir la promesse de ne pas te quitter...

Une larme roule le long de ma joue couverte de crasse et d'hémoglobine, traçant un sillon clair. Je vais mourir loin de celle que j'aime, sans savoir si elle va bien. Et la rage de l'impuissance qui m'a jusqu'alors tenu en vie s'amenuise de minute en minute, au fur et à mesure que ma vie s'échappe de mon corps torturé.

Je revois notre petite maison un peu à l'écart du village, à l'orée de la forêt. Notre jardin où nous faisons pousser selon les saisons laitues, pommes de terres, poireaux ou oignons. Le pommier qui ne donnait plus que des fruits minuscules mais délicieux. Les cueillettes d'automne étaient toujours animées, avec les deux jumelles qui en voulaient toujours plus. Je souris difficilement en les revoyant se battre pour les plus jolies pommes, que je devait leur apporter cérémonieusement, en pouffant. Je revois aussi la route en contrebas, qui faisait un embranchement pour monter jusqu'à nous. Nous étions entourés de montagnes aux neiges éternelles qui nous regardaient de haut vivre nos petites existences humaines. L'Oisans, qui m'a sauvé et condamné à la fois...

Mon sang continue de couler, créant un son étrangement rassurant. Comme un robinet mal fermé à l'heure du coucher et qui goutte toute la nuit, comme la fonte de la glace du toit qui débutait au moindre degré de plus, annonçant le printemps plus sûrement que les hirondelles.

Hirondelle... Mon nom de code pour les passages. Quand la France capitula contre l'Allemagne, les restrictions contre les Juifs devinrent intenables et beaucoup voulurent s'enfuir, ou du moins se cacher. Et les montagnes étaient parfaites pour cela... Notre médecin me demanda de l'aider à partir, ainsi que sa famille. Il me proposa une importante somme d'argent. Au début, c'est pour ça que j'ai accepté... Heureusement, ce ne fut plus le cas après. Je l'ai conduit dans la forêt toute proche, au cœur du massif, là où aucun véhicule ne pouvait aller et où les Allemands n'iraient pas les chercher. La fille du docteur avait l'age de mes petites sœurs, et en voyant son air décidé, voire même dur, sur son minois blanc, je me suis senti réellement impliqué. J'ai refusé leur argent qui de toute façon risquait de me compromettre, acceptant juste le prix d'une consultation. Puis, tout au long de la guerre, j'ai conduit des juifs là bas. Un soir, nous avons croisé un homme dans les bois. Nous avons cru voir notre dernière heure arriver... Mais par chance il s'agissait d'un déserteur, appartenant à la Résistance. Comprenant l'origine de la famille qui m'accompagnait et ce que je faisais il sourit et nous conduits jusque son repaire. Là, tout s'accéléra. Ceux que je conduisais furent conduits par d'autres passeurs jusqu'à la frontière la plus proche et purent quitter le pays. Et moi, j'appartenais à ce mouvement de fous idéalistes à la volonté brûlante et à la rage de vivre incroyable.

Je commence à perdre cette rage de vivre, progressivement remplacée par une lassitude délétère. J'ai froid mais je n'ai même plus la force de grelotter tant je suis mal. Tant j'ai mal... Mes cheveux sont encore trempés de mon dernier « bain » forcé. Par moments, je ne sais même plus qui je suis. Alors je me force à me souvenir...

Plus les jours passaient et moins je me satisfaisais de mon simple rôle de passeur. J'en réclamais plus, demandant égoïstement ma part de leur gloire construites sur les ruines des trains allemands et sur les corps des soldats du Führer qui pourrissaient avec dans leur chair, les balles de nos fusils. Le premier que j'ai tué devait avoir mon age. Il avait des cheveux bruns clairs et les joues rondes des bien nourris. C'est surtout ce détail qui m'a poussé à le tuer. A coté, ma famille maigrissait de jours en jours, ne vivant plus que du jardin et des quelques proies que mon père pouvait attraper. Il n'y avait plus trop de travail pour un bûcheron charpentier en ces temps de disette. Et le froid qui arrivait promettait bien des morts... Alors je prenais plus de risques, pour ramener à manger aux miens. La Résistance, approvisionnée par les paquetages des Alliés et leurs vols dans les convois allemands n'était pas à plaindre de ce coté et permettait que je ramène de la viande salée, des conserves, et même du chocolat ! Un vrai miracle, qui me faisait devenir le héros de Rose et Violette. Et qui me permettait de briller aux yeux de Madeleine...

A 20 ans, on ne se rend pas assez compte de nos actes. On pense qu'on a la vie devant nous. Mais parfois on a tort. La preuve, je suis en train de mourir ici. Et demain de toute façon, 5 ou 6 balles viendront se loger dans ma poitrine. En toute impunité bien sur. Je ne suis qu'un putain de terroriste, pas un héros...

Je me suis fait choper alors qu'on attaquait un convoi de provisions. Le guetteur n'a pas été assez prudents. Les Boches nous sont tombés dessus... Ca a été une lutte mémorable. Mais Paul, Eugène et Martin se sont écroulés, le regard vide, une fleur écarlate grandissant sur leur chemise. Nous n'étions plus que deux. Jean et moi. Nous avons été embarqués tous les deux pour être interrogés par la Gestapo... Où est-il en ce moment ? Agonise-t-il lui aussi ou ses souffrances ont-elles été abrégées ? Ils nous ont fait passer à pied au cœur du village pour que tous nous voient. J'ai vu le regard catastrophé de Madeleine, qui se serait jetée sur moi si son père ne l'avait pas retenue. Des larmes ont obscurcit ses yeux pervenche. Elle savait que c'était un adieu. J'ai mimé douloureusement un baiser de mes lèvres tuméfiées. Elle me l'a renvoyé, doucement, en pleurant. Elle m'a articulé silencieusement un « je t'aime » que j'ai tenté de lui rendre. Je crois qu'elle l'a vu. J'espère qu'elle l'a vu. Je ne sais pas trop en réalité, j'avais une poussière dans l'oeil qui me faisait pleurer moi aussi... Bon ok je pleurais comme un gosse, parce que je savais qu'on ne ressortais pas des locaux de la Gestapo, surtout pas après avoir buté des Boches et aidé des Juifs. Et j'avais raison...

Je ne sais plus quand c'était. J'ai perdu le compte des jours. C'est un miracle que je n'ai pas oublié qui j'étais. Mes inspirations sont douloureuses, chacun de mes mouvements me fait souffrir. Mais je me sens de plus en plus lourd, tandis que mon sang goutte, goutte, goutte... Avec un peu de chances, je mourrais avant les balles. Ca les fera bien chier. Un ultime pied de nez. Oui ça me plairait bien. Enfin, je préférais sortir bien sur. Cependant je ne me fais pas d'illusions. J'ai froid. Mes pensées sont de plus en plus décousues, comme si les coutures de mon être commençaient à lâcher. Madeleine... J'ai toujours ton collier autour de mon cou, une petite médaille d'argent gravée d'un oiseau en train de s'envoler. Une hirondelle. Je la sers entre mes doigts brisés aux ongles arrachés. Je l'embrasse en imaginant que ça te transmettra mon amour. J'aurais tant aimé rester pour toujours à tes cotés... Ne m'oublie pas je t'en supplie. Je sens la mort qui me frôle. Elle semble vouloir encore jouer un peu. J'ai de plus en plus froid. Maman, Papa, pardonnez moi d'avoir été si con. Veillez bien sur Rose et Violette, et sur Madeleine... Elle venait juste de me le dire. On était fiancés après tout. Protégez la... Elle et mon bébé qui va naître dans un monde que j'aurais déjà quitté. Je ne serais sans doute plus...

Mon corps se relâche alors complètement, ne me laissant pas finir ma déclaration. Mon cœur fatigué par tant d'émotions et de souffrances s'est arrêté. Mon sang coule toujours sur le sol carrelé. Mes yeux restent ouverts, fixant le plafond comme si c'était Madeleine. Au matin ils me trouveront là, serrant toujours la petite médaille. Ils pourront chercher mon âme ils ne la trouveront pas. Elle s'est déjà envolée... En leur adressant une dernière grimace d'hirondelle moqueuse.