Parce que j'étais en colère - contre ce système de merde qui maîtrise tout, contre le monde. Crise d'adolescence ou d'impuissance, je sais pas trop. Du coup, je l'ai envoyé au Prix du jeune écrivain, n'ai rien gagné (of course, je le publierai pas sinon :p) et bon, je me disais que j'allais le partager. Aucune modification n'a été faite.

Bonne lecture

Révolution / Martyr.

Plus que quelques minutes à tenir. Plus que quelques minutes.

Elle serra sa main gantée et effleura de l'index sa hanche où se trouvait le poignard. Bien sûr, normalement, aucun poignard n'aurait pu entrer dans la salle de réception, ni même dans le palais.

Mais elle, elle était une amie du président-roi.

Ils s'étaient rencontrés voilà bien dix ans, et elle avait passé dix ans à lui tenir compagnie, à supporter ses conversations, à le supporter. Elle avait joué la comédie, juste pour ce résultat : pouvoir entrer sans passer par les détecteurs de métaux, sans être fouillée au préalable par les gardes. Et juste pour ça, il lui avait fallu dix ans.

Le temps ne lui avait jamais paru si long.

A faire comme si elle détestait les pauvres, les noirs, les gays, les jaunes, les bleus, les verts, les marrons, les violets ou même simplement à faire comme si le président-roi avait toujours raison. Ce n'était pas le cas, bien sûr, mais son rôle était de le lui faire croire. Ou plutôt de faire croire qu'elle le pensait.

Ce qui était faux.

Elle avait été pauvre, son père aussi, sa meilleure amie était (avait été) métis, son autre meilleur ami était gay, elle était passionnée par l'Asie orientale et elle ne croyait pas aux extraterrestres. Et même si elle y croyait, elle les aurait accueillis à bras ouverts. Et puis, le président-roi n'avait certainement pas toujours raison.

Au contraire.

Plus que quelques minutes.

Elle repoussa avec un sourire forcé la proposition malhabile d'un homme mur, au regard vicieux et à la main moite. Elle ne paraissait pas ses vingt-huit ans passés, et son apparence chétive attirait les regards de pervers de toutes sortes, protégés par les lois. Mais elle, elle pouvait refuser, parce que le président-roi l'estimait. Malgré sa misogynie, il avait accordé à une femme des privilèges. Parce qu'elle l'écoutait, se taisait et hochait la tête, vigoureusement. Parce qu'elle était belle et agréable, et surtout, surtout, parce qu'elle était riche.

Elle écrivait depuis l'âge de huit ans. Elle avait, peu à peu, développé deux styles d'écritures. Elle vendait quelques-uns de ces livres, des livres officiels sans grand intérêt autre que de flatter l'égo démesuré du président-roi et utilisait l'argent gagné pour acheter de ridicules accessoires de modes et des objets ô ! Combien utiles en grands nombres. Les premiers, elle les gardait dans son luxueux appartement (où elle ne mettait jamais les pieds), les seconds, elle les distribuait dans les nombreux bidonvilles. D'autres livres, les siens ou bien d'autres, elle les cachait, parce qu'être pauvre et cultivé était une antithèse pour le président-roi, et les donnait aux pauvres, leur apprenant à déchiffrer les signes. Le président-roi la faisait suivre bien sûr, et elle devait se montrer très prudente – mais plus maintenant, plus que quelques minutes – pour tromper l'imbécile et lui faire croire qu'elle l'aimait.

Horreur.

Jamais elle ne pourrait aimer un tel monstre de cruauté.

Ce serait une ignominie. Elle n'avait offert son cœur à personne d'autre que l'humanité. Elle n'aimait pas les humains, ils la dégouttaient avec leur barbarie. Les femmes étaient toutes plus jalouses et perverses les unes que les autres. Les hommes étaient sauvages et terriblement, grotesquement fiers.

Quelle stupidité !

Elle sourit, sa mâchoire lui faisant mal par son hypocrisie et son mantra lui revint à l'esprit quand elle accepta une nouvelle danse avec un malappris. Plus que quelques minutes.

Ce soir, c'était l'anniversaire du président-roi. Ses quarante ans. Le petit homme rougeaud au physique ingrat mais à l'esprit habile serrait des mains à tout vas, posait ses lèvres poisseuses sur les gants des femmes, dans des tentatives absurdes de baise-main.

Elle aurait pouffé si elle avait pu. Cette mascarade lui donnait envie de vomir.

Vomir sa haine, sa hargne, sa colère. Elle était si furieuse. Son père était mort, d'un cancer, parce qu'il n'avait pas d'argent pour payer les soins. Sa meilleure amie s'était suicidée, à quatorze ans, parce qu'elle était métisse. Son meilleur ami passait ses journées, cloîtré chez lui à composer des chansons médiocres et ses nuits à pleureur dans ses bras. Tout ça parce que son petit-ami avait été lapidé, pour homosexualité.

Elle voyait chaque fois qu'elle se rendait incognito dans les bas-fonds, la misère, le désespoir. Elle avait envie de hurler, de cracher à la figure de ce connard qui riait grassement, un verre de champagne à la main. Avec son costume doré, ses joyaux aux doigts, au cou, aux poignets, ses yeux cupides et ses manières grossières. Elle voulait le tuer, lui montrer la souffrance du peuple qu'il exploitait sans vergogne, lui arracher ses yeux porcins, lui déchirer ce ventre rempli de nourriture dont manquait deux tiers, deux tiers, de la population.

La haine assombrissait ses yeux bleu foncé, les rendant presque noirs. Noir de rancune.

Un ricanement hystérique la prit par surprise, la forçant à tousser un peu, cachant derrière sa main gantée – sa main si blanche, qui allait devenir rouge – alors que des regards étonnés se tournaient vers elle. On ne tombait pas malade quand on était riche. On se payait des médecins, on prenait deux ou trois pilules et on était sur pieds.

Mais elle, elle dépensait sans compter en biens pour les pauvres. Elle ne s'était jamais soignée avec autre chose que des tisanes et du repos. De toute manière, elle avait une santé de fer, d'après son père. Comme sa mère.

Sa si jolie maman, violée et assassinée dans une ruelle.

La justice avait conclu à un non-lieu parce que les assassins étaient riches et que la victime était pauvre. C'était quand elle avait neuf ans. Sa mère s'était un peu attardée pour lui acheter un cadeau d'anniversaire, malgré ses maigres moyens.

La haine l'avait emplie depuis et ne l'avait plus quittée.

Les douze coups de midi sonnèrent comme le glas et elle s'approcha à son tour du président-roi, le sourire sur ses lèvres roses devenant dément, ses yeux s'exorbitant sous la joie presque insensée qui lui remuait les entrailles. Sa tête se pencha un peu sur le coté, comme si elle devenait trop lourde, sous les bijoux en or, en argent, en diamant, qui y étaient attachés.

« Bon anniversaire Président-roi. »

Elle sortit son couteau. Le leva, un rire d'aliéné la secouant de part en part en même temps que des frissons d'exultation vengeresse. On la saisit, l'empêchant d'aller plus loin. Le Président-roi le regarda avec mépris, et elle sentit un garde lui briser le poignet, la faisant lâcher son arme.

« Tu ne pensais tout de même pas que j'allais me laisser prendre au jeu stupide auquel tu joues depuis tant d'années ? » Il éclat de rire, un rire hautain, fier de sa victoire. « J'ai vu clair dans ton attitude. Tes moues dégouttées quand tu pensais que je ne te regardais pas. Je savais que tu allais tenter de m'attaquer. Quand tu as demandé si tu pouvais éviter la fouille corporelle, sous prétexte que tes bijoux sonneraient et que le cadeau est une surprise, j'ai compris que c'était aujourd'hui. Tu auras tenu dix ans. Tu m'impressionnes. Tu as une sacrée patience. Mais le jeu s'arrête ici. Emmenez-là, elle sera exécutée demain. »

Des applaudissements résonnèrent dans la salle, et on commença à commenter l'événement. Beaucoup l'insultèrent et lui crachèrent dessus. Le vieil homme avec qui elle avait dansé s'essuya les mains avec une moue horrifiée. Elle ricana et sa voix tordue de douleur et de ressentiment retentit dans l'immense salle de réception :

« Tu ne comprends pas, petit homme. Ce n'est pas toi qui as gagné. Je suis la gagnante, parce que, malgré tout, mes actions ont touché des gens. Crois-tu sincèrement que tous te suivent ? Penses-tu que les gens resteront sans réagir alors que tu tues sans distinction ceux qui ne te plaisent pas ? Parce qu'ils sont différents de toi, tu les supprimes, en faisant comme ci cela n'aura aucune conséquence. Les pauvres te répugnent, ta répulsion pour les gens de couleur n'a d'égal que ta malveillance pour les homosexuels. Ton racisme ne connaît aucune limite. Toi qui crie que c'est au nom de la religion, que penses-tu que Dieu va te dire lorsque tu mourras ? » Elle s'interrompit, pour reprendre son souffle, la douleur irradiant de son bras. « Je vais te le dire, moi. Il va te regarder avec pitié. Il va secouer la tête en te fermant les portes du Paradis et tu auras droit à un aller-simple chez Satan, chez le Démon. Et tu sais quoi, j'ai hâte. Parce que toi, tu seras du côté des victimes. Et moi, je t'attendrai en bas, mais du côté des bourreaux. C'est moi qui ai gagné, Président-roi ! Parce que, quoi que tu fasses, à la fin, je serai ton pire cauchemar ! »

Elle éclata de son rire fou et on la traîna hors de la salle, prenant ses paroles pour des divagations démentes. Elle n'avait sans doute plus toute sa tête concluait-on dans la salle.

Ses paroles ne devaient pas être prises au sérieux parce que Dieu ne pouvait pas punir le Président-roi. C'était Lui qui l'avait mis au pouvoir, qui l'avait envoyé purifier la planète de sa vermine inférieure.

Dans la voiture, elle riait toujours, plus doucement. Elle prétexta que sa broche la démangeait et demanda à l'enlever. Le garde gloussa stupidement et tendit la main pour saisir le petit objet bleu, si discret, si simple. Sans le savoir, il déclencha un processus fatal. Ce n'était pourtant qu'un bijou. Qui s'en méfierait ?

L'explosion détruisit presque entièrement le palais, soufflant la camionnette.

Elle riait à nouveau, se tordant par terre. Son bras lui faisait mal, son dos aussi et elle ne voyait plus, les éclats de verre l'avaient aveuglée mais sa jubilation était telle qu'elle ne se retenait plus. Son fou-rire ne plut pas au conducteur, le seul survivant du convoi qui l'emmenait jusqu'à la place où elle aurait été tuée. Il hurla de rage et de souffrance, parce qu'il était bien déparé et se précipita vers elle, empoignant un débris de la voiture détruite. Il la frappa au ventre, à la tête, lui brisa les jambes, lui arracha les ongles. Elle hurlait, et riait, riait, riait. La douleur était telle que des larmes de sang coulaient sur ses joues sales mais elle continuait à rire.

Il la traitait de démon, de monstre et continuait à la rouer de coups, toujours plus fort. Il avait peur d'elle, peur parce qu'elle continuait et il hurlait lui aussi, parce qu'elle ne mourrait pas et gloussait toujours, même après que ses cordes vocales se soient cassées. Elle avait mal, son corps n'était que feu et supplice, ne pouvait plus bouger, mais elle était si heureuse que sa mort n'avait plus aucune importance.

Elle se souvenait, son père voulait lui apprendre les échecs. Mais il avait arrêté parce qu'elle ne comprenait rien. Elle n'avait retenu qu'une chose, les trois mots qu'on disait quand on gagnait.

Echec et mat.

Et le lendemain, on trouva son corps, brisé et disloqué tant on s'était acharné sur lui et le cadavre du garde. Les rumeurs se répandirent qu'elle l'avait tué, parce que son esprit s'était échappé de son corps, mais au lieu de partir, il était resté, en continuant à rire. Il serait mort de peur. Partout, on chuchota que celle qui avait tué le président-roi, qu'elle était morte aussi, mais contente. Que son esprit était toujours là, pour veiller à ce que le peuple vive mieux, à ce que l'Humanité reprenne ses droits.

Et Elle le fit.

On portait son image en triomphe, dans de gigantesques manifestations. Les gens hurlaient en prenant des armes de fortune et en fracassant tout ce qu'ils pouvaient détruire avant de se faire tuer par les rafales des soldats. Mais malgré tout, la population partout, dans tout le pays, revenait et on chantait des slogans tirés des livres de la nouvelle Martyre. Ses livres clandestins devinrent de véritables trésors et on en brandissait des pages pendant les combats, brutaux et sanglants.

C'était la Révolution.

14 juillet 2789.


Yep, c'est tout. Pas grand-chose à voir de toute façon, j'ai même pas osé le relire de peur de me mettre à tout réécrire. Je sais que j'étais assez prône à l'exagération (genre la fille, elle a vraiment connu tous les maux quoi) mais le sujet s'y prêtait bien.

See ya~