Janus

La première image que j'aperçois en ouvrant les yeux est celle de Neiva penchée au dessus de moi, sa main serrant avec force la mienne à m'en broyer les os.

- Merci Seigneur, tu te réveilles enfin! soupire-t-elle avec soulagement, souriant d'une oreille à l'autre.

- Chérie, je parviens à croasser.

Je tressaille en réalisant que j'ai employé un terme d'affection que je n'avais plus prononcé depuis longtemps. Si Neiva l'a aussi remarqué, elle n'en montre rien.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé? je m'enquiers afin de me donner une contenance.

- Tu t'es pris une balle à l'épaule, Caleb, tu te souviens? répond mon épouse, l'inquiétude voilant ses grands yeux bleus.

Le type sort de son véhicule et commence à tirer au hasard dans notre direction. Mon coéquipier riposte du mieux qu'il peut alors que j'appelle du renfort. Je vois avec horreur une balle passer à deux cheveux de son crâne. Lui empoignant impérieusement le bras, je l'oblige à se réfugier derrière notre voiture de police. Réfractaire, il se dégage d'un coup de coude et recommence à viser le tireur qui continue à mitrailler notre véhicule. Hors de moi, je me lève à mon tour dans l'intention de lui citer quelques passages du protocole. Avant que je n'aie le temps d'ouvrir la bouche, je sens une balle me perforer l'épaule.

- Si, je me souviens, dis-je. Eliah, comment il va?

Je me mords la langue en apercevant l'expression glaciale qui traverse le visage de Neiva, son sourire se figeant dans un rictus qui aurait paru comique dans une autre situation. Elle secoue brièvement la tête avant de se lever.

- Il va bien, dit-elle d'une voix soigneusement neutre. Je vais aller prévenir ton médecin de ton réveil.

Je hoche la tête. Ma femme se penche et me dépose un baiser sur le front. Elle revient quelques instants plus tard avec une petite femme replète au visage bienveillant, vêtue de la réglementaire blouse blanche de médecin. Elle m'informe que la balle a passé tout droit et que les dégâts causés m'empêcheront de retrouver l'entière mobilité de mon bras gauche, mais le fait que je sois ressorti vivant de cette épreuve représente déjà une victoire en soi. Elle prend mes signes vitaux, effectue quelques vérifications supplémentaires, puis, satisfaite par les résultats positifs, se retire afin de me laisser récupérer en paix.

Neiva s'approche et me reprend la main, son pouce caressant tendrement la peau déshydratée. Elle avance un doigt vers l'espace entre mes sourcils, lissant le pli qui s'y est formé sans que je ne m'en sois rendu compte. Bien que son jeu d'actrice irréprochable force l'admiration, il me procure également un sentiment de tristesse infinie.

- Qu'y a-t-il? susurre-t-elle.

- Quel jour sommes-nous et quelle heure est-il? demandé-je évasivement.

- Nous sommes mardi, le quinze janvier et il est seize heures quarante-cinq, m'informe-t-elle en consultant sa montre.

Mon frère se fout de ma gueule parce que je me suis inscrit au club d'arts dramatiques, mais je n'ai que faire des remarques machistes de Toby. L'avantage de ce genre de clubs artistiques, c'est qu'ils sont principalement composés de filles. J'y rencontre Neiva, l'adolescente la plus brillante à qui j'aie jamais adressé la parole. Elle m'intimide un peu au début, mais sa nature badine finit par me faire tomber sous son charme. Du haut de mes dix-sept ans et trois quart, je crois qu'elle est la femme de ma vie.

J'effectue un rapide calcul mental. Eliah étant mon partenaire de patrouille, nous avons le même horaire de travail. Puisque nous assurons le quart de nuit pendant la semaine, à cette heure, mon coéquipier n'est pas encore en service. Il faut que je lui parle.

Neiva me dévisage avec un air soucieux. Mon regard s'attarde sur les cernes violacés qui soulignent ses yeux rougis. Depuis combien de temps n'a-t-elle pas dormi? Je lui pose la question sur un ton réprobateur.

- Yasmin fait ses dents et me le fait savoir toutes les nuits, m'explique-t-elle.

Une pierre atterrit dans ma poitrine. Je me sens comme le pire père de l'univers.

- Comment vont les enfants? je m'enquiers d'une voix avide. J'ai encore manqué le récital de Noam, il doit m'en vouloir à mort. Et il fallait que j'amène Yasmin chez le pédiatre…

Je commence à trembler et Neiva écarquille les yeux de surprise.

-Shh, chuchote-t-elle sur un ton apaisant. Ça va, Caleb, je me suis occupée de tout. Noam ne t'en veux pas; dans sa grande magnanimité, il t'octroie des circonstances atténuantes.

- Je suis désolé, Neiva, je murmure, la voix rauque d'émotion. Tellement, tellement désolé.

L'image de mes enfants occupe tout mon esprit. Noam et son amour du piano, ses immenses yeux bleus qu'il tient de sa mère et sa sagesse de moine tibétain. Yasmin et ses joues potelées de bébé, ses joyeux sourires édentés et sa passion pour le lancer du potage. Un sanglot me secoue les épaules.

- Tu n'as pas à t'excuser, chéri, dit Neiva en me serrant dans ses bras. Ce n'est pas ta faute.

J'aimerais tant la croire, mais elle-même doit se douter que c'est un mensonge. Un de plus parmi la multitude que nous collectionnons.

Contrairement à ceux de mon épouse, mes talents de comédien s'approchent de la médiocrité. Elle le sait avant même que je n'aie à ouvrir la bouche. Il n'y a pas de cris ni d'injures, que des larmes qui dévalent ses joues en cascade noircie de mascara. Mes mains tremblent et je me raccroche au bord de la table à manger afin de ne pas m'écrouler.

- Qu'ai-je fait de mal? exige-t-elle de savoir.

Je secoue la tête et tends les bras dans sa direction, mais elle fait un pas en arrière, le regard lourd de reproche. Je détourne les yeux, car je suis couard jusqu'à la moelle.

- Neiva, murmuré-je, tu n'as rien fait de mal.

- Alors explique-moi!

- J'arrive à peine à me l'expliquer moi-même…

Les yeux baissés sur le carrelage de la cuisine, je ne me suis jamais senti aussi honteux de toute ma vie.

- Et les enfants, as-tu pensé à eux? me reproche Neiva.

- Rien ne changera pour eux, assuré-je en osant enfin confronter son regard. Tu sais que je ne serai jamais capable de leur faire le moindre mal!

- Mais le mal est déjà fait, Caleb!

Les mots se coincent dans ma gorge. Elle a raison. Le mal est déjà fait et je suis le seul à blâmer.

- Tu as besoin de repos, chéri, déclare Neiva, les mains posées sur mes joues râpeuses.

Je secoue la tête. Je n'ai pas sommeil. Il faut que je lui parle. Neiva semble deviner ce qui me turlupine, car elle propose du bout des lèvres :

- Tu voudrais voir Eliah?

Je n'ose pas dire oui, ne faisant pas confiance à ma voix. Mon épouse comprend néanmoins ce dont j'ai besoin et sort dans le couloir pour faire son appel.

- Je ne veux pas que tu te fatigues plus que nécessaire, d'accord? m'avertit-elle en revenant dans la chambre.

Je hoche la tête tel un simplet et un sourire attendrit adoucit ses traits. Chaque geste bienveillant qu'elle m'accorde me fiche une nouvelle lame dans le cœur. C'est sa façon à elle de me punir en laissant à ma conscience le soin de me torturer sans relâche.

Elle patiente avec moi jusqu'à ce que mon coéquipier fasse son entrée, un bouquet d'œillets à la main. Sa chevelure est mouillée par la neige, son nez rougi par le froid. Neiva dépose sur mes lèvres un long baiser auquel je réponds par automatisme, puis après un hochement de tête en direction d'Eliah, elle enfile son manteau et quitte la pièce sans un regard en arrière.

Mon coéquipier s'approche lentement, le regard incertain. Il dépose son bouquet sur la table de chevet avant de prendre place dans le siège qu'occupait mon épouse quelques minutes auparavant.

- Comment ça va, Cal? s'enquiert-il, ses yeux rivés dans les miens.

Je ferme les paupières alors qu'un soupir las s'échappe de mes lèvres.

- Ça va, je réponds laconiquement, rouvrant avec effort les yeux. Et toi?

- Ça peut aller. Tu nous as fichu une de ces peurs! Tout le sang qui sortait de ta plaie, je te jure, je croyais que tu allais me claquer entre les doigts!

- Je suis désolé, me contenté-je de dire, le regard baissé sur la couverture qui me recouvre les jambes.

- S'il y a quelqu'un qui doit s'excuser, c'est moi, proteste Eliah. J'aurais dû t'écouter et rester derrière cette fichue voiture. À cause de moi, tu as frôlé la mort. Je ne me le pardonnerai jamais.

Je lève enfin les yeux et contemple son visage avec attention. Son expression irradie de remord, ses yeux sont assombris par une colère dirigée contre lui-même.

Il est le meilleur élève à l'académie de police et il le sait. Les professeurs admirent son potentiel alors que les recrues abhorrent sa confiance qu'elles prennent pour de l'arrogance. Moi, je ne le déteste pas. Son attitude m'intrigue. Tout le monde sait que nouer des liens de confiance avec ses camarades dans la police est crucial, autant pour assurer le déroulement efficace des opérations sur le terrain que pour faciliter l'ascension des échelons plus tard. Qu'essaie-t-il de prouver?

Cette nuit-là, avant de partir sillonner la ville, nous nous sommes engueulés, Eliah et moi, toujours pour les mêmes raisons. S'il n'avait pas été aussi à cran, il n'aurait pas ignoré délibérément mes ordres et je n'aurais pas échoué dans ce lit d'hôpital. Techniquement, c'est encore ma faute. Ça commence à devenir lassant, mine de rien.

- Ne dis pas ça, soufflé-je. Je suis encore en vie, tu vois? Évitons de tomber dans la tragédie.

Eliah émet un bref rire dénué de joie.

- Venant de toi, ça sonne plus comme un vaudeville, commente-t-il sur un ton amer.

Je ne relève pas la remarque, préférant éviter d'initier les hostilités.

Il est doué et efficace, mais souffre d'une impulsivité presque maladive. Je ne cesse de lui répéter qu'il faut qu'il apprenne à la contrôler, cependant il n'a jamais été de nature très patiente. Il frôle plusieurs fois la suspension, mais parvient par miracle à maintenir un dossier exemplaire. Nous décrochons enfin notre diplôme avec mention et finissons par atterrir dans le même département de police. Au cours de nos patrouilles, nous parlons pour combler le silence, pour nous relayer les informations, pour nous distraire, pour oublier. Puis, presque par mégarde, nous commençons à parler pour partager.

- Eliah… commencé-je.

- Ils m'ont suspendu, m'interrompt-il.

- Quoi? demandé-je, surpris.

- Je n'ai pas respecté le protocole et j'ai mis ta vie en danger, m'explique Eliah d'une voix contrite.

- Est-ce qu'ils vont révoquer ton badge? m'inquiété-je.

- Je ne pense pas, mais je risque fort d'être rétrogradé à un travail de bureau.

Il n'est pas aussi terrible qu'il ne le laisse paraître. À force de patience et d'insistance mesurée, je parviens à faire craquer le masque. Ce que j'aperçois derrière me bouleverse au point de me couper le souffle. Je n'ai jamais ressenti une telle empathie pour qui ce que soit, pas même Neiva que je vais épouser dans quelques mois.

- Tu l'aurais bien mérité, persifflé-je, un sourire au coin des lèvres.

- Te moque pas, je me sens déjà assez mal comme ça, bougonne-t-il.

La première fois qu'il me surprend en flagrant délit de contemplation, je nie tout en bloc sans réfléchir. Il n'insiste pas, mais les regards suspicieux qu'il me lance par la suite m'indiquent qu'il est loin d'être dupe. Je feins l'innocence alors que les pensées qui me parasitent le cerveau feraient rougir d'embarras une péripatéticienne d'expérience. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi?

Il jette un œil à la porte close, puis commence à se pencher vers moi. Je détourne la tête et ses lèvres atterrissent sur ma joue. Il se redresse, le regard perplexe.

- On ne peut plus continuer comme ça, je déclare d'une voix que j'aurais voulue plus ferme.

Cette fois, son regard se fait blessé. Par un effort incommensurable, je parviens à ne pas détourner les yeux.

- C'est ton EMI qui t'a fait réaliser ça? ironise-t-il sur un ton acerbe.

Il a les yeux de la couleur de l'orage et du chagrin, mais un sourire semblable au soleil de juillet. C'est un charmeur, un baratineur, et il s'amuse à alterner entre les conquêtes d'un soir et les relations sans avenir. Je n'approuve pas, mais je me tais. Ses histoires de cul ne me regardent pas. Il apprend à tempérer son arrogance et bientôt, il gagne la sympathie de tout le département. Malgré les nouvelles personnes qui commencent à graviter autour de lui, il me confie qu'il ne s'est jamais senti aussi seul.

- Je suis désolé, murmuré-je.

- Oh, arrête de t'excuser! s'agace Eliah. Si tu n'étais pas déjà à l'hôpital, mon poing qui me démange t'y aurait envoyé à l'instant.

Il se lève et commence à faire les cents pas.

Quelque chose a changé, un infime détail. C'est la lueur dans son regard lorsqu'il me parle, un reflet à la fois triste et indéfinissable. Cela suffit pour que je sache que plus rien ne sera comme avant.

- Pour une fois dans ta vie, tu ne pourrais pas faire semblant d'avoir des couilles et assumer tes choix? siffle-t-il entre ses dents.

Je me retiens de lui dire que mes couilles ont fait la plupart de mes choix ces derniers temps. Ça serait déplacé vu le contexte.

Je sais qu'une fois que j'aurais succombé, il n'y aurait plus de marche-arrière possible. Je sais que nous allons tous les deux le regretter aux petits matins, que je n'oserai plus jamais regarder Neiva en face. Mais ce n'est pas le prénom de ma femme que je gémis avec délice, ce n'est pas sa peau que je couvre de baisers enfiévrés, pas son corps que je fais danser contre le mien, pas ses soupirs que je cueille sur mes lèvres, pas ses yeux dans lequel je me noie à oublier jusqu'à mon existence. Le sourire soleil et les yeux orage s'impriment sur ma rétine avant que je ne m'abandonne à la petite mort, le cœur au bord de l'explosion.

Si Eliah était un personnage de dessin animé, de la fumée lui sortirait des narines en ce moment. L'image me faire sourire involontairement et, croyant que je me moque encore de lui, Eliah me torpille du regard.

- J'en ai assez de faire semblant, soufflé-je en soutenant son regard.

Quelque chose semblable à de l'espoir passe sur le visage d'Eliah, mais celui-ci ne se permet pas le luxe de l'entretenir. Il me dévisage avec méfiance, n'osant pas interpréter mes paroles de la façon dont il le souhaiterait.

Je lui tends ma main valide en signe de paix. Il s'en empare aussitôt et l'amène à ses lèvres, le regard brillant d'une émotion que j'ai peine à identifier. À ma vision qui s'embrouille soudainement, je réalise que mes digues lacrymales se sont ouvertes. Je suis à la fois soulagé et terrifié. Accroché à l'épaule d'Eliah, je prie pour qu'il arrive un jour à me pardonner.

Finis