Pas sages


C'est un peu avant Noël que tout a commencé.

Au milieu des cartons qui encombrent l'entrée, le jeune homme me contemple comme si j'étais un caniche incontinent, ou une punaise égarée sur la manche de son veston. Visiblement, ma présence l'enchante tout particulièrement. « Voici Thomas » annonce mon père, cérémonieusement. Moi, après tout, je ne suis pas dérangé par l'idée d'un frère par alliance. Je n'ai jamais demandé à rester fils unique. Le seul ennui, c'est que je devrai sans doute partager ma chambre avec lui.

_ Tu ne m'avais pas dit, que tu avais un fils ? dit « Thomas » à mon père, qui se fend d'un large sourire embarrassé.

J'échange une poignée de mains avec le nouveau venu, surpris par la contrariété que ces paroles expriment. Sa main moite, très soignée, exerce sur la mienne une pression brève et pour tout dire assez professionnelle. Je cherche à attirer son attention, tandis qu'il toise mon père avec réprobation. Celui-ci baisse légèrement la tête, comme un gamin repentant. J'interroge le nouveau venu :

_ Et ta mère va bientôt arriver, c'est ça ?

Il se tourne vers moi, stupéfait, me dévisageant comme un enfant qui croit toujours à la petite souris ou au père Noël.

_ C'est moi, ton beau-père, explique-t-il. Il n'y aura personne d'autre.

Le silence qui s'ensuit semble infini. J'ouvre un large bec, comme si le ciel m'était tombé sur la tête, ou que le sol venait de s'ouvrir pour que l'enfer m'emporte. Lui, mon beau-père ? Je ne peux m'empêcher de penser qu'il n'a pas l'air beaucoup plus vieux que moi. D'ailleurs, les imaginer dans les bras l'un de l'autre suffit à me donner la nausée. C'est vraiment la dernière chose à laquelle je m'attendais lorsque mon père m'a prévenu, hier, qu'il allait me présenter « quelqu'un d'important pour lui ».

Inutile de réfléchir très longtemps pour comprendre pourquoi ce gigolo s'installe avec mon père, qui est à présent quelqu'un d'assez confortablement établi. J'observe ce parasite, ses cheveux soigneusement coiffés, le col blanc amidonné et le costume foncé impeccable, les chaussures italiennes à bout pointu. Et tout cela me fait tellement de peine que j'ai soudain envie de griffer et de mordre, comme si j'avais cinq ans. Mon père défait un carton et en extirpe différents objets : livres, linge, brosse à dents.

_ Tu veux bien nous aider à ranger, Léo ? me demande-t-il, d'un ton très neutre.

Je réponds avec une joie feinte, avant de retourner dans ma chambre :

_ Oh non, certainement pas !


Tandis que je boude dans ma chambre, je ne cogite que trop. J'aimerais être tout à fait indifférent, pourtant la curiosité me tire de ma retraite où je suis occupé à ratiociner. Depuis le temps que je vis, une semaine sur deux, dans cet appartement, je connais quelles lames de parquet grincent sous mes pas, et comment les éviter. Mes pieds nus se posent sans bruit sur le bois clair, amortissant mes pas. C'est sans doute assez ridicule, et je ne sais vraiment pas pourquoi je me cache. Comme si je n'étais plus vraiment chez moi... Je traverse le couloir et me glisse devant les portes à battants du salon, qu'on a laissées entrebâillées. Les dialogues d'un vieux film sont ponctués de rires légers. Il est clair que ma mauvaise humeur ne les atteint pas. Mon père est tout à fait ensorcelé, il a choisi de m'ignorer.

Je me glisse dans la cuisine, affamé. Je me sers un peu de lait pour accompagner ma tartine de chocolat. Mon père et moi, nous nous entendions si bien. C'est le seul père que je connaisse qui parvienne à louer une Lamborghini sans avoir l'air d'un sale cinquantenaire sur le retour. Il porte un jean et des baskets, la plupart du temps, et pourtant, on ne dirait pas qu'il essaie de faire jeune. C'est juste qu'il vit pour l'instant présent. Quand passe me chercher à la sortie des cours, il sourit, pas du tout pressé de se débarrasser de moi, et lorsque les embouteillages se referment sur nous, il monte le volume de son morceau préféré et chante ou tapote sur le volant. Il ne se dégarnit pas sur le crâne, il a toujours le dernier téléphone tactile qui vient de sortir, et me fait cadeau de l'ancien.

Je cherche une façon de rendre ce lait qui sort du frigo moins froid, mais cela impliquerait de la passer au micro-ondes, et cela ferait du bruit. Finalement, je me décide à mettre fin à cette vaine partie de cache-cache, et je regarde le bol tourner sur lui-même dans le four. C'était tellement bien de passer du temps avec mon père, lui qui trouvait toujours un prétexte pour s'absenter de la maison quand mes parents étaient mariés. J'aime sa façon de ne jamais me poser de questions qu'avec les yeux, d'un regard malicieux. Son rire lorsque je lui raconte quelque chose d'un peu trop personnel.

Le tintement du micro-ondes retentit au moment même où Thomas apparaît dans la cuisine. Il cherche quelque chose dans l'un des cartons qu'on a transporté dans une case libre en bas d'un placard. Evidemment l'emplacement est trop petit pour qu'on puisse déplier le carton et accéder à son contenu. Aussi le jeune homme s'emploie à sortir le carton, qui est un peu coincé, pour y chercher quelque chose. Je le regarde s'escrimer en buvant mon lait chaud, détaillant son visage prétentieux, les lunettes de premier de la classe et cette maigreur qui lui donne l'air d'un moineau dépenaillé. Il extirpe enfin du carton une tasse ridicule, imprimée du personnage de Tigrou dans Winnie l'Ourson.

_ Tu sais, on a des tasses, ici, lui fais-je remarquer.

Il lève les yeux et ose un léger sourire :

_ Mais ce ne serait pas pareil, dans une autre...

Je hausse les sourcils, pas très convaincu.

_ Ça doit te paraître puéril, constate-t-il.

_ Quel âge tu as ? fais-je, innocemment.

_ Vingt-quatre ans, répond-il.

Il a à peine parlé qu'il semble déjà le regretter. Il verse de l'eau de la bouilloire dans sa tasse et se brûle légèrement les doigts en renversant quelques gouttes. Il semble si fragile, et pourtant cela ne me fait pas pitié. Au lycée, je connais quelques types comme lui, et je sais qu'ils sont rien moins que volages.

_ Je me doute que tu dois trouver mon installation un peu précipitée, poursuit-il, se croyant obligé de faire la conversation. Comme je viens de décrocher un travail pas très loin d'ici, alors j'ai pensé que... Comme ton père et moi cela faisait un moment que nous...

Je soupire, n'ayant pas très envie d'en savoir davantage. Il s'interrompt et rougit en s'apercevant qu'il parle trop. Où mon père a-t-il ramassé ce pauvre chat de gouttière déguisé en persan ? Thomas esquisse un pauvre sourire, parvenant à refermer sa bouche. Puis il repousse le carton dans son encoche. Je sens dans son regard un trop grand besoin d'amitié pour ne pas avoir envie de l'éconduire. C'est même assez absurde dans sa position de beau-père, que de vouloir quêter mon assentiment. Je ne comprends pas ce qu'il espère de mon côté.

_ En tout cas, il va bien falloir que tu acceptes ma présence ici, conclut Thomas, essayant à présent un peu d'autorité comme si cela pouvait effacer cette gêne entre nous.

Je souris tandis qu'il s'éloigne, mais je ne peux m'empêcher de penser que le plus tôt il s'en ira, le mieux ce sera pour tout le monde.