Hello toutes ! Merci de suivre cette histoire !

Voici mon dernier chapitre de "Pas Sages". =)


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Chapitre 31 : L'eau qui dort

S'il y a une chose positive à propos des chagrins d'adolescents, c'est qu'ils finissent un beau jour par passer. Un matin, quelques jours, quelques semaines ou quelques mois plus tard, on se réveille frais et dispos, le cœur léger. Le soleil brille au-dehors, heureusement, il reste la vie entière pour essayer de trouver le bon numéro. Tout un programme, quoi.

Ce n'est pas exactement comme si je l'avais oublié, Rodolphe, mais j'ai cessé d'avoir le cœur en berne à la simple vision de son visage. Mon envie de pleurer a fini par se diluer dans cette bonne humeur que provoque un nouvel équilibre de vie. Pas le bonheur ni l'extase de la passion, sans doute, mais ce dynamisme et cet entrain qu'on nourrit par ses efforts tant bien que mal, avec les petites réussites du quotidien.

Cependant, au lycée, j'aperçois souvent Rodolphe avec Quentin, le petit blond qui le suit partout comme un bon petit chien. Ils paraissent si proches que je ne peux m'empêcher de ressentir une cuisante jalousie quand je les croise. D'ailleurs mon ex se moque éperdument de moi, de mon dépit, de mon chagrin : il est redevenu le beau jeune homme ténébreux, mystérieux et surtout complètement superficiel qu'il était avant moi. Je suppose que c'est mieux comme ça, après tout. Il faut croire que les gens reviennent à leur caractère naturel au bout d'un certain temps de séparation.

Oui, j'avoue, il nous arrive, avec mes amis, de le taquiner un peu. Valentin m'a raconté suffisamment de détails pour me dégoûter de mon ex à jamais, il s'en donne à cœur joie pour me révéler son côté obscur : son égoïsme forcené, toutes ses petites grimaces et mimiques quotidiennes, certains gestes trop maniérés, et puis surtout son donjuanisme impénitent. Valentin attire mon attention sur ces quelques défauts que je connais moi aussi très bien, et nous rions souvent, plus ou moins discrètement, en passant au crible le caractère de notre ex. Nous nous arrangeons quelques fois pour lui glisser une pique au passage, il nous arrive même de nous installer non loin de sa table à la cantine pour discuter.

Evidemment la cible de nos moqueries s'en est aperçue, et supporte stoïquement ces critiques et ces plaisanteries continuelles, avec une superbe indifférence. Tout au plus, un haussement de sourcils nous indique que notre humour est tombé vraiment très bas. J'ai un peu honte de me venger de lui par cette attitude puérile, mais je crois aussi, sans me l'admettre, qu'il l'a bien mérité. D'ailleurs, Quentin a le droit d'être informé lui aussi, après tout !

Aujourd'hui, dans la cour, nous rigolons si ostensiblement, qu'il s'est même arrêté de baratiner son adorable blondinet. Ce dernier, comme les autres potes habituels de Rodolphe, observe le même silence gêné que son chéri, levant ses jolies prunelles vertes dans notre direction. Je me mords la lèvre pour essayer de contenir mon hilarité, mais le fou-rire de Valentin m'entraîne de nouveau dans le sarcasme. C'est un tel régal, de tuer dans l'œuf tout germe de romantisme entre ces deux-là… Nous connaissons d'avance tout ce qui va se passer, et Valentin ne se gêne pas pour souligner en détail les petites avancées de leur relation, ou au contraire les ratés, les maladresses ou les malentendus, comme dans une émission de télé-réalité. Nous mentionnons également tout ce qui peut faire douter ou dégoûter sa nouvelle proie.

_ Et c'est quoi, cette petite marque en bas de ses reins ? fait Valentin. De l'acné ? La vérole ?

_ Ou de l'herpès ? fais-je, d'une voix candide.

Don Juan pose un regard sévère sur moi, les lèvres serrées, rougissant peu à peu à cause de cette blague particulièrement désobligeante. Il serre les mâchoires si fort que je me demande un instant s'il ne va pas venir me frapper. Il devrait, nos provocations ont atteint le niveau où l'on ne peut décemment plus ignorer ceux qui les profèrent. Mon rire s'éteint enfin dans ma gorge, ce n'est pas digne de nous, de le chambrer sur certains détails privés qui ne devraient être connus que de nous. Les amis de Rodolphe baissent les yeux, à la fois blasés et amusés par cette situation.

_ C'est une ancienne brûlure de cigarette, si vous voulez tout savoir, explique Rodolphe. Mon père me l'a imprimée sur la fesse gauche après avoir appris que je sortais avec toi, Valentin. Trop drôle, vraiment !

L'espèce de rictus qui étire ses lèvres forme cet affreux sourire, la grimace qui annonce sa défaite. Il essuie rageusement ses yeux, sa figure élégante se décompose. Voilà ce que l'on trouve sous ce beau vernis. Toute cette comédie ne vise qu'à masquer ses souvenirs, mais elle ne peut effacer le passé. J'ignore comment nous avons pu pousser la plaisanterie aussi loin, mais à présent, je regrette. Notre guerre a fini par atteindre son véritable objectif : la coquille dure et lisse du beau parleur cède, révélant ses faiblesses. Valentin rigole encore nerveusement, trop embarrassé pour réagir de façon plus sensée.


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Dans la salle de maths, je raconte tout ça à Casper, qui a un café dans une main, une cigarette dans l'autre. On dirait qu'il ne m'écoute pas, l'œil vague et distrait. Sa détresse a laissé place à un calme relatif, il ne sursaute plus lorsqu'un retardataire entre dans sa classe.

_ Tu devrais l'oublier, dit-il simplement, rêveur. Il n'est pas ingrat, il est juste… dépassé. Alors il s'accroche à ce qu'il croit posséder. Mais tu vois bien qu'il est rattrapé par son passé. Son père est en prison, sa mère l'a abandonné quand il était petit, et toi, il t'a sacrifié sa fierté.

_ Je ne comprends pas pourquoi il m'a largué, dis-je.

_ Ses amis se sont moqués de lui… soupire Casper. Il les considère comme une sorte de famille, leur jugement a beaucoup d'importance pour lui.

_ C'est ridicule. Et pourquoi sortir avec un autre, aussi vite ? je grogne.

_ Oh, ça, c'est plutôt un point positif : c'est uniquement pour t'embêter.

Je souris bêtement : si seulement c'était vrai ! Mais je me reprends très vite :

_ Non, impossible. Ou alors, il s'applique !

Le jeune homme sourit à son tour. Le soleil printanier a fait sortir une multitude de taches de rousseur sur son visage blond. Ses dents apparaissent un instant tandis qu'il rit sans bruit. Il porte toujours ce même parfum boisé, comme une odeur d'herbe coupée. Il jette sa cigarette par la fenêtre d'une pichenette.

_ Bon, je vais descendre faire des photocopies, dit-il en s'écartant soudain, me tournant le dos.

Cela ne m'empêche nullement de détailler la courbe avantageuse de son dos et de sa taille, tandis qu'il range et classe les piles de papiers sur son bureau. Je le suis jusqu'à la porte et m'arrête pour échanger quelques mots avant de le quitter. Mais au lieu de ça, je me contente d'effleurer son avant-bras duveteux du bout des doigts, lui aussi tellement blond que les poils ne forment qu'un halo autour de sa peau.

_ Léo, arrête ça, râle Casper en essayant de stabiliser la pile de documents divers qui tentent désespérément de s'envoler dans le courant d'air.

_ Tu te souviens, quand tu m'as embrassé ? je lui rappelle, perfidement.

Il pose son fatras sur la table la plus proche et range les papiers de son mieux, avant de répondre :

_ Vaguement. J'étais saoul comme… comme une patate…

J'ai toujours trouvé très amusante la manière dont l'accent revient quand la personne est surprise ou embarrassée. Je rectifie :

_ Ici, on dit plutôt « bourré comme un coing ».

_ Comme un coin ? Parce qu'on s'effondre dans un coin de la pièce ?

_ Non, c'est un fruit, un coinG, dis-je avec un zeste d'accent marseillais. Un fruit immangeable et horrible à cuisiner. Et alors, ça t'avait plu ?

_ Patat, coinG, marmonne Casper en ajoutant quelques commentaires incompréhensibles dans sa langue natale. Oui, j'ai apprécié, dommage que tu sois si jeune.

_ J'ai bientôt seize ans, fais-je en me rengorgeant.

_ Tu as un joli visage, un regard décidé. En plus tu as une façon de te poser quelque part et de toiser les gens qui est très amusante. On dirait « Le voyageur au-dessus des nuages » de Friedrich. La première fois que je t'ai vu, j'ai pensé à ce tableau.

J'ignore tout à fait de quelle œuvre d'art il peut bien parler… Bien que flatté par ces compliments, j'attends le « mais ». Je sens qu'il va forcément revenir sur ce portrait et me balancer une critique bien sentie. Mais au lieu de ça, il pose la main sur ma joue et la caresse doucement. Puis il reprend ses papiers et s'esquive prestement.


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En rentrant chez mon père, je me sens tellement déprimé que je regarde une émission de télé-réalité sur la chaîne pour jeunes où passent également, quasiment en boucle, de vieux épisodes des Simpsons, le soir. En écoutant une jeune fille raconter ce qu'elle a ressenti au moment d'aligner deux mots en anglais, je ne peux m'empêcher de songer que je serai sans doute mille fois plus capable qu'elle de décrocher son casting. Evidemment, je suis loin d'avoir le physique pour devenir mannequin. Quoique, si j'avais investi autant dans la chirurgie esthétique… Qui sait ? Mon cerveau se ramollit, des pensées stupides me traversent l'esprit, pourtant je suis incapable d'éteindre le poste. J'ai beau réviser vaguement mes cours de SVT en même temps, je sais bien que ça ne fera pas illusion à l'interro de demain. La flemme, quoi.

_ Qu'est-ce que tu regardes ? me demande Thomas avant de se planter à côté du canapé.

Je me redresse sur le coude, recoiffe machinalement ma tignasse, la bouche pâteuse. Sceptique, mon beau-père observe un instant les personnes qui racontent leur vie à l'écran.

_ Lamentable, soupire-t-il avant de se saisir de la télécommande et d'appuyer sur « Off ». Allez, au boulot !

_ Mais je viens à peine de rentrer… Et d'ailleurs, je n'ai même pas de professeur particulier, alors, j'en profite !

Thomas lâche un très gros soupir, qui me fait sortir du canapé, avec l'énergie d'une méduse échouée sur la plage qui tenterait de rejoindre la mer. Je m'installe rêveusement à la table du salon où trône son ordinateur portable waterproof, et me décide à étaler mes affaires autour de moi. Je goûte son thé qui est posé à côté, mais manque de le recracher tellement il est amer. Au lieu de ça, je déglutis, émettant un gargouillement d'horreur.

Ayant rangé ses vêtements tout juste sortis du pressing dans la penderie, Thomas se rassoit de l'autre côté de la table. Ses prunelles courent d'un côté à l'autre de l'écran de son portable tandis qu'il boit son thé, se tenant bien droit, et l'air très professionnel.

_ C'est quoi, ton boulot, au fait ? dis-je.

_ Je travaille dans une équipe qui essaie d'améliorer les moteurs hybrides. Enfin, en ce moment. Parfois, on m'envoie faire des présentations pour les gros clients. Comme la semaine dernière, par exemple.

A chaque fois que Thomas apparaît dans mon champ de vision, je ne peux m'empêcher de le dévisager avec des yeux de merlan frit. Sa présence n'est pas encore tout à fait redevenue habituelle, au contraire de celle de Paul, que je cherche nerveusement autour de moi, alors même qu'il s'est fait renvoyer.

_ Comment ça s'est passé, en mon absence ? me demande Thomas, sans cesser d'examiner son document.

_ Oh, ça ne marchait pas trop avec Paul. Il était vraiment terrible avec moi !

Thomas ne peut réprimer un sourire malicieux, me jette une œillade amusée.

_ Je ne suis donc pas le seul à ne pas pouvoir le supporter... Toujours tellement coincé, avec un avis raisonnable sur tout… Impossible de lui faire dire quoi que ce soit de personnel. Enfin, il n'avait pas tort sur tous les points, loin de là…

J'essaie de ne pas paraître comprendre de quoi il parle, et change de sujet.

_ J'ai bien cru que tu allais nous laisser tomber. Après tout, mon père t'avait manqué de respect.

_ Oui, mais ça lui arrive quelques fois, avoue Thomas avec un geste fataliste. C'est son côté Docteur House… Ensuite, quand il est venu s'excuser, et discuter tranquillement de tout ce qu'on avait dit, j'ai vite oublié tout ça. D'ailleurs, il a même renoncé à ce PACS. J'espère qu'il n'envisage pas un mariage, du coup !

_ Tu as rompu tes fiançailles ?

_ En fait, non. Nous avons juste fait un compromis : je veux bien me pacser, mais uniquement quand je me sentirai prêt. C'est à cette condition que je suis revenu.

Il tire le pendentif passé à une chaîne autour de son cou pour me le montrer, l'anneau en or blanc que lui avait offert mon père, puis il la remet sous sa chemise, avec un sourire en coin. Voilà un arrangement qui paraît acceptable, et même juste. Je soupire :

_ N'empêche que j'ai bien vu le moment où j'allais devoir m'habituer à un nouveau beau-père. Finalement, qu'est-ce qui t'a décidé à revenir ? Tu as pris ton temps…

_ Bon, j'ai été en voyage d'affaires la semaine dernière… En fait, ce n'était pas si mal. Les collègues, là-bas, commençaient à me traiter avec un peu plus de sympathie. Ils avaient l'air d'apprécier ce que je faisais : si je voulais, j'aurais probablement pu obtenir un poste dans leur site… Opération séduction, donc. Des compliments, alors que je suis plutôt habitué aux coups de gueule. Même le client n'était pas si terrible. Et puis, on m'a appelé pour me prévenir de l'enterrement de Baptiste. Et c'est là que j'ai déchanté. J'ai réalisé que leur gentillesse m'agaçait. Qu'elle ne signifiait rien, parce que ces gens ne m'auraient pas autant apprécié si je n'avais pas été si haut dans l'organigramme. Je déteste qu'on me lèche les bottes. Toute cette fausse amitié m'a rappelé que sans ton père, je me serais probablement laissé leurrer par toute cette poudre aux yeux. C'est lui qui m'a appris à reconnaître les faux-semblants. La seule personne qui m'a tendu la main quand je n'étais rien, c'est lui. Il a toujours cru que j'étais quelqu'un de brillant, même quand je ne gagnais pas ma vie.

_ Et moi, je ne t'ai pas manqué ? lui fais-je remarquer.

_ Mais oui, tu m'as manqué, avec tes combines et tes manigances ! réplique-t-il. Non, plus sérieusement, ça me faisait mal au cœur de t'abandonner, d'ailleurs. Mais souviens-toi, même si je n'ai aucun droit sur toi, tu pourras toujours venir me voir, quoi qu'il arrive.

Un sourire idiot étire mes lèvres jusqu'à faire trois fois le tour de ma tête. Pour ne pas trop manifester d'émotion, je vais me chercher un soda dans la cuisine, avant de m'attaquer à mes révisions. J'aimerais qu'il ne s'en aille plus jamais.

_ Tu sais que j'ai croisé ton copain, l'autre jour ? me signale Thomas quand je reviens.

_ Rodolphe ? Vraiment ? Où ça ? fais-je avec étonnement.

_ Au Woody's. Il y bosse au noir, cet imbécile, dit Thomas en levant les yeux au ciel.

_ Dieu sait ce qui lui prend de prendre un job en plein milieu de l'année scolaire… De toute façon, je m'en fous, il m'a largué depuis des semaines, c'est bel et bien terminé, maintenant.

Thomas me contemple un instant de trop avec un haussement de sourcils défiant.

_ Il dit lui aussi que tu sors avec ton prof de maths…

Je manque de m'étrangler avec mon coca, qui me ressort par les narines. Décidément, cette rumeur me poursuit !

_ Mais je vous promets que jamais ce n'est arrivé, pourtant !

_ T'as le nez qui s'allonge ! se moque Thomas.

_ Une seule fois. C'était il y a très longtemps, et ça s'est arrêté avant même d'avoir commencé ! je trépigne.

_ C'est pas à moi qu'il faut le dire, répond Thomas. Pauvre garçon, tu lui as brisé le cœur...

Je reste sans réaction un moment, incrédule, avant de me le faire répéter :

_ C'est pas possible ?

_ Oh si. Et même, j'ai dû sortir les mouchoirs… Ah là là…

Il rigole doucement et finit par se taire, heureusement. J'ai quand même du mal à me figurer Rodolphe en train de servir des bières à des étudiants. Quoique, avec la tête qu'il a, il fait plus que son âge.

Comment ai-je pu ne pas comprendre ? Depuis le début, il s'est toujours montré très possessif avec moi. Mais au point de se débarrasser de moi comme on enlève une épine de son pied ? Avec tous les potins qui courent sur mon compte, je me doute que ses amis ont dû se payer sa tête. D'ailleurs, on ne peut pas dire que j'ai été beaucoup plus fin qu'eux. Je regrette mes plaisanteries amèrement, à présent. Est-ce qu'il arriverait à me pardonner si je m'excusais ? Je sens qu'il va falloir m'expliquer avec lui. Ce que j'aurais dû faire depuis longtemps. Je me demande pourtant s'il n'est pas trop tard pour avoir cette conversation. D'autant plus que Valentin et moi avons été franchement odieux avec lui. Et si j'étais le seul à voir en lui autre chose qu'une belle apparence creuse ? Il ne saurait sans doute pas qu'il vaut mieux que ce que l'on dit de lui.


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Le Woody's est un petit bar du centre-ville qui vient juste d'ouvrir, il sert habituellement de repère aux étudiants de l'école de graphisme qui est juste à côté. La déco est futuriste, épurée, avec des couleurs qui n'en sont pas, comme beige, marron, blanc, agrémentée de quelques motifs de couleur vive. Sur les murs, des personnages de manga connus grandeur nature, avec leurs cheveux en pétard et leurs yeux démesurés, se penchent sur les clients. A midi, on y sert des salades et des paninis, environ trois fois plus cher qu'ailleurs, et le soir, c'est l'endroit branché du coin. Un DJ hirsute, qui semble se prendre pour David Guetta, s'agite au-dessus de ses platines, répandant dans l'air un son puissant, rythmé et artificiel. Bref, je ne suis pas surpris de voir Rodolphe travailler dans cet endroit. Il ne détonne pas parmi les autres serveurs, avec cet espèce de sourire qui n'en est pas exactement un, mais plutôt une sorte de façade conciliante. J'aime pourtant le nœud papillon de satin noir, un peu rétro, qui orne sa chemise, soulignant sa pâleur et ses yeux sombres.

Je me rends compte à présent que ce n'est sans doute pas le meilleur lieu pour l'aborder, mais après tout, cela aurait sans doute été encore plus difficile au bahut, où son copain ne le lâche pas d'une semelle, et encore plus chez sa mère, chez qui il semble toujours mal à l'aise. Le fauteuil en résine aux formes bizarres est dur sous mes fesses quand je m'assois, me laissant choir à la première place venue. Le sentiment de ne pas être à ma place m'envahit : la techno, cette musique si orientée, met à nu la cadence de mon cœur qui bat trop fort, trop vite, les lumières qui courent sur nos têtes me donnent un vertige persistant. Je le suis des yeux tandis qu'il passe à la table d'un groupe de jeunes excités, avec une expression distante et amicale qui lui ressemble si peu, un calepin à la main. Je ne peux m'empêcher de me demander ce que je fais ici, l'impression d'être ridicule me tenaille. Dans la lumière des spots fluorescents, mon jean délavé brille de tous ses feux, ses ourlets effrangés reflètent un style grunge pas du tout calculé. Quand à ma chemise noire, c'est la même que celle de la barmaid.

Lorsque mon ex arrive à ma table, d'un pas léger, et me dévisage en silence, j'ai déjà eu le temps de transpirer et de regretter d'être venu l'importuner jusqu'ici. Il esquisse un sourire tellement contraint et grimaçant que je comprends assez vite qu'il n'est pas très content de me voir.

_ Qu'est-ce que tu fais ici ? dit-il abruptement.

Il contient de son mieux une série de vannes et de reproches divers, les doigts crispés sur son plateau.

_ Thomas m'a dit que tu bossais ici. Et toi, à quoi tu joues ?

_ J'ai bientôt dix-sept ans, Léo. Je travaille !

Il me fait cette réponse avec une telle désinvolture que la colère monte soudain en moi :

_ Tu es en première. Et le bac de français, tu commences à le préparer quand ? Tu n'es pas fatigué, à la fin de ta journée de cours, peut-être ? Dans quel état tu es, le lendemain, quand tu as passé une partie de la nuit à bosser ?

_ Je suis nul en classe, je vais redoubler, de toute façon. Je vais me retrouver avec les types qui m'ont fait la peau il n'y a pas si longtemps. C'est peut-être pas la peine d'attendre ça pour m'en aller.

Son haussement d'épaules fataliste me met littéralement hors de moi.

_ Ne me dis pas que tu vas faire des petits boulots toute ta vie ? Sans le Bac, tu ne peux pas aller à la fac !

_ Mon beau-père ne me paiera pas d'études, Léo. J'ai besoin de mettre de l'argent de côté. Bon, qu'est-ce que je te sers ?

Il parle si calmement que mon désarroi ne fait qu'augmenter. Une trajectoire brisée en plein vol. Je ne savais pas qu'il avait de mauvaises notes, mais c'est logique, avec tout le temps qu'il a passé en désintox. J'ignorais aussi que son beau-père ne le soutenait pas.

_ Rien, ça ira comme ça, je m'en vais.

_ Très bien, conclut-il. Et au fait, merci, pour la dernière fois. J'apprécie vraiment, Quand Valentin et toi, vous me ridiculisez.

Son regard parfaitement sérieux me fait rougir.

_ Désolé. C'est très dur pour moi, de te voir avec ton nouveau copain, au lycée.

_ Tu parles de Quentin ? s'étonne Rodolphe. Mais on ne sort pas ensemble !

_ Tu plaisantes, c'est ça ? Il est toujours en train de te mater !

Rodolphe baisse les yeux, hochant la tête :

_ Eh bien, il ne devrait pas. Parce que son chéri, c'est Flo. Et toi, ça se passe bien, avec… Je n'arrive pas à prononcer son nom… C'est un nom Suisse ?

Il ne sourit pas en me lançant cette pique. Moi non plus. D'ailleurs, au point où nous en sommes, ce n'est pas une sentence assassine, mais plutôt un constat.

_ Mais il ne se passe rien, avec Casper. Je me tue à vous le répéter !

_ Tout le monde le dit, pourtant. Je ne supportais plus d'avoir l'air du cocu de service…

_ Peut-être que tu devrais davantage te soucier d'être, plutôt que d'avoir l'air. Peu importe ce que pensent les gens, si toi, tu sais que tu es heureux. Comment tu peux te fier à de pareilles commères ? On dirait que tu accordes plus d'importance à leur parole qu'à la mienne !

_ Non, mais eux, je les supporte toute la journée, ils répètent, ils cancanent, ils ricanent sans interruption du matin au soir. Même quand je venais te voir, tes copains trouvaient un moyen de me chambrer. Je n'en peux plus, de tous ces potins, de ces ragots. Ça ne m'intéresse pas. Et même toi, tu ne peux pas t'en empêcher. Je suis comme une maison rongée par les termites.

J'entends des clients qui le hèlent, impatientés par notre longue conversation, mais je ne peux détacher les yeux de sa figure, de cette expression de mélancolie.

_ Tant que tu attacheras autant d'importance à ce que disent les gens, ils auront un moyen de pression sur toi. Ça les amuse, de te torturer avec ces bêtises. Laisse tomber, tu t'en fous. Laisse-les parler, n'écoute pas ce qui peut te blesser. Je ne sors pas avec Casper. On a fait notre deuil ensemble, c'est tout. Ce n'est qu'un ami.

Je voudrais qu'il reste ainsi à me contempler pour toujours, avec cette lumière dans ses prunelles noires. Comme dans les films, tout le reste cesse d'exister, de s'agiter. Nous sommes de nouveau seuls, pas avec une pauvre marionnette que des basses plaisanteries peuvent atteindre, mais avec un garçon d'une exquise sensibilité, et d'une beauté peu commune. Si cela suffira pour qu'il me pardonne, je ne le sais pas. Cependant, le dialogue est renoué.

_ Bon, je te vois au lycée demain, conclut-il. Je dois retourner bosser.

Il examine un instant de trop mon visage, mes lèvres, puis tourne les talons.

Je sens que demain, j'aurai encore beaucoup de choses à lui dire. Et tous ces mots se bousculent dans ma tête dans un joyeux chaos. (J'ai toujours eu l'esprit d'escalier…)

Bêtement, j'ai envie de crier à mes amis que Quentin est le copain de Flo, ce qui ne serait pas une très bonne idée vu que personne ne le sait.

J'ai envie de serrer Casper dans mes bras pour le remercier de m'avoir soutenu pendant tout ce temps, mais je ne le ferai pas, alimentant l'idée reçue selon laquelle les ados sont ingrats.

J'ai envie de rouler à patin à Rodolphe devant tout le monde, même si c'est impossible, ici. Je veux le persuader de me faire confiance, même si je suis plein de défauts.

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THE END


That's all folks !

Tout d'abord merci d'avoir lu ! Et j'espère que vous avez trouvé que la suite était à la hauteur.

Désolée pour Looli, si tu n'as pas été intéressé par les aventures de Léo au bahut. Mais je crois que ça aurait été incomplet si je n'avais pas donné cet aperçu. C'est vrai que "la maison", pour ce personnage, c'est chez papa, et chez maman, et son père est le grand absent de l'histoire, comme dans les contes de fées... Mais il existe des parents très peu présents, aussi.

Merci à Li d'avoir aimé cette histoire ! Bises ! et j'espère moi aussi que je serai inspirée très bientôt, je n'en demande pas moins.

Bises à vous qui avez aimé (ou pas ) cette fiction ! N'hésitez pas à me faire part de votre opinion.

A bientôt peut-être pour de nouvelles aventures ?

Lirulin