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On commence avec une petite réponse aux (à la, actuellement) reviews … Pour laquelle je passe le relais au mystérieux inconnu du chapitre un.

Cmoineko : Une sadique de plus … On est perdus. (Celui de mes créatrices est bien suffisant, crois-moi!). En tous cas, merci de ton intérêt ! Je te saluerai plus en détail quand j'aurai rassemblé un peu mes morceaux...

Bonne lecture !


1er Janvier 2010, trois heures du matin. Le Dr Kiegan Shaughnessy eut un bâillement et s'étira longuement. Elle avait mal au dos, à la nuque... La fatigue commençait à se faire ressentir. Elle ôta ses lunettes une minute, se frotta les yeux. Elle commençait à voir trouble. Peut-être était-il temps de faire une pause... mais non. Le message laissé un peu plus tôt sur son portable l'en dissuada. Avant toute chose, régler le problème qui l'attendait sur la table d'autopsie. Abraham ne devait pas être inquiété. Elle le lui avait promis.

Kiegan se releva et alla chercher une tasse de café. Très fort, ultra-serré. Il n'y avait plus que comme ça qu'elle parvenait à le boire. Effet d'accoutumance, sans doute dû aux quelques deux – trois ? – litres qu'elle avalait chaque jour... En même temps, avec un métier comme le sien, dans une ville comme Redemption... Elle en connaissait qui tournaient aux antidépresseurs, d'autres à des substances moins licites... Kiegan, elle, préférait sa dose de caféine. Moins dangereux pour la santé. Enfin... Bref. N'épiloguons pas.

« D... Dr Shaughnessy ? »

Elle releva la tête, peu amène. Le brancardier recula légèrement, presque effrayé par son regard. Il bafouilla :

« Je... euh... On vous a amené un... nouveau corps... Enfin il est en très mauvais état. On vous le met où ? »

Kiegan se contenta d'indiquer le chiffre trois de la main, sans répondre, et le brancardier s'éclipsa. Elle sourit par-devers elle. Elle savait qu'elle avait la réputation d'être le grand méchant croque-mitaine de l'Institut. Du haut de son mètre soixante-et-un rehaussé de dix centimètres de talons aiguilles quelles que soient les circonstances, elle terrorisait les brancardiers, tyrannisait ses assistants, martyrisait les laborantins – bref, se comportait en véritable dictateur en tailleur Chanel. Elle ne cherchait pas à se justifier, s'excusait rarement. Son seul argument était que son métier était sa passion et que cela la rendait infiniment intransigeante envers les incapables et les dilettantes. Elle venait d'ailleurs de renvoyer son dernier assistant, un jeune imbécile qui avait réussi à briser un flacon contenant des échantillons gastriques importants et qui, pour ne pas se faire remonter les bretelles, avait cru bon de racler le sol pour remplir un nouveau bocal. Abruti. Ce qui expliquait pourquoi elle se trouvait actuellement seule dans les locaux.

Elle finit sa tasse et remit ses lunettes. Allons, elle en avait pour plusieurs heures encore. Elle soupira, rajusta le haut de sa tenue et quitta la salle de repos. En passant dans le couloir, elle jeta un regard à la pendule. Plus que trois heures avant la fin de son service. Il faudrait qu'elle pense à appeler New York en débauchant. Comme ça, elle aurait l'excuse de la fatigue pour ne pas s'éterniser, quitte à devoir rappeler plus tard dans la journée et mettre le téléphone sur haut-parleur en laissant son père déblatérer, comme tous les ans. Kiegan avait beau avoir dépassé le cap (fatidique) de la quarantaine, elle avait toujours autant la sensation d'être aux yeux de son père l'adolescente paumée et difficile qu'elle était à quinze ans. Ce qui ne laissait pas de l'exaspérer. Il faudrait aussi qu'elle écrive à Patrick, d'ici à la fin de la semaine. Ô joie. Sans parler des vœux de nouvel an à adresser à ses anciens collègues... à moins qu'elle ne s'en dispensât. Après tout, pourquoi s'emmerder pour des gens dont elle n'avait plus rien à faire ? Asociale ? Certes, et alors ? Dans le cas contraire, elle n'aurait vraisemblablement pas choisi ce métier.

Elle poussa la porte de la salle d'autopsie, ajustant son oreillette et son micro pour dicter ses conclusions à l'ordinateur. Deux corps. Enfin... Pour l'un d'entre eux, c'est à peine si l'on pouvait parler de corps. ''Compote'' serait probablement plus exact. ''Hachis'', à la rigueur. Même Hannibal Lecter en aurait été écœuré. Était-ce seulement humain, d'ailleurs ? À Redemption, tout était possible. Mais ce n'était pas celui-là qui intéressait Kiegan. Ça, elle le laisserait – fort lâchement d'ailleurs – à son estimé collègue. Le Dr Karl Lüger ne lui en voudrait pas. Trop gentil pour cela. Non. Ce qui retenait l'attention de Kiegan, c'était l'autre.

Sujet mâle, la trentaine, type caucasien, brun, les cheveux longs et peu soignés, barbe de huit jours. Environ 1m80, plus ou moins 80 kgs, silhouette sportive, muscles bien définis, tatouages... Kiegan fronça le nez. Tatouages à caractère raciste et homophobe. Une manière typiquement administrative de qualifier la croix gammée qui ornait son pectoral gauche, et le massif aigle qui déployait ses ailes dans son dos. Yeurk. Kiegan préféra s'en détourner pour se concentrer sur les blessures. Une main fracturée, divers hématomes, blessures défensives. Le trauma à la hanche était plus ancien... – son dossier indiquait qu'il avait été GI. Pffff. L'armée américaine comptait pourtant un bon nombre de types bien... pourquoi fallait-il qu'elle soit polluée par des raclures de ce genre ? – et un énorme trauma crânien achevait la liste. Le type avait eu la tête fracassée par un objet contondant, vraisemblablement une batte de base-ball. Pour un peu, Kiegan l'en aurait presque plaint. En plus, il n'était pas vilain garçon, dans l'absolu. Quel gâchis qu'il ait été si con. Elle songea que, s'il avait su qu'il allait être autopsié par une immigrée, il aurait sûrement tout fait pour ne pas mourir...

« Pas de chance pour toi... »

Elle ricana et se détourna pour prendre ses gants et ses instruments. Relevant plus ou moins ses cheveux sur sa nuque, elle enfila une paire de gants, choisit un scalpel... Grmph. Quel était le crétin anencéphale qui s'était chargé de nettoyer et stériliser les instruments ? Ah. Question stupide. L'autre imbécile, évidemment. L'Irlandaise grommela et alla balancer le plateau dans le stérilisateur. Heureusement qu'elle avait un set de rechange... Elle le déballa et revint prendre place près du cadavre. Bizarre... Elle avait l'impression que la blessure à la tête avait diminué... Non, ce n'était pas possible. Ce devait être la fatigue. Elle soupira et, attirant à elle la pomme de douche, commença à nettoyer le corps. Lequel, bien qu'étiqueté comme étant mort depuis la veille au soir, semblait étrangement tiède sous sa main... ou peut-être était-ce à cause de la faible température de la pièce. Oui. Ce devait être ça. Et la fatigue – toujours elle. Sûrement. Première bonne résolution de l'année : dès qu'elle en aurait fini avec celui-là, elle rentrerait chez elle. Un bon bain chaud, un snack sur le pouce, et plongée sans escale au fond de son lit. La couette remontée au-dessus de la tête, le nez dans l'oreiller, et un CD en guise de berceuse. Et, peut-être, plus tard dans la journée, appeler quelqu'un ? Alexander, par exemple ? Ou le Dr Doyle, l'expert psychiatrique ? Il y avait longtemps... ou mieux : David !

Kiegan esquissa un sourire. De cinq ans son cadet, David Morgan faisait partie de ses rares amis – et comme la plupart des personnes qu'elle aimait à désigner sous ce nom, la légiste l'avait connu dans ses jeunes années, à New York. Ils s'étaient brièvement perdus de vue, avant de se retrouver à Big Apple où David était devenu inspecteur de police et où elle travaillait déjà comme légiste. Ils avaient été mutés à Redemption ensemble cinq ans plus tôt. Leur relation était simple – du moins aux yeux de Kiegan : une franche et profonde amitié, du sexe sans complication, chacun vivait sa vie de son côté, il n'était pas question de former un couple – l'un comme l'autre étaient allergiques à ce mot. Mais chacun était là pour l'autre dans les coups durs. Lorsque, deux ans plus tôt, elle avait été agressée et emmurée vivante – un souvenir qui, aujourd'hui encore, hantait ses nuits à intervalles réguliers – c'était lui qui avait défoncé le mur de briques qui la retenait prisonnière et l'avait arrachée à la fosse. En supplément au soutien psychologique obligatoire, c'était lui qui l'avait prise en main. Il l'avait secouée, ramenée à la réalité. Elle estimait souvent que c'était lui, autant que Sebastian Doyle, qui l'avait sauvée de la folie. Autant dire que la perspective d'une soirée avec lui était plutôt réjouissante, pour bien démarrer l'année...

Kiegan secoua la tête pour sortir de sa rêverie et fronça les sourcils. Décidément, elle allait de surprise en surprise, avec ce corps... Voilà qu'il avait la chair de poule ! Elle qui croyait avoir tout vu... Elle soupira et reposa la pomme de douche. Elle allait commencer par l'incision en Y pour s'échauffer et se mettre dans le bain. Si elle faisait l'examen du crâne maintenant, elle ferait n'importe quoi. Prenant son scalpel, elle planta la lame dans la chair et commença à couper sur un ou deux centimètres... avant de se figer. Une petite rigole de sang s'était formée, qui ne cessait plus de couler... et grossissait... grossissait... Jusqu'à former, en quelques secondes, une véritable hémorragie sous les yeux d'une Kiegan stupéfaite, choquée, incapable de réagir. Elle se pencha pour regarder, comprendre... quand le cadavre ouvrit les yeux, prenant une profonde inspiration qui dégénéra en hurlement de douleur tandis que sa main empoignait son bras, le serrant à le broyer. Kiegan poussa un cri de panique et chercha à se dégager, avant que sa raison ne reprenne le dessus. Attrapant plusieurs compresses, elle pratiqua un point de compression sur la plaie, tout en parlant au blessé :

« Monsieur, si vous m'entendez, restez calme ! Je vais recoudre la plaie. Lâchez mon bras, s'il vous plait. »

Ferme, mais sans agressivité. Elle s'était efforcée de se montrer rassurante. Sans doute l'avait-elle suffisamment été, car l'homme la lâcha. Prenant du fil de suture et une aiguille, elle s'empressa de refermer l'incision qui, heureusement, n'avait touché aucun organe ni aucun vaisseau majeur. De temps à autres, elle regardait, incrédule, le visage à présent intact de son patient improvisé. Elle devait vraiment avoir manqué un épisode quelque part...


Le processus était toujours le même. D'abord un battement de cœur, puis un second. Puis il n'y avait plus qu'à se frayer un chemin dans la petite entaille que leur rythme creusait au milieu des ténèbres, s'y agripper pour se laisser tirer vers la surface. Ses yeux s'ouvrirent, la lumière l'éblouit, et l'air entra dans ses poumons – en même temps qu'une douleur ténue lui déchirait la poitrine. Ça, c'était une chose qui changeait de l'ordinaire. Un cri qui devait être le sien brisa le silence tandis que sa main s'agrippait à quelque chose – n'importe quoi ! - jusqu'à ce qu'une voix féminine, patiente et autoritaire à la fois, ne s'impose par-dessus la sienne. Une voix de médecin. Cette constatation le calma instantanément, et tandis qu'il clignait des yeux pour clarifier sa vision et se débarrasser des derniers restes de rigidité cadavérique qui s'étaient attardés dans ses paupières, il put constater qu'elle avait cessé de compresser sa plaie pour entamer de la recoudre.

Il la regarda faire quelques secondes, en silence, sa poitrine se levant et s'abaissant à un rythme de plus en plus proche de la normale, tandis que la douleur s'atténuait pour se poser en élancements sourds mais supportables, observant avec une certaine fascination l'aiguille mordre la chair à intervalles réguliers pour y faire passer le fil de suture. Le docteur – K. Shaughnessy, légiste de son état, si l'on en croyait le badge – ne cessait, de par dessus son ouvrage, de braquer sur lui des yeux incrédules. Il aurait difficilement pu l'en blâmer … Se redressant sur un coude alors qu'elle achevait les derniers points, il croisa son regard pour lui adresser un sourire calme, faisant de son mieux pour dissimuler la pointe d'amusement qu'il pouvait y sentir.

« Inutile de me regarder avec ces yeux là, je ne vais pas vous sauter dessus – surtout pas dans cette tenue, ça ferait mauvais genre. On jurerait que vous avez vu un fantôme. »

Il y eut un bref temps de silence, quelques secondes à peine – le temps, en somme, que l'adrénaline redescende – puis elle recula, les lèvres serrées, le regard presque hostile. Ce n'était pourtant pas de la peur – ce qui, en soi, aurait été plus logique – mais une sorte de déplaisant mélange entre dégoût, méfiance et... haine ? Peut-être... Même s'il ne se l'expliquait pas. Il n'avait pas souvenir d'avoir déjà rencontré un tel antagonisme sur Terre – du moins pas d'entrée de jeu... Enfin, elle lâcha, étrangement calme :

« Je ne sais pas comment vous avez fait, mais de toutes façons, si l'idée de me sauter dessus vous avait pris, c'est d'un chargeur en pleine tête que vous auriez eu à vous remettre. »

Son regard passa instinctivement à la ceinture de la légiste, y vérifiant la présence d'une arme. Arme qui semblait absente, en l'occurrence, mais cela ne voulait pas forcément dire grand chose. Elle pouvait tout aussi bien bluffer qu'en garder une au creux des reins, et il n'avait pas particulièrement envie de tester cette dernière théorie. Haussant les épaules à un tel surcroît d'agressivité, il décida de lui laisser le temps de digérer les derniers évènements et, la quittant du regard, leva les bras à hauteur de son visage pour mieux les observer. Muscles soigneusement sculptés, puissants, efficaces. Les autres éléments de son anatomie n'étaient pas en reste … Loin de là même, put-il constater grâce à l'absence de drap pour recouvrir son corps. Et de toute évidence, à en juger par la pilosité qui se trouvait à sa portée, il était brun, ce qui l'arrangeait plutôt. Il se figea lorsque ses yeux se posèrent sur le tatouage qui ornait son pectoral, qu'il avait mis quelques secondes à identifier. Entre toutes choses … Il déglutit douloureusement tandis que ses doigts dessinaient les contours de la large croix gammée, retenant une grimace de dégoût. La suite était plus « banale ». Une barbe de quelques jours vint lui piquer la paume lorsqu'il la passa sur son visage, et – il se pencha pour arracher l'étiquette attachée à son orteil gauche par un élastique – il s'appelait William F. Pryce. Pas trop mal. Il avait connu pire.

« Le F est l'initiale de quel prénom ? »

Elle l'avait observé tout ce temps, retranchée dans le silence, mais de toute évidence un rien dépassée par la situation. Peut-être n'était-ce pas la première fois que quelqu'un revenait à la vie sur sa table, mais il était certainement le premier à revenir en aussi bon état et à être capable de soutenir une conversation... ou de faire des réclamations. L'hostilité était toujours présente, mais nuancée d'une forte dose de curiosité. Légiste – et donc habituée aux énigmes et autres investigations – elle devait avoir remarqué et interprété ses mimiques, ses gestes et ses regards – plus ou moins correctement, après tout, elle ne disposait pas de tous les éléments pour parvenir à la conclusion correcte – et il semblait que ses déductions la laissaient dubitative. Elle répondit machinalement :

« Francis. »

William Francis Pryce. Un peu long mis bout à bout – et il n'était pas excessivement fan du William, mais cela sonnait plutôt bien, en somme. Et le corps restait plaisant. Il s'y sentait encore un peu emprunté, comme toujours lorsqu'il venait tout juste d'en changer, mais il savait d'expérience que la sensation passerait au fil des jours. Ce qui importait, c'était qu'il soit suffisamment jeune et sportif pour lui laisser un maximum de libertés, et qu'il soit esthétiquement agréable. Un regard dans le premier miroir qui croiserait son chemin lui confirmerait -ou non - ce dernier point. Pour le moment, il eut beau jeter des coups d'œil aux environs, il ne trouva rien qui puisse lui renvoyer son reflet dans l'immédiat, et décida de garder ce dernier point pour plus tard. Mis à part certains « détails » - son regard s'attarda sur le tatouage qui n'avait malheureusement pas bougé d'un pouce durant ses réflexions – dont il s'occuperait en temps voulu, il pouvait s'estimer relativement heureux de sa nouvelle résidence. Peut-être la garderait-il quelques temps...

Il jeta un regard circulaire à la pièce, examinant les poignées des tiroirs dans lesquels les autres corps étaient confinés. Selon toute vraisemblance, le corps dans lequel il était arrivé sur Terre était maintenant en trop mauvais état pour qu'il puisse espérer en tirer un jour quoi que ce soit. Pour preuve, son réveil dans le corps de feu M. ''Adolph est mon ami''.

« William Francis Pryce, murmura-t-il. Liam. »

Ce dernier diminutif lui convenait mieux - il esquissa un bref sourire : adopté. Il releva les yeux en direction de son interlocutrice, qui n'avait toujours pas bougé de son poste d'observation.

« Et le K ? » - il indiqua d'un signe de tête le badge agrafé à la poitrine de cette dernière. « C'est l'initiale de quel prénom ? Karen ? »

A l'orage qui se leva dans les yeux de la légiste, il conclut que ce ne devait pas être ça.

« Certainement pas ! »

Mauvaise pioche ... La donzelle était susceptible, en plus. Il jugea prudent de lever une main en signe de reddition. Ne pas énerver le dragon plus qu'il ne l'était déjà. Peut-être fut-ce suffisant. Peut-être avait-elle décidé qu'en définitive, ça ne valait pas la peine de s'énerver. Toujours est-il qu'elle finit par répondre, à peine moins glaciale.

« Le K est pour Kiegan. »

Kiegan Shaughnessy – définitivement irlandaise, donc. Se redressant par appui sur la surface glaciale de la table d'autopsie où il faisait un froid à réveiller les morts, Liam prit le temps de mieux l'observer. De taille relativement petite, plutôt plaisante, détail qui lui fit regretter que que les présentations soient si mal parties, armée de talons d'un dizaine de centimètres au bas mot pour tromper l'ennemi, tailleur sage et yeux vifs cachés derrière des lunettes à la monture rectangulaire, aussi noire que ces derniers … le tout servi avec une crinière de cheveux châtains, et la stature droite de quelqu'un qu'il ne fallait pas titiller trop longtemps. Ce qu'il avait pu constater à loisir au cours de leur récent échange, si bref fut-il.

« Kiegan Shaugnessy, donc. Liam Pryce – mais ça, je crois que vous le savez déjà. Enchanté de vous rencontrer. Vous êtes aussi méfiante envers tous vos clients, ou est-ce que vous réservez ce traitement à ceux qui sont en état d'aller se plaindre à la direction ? »

Pour sa défense, elle prenait les choses avec un calme presque perturbant. Il eut toutefois la – mince – satisfaction de la voir esquisser un bref sourire à sa plaisanterie. Mais c'est qu'elle serait jolie, si elle souriait !

« D'ordinaire, ma clientèle ne revient pas se plaindre au service après-vente. Cela dit, si vous avez des réclamations, la direction vous écoute. »

Elle rajusta ses lunettes du geste machinal de tous les porteurs de lunettes, de quelque planète que ce soit : d'une pression au milieu de la monture. Ce fut au tour de Liam d'esquisser un sourire.

« Je suppose que je ne suis pas un client ordinaire alors. D'un autre côté, vous ne donnez pas l'impression d'être particulièrement traumatisée par le fait qu'un de vos morceaux de viande froide se soit considérablement réchauffé. Enfin, réchauffé ... »

Il leva un avant-bras en direction de sa vis-à-vis : les poils hérissés en surface comme sur une peau de poulet illustraient mieux ses « réclamations » qu'un long discours.

« Avant que vous ne décidiez si vous comptez ou non me renvoyer dans mon tiroir, est-ce qu'il serait possible de récupérer mes affaires ? Ou au moins des vêtements. À moins que vous ne voyiez un plaisir particulier à me voir complètement nu sur votre table. Mais ça, c'est un autre débat. »

Il devait avoir mis le doigt sur le type de ton qu'il convenait d'adopter avec elle. À preuve, le demi-sourire qui commençait à ne plus vouloir quitter ses lèvres. Presque malgré elle, semblait-il. Elle prit le temps de pondérer la question, pesant probablement le pour et le contre – mais que diable le précédent locataire avait-il pu faire pour s'attirer ainsi ses foudres ? – avant de reculer vers une armoire, dont elle tira une tenue d'opération – comprenez : un immonde ensemble pantalon-tunique sans manches d'un vague vert-bleuâtre, aussi peu esthétique que possible – qu'elle lui lança.

« Enfilez déjà ça. On va changer de salle. Et j'espère que vous n'aviez pas de projets pour le réveillon, parce que je ne vais pas vous lâcher sans quelques explications que j'entends être convaincantes... »

Bien. Voilà au moins une chose qui était posée. Il examina d'un air critique la tenue qui lui avait atterri en plein visage (ces fichus réflexes étaient une des choses qui mettaient le plus de temps à revenir) avant de se décider à l'enfiler. Entre ça et rien, le choix était vite fait : d'expérience, le ridicule mettait toujours beaucoup plus de temps à vous tuer que l'hypothermie. Le processus ne lui prit pas longtemps, malgré ses muscles encore raidis et la plaie fraîchement recousue sur son torse qui le lançait à chaque mouvement. Lorsque la tunique fut en place, retombant par-dessus le pantalon, il descendit de la table et dut retenir une grimace lorsque ses pieds nus entrèrent en contact avec le sol moite et polaire qui se trouvait en-dessous. En se redressant, il eut le plaisir de constater qu'il faisait une tête de plus que le Dr. Shaughnessy.

« Le réveillon … C'est vrai qu'on doit se trouver dans les environs de janvier, par ici. On peut dire que je choisis mon moment pour faire mon retour. »

Il se rapprocha des casiers de métal poli pour vérifier que tout était dans le bon ordre, et tenter au passage d'avoir un aperçu de son visage. Correct, voire très correct, d'après ce qu'il pouvait en voir, c'est à dire pas grand-chose. Mais qui aurait grand besoin d'un débroussaillage dans les plus brefs délais, tant au niveau des cheveux que de la barbe. Il y passa la main par réflexe, laquelle ressortit tâchée de sang coagulé et d'une autre substance, plus répugnante, qui ressemblait soupçonneusement à de la matière grise. Au moins, il pouvait se faire une idée de ce qui avait tué ce "brave" Billy Pryce. Qui, selon toute vraisemblance, ne l'avait pas volé.

« Bien que vous me soyez à peu près agréable malgré votre envie pour le moins transparente de m'arracher les yeux – ou toute autre partie de mon anatomie – pour m'en faire un méchoui, je ne vois pas pourquoi je vous fournirais vos explications. Je ne vous dois que des vêtements – si on peut appeler comme ça le truc informe qui pendouille autour de ma taille et sur mes épaules. Ça me semble être une dette relativement correcte. »

Elle éclata de rire – un vilain rire, le genre qui ne présage rien de bon. L'espace d'un instant, il se demanda si elle avait en tête de lui barrer le passage – ce qui, vu leur différence de carrure, eût été ridicule. Même si elle était armée comme elle l'avait laissé entendre un peu plus tôt, il n'en demeurait pas moins parfaitement capable de la désarmer. Mais elle se contenta de le regarder froidement et de lâcher :

« Savez-vous quelle est la peine encourue pour un multi-récidiviste des agressions "à caractère raciste et homophobe" et de l'incitation à la haine, dans ce pays ? Il me suffit d'appeler la sécurité et de leur servir une histoire de mon cru et vous passez à la chaise dans le mois pour terrorisme. Même pour un "résurrectionniste" dans votre genre, une décharge électrique de cette intensité n'est jamais agréable. »

Elle marquait un point – en avait marqué plusieurs, même, probablement sans le vouloir, à la description, si brève fut-elle, de son "pedigree". Le regard de Liam s'assombrit franchement, toute trace de sourire disparaissant de son visage à l'accumulation de ce qui était reproché à Pryce. Sur Terre, dans le corps de la crème du fascisme. Question ironie du sort, on touchait même carrément à la blague cosmique… s'il avait cru au karma, il aurait pu penser que c'étaient ses exactions passées qui le rattrapaient. Mais puisqu'il n'y croyait pas, il mit simplement ça sur le compte de sa poisse séculaire, grande amie aussi coriace que lui-même l'était, laquelle devrait trouver cet état de chose particulièrement à son goût - jusqu'au réveil à renfort de scalpel. Passant de nouveau les doigts sur le tatouage, à présent dissimulés sous l'uniforme de travail, il étudia son interlocutrice. Il était évident qu'elle ne bluffait pas, et il ne doutait pas qu'elle réussisse sa manœuvre – laquelle lui fournirait l'avantage non négligeable de le débarrasser de ce fichu bout de chair qu'il commençait à apprécier de moins en moins, mais comme elle l'avait gentiment fait remarquer, l'expérience risquait d'être pour le moins… Violente. Il avait déjà connu suffisamment d'électrocutions diverses pour ne pas avoir envie de renouveler l'expérience s'il pouvait l'éviter.

« Ok. Je vous dis ce que vous voulez savoir, mais à deux conditions. La première : que vous croyez à ce que je raconte ou non, je ne recommence pas. La seconde… Que vous me donniez quelque chose à me mettre sous la dent. Je meurs de faim – sans mauvais jeu de mots. »

Il y eut un petit temps de silence. Liam apprécia qu'elle se dispensât du moindre sourire triomphant. Là encore, elle prit la peine de considérer toutes les options, puis finit par hocher la tête.

« Deal. »

Elle contourna la table, et il put constater, à la forme qui se dessinait sous la blouse, qu'elle n'avait pas menti au sujet de l'arme qu'elle portait sur elle – ainsi qu'il serait inutile pour le moment de tenter de la subtiliser : la bride du holster compliquait trop les choses. Il put également observer à loisir sa silhouette tandis qu'elle ouvrait la porte et s'avançait dans le couloir. Elle finit par pousser une porte qui portait, peinte en lettres noires sur la vitre, l'inscription suivante :

Kiegan Shaughnessy M.D.

Chief Coroner

Le bureau où ils entrèrent tenait à la fois du lieu de travail et du squat qui ne s'assumait pas. Visiblement, "Kiegan Shaughnessy M.D." devait passer plus de temps ici que chez elle. La pièce en soi devait être grande, mais elle était à ce point encombrée qu'elle semblait à peine suffisante pour les accueillir tous les deux. En face de la porte, deux grandes bibliothèques ployaient sous le poids des volumes, dont les titres allaient du dictionnaire médical le plus basique aux ouvrages de criminologie les plus pointus, en faisant un grand détour par tout ce que la littérature pouvait compter comme auteurs de fantastique et de gothique : Poe côtoyait Wilde, Stevenson et Leroux, entre autres noms plus ou moins illustres.

Sur la droite, un bureau des plus classiques disparaissait sous un océan déchaîné de papiers, de dossiers et de post-its, où seuls étaient épargnés l'écran et le clavier d'un ordinateur – assez primitif, songea-t-il par-devers lui – et un micro-espace pour laisser à la propriétaire des lieux la possibilité d'écrire. Trônant sur une pile de papiers, une grosse tasse noire frappée d'une étoile et marquée des lettres ''NYPD'' semblait attendre d'être vidée. Sur la gauche, une table basse portait étalées les photos tirées d'un dossier ouvert et un carnet couvert de notes serrées à l'encre noire. Un divan un peu défoncé sur lequel étaient jetés un plaid roulé en boule et un coussin qui portait encore la marque d'une tête en creux devait servir de lit d'appoint. Preuve supplémentaire s'il en fallait, les trois ou quatre bouquins posés au pied avec les reliefs de ce qui devait être un repas chinois à en croire les idéogrammes sur les boîtes. Dans un coin, une sorte de mini réfrigérateur supportait plusieurs ustensiles électriques, une belle collection de tasses, des boites de thé – identifiables par l'inscription, pas par leur apparence... – et des paquets non identifiés. Bref, un joyeux foutoir...

« Wow. Je peux au moins me réjouir de ne pas être tombé sur une maniaque de la propreté. »

Il attira d'un doigt dans sa direction la boîte en carton qui avait fait office de repas dans les temps jadis, constatant sans surprise qu'elle n'était plus ni assez pleine ni assez fraîche pour lui fournir de quoi dîner. Abandonnant l'idée, il se rapprocha plutôt du bureau pour tourner le cahier dans son sens mais renonça là encore bien vite à tirer quoi que ce soit des pattes de mouches qui avaient été jetées à sa surface. Les photos quant à elles étaient pour le moins éloquentes. La victime devait avoir quoi, dans les sept, huit ans maximum ? Et quoi qui ait pu la tuer, ce n'était certainement pas humain. Une main s'abattit sur le dossier pour le refermer, mettant fin à son étude.

« Bas les pattes. »

Shaughnessy alla ouvrir le frigo et en sortit une boîte en plastique transparent qui renfermait des denrées en apparence éminemment comestibles – impression qui fut rapidement confirmée par la question qui ne tarda pas à suivre cette apparition :

« Spaghetti bolognèse, ça vous va ? »

Liam avait acquiescé avant même qu'elle n'achève la question, mettant de côté le statu quo qu'il s'était plus ou moins appliqué à préserver jusqu'à présent de peur de voir s'envoler l'occasion. Il n'avait pas menti sur son appétit – quoi qui ait tué William Pryce, il était prêt à parier qu'il avait été correctement amoché, car la résurrection l'avait littéralement creusé. Il s'appliqua à offrir en retour au docteur des morts un sourire qu'il estima presque agréable.

« Parfait. »

Elle eut une vague esquisse de sourire – allez, encore un effort et elle se dégèlerait ! – et alla placer sa boîte dans ce qui ressemblait à une sorte de petit four à micro-ondes – dont il apprendrait incessamment qu'il s'agissait bel et bien d'un micro-onde. Pendant que le "repas" chauffait, elle se mit à farfouiller dans les divers paquets et ustensiles et, moins d'une minute plus tard, une odeur forte mais plutôt agréable vint lui chatouiller les narines. Liam ne put retenir un certain amusement à la voir s'activer ainsi. Elle aurait très bien pu le laisser se démerder avec les pâtes, si elle l'avait désiré. La miss avait beau jouer les croquemitaines, mine de rien, c'était une vraie perfectionniste.

Pour la première fois, l'idée lui vint qu'ils finiraient peut-être par s'entendre. Il profita que Shaughnessy soit occupée avec la nourriture pour jeter un regard plus approfondi à la pièce, vint renifler la tasse noire qui contenait un liquide d'apparence douteuse … Humpf. L'odeur n'en était pas si mal. Un peu âpre, peut-être, mais néanmoins intéressante …

« Et donc, vous vivez ici. Vous avez une vie, en dehors du travail ?»

Elle haussa les épaules et retira la boîte du micro-ondes avant de le lui tendre avec une fourchette.

« Je ne vois pas en quoi évoquer ma vie peut être pertinent. »

Elle versa le contenu d'une carafe – le même liquide brun et âpre que celui qui se trouvait dans la tasse noire, mais en version fumante – dans une autre tasse, portant l'inscription ''My tastes are simple : I simply like the best.'' et lâcha :

« Café ? »

Ah oui. Ce nom-là lui était familier.

« Du café ? J'en ai déjà entendu parler auparavant, mais je n'en ai jamais bu. C'est un produit de luxe, non ? »

Il prit malgré tout la tasse, soufflant à la surface du liquide brunâtre dans l'espoir d'en faire baisser la température. Et put constater que, chaud, l'odeur était vraiment loin d'être dégueulasse … Elle eut ce qui ressemblait vaguement – de loin, dans le noir et le brouillard et en clignant des yeux – à une ébauche de rire étouffé.

« Ça fait quelques décennies que ce n'est plus le cas, non. C'est même plutôt bon marché, maintenant. »

Elle attrapa la tasse noire et la mit au micro-ondes pour en réchauffer le contenu, sans le quitter des yeux. Il lui jeta un regard qui était supposé signifier « Soyez sérieuse, je ne compte pas mettre les voiles sans demander mon reste durant le laps de temps de deux secondes qu'il vous faudra pour refermer la porte, en emmenant un Poe pour la route, histoire de passer le temps ... » mais qui devait selon toute vraisemblance simplement lui donner l'air d'être vaguement constipé. Quoi qu'il en soit, il leva la tasse jusqu'à ses lèvres, prit une demi-gorgée de café – et interrompit son mouvement en pleine lancée.

« Bon sang. Je n'ai rien bu d'aussi bon depuis au moins le siècle dernier. »

Elle sortit sa tasse du micro-ondes et prit le temps de boire une solide gorgée avant de lâcher, presque amusée :

« Pour une fois que quelqu'un apprécie mon café... »

Elle alla s'asseoir sur le rebord du bureau qu'elle dégagea d'un revers de la main – faisant tomber au passage une demi-douzaine de papiers et dossiers, avec une royale indifférence – et lui indiqua le divan d'un signe de tête. Remontant une nouvelle fois ses lunettes – qui lui donnaient plus un faux air de prof de chimie que de découpeuse de cadavres... ou peut-être était-ce le tailleur ? – elle finit par croiser les bras et laisser tomber :

« Maintenant, je vous écoute. »


A suivre dans le second chapitre de Redemption... où on parle de parasites, où l'on en apprend plus sur la ville, et où quelqu'un rate sa sortie.

Pour chaque review postée, Liam gagne une nouvelle tasse de café !