PHILÉMON

Le mal de crâne de l'année, assurément. Philémon n'osait pas ouvrir les yeux, de peur que la lumière ne lui transperçât douloureusement la rétine. La sensation d'être confortablement installé dans un canapé en cuir tranchait singulièrement avec la nausée qui empoignait ses entrailles. D'ailleurs, il y avait quelque chose de problématique avec ce sofa : il était persuadé de ne pas devoir être ici, mais plutôt de se trouver dans le jardin du Luxembourg, à Paris. Il se voyait très précisément marcher avec un ami dans l'herbe, là où il n'avait certainement pas le droit de poser ses semelles, en regardant les arbres et discutant de… de quoi, exactement ? Il se souvenait à peine de cette impression fugace, et plus rien ne lui revenait en mémoire.

Il se décida à ouvrir les yeux, soupirant d'avance de la souffrance occasionnée. Par chance, la pièce était plongée dans la pénombre, bien que ce ne fût pas très rassurant. Philémon s'éclaircit la voix.

« Excusez-moi ? »

Rien. Pas de réponse, il n'y avait personne. Il n'aimait pas ça. Je ne connais définitivement pas cet endroit, pensa-t-il en détaillant les petites commodes dont les silhouettes se détachaient dans les ténèbres.

« Amélie ? » s'exclama-t-il par réflexe avant de froncer les sourcils.

Qui était Amélie ? Il avait prononcé son nom sans réfléchir, comme si l'existence de cette femme était parfaitement ordinaire, mais son patronyme ne signifiait plus rien pour lui depuis qu'il l'avait jeté dans le silence. Agacé par son défaut de mémoire, il se leva avec difficulté et posa une main sur une petite table d'un bois abîmé pour ne pas tomber. Ses jambes tremblaient comme s'il avait repris conscience après un malaise, et il prit une grande inspiration avant de faire quelques pas vers ce qui lui semblait être une porte. Lorsqu'il en chercha avec fébrilité la poignée, il comprit qu'il s'agissait en réalité d'un long tableau vertical richement encadré. Irrité, Philémon attendit que son regard s'habituât à la pénombre. Il fut déçu de se trouver face au portrait très classique d'une femme en robe bleue. Un sourire sarcastique s'étala sur son visage. C'est du même bon goût que remplir sa pièce de commodes…

Sa main se posa machinalement sur sa tête, et il se souvint immédiatement qu'il portait un haut-de-forme en temps normal. Il le distingua après avoir jeté un long regard circulaire, posé à l'envers sur l'une des commodes. Secouant la tête d'agacement – on ne traitait jamais un chapeau ainsi ! –, il s'en coiffa et se sentit aussitôt plus à l'aise. Un véritable gentleman se devait d'être présentable en toute circonstance, même fourbu et nauséeux. A présent que ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, il pouvait détailler le contenu de la pièce : six petites commodes entouraient un tapis de mauvaise qualité qui recouvrait la totalité du sol, et chacune comportait deux tiroirs – tous vides. Bien évidemment. Posé au pied de l'un des meubles se trouvait une sorte de poupée de bois, épurée et sans visage.

Légèrement inquiet, Philémon voulut s'en emparer, mais elle se réduisit en cendres sous ses yeux médusés dès qu'il la toucha. Il n'eut pas le temps de pousser une exclamation de surprise car la pièce fut soudainement baignée de lumière, et il plissa les paupières pour s'en protéger. Qui avait bien pu entrer et l'éclairer ainsi ? La main en visière, Philémon fit le tour de la salle, mais sans succès. D'ailleurs, il ne trouvait toujours pas de porte, ce qui était inimaginable. Comment sortir ?… Comment suis-je entré ? Il se frotta la joue, confus, et se demanda ce qu'il pouvait bien faire, à présent. Pas de sortie, le mystère de la poupée qui se désintègre, où suis-je… Je vais me réveiller, ce n'est qu'un cauchemar.

Daignant lever les yeux vers l'affreux tableau qui l'avait consterné quelques minutes plus tôt, il s'aperçut qu'il était devenu entièrement blanc et qu'une poignée était apparue sur le côté droit. Pardon ? C'est… Il n'en croyait pas ses yeux. Le surnaturel n'avait jamais été une éventualité pour lui, invention tout juste bonne à alimenter des romans de qualité comme ceux d'Edgar Allan Poe, mais voilà que les tableaux se transformaient et les objets disparaissaient… Sentant l'angoisse lui former une boule dans la gorge, il posa sa main sur la poignée, prêt à exploser ou prendre feu – il ne savait plus quoi penser de tout cela. Il fut soulagé de constater qu'il était encore en vie, mais au moment de tirer la porte vers lui…

« Attention, M. Marsanguet, lut-il à haute voix en détaillant le message qui venait d'apparaître sur le fond blanc de l'ancien tableau. Je ne saurais que trop vous conseiller de rester en vie et de ne pas tenter l'impossible. Ne vous mettez pas en danger, s'il-vous-plaît. »

Il fronça les sourcils, sceptique. Philémon avait décidé de ne plus s'étonner de voir apparaître sans raison des éléments autour de lui, mais ce message prêtait à confusion. Etait-il ici par la volonté de quelqu'un ? Peut-être se trouvait-il dans le manoir de l'un de ses nombreux ennemis… Il ne se souvenait que de cela : plusieurs personnes le détestaient par principe, parce qu'il ne voulait pas vivre comme son père et son grand-père avant lui. Impossible de me rappeler pourquoi, cependant… Il entendait encore dans un coin de son esprit des phrases comme « Tu fais honte à notre famille ! », « Cesse de dilapider notre fortune pour ces bêtises ! », et le mépris ordinaire des braves gens, leur suffisance, leur désapprobation. Je sais que c'est ce qui me définissait… et je ne m'en souviens même pas.

La mort dans l'âme, il poussa la porte et découvrit une petite pièce. Il eut à peine la place de s'y glisser qu'il se retrouva face à un miroir en très mauvais état.

« Oh mon Dieu ! » s'exclama-t-il, horrifié.

Sa moustache était en bataille, une vision absolument insupportable pour le gentleman. Il humecta son pouce et son index et redessina les fins côtés recourbés de sa longue moustache, se sentant de plus en plus en sécurité au fur et à mesure que son visage lui paraissait reconnaissable, habituel, rassurant. Il s'en souvenait mal, mais il avait dû ressembler à cet homme moustachu, maigre et distingué qu'il voyait dans le miroir. Il se recoiffa avec soin, mais sa main stoppa son mouvement lorsqu'il entendit une voix étouffée.

Il ne parvint pas à distinguer ce qu'elle disait et chercha une porte il en trouva une sur un côté de la petite pièce, difficile d'accès car en hauteur et excentrée. Philémon escalada une table puis une armoire pour l'atteindre, et il se retrouva dans un couloir. Carrelage sommaire de céramique, murs blancs. Fronçant les sourcils, il crut distinguer une silhouette, une personne de petite taille ou…

« Je ne vous vois pas ! » fit une voix féminine qui le tira de ses pensées.

C'est bien elle ! Le gentleman remit en place les manches de sa chemise et s'approcha de la femme assise sur une chaise au beau milieu du corridor. Elle portait une longue robe composée de plusieurs tissus comme Philémon n'en avait vu que sur les gravures historiques. Les couleurs avaient pâli, bleutées mais usées. Un ruban décorait ses cheveux bruns frisés, et le regard de Philémon s'attarda sur la chaîne sertie de pierres précieuses qui entourait sa taille. Une mouche sous ses lèvres couronnait le tout. Quelle est cette noblesse d'un autre temps ?

La jeune fille leva le menton et ses yeux bleus croisèrent ceux du gentleman.

« Je ne sais pas qui vous êtes, le mit-elle en garde, mais conservez votre regard vers le bas. »

Philémon la vit baisser la tête vers le sol, et il l'imita avec réticence. L'avait-il gênée par son expression faciale ? Peut-être que cela n'a aucun rapport.

« Pourquoi me demandez-vous cela, mademoiselle ?

- Ces… fantômes vous touchent si vous les regardez. Je ne sais pas s'ils sont dangereux, mais… »

Elle se tut et se frotta les yeux. Des fantômes ? Décidément. Philémon risqua un coup d'œil derrière la jeune femme.

« Oh, ne vous inquiétez pas, il n'y a rien. Quels que soient vos fantômes, ils ne sont pas ici…

- Mais ne les cherchez pas, malheureux ! Ils viennent encore plus vite ! » s'écria-t-elle, les larmes aux yeux.

Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à sangloter, ce qui inquiéta le gentleman. Qui était-il pour faire souffrir des inconnues ? Ce n'était pas le comportement d'un gentleman. Il voulut la consoler mais aperçut subitement une faible lumière violacée au bout du couloir.

« Qu'est-ce que – »

Il vit alors une forme phosphorescente s'approcher de lui, un visage plat aux orbites vides, une créature expressive mais figée dans un rictus horrifié, et Philémon recula d'un pas. Impossible, un monstre ! Un mort revenu à la vie ! Il avait toujours refusé de croire les sornettes de sa nourrice, le soir avant de dormir. Des histoires d'âmes errant à la recherche de la paix, de créatures inconnues et terrifiantes… Nourrice, si seulement vous aviez pu voir cela…

Il se souvint alors de son père, de son air sévère. Son sourire ironique et froid lorsque Philémon lui désobéissait lui apparaissait avec force détails. Il fut soudain envahi par la panique : qu'allait-il encore devoir lui raconter, cette fois-ci ? Père, je suis allé dans un manoir mal décoré et peuplé de phénomènes surnaturels. Ne me réprimandez pas, je ne sais pas comment je suis arrivé ici, mais il faut me pardonner… Mais il recevrait quand même son châtiment. Plus d'argent, fils indigne, c'est fini tout cela ! Il fallait bien que je sévisse ! Sévisse… sévisse…

« MONSIEUR ! »

Il se retrouva nez-à-nez avec la jeune femme. Elle s'était levée de sa chaise et tenait la tête du gentleman entre ses mains, le forçant à la regarder. Ses yeux perçants et très sombres ne vacillaient pas, et ses traits fins faisaient d'elle une très belle femme, mais le jeune homme ne parvint pas à se focaliser dessus. Philémon sentait plutôt son cœur battre à tout rompre, comme s'il avait perdu connaissance et que ses fonctions vitales se remettaient en place un peu trop rapidement. Il n'avait aucune idée de ce qui venait de lui arriver.

« J'avais perdu le fil de mes pensées…, murmura-t-il, hébété.

- C'est ce qu'ils vous font, expliqua la jeune femme avec une moue réprobatrice. Pendant que vous vous perdez dans vos réflexions, ils se posent sur votre épaule et… Je ne sais pas ce qu'il se passe exactement, car je les chasse à temps. Cependant… Comment dire… Je ne pense pas que… »

Sa voix se brisa. Elle semble épuisée. Depuis combien de temps se bat-elle contre ces fantômes ?

« Ils ne nous veulent peut-être que du bien, qui sait ? risqua Philémon avec un léger sourire, bien conscient que sa tentative de rassurer la jeune inconnue sonnait faux.

- Quelle sorte de bienfaiteurs vous auraient fait pleurer ? » répliqua-t-elle en fronçant les sourcils.

Le gentleman porta une main à sa joue, effleurant les doigts de la jeune femme au passage, et sentit qu'une larme s'était échappée de son œil gauche. Improbable.

« Vous avez raison, concéda-t-il en essuyant ses pleurs.

- Restons ainsi pour le moment, dit-elle en enserrant un peu plus fort son visage. Vos yeux se tournent instinctivement vers les fantômes, concentrez-vous. »

Il crut sentir une légère pression sur son épaule droite et frissonna.

« Concentrez-vous ! répéta-t-elle. Parlez-moi. Qui êtes-vous ?

- Je… Je suis Philémon Marsanguet, j'ai 25 ans. Je vis à Paris. Je suis riche, ou du moins je l'ai été, je ne m'en souviens pas. Je crois que je l'avais oublié… Ces zones d'ombre…

- Je le sais bien, c'est très étrange, mais c'est également mon cas. Je m'appelle Anna, mais mon nom de famille ne m'est pas encore revenu. Je ne me rappelle de rien d'autre, fit-elle, songeuse. Peut-être que j'étais riche également, … J'en suis sûre à présent, oui !

- Puis-je vous poser une question ? dit-il d'un ton hésitant.

- Bien sûr, si cela peut m'aider à me souvenir de quelque information oubliée…

- Mademoiselle, pourquoi portez-vous une robe aussi démodée ? » lui demanda Philémon.

Anna parut outrée, ses yeux s'agrandirent et elle s'insurgea :

« Comment ?! Elle est de la dernière mode, monsieur ! Elle vaut une fortune ! J'allais la porter pour… un bal, je crois.

- Un bal bourgeois ? tenta Philémon, se souvenant qu'il devait bien s'être rendu dans un lieu de ce type un jour.

- Mais je ne vous permets pas ! s'écria la jeune femme, furieuse. Ai-je l'air d'une bourgeoise ? Une bourgeoise pourrait-elle s'acheter une robe pareille ? Je suis noble, cher monsieur, certainement pas moins que cela ! Oh, fit-elle soudainement, le visage éteint. Veuillez m'excuser, je me suis emportée. Ma famille n'est pas la plus proche du roi, mais nous sommes nobles, vous comprenez ? »

Philémon lui sourit, conscient d'avoir manqué de tact, mais il haussa les sourcils en remarquant un élément qui lui paraissait illogique.

« Non, pas roi.

- Comment ?

- Votre famille n'est pas proche du roi mais de l'Empereur. Je sais bien que le coup d'Etat est très récent, mais Napoléon III n'est pas roi, il est empereur.

- Napo… qui ? »

Philémon était confus : Anna avait l'air authentiquement incrédule.

« Eh bien, Napoléon III… Mon Dieu, où étiez-vous en décembre dernier ?

- Décembre, décembre… Tout est si lointain, si flou, mais je crois que… »

Son regard s'illumina soudain.

« J'y suis ! C'était un mois délicieux. Avec des amies, nous avons essayé nos nouvelles robes pour les présenter à Sa Majesté afin d'être parfaites pour les bals de fin d'année. Nous nous devons d'être irréprochables, c'est l'image du Royaume que nous représentons aux nobles étrangers durant cette période !

- Quelle Majesté ? » demanda Philémon du tac-au-tac, alarmé.

Quelque chose n'allait pas. Il y a un problème, un gros problème, personne n'appelle Napoléon III « Sa Majesté » ! Et personne ne dit « Royaume » ! Anna lui sourit d'un air presque condescendant, comme si elle le prenait pour un idiot ou quelqu'un qui aurait vécu sur une île déserte depuis des années et n'aurait pas été mis au courant des dernières nouvelles les plus évidentes. Je commence à penser la même chose d'elle…

« Notre bon roi François Ier, enfin.

- C'est… ! Oh, mon Dieu, c'est impossible ! » balbutia-t-il, en état de choc.

Il saisit les mains d'Anna et les ôta précipitamment de son visage, puis commença à faire les cent pas, indifférent aux allées et venues des petits fantômes qui voulaient croiser son regard.

« Anna, lui assena-t-il, nous ne sommes pas issus de la même époque !

-Com–

- Attendez, mademoiselle, je vais vous expliquer. Avez-vous déjà vu un homme habillé comme moi ? »

Il cessa d'arpenter la pièce pour la laisser détailler son pantalon noir et gris remonté jusqu'au nombril, son veston noir par-dessus sa chemise blanche, les morceaux de tissus assemblés autour de son cou qui faisaient hurler son père – tout ce qui était de la dernière mode l'insupportait –, ses souliers brillants et noirs, son chapeau haut-de-forme couleur ébène entouré d'un ruban pourpre. Anna le gratifia d'un regard interrogateur et confus.

« Cela ne vous dit rien, n'est-ce pas ? reprit Philémon. Nous venons d'époques différentes, mademoiselle, j'en suis maintenant convaincu.

- Quoi ? fit Anna avec un tic assez disgracieux de la paupière gauche.

- En quelle année vivez-vous ? »

Ils se toisèrent dans un silence solennel, conscients que cette réponse scellerait leur destin. C'est interloquée qu'Anna dit d'une voix blanche :

« 1527. »

Mon Dieu. Philémon inspira avec difficulté, estomaqué par cette révélation qu'il avait pourtant crue prévisible. L'atmosphère était insupportablement pesante et la nausée les prenait tous les deux progressivement à mesure qu'ils se regardaient avec terreur.

« Pas vous. » souffla Anna.

C'était une affirmation.

« Non, articula le gentleman avec force, la bouche très sèche. Je viens de 1852.

- 1852 ?! s'écria la jeune femme en écarquillant les yeux. Vous êtes… Si seulement je… Que se passe-t-il, dites-moi ! Que se passe-t-il après ?

- …Après 1527 ? souffla Philémon, étonné par sa rapidité à se faire à cette idée.

- Oui ! »

Elle semblait extatique. Philémon pouvait comprendre son excitation, mais cette discussion lui donnait le vertige.

« Beaucoup trop d'événements pour pouvoir les conter ainsi, mademoiselle. Peut-être qu'avec des questions précises, je pourrai vous répondre.

- Ai-je laissé une trace dans l'Histoire ? »

Je ne connais que l'impératrice Anna Ivanovna, et ce n'est pas vous…

« Je m'en souviendrai peut-être lorsque vous aurez retrouvé votre nom de famille, il y a tant d'Anna !

- C'est vrai, acquiesça-t-elle, ne comprenant visiblement pas qu'il éludait la question. Alors… Que pense-t-on de Sa Majesté François Ier, dans le futur ?

- Un grand roi, parmi les plus célèbres et aimés de l'Histoire. »

Quelles interrogations futiles ! Et comment peut-elle prendre cette situation à la légère ? L'avenir se construit, il ne doit pas être annoncé de la sorte…

Anna affichait un air supérieur.

« Je savais que Sa Majesté aurait toujours la réputation la plus extraordinaire à travers les siècles. Et son si cher ami, Léonard de Vinci ? Il nous a quitté il y a huit ans, quelle terrible perte…

- Il est encore considéré comme l'un des plus grands génies ayant vécu en ce monde. Bien, coupa-t-il d'un ton ferme, je vous propose de visiter cet endroit. Peut-être que allons-nous trouver d'autres résidents ! »

Anna hocha la tête et le suivit vers la porte au fond du couloir. Philémon était soulagé de stopper cette conversation : il n'aimait décidément pas l'idée de révéler le futur à cette jeune femme, qui n'était de plus jamais devenue une héroïne de la Renaissance. Et si la perspective d'un futur moins inégalitaire poussait les révolutionnaires du passé à rester tranquillement chez eux ? Il avait peur de changer l'Histoire à cause de ses paroles. Cela impliquait bien sûr qu'Anna rentrât chez elle un jour, mais qui pouvait bien les aider à savoir où ils étaient à présent ?

Il n'avait pas l'intention de retourner en arrière : il n'y avait certainement rien à voir du côté où il s'était réveillé. Des commodes ? Des cendres ? Aucun intérêt. Alors qu'il posait une main sur la poignée de la porte, Anna lui saisit vivement le bras.

« J'ai repris conscience un peu plus loin, dans une autre pièce derrière celle dans laquelle nous allons entrer. Elle était infectée de ces fantômes grimaçants, prenez garde !

- Bien sûr, je ne les regarderai pas, ne vous inquiétez pas. »

Philémon hésita cependant à entrer. L'aventure le faisait bien sûr rêver, et il avait passé une partie de son adolescence à relire Han d'Islande de Victor Hugo, mais l'aventure dans la vie réelle… ? Il avait bien trop peur de souffrir, d'être blessé ou effrayé, et… Peut-on mourir dans un lieu qu'on ne connaît pas ? Question stupide, il le savait bien. Reprends tes esprits, ces fantômes ne t'ont pas tué ! Il soupira intérieurement et ouvrit la porte.

Au début, rien. Une pièce richement décorée de tapisseries sur les murs, de grands tapis, de quelques tableaux aux bordures dorées : des portraits d'aristocrates, manifestement. Il fit quelques pas prudents, mais Anna le devança.

« Il n'y a rien, ici. Venez, suivez-moi ! »

Philémon jeta un regard circulaire en lui emboîtant le pas, sceptique. Il n'aimait vraiment pas l'atmosphère lourde de menaces qui pesait sur cette pièce…

« Philémon ! insista la jeune femme, et le gentleman comprit qu'il s'était arrêté devant un meuble.

- Oui, je… »

Hypnotisé par cette armoire, il s'en approcha sans terminer sa phrase. Qu'est-ce qui avait bien pu l'attirer à ce point ? Il ne voyait rien de spécial sur ce meuble, ni sa forme, ni son bois, ni son contenu. Pourtant, il était absolument certain que quelque chose avait fait réagir ses yeux, peut-être un éclat lumineux ou un mouvement. Il ne fit pas attention à Anna qui revenait vers lui en boitillant dans ses souliers inconfortables et posa l'index sur l'armoire.

« NON ! »

Une voix grave venait de résonner dans la pièce, disparaissant lentement par échos. Philémon était comme paralysé, surpris et effrayé par ce cri. N'avait-il pas le droit de toucher ce meuble ? Il déclara d'une voix forte :

« Montrez-vous ! Qui êtes-vous ? Etes-vous la personne qui m'a laissé un message lorsque je suis sorti de la pièce dans laquelle j'ai repris conscience ?

- Tout comme moi ? ajouta Anna en observant les murs, certainement à la recherche de l'entité qui leur avait parlé.

- Vraiment ? lui demanda Philémon en haussant les sourcils. Quel était votre message ?

- « Ne vous faites pas tuer, faites attention. ».

- Il faudrait commencer par supprimer ces poupées qui se réduisent en cendres et les fantômes ! s'exclama le gentleman à l'attention de son interlocuteur invisible, très agacé.

- IL NE VOUS EST PAS DONNÉ LE LOISIR DE PRENDRE UNE DÉCISION QUELCONQUE. RESTEZ SIMPLEMENT EN VIE. »

Philémon retint sa respiration, angoissé par la profondeur et la gravité de cette voix.

« Que voulez-vous ? osa demander Anna d'un ton bien trop arrogant. Pour qui vous prenez-vous ? Je suis Anna de Viandreux, vous n'avez pas le droit de me garder en captivité ! Mes frères – »

Elle ouvrit de grands yeux, visiblement en proie à une résurgence de souvenirs, puis continua :

« Oui, mes frères viendront me venger, ils ne laisseront plus rien de vous, vous ne serez pas épargné si vous me faites du mal ! »

Il y eut un silence insupportable durant lequel Philémon eut envie d'annoncer officiellement à l'entité inconnue qu'il ne connaissait pas cette jeune femme et qu'il pouvait bien l'achever pour la punir, mais qu'il n'avait rien à voir dans cette histoire. Elle est folle. Elle a perdu la raison. Ou alors… ou alors son courage est absolument indescriptible. Il avait du mal à réfléchir, parler, bouger… Pétrifié sur place, il attendait le moment où Anna se ferait foudroyer, mais cet instant ne vint heureusement pas.

« QUE CROYEZ-VOUS QUE JE PENSE DES GENS DE VOTRE ESPECE ? CONTENTEZ-VOUS DE NE PAS MOURIR. VOUS ETES FAIBLES. FAITES ATTENTION. JE N'AI PAS D'EXPLICATION A VOUS DONNER.

- Et cette armoire ? fit Philémon, réussissant enfin à formuler une phrase. Pourquoi refusez-vous que je la touche ?

- SUIVEZ SIMPLEMENT MES ORDRES.

- T-Très bien. » bafouilla le gentleman en s'éloignant du meuble.

Il croisa le regard farouche d'Anna, empli de reproches et de mépris. Excusez-moi, mademoiselle, mais je ne sais même pas qui est ce monstre qui nous parle sans même devoir se montrer. Je ne peux pas commettre un impair en le provoquant, comme vous semblez particulièrement l'affectionner. Il aurait pu le lui dire en face, mais ce n'était pas le moment. Il avait l'air assez faible et couard pour passer pour plus ridicule qu'il ne l'était réellement. Mais qui est-ce ?

« Etes-vous un dieu ? » hésita-t-il en serrant nerveusement son chapeau haut-de-forme entre le pouce et l'index.

La voix éclata d'un rire rauque qui le fit frissonner. Anna elle-même ne semblait pas très à son aise.

« VOUS NE COMPRENDRIEZ PAS, SIMPLES HUMAINS. »

Philémon sentit alors l'atmosphère se rafraîchir, et l'angoisse qui lui avait enserré les entrailles disparut subitement. Il était certain que le monstre – ou quoi qu'il pût être – était parti, car ce sentiment insupportable d'oppression s'était estompé. Soulagé mais anxieux, il saisit prestement avec délicatesse le bras d'Anna et se dirigea à grands pas vers la porte. Cette pièce le rendait malade.

« Non, pas par là – » put seulement bafouiller la jeune femme en le tirant en arrière.

Lorsqu'il ouvrit la porte en grand, Philémon se souvint de tout à la fois : ne pas regarder les fantômes, prendre garde aux esprits dans la salle où Anna s'était réveillée… C'est lorsqu'il se retrouva immédiatement face à l'un d'entre eux qu'il perdit tout contrôle de ses pensées.

Pas de repas pour toi, encore une fois… Il fallait faire plus attention à tes amis, tu devrais mieux les choisir que cela, Philémon. Pourquoi avoir parlé à cet homme ? N'as-tu pas envie de faire quelque chose de ta vie ? Dois-je encore te punir comme lorsque tu avais cinq ans ?! Dans ta chambre, Philémon ! Et ne t'avise pas de me tutoyer, tu n'es pas dans ton droit ! Et ne me regarde pas comme ça !

« Philémon ! »

Il savait qu'Anna était en train de l'appeler, de tenter de le faire revenir à la réalité, mais son cerveau refusait de se déconnecter du train de ses pensées. Il avait froid, mal au cœur, aucun moyen de se forcer à sortir de son propre esprit. Il se mordit inconsciemment la lèvre en voyant son père devant lui comme s'il était réellement présent. Sa redingote ridicule, son sens particulier de l'esthétisme, son regard sévère, sévère, si sévère… Qu'ai-je fait de ma vie, père ? Je ne m'en souviens même pas…

« Philémon ! »

Où sont mes souvenirs ? Qu'ai-je fait pour vous choquer, vous désespérer, vous décevoir ?

Il ferma les yeux, se forçant à effacer l'image de son père. C'était faux, c'était une illusion, une présence éphémère créée par son esprit. Quelqu'un lui touchait la main, mais certainement pas son géniteur imaginaire. Il devait se souvenir, se souvenir... Les fantômes... Les fantômes ! Il secoua la tête avec énergie et s'écria :

« Allez-vous-en! »

Il jeta un coup d'œil à Anna, essayant de lui montrer toute la reconnaissance qu'il pouvait ressentir, mais elle ne le regardait pas : ses yeux étaient fixés sur son épaule gauche. Sachant pertinemment ce qu'elle devait voir posé sur lui, il fit un bond de côté. La fraîcheur à côté de son oreille lui fit comprendre qu'il ne s'était pas débarrassé du fantôme accroché au creux de son cou, et il se tritura nerveusement la moustache, ne sachant comme réagir.

« Partez! hurla Anna avec véhémence.

- Je crois que cette créature ne le veut pas, madem –

- Non, vous! Vous, monsieur, partez! »

Incrédule, Philémon haussa les sourcils.

« Moi?

- Oui! Je commence à avoir des réminiscences à cause de ces ectoplasmes... Vous me causez beaucoup de problèmes, allez-vous-en, je veux être en paix, EN PAIX! »

Elle le repoussa sans ménagement, l'obligeant à sortir de la pièce et refermant la porte derrière lui. Cliquetis d'une serrure. Il se retrouva à nouveau dans le couloir et s'exclama:

« Anna! Anna, ne me laissez pas, je promets de faire plus attention!

- Vous n'auriez pas dû réagir avec impulsion, monsieur! lui répondit une voix étouffée. Vous m'avez mise dans une mauvaise passe, laissez-moi donc m'occuper des fantômes moi-même!

- Ils sont bien trop nombreux pour vous! insista Philémon, sentant des larmes de panique monter à ses yeux. Il n'y a pas d'autre issue de mon côté, je n'ai rien à manger, ne m'abandonnez pas !

- Ce n'est plus mon problème! répliqua-t-elle avec hargne. Vous avez agi sans réfléchir!

- Vous êtes bien placée pour parler d'impulsion, vous qui avez provoqué l'ire de ce... de ce monstre invisible! »

Il attendit une réaction de la part de la jeune femme, mais rien ne vint. Son cœur se mit à battre la chamade en imaginant qu'elle pût être simplement partie. Lorsqu'il sentit son estomac se tordre, il ferma les yeux de dépit. J'ai faim. Il crut entendre quelqu'un susurrer à son oreille et se souvint avec horreur qu'il avait toujours un fantôme posé sur l'épaule.