STANISLAS

Stanislas et Agnès étaient médusés. A l'attaque du monstre formé d'ombre et au message d'excuses d'épluchures avait succédé l'apparition d'un sac en toile accroché au plafond. Je ne comprends pas très bien ce qui m'arrive. Le cuisinier se tourna vers la jeune femme et l'interrogea du regard, mais elle fronçait les sourcils avec réprobation en fixant le bagage haut perché.

« Vachement pratique. » siffla-t-elle.

Soudain, Stanislas frémit en entendant une voix gutturale résonner dans la pièce :

« EXCUSEZ-MOI. C'ETAIT PEUT-ETRE TROP HAUT POUR VOUS.

— Sans blague ! cria la jeune femme, la bouche ostensiblement tordue par l'angoisse malgré sa bravade. Qui êtes-vous ?

JE SUIS VOTRE HÔTE, MADEMOISELLE. VEUILLEZ A NOUVEAU ACCEPTER MES EXCUSES LES PLUS SINCERES. »

Ils n'entendirent plus cette voix. La tension qui s'était installée durant cette courte conversation retomba doucement, et le cuisinier secoua la tête. Il essayait vainement de donner un sens à ce qui lui arrivait, mais s'il n'y parvenait pas… cela voulait sûrement dire que tout était normal ! C'est vrai, ce n'est pas si différent de d'habitude. Il arrive souvent qu'un seigneur offre des présents à ses invités, n'est-ce pas ? Ce sac est notre présent, voilà tout.

« Stan, fit Agnès en croisant les bras. T'as pas l'air de trouver ça bizarre, je me trompe ?

— Eh bien, dit-il mollement, nous sommes gentiment reçus par le maître des lieux, qui semble très poli. Que penser de plus ?

— Euh… Quand je t'ai parlé de magie, ça ne t'a pas fait grand-chose, je l'ai bien vu, mais… quand même, quoi ! Des trucs apparaissent et tu t'en fous !

— Je…

— Ouais mais non, attends ! le coupa-t-elle. Tu crois que tout ça c'est vraiment vraiment normal ? Tu voyais ça tous les jours dans ton super château en ruines, là ? Les mecs faisaient apparaître de la bouffe tous les matins ?

— Oh, ça, ce serait fantastique ! s'exclama-t-il en souriant d'extase.

— Non mais… Oh, laisse tomber. C'est vraiment trop déprimant. J'arrive même pas à déterminer si c'est cool ou flippant, sérieusement. Ce mec ne parle que de grailler, c'est pas normal. »

Stanislas leva les yeux au ciel. Il était parfaitement conscient que seule la nourriture trouvait grâce à ses yeux en tant qu'élément représentant un quelconque intérêt, et sa façon de penser ne changerait jamais. Rien n'a plus de sens que ce qui nous tient en vie. Tout le reste est éphémère, seule la pitance est indispensable.

« Bon, Stan, fit Agnès en le regardant bien en face. Qui va chercher ce paquet ? »

Elle paraissait avoir décidé d'ignorer le différend qui rendait toutes leurs conversations très tendues. Ce n'est pas plus mal.

« Eh bien, il est trop haut pour moi.

Il est trop haut pour moi, le singea-t-elle d'un ton acerbe. Sans rire ! Et moi, alors ? Qu'est-ce qu'on va faire ? Comment on attrape ce truc ? »

Le cuisinier s'assit et caressa lentement son menton rasé sommairement avec une lame de mauvaise qualité, couvert de minuscules coupures, tout en réfléchissant. Que faisait-il lorsqu'il ne parvenait pas à saisir un objet placé en hauteur ? Un objet placé en hauteur…

« Un balai ! » s'exclama-t-il en se redressant avec une vivacité imprévisible.

Agnès n'eut pas le temps de réagir. Stanislas avait déjà grimpé sur une chaise pour fouiller à nouveau parmi les ustensiles de cuisine, mais rien ne ressemblait à un balai. Bon, il me faut une tige ! Il s'empara du couteau avec lequel il avait épluché la patate et saisit d'une main le bord d'un meuble en bois.

« N…, bafouilla la jeune femme en gesticulant. Ne fais pas un truc aussi con ! »

Le cuisinier ne l'écouta pas et enfonça la pointe du coutelas dans une rainure plus visible que les autres, tentant de déchirer avec précision tout un côté de la surface. Il voulait absolument arracher une tige de la forme d'un long morceau de bois qui imiterait sans doute assez bien la forme d'un balai. Agnès posait par intermittence ses mains sur ses épaules, et Stanislas finit par comprendre qu'elle hésitait à l'arrêter. Il se tourna vers elle, son morceau de bois proprement découpé brandi devant lui, et l'interrogea du regard.

« Ben…, murmura-t-elle. Faut pas utiliser des couteaux aussi violemment !

— Comment cela ? s'étonna-t-il. Il est monnaie courante de créer des choses utiles.

— Ouais, ben pas chez moi. C'était flippant, Stan. C'était carrément puissant, mais flippant. »

Elle paraissait sincèrement effrayée, aussi le cuisinier posa délicatement l'arme hors de portée sur la table centrale. Il essaya d'adresser un sourire rassurant à la jeune femme, mais sa grosse face graisseuse n'arrangeait rien. Elle fronça les sourcils, cachée derrière ses épaisses lunettes, l'origine de sa gêne échappant définitivement à Stanislas. Ce dernier haussa les épaules et souleva son bâton pour tenter d'atteindre le sac qui remua légèrement. Encore une fois ! Il jeta un coup d'œil à Agnès, mais elle ne faisait plus attention à lui, le regard baissé, pensive. Il infligea une nouvelle secousse au paquet qui se décrocha soudainement, et le cuisinier écarta précipitamment la jeune femme pour éviter la chute de l'imposant colis.

En silence, ils s'approchèrent du sac en toile et défirent le nœud qui le scellait. Le cuisinier y découvrit tout d'abord une carotte. Nourriture, nourriture ! Soudain, la voix qu'ils avaient entendue plus tôt résonna à nouveau :

« BIEN, STANISLAS, J'AI MAINTENANT TOUTE VOTRE ATTENTION.

— Ce mec connaît ton prénom ! piailla Agnès en se giflant presque de terreur.

— Je vous écoute, soupira le cuisinier en faisant tourner le légume entre ses doigts, ignorant superbement la crise de panique de sa nouvelle amie.

IL SE TROUVE QUE JE VOUS ECOUTE PARLER, ET VOUS UTILISEZ VOS PRENOMS LORS DE VOS DISCUSSIONS. MAIS TREVE DE BAVARDAGES, OUVREZ CE SAC PLUS AVANT. »

Agnès se frottait compulsivement le cuir chevelu, ce qui força Stanislas à ouvrir seul le paquet. Il en sortit une sorte d'épée noire et brillante, très légère dans sa main.

« N'HESITEZ PAS A L'UTILISER CONTRE TOUTES LES CREATURES QUE VOUS RENCONTREREZ ICI, ELLE EST TRES EFFICACE.

— Pourquoi ? demanda-t-il bêtement.

ATTAQUEZ, NE LES LAISSEZ PAS VOUS APPROCHER. »

Stanislas cilla plusieurs fois, surpris de tenir un objet pareil si près de lui. Une épée plus belle que celle des chevaliers, et je ne suis que cuisinier… Etait-il devenu l'un de ces héros dont parlaient les chansons ? Stanislas et son amie Agnès, pourfendant le mal d'une lame étincelante ?

« Qu'est-ce que vous foutez !? hurla soudain la jeune femme, le visage levé vers le plafond. Pourquoi vous nous abreuvez de trucs incompréhensibles ? Qu'est-ce qu'on doit faire ? Qu'est-ce qu'on fait là ? Et pourquoi il a un millénaire et quelques de plus que moi, ce mec ? Pourquoi ?!

EXCUSEZ-MOI. C'EST POUR VOTRE BIEN.

— Hein ?! Je vais péter un câble ! » cria-t-elle.

Personne ne lui répondit.

Stanislas serra les lèvres, le poing fermé sur sa nouvelle arme, ne sachant comment la manier avec dextérité. On ne laissait pas la populace dans son genre approcher des joyaux comme celui-ci…

« Putain, Stan, on s'en contrefout de ton jouet pour mioches gâtés ! s'exclama Agnès en lui collant la gifle de sa vie. Ce mec refuse de nous dire ce qu'on fait là ! Mais peut-être que tu le sais… Oh oui, attends… »

Elle était bouche bée.

« Mais oui, bordel, Stan, c'est ça… tu le sais ! Tu le sais ! »

Elle le poussa violemment en arrière et le cuisinier perdit l'équilibre. Il tomba à la renverse, roulant presque sur le sol, son gros ventre l'empêchant de riposter.

« C'est ça, espèce de taré ! cria la jeune femme, le regard sans doute fou derrière ses lunettes.

— Quoi ?! glapit Stanislas, estomaqué.

— Tu t'es pris pour qui ? Depuis le début tu te moques de moi, j'en suis sûre ! Tu sais très bien ce qu'on fait ici, en fait ! Alors vas-y, dis-moi ce qu'on fout là, ça m'intéresse !

— Mais je…

— Réponds !

— Je ne sais pas ! Je ne sais vraiment pas ! »

Agnès resta silencieuse quelques secondes. Elle sembla peser le pour et le contre, puis chuchota :

« Non, attends. Tu ne peux pas être aussi investi dans ta réponse sans raison valable. On est ici pour une histoire de bouffe ?

— Ah oui ? fit le cuisinier, les yeux brillants.

— Non mais c'était une question ! hurla-t-elle, exaspérée. J'hallucine de ce gars. Tu te fous vraiment de moi, mais vraiment. »

Ils entendirent soudain un bruit sourd derrière eux et Agnès déglutit avec peine.

« Euh… Un monstre ? Sors ton épée, relève-toi, bouge-toi un peu ! »

Stanislas se redressa mollement et brandit l'arme devant lui, chancelant. Il était déboussolé.

« Quis estis ? » demanda quelqu'un derrière la porte, n'osant pas entrer.

Médusée, Agnès balbutia :

« Ce mec… ce mec parle en latin ?

— Qui alienus est ?

— Monsieur, on ne comprend rien ! s'exclama la jeune femme. No comprendo… Oh, j'ai jamais appris le latin à l'école, moi… Stan, t'es vieux, on parle latin chez toi, non ?

— Euh… Je me plonge dans mes pensées durant la messe…, admit-il, penaud.

— Evidemment, comment en douter. Bon, euh… Monsieur ? »

Agnès entrouvrit la porte et invita le nouveau venu à entrer. L'évidence s'imposa : il venait de la Rome antique. Stanislas avait beau être très peu instruit, des invités venant d'Italie en avaient parlé à ses commis de cuisine. Les nouvelles allaient vite… Très grand, l'inconnu arborait des cheveux courts et frisés, un regard hautain, prétentieux. Il portait une longue toge blanche et des sandales de cuir en parfait état, ce qui étonna immédiatement le cuisinier. Ne marche-t-il jamais ? Pâle comme un homme n'ayant jamais mis le pied dehors, il les toisait en silence. Agnès jeta un coup d'œil à Stanislas, hésitant visiblement à parler à l'inconnu. Le cuisinier fronça les sourcils, sceptique. Il faut pourtant que je lui parle…

« Hm, essaya-t-il. Je… Qui ? Qui ? »

Il avait imité la prononciation de l'étranger sur ce mot, et le pointait de son doigt gras en répétant Qui ? Qui ? avec un sourire avenant.

« Julius Cornelius Glorius sum.

— Ah… Et, euh. Stanislas, Agnès. Stanislas, Agnès. »

Pourquoi ne réagit-il pas ?

« Plebs, fit simplement le Romain en remettant sa toge en place.

- Hein ? s'exclama Agnès, s'approchant de lui en prenant garde de ne pas l'effrayer.

- Rustici estis, répliqua Julius avec affront.

- Je crois qu'il nous traite de paysans, Stan. »

Le cuisinier haussa les sourcils. Je ne m'occupe pas des récoltes, pourtant… Il posa silencieusement la question à Agnès qui lui répondit :

« Mais enfin, c'est évident, il se fout de nous. Il nous méprise à mort… »

Elle reporta son attention sur le Romain, visiblement décidée à lui dire de quel bois elle se chauffait.

« Bon, euh, je ne sais pas comment te parler, mais écoute bien. Toi être prétentieux. Moi et Stan être normaux. Nous venir d'autres époques. Toi la fermer sinon on va pas s'entendre. Capiche ? »

L'inconnu la dévisagea avec perplexité, incapable de comprendre ce qu'elle tentait de lui expliquer. Il regarda les deux compagnons avec une hauteur insupportable puis soupira de lassitude. Il paraissait enfin saisir que parler ne lui servirait à rien, sinon par langage des signes. Stanislas croisa les bras, son épée toujours à la main, et interrogea Agnès avec lenteur :

« Bon… Qu'est-ce qu'on fait ?

- On trouve d'autres gens. Trois, ça sonne mal, il doit y en avoir plus que ça ici. Viens, on va aller de son côté… Oh ! »

Agnès s'agrippa à la table, terrifiée, alors que Stanislas sentit ses jambes trembler sous lui. Il serra très fort l'épée contre lui, effrayé, et ouvrit de grands yeux en voyant une sorte de petit être blanc brillant le regarder. Encore une créature, mais… Pourquoi fait-il si froid ? Il plaqua sa main sur ses lèvres, ressentant un grand malaise, peut-être le pire de toute sa vie, pire encore que le jour où il avait découvert de la nourriture moisie dans un vieux placard… Pire que le dîner où on avait retrouvé un cafard dans la soupe, bien pire que tout cela. Nauséeux, il voulut fermer les yeux pour reprendre ses esprits, mais ses paupières restaient invariablement grandes ouvertes. Je n'y arrive pas…

Il perdit alors le fil de ses pensées.

« Par ici, Guillot, dépêche-toi un peu ! »

Guillot, l'aide-cuistot, savait être lent au moment le moins propice de la matinée. Ils devaient absolument préparer le déjeuner tous ensemble, et le seigneur avait expressément demandé une quantité folle de carottes pour ses seize invités du jour. Ils étaient partis à l'extérieur du royaume durant quelques années et les légumes racinaires leur avaient manqué… La cuisson était terriblement lente, ce qui commençait à inquiéter le cuisinier.

« Allez, Guillot, épluche, épluche !

- Pfff, c'est trop long m'sieur.

- Nous n'avons pas le choix et tu le sais ! Hugues, va donc remuer un coup dans chaque marmite, et occupe-toi du ragoût.

- M'sieur, le ragoût, on le fait avec quoi ?

- Les restes qui sont dans le coin à gauche, dans le sel, allez mais plus vite, plus vite ! Nous ne serons jamais prêts à temps… »

Il s'inquiétait sans cesse. Ses deux apprentis pouvaient être assez désespérants… Il saisit une carotte et se mit à l'éplucher dans l'intention d'accélérer la préparation du repas, mais son activité fut interrompue par un hurlement infâme. Stanislas se leva mollement et rejoignit le jeune Hugues, penché au-dessus du coin salé, blême.

« M'sieur, c'est pas possible… Je sens un truc qui va pas…

- Nous n'avons pas le temps pour tes simagrées, Hugues, ce n'est qu'un peu de sang ! le réprimanda Stanislas en soupirant. Prends cette viande et allume un feu, qu'on en finisse.

- Mais m'sieur, ça a pas l'air très normal…

- Cette viande va très bien ! répliqua le cuisinier en lui tendant un couteau. Au travail ! »

Stanislas prit sa tête entre ses mains.

« Je ne pouvais pas savoir… Pitié, je ne pouvais pas savoir…

— Stan, sors de ton délire !

— C'était de… quoi ? bafouilla-t-il en reprenant ses esprits, des larmes au coin des yeux. Hein ? »

Il cilla plusieurs fois et s'aperçut, pantelant, qu'il se trouvait dans une petite salle décorée d'un grand nombre de tableaux. Agnès semblait réprimer une crise de panique, et Julius était proche de l'apoplexie, rampant sur le sol dans sa toge.

« Que se passe-t-il ? demanda Stanislas, angoissé et suant jusqu'au bout de son nez.

— Des fantômes sont arrivés, le maître des lieux a encore braillé qu'il était désolé, et la salle a totalement changé de forme… Je ne sais pas où on est. On dirait que le chef fait ce qu'il veut de cet endroit, mais qu'il a vraiment du mal à calmer les bestioles qui s'y trouvent…

— J'ai eu une sorte de… souvenir.

— Ah bon ? Ah. Pas moi. » fit simplement Agnès.

Stanislas avait beau ne pas s'y intéresser plus que de mesure, il savait qu'elle lui mentait.

[Note de l'auteur] Merci d'avoir lu jusqu'ici ! :D Je tenais à dire que je suis également publiée dans le webzine Absinthe ( .com), à hauteur d'un chapitre par mois. Je recorrige certaines petites choses lorsque je mets mes chapitres dedans, mais rien de bien méchant. Vous ne ratez pas plus que quelques descriptions ni vous restez sur FictionPress, ne vous inquiétez pas! Mais n'hésitez pas à laisser des reviews ici, ou bien aller lire le webzine / tenter votre chance pour y paraître ! Merci beaucoup ! :D