Note : Toujours là ? Génial ! Je tenais à préciser que certains symboles ne passent pas très bien dans ce chapitre… Le but n'étant pas de comprendre (mettez-vous au niveau d'Anna, héhé !), ne vous inquiétez pas s'il y a des carrés à la place de certaines lettres… C'est dommage, mais c'est comme ça ! Bonne lecture !

ANNA

Décidément.

Anna passa lentement une main sur son visage, essayant de se détendre et de retrouver son calme sans pour autant se démaquiller. Evitant délibérément sa précieuse mouche, elle finit par se ronger un ongle en réfléchissant à plein régime. Que faire, à présent ? Elle était entourée de ces fantômes qui tenaient absolument à la regarder dans les yeux, ce qui l'insupportait au plus haut point. Mais rien ne la rendait plus nerveuse que d'avoir laissé Philémon Marsanguet enfermé derrière la porte. Je n'aurais jamais dû perdre mon calme… Elle regrettait d'avoir agi ainsi, mais la fierté l'empêchait de faire tourner la clé dans la serrure et d'enjoindre cet homme très mal habillé de la suivre. Qu'allait-elle faire de tous ces fantômes ?

Viens par-là, Anna.

Encore une voix qui n'était certainement pas la sienne.

« Je suis la seule à avoir le droit de parler dans ma tête. » déclara-t-elle tout haut.

Arrête, Anna, tu sais très bien que tu en as envie.

« Pas de ça avec moi. Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, stupides fantômes, je ne m'en souviens même pas. Inutile de me rappeler mon passé, il ne signifie plus rien pour moi ! »

Et ça ?

Un horrible frisson extrêmement désagréable parcourut sa colonne vertébrale, et elle crut qu'on lui touchait la cuisse. Paniquée, elle frappa le côté de sa robe où elle avait senti ce contact chimérique. Ne perds pas le fil de tes pensées, ne perds surtout pas le fil de tes pensées. Allons vers ces fantômes. La seule issue était de l'autre côté de cette pièce : elle avait choisi cette porte-ci en se réveillant, après s'être enfuie précipitamment en entendant ces voix inconnues lui raconter des choses incompréhensibles à l'oreille, mais il y en avait une deuxième. Il fallait absolument qu'elle repousse tous ces esprits et sorte du bon côté. Philémon lui avait dit qu'il n'y avait pas d'autres portes dans l'autre direction… Que va-t-il devenir ? Mais il ne fallait pas qu'elle se pose ce genre de questions.

Les fantômes étaient déjà en train de se disperser dans la pièce et de quitter celle dans laquelle elle avait repris conscience. Bien, cela en fait toujours moins à repousser. Elle souleva sa robe, chose qu'elle n'aurait jamais osé faire à la Cour de Sa Majesté François Ier – montrer ses chevilles en public, qu'y avait-il de plus vulgaire ? Elle n'était pas une prostituée, enfin ! –, et prit son élan. Traverser, traverser, traverser. Courir, fermer cette porte, prendre l'autre porte, la refermer. Ce serait la fin de ses problèmes.

Anna, viens par-là, je ne le répèterai pas deux fois.

Elle crut distinguer un homme blond dans la pénombre de la pièce, mais rien ne vint. Ton imagination. Elle courut vers la porte et posa avec force sa main sur la poignée, résolue à la claquer de la manière la moins distinguée possible. Elle sentit le froid des fantômes sur sa peau, ses vêtements, dans ses cheveux, et elle poussa un cri perçant en poursuivant sa course. Anna poussa la porte avec violence et se précipita sur la suivante, toujours fermée, tout en se donnant des claques partout sur le corps. Toujours ce froid…

« ALLEZ-VOUS-EN ! » hurla-t-elle en se giflant littéralement le visage.

Elle tomba presque sur le bois de la dernière porte, se prenant les pieds dans sa robe qu'elle ne pouvait plus soulever – elle voulait absolument expulser les derniers fantômes accrochés dans ses cheveux. Raclant ses ongles contre la poignée en la cherchant frénétiquement, Anna retint sa respiration en gémissant d'anxiété. Elle se sentit déséquilibrée dans sa précipitation et ferma les yeux en passant la porte le plus vite possible. Elle la referma, soulagée de constater qu'elle n'avait absolument plus froid. Aucun fantôme en vue.

Anna se mordit la lèvre inférieure puis cessa immédiatement. Attention à la poudre, il ne faudrait pas gâcher ce magnifique maquillage. Elle reprit patiemment son calme, refusant de penser à Philémon, toujours enfermé avec son fantôme posé sur l'épaule. Qu'ai-je fait ? Ses mains tremblaient. Je n'aurais jamais dû partir comme ça. Jamais. Elle voulait absolument retourner le chercher, car elle savait que ce problème tournerait dans sa tête et la torturerait jusqu'à la fin de ses jours. Pourtant, elle était certaine qu'il n'existait aucun moyen de revenir en arrière sans se trouver face aux fantômes et perdre la raison. Elle avait réussi à sortir sans se causer trop de problèmes car elle avait agi par pur instinct de conservation, mais traverser deux fois ces pièces avec Philémon… Il la troublerait sûrement en disant quelque chose d'idiot, de pathétique, de couard. Si ma concentration disparaît, je suis perdue. Son plan allait donc être le suivant : trouver quelqu'un d'autre qui l'aiderait à revenir vers lui, afin de lui faire retrouver ses esprits si elle se laissait hypnotiser par les fantômes.

Elle s'éclaircit la voix et remit ses cheveux en place. Un tic fit frémir la commissure de ses lèvres, ce qui l'agaça au plus haut point. Anna croisa les bras. Où était-elle arrivée ? Il s'agissait d'une pièce rectangulaire et agréablement meublée. La jeune femme n'en était pas sûre, mais elle avait l'impression d'avoir vécu dans ce genre de confort. Des meubles, une belle cheminée, une table magnifique et un tapis brodé : peut-être que sa mère avait vécu dans ce luxe. Pourquoi ma mère ? J'aimerais que les fantômes me redonnent ce souvenir, plutôt que de me montrer cet homme blond que je ne connais même pas…

Anna avait fini par deviner que les fantômes essayaient de redonner la mémoire aux personnes qu'ils regardaient. Pourquoi ? Pourquoi avaient-ils besoin de cela ? Peut-être Philémon a-t-il raison… Peut-être ne nous veulent-ils que du bien… ? Elle se souvenait de ce qu'il s'était passé à son réveil : les esprits étaient simplement posés sur la table et la regardaient avec attention. La jeune femme avait alors eu peur et s'était redressée, mais les fantômes avaient paru souffrir… Au bout d'un certain temps à la regarder, ils semblaient tressaillir et leur effet s'estompait. Pourquoi ? Le saurai-je jamais ?

Anna revint à la réalité et regarda autour d'elle. Trois portes, sans compter celle par laquelle elle était arrivée, bien sûr. Par où devrais-je aller pour trouver quelqu'un ? Impossible de le savoir. Elle colla son oreille à chaque serrure pour tenter d'entendre quoi que ce fût – quelle honte, si on la voyait… - et crut distinguer des bruits de pas derrière la porte côté sud. Du moins, elle était assez persuadée qu'il s'agissait du Sud, car elle transportait toujours une boussole cachée dans son soutien-gorge : cela faisait très aventurière, et elle aimait se promener à Fontainebleau en se prenant pour une intrigante, même si au bout du compte elle ne faisait strictement rien de répréhensible. Le crime de lèse-majesté n'était pas chose à prendre à la légère.

Elle se redressa, se recoiffa machinalement, défroissa sa robe, puis ouvrit la porte. Elle s'était attendue à tomber nez-à-nez avec un fantôme, mais il n'y avait rien. Pas de créature phosphorescente en vue… Anna fit un pas dans la pièce et écarquilla les yeux en sentant ses pieds toucher un sol de marbre. Le changement de style était radical : le décor lui rappelait les livres illustrés que son précepteur lui avait montrés : ce sol blanc glissant, ces colonnes tout aussi pâles... Grèce antique, se souvint-elle. Pourquoi une pièce pareille dans ce manoir ? Elle croyait l'esthétique des lieux plutôt contemporaine de sa propre époque.

Son regard se porta sur une ombre qui tranchait radicalement avec la blancheur de la pièce.

« Y a-t-il quelqu'un ? » demanda-t-elle en s'approchant avec précaution de la silhouette maladroitement dissimulée derrière une colonne.

Il y eut un léger mouvement et elle aperçut une épaule légèrement mate et musclée.

« Monsieur ? » fit-elle, de plus en plus inquiète.

Pourquoi ne réagit-il pas ?

L'inconnu apparut alors devant elle, sortant de sa cachette sans hésitation. Son visage encadré de courts cheveux châtain clair était maigre, si maigre qu'Anna en était mal à l'aise. Il était jeune mais semblait avoir subi toutes sortes de châtiments : sa peau était couverte de cicatrices et d'hématomes. Les yeux du jeune homme étaient enfoncés dans ses orbites, froids et tristes, et ses pommettes étaient barrées de cernes. Où a-t-il vécu ? Elle se rendit alors compte qu'il ne portait qu'un simple pagne beige et des sandales complètement élimées. Anna tenta d'avoir l'air d'une femme maternelle et rassurante et l'interrogea :

« Pourquoi êtes-vous aussi… blessé ? »

Le jeune homme la regarda sans avoir l'air de comprendre. Presque bouche bée, il recula d'un pas et murmura :

« τί ?

- Vous… qu'avez-vous dit ? bafouilla Anna.

- με δυναται εἰπειν που εἰμι ?

- Oh. Vous ne parlez pas français. »

La jeune femme se mordit la lèvre. Elle ne savait même pas en quelle langue s'exprimait cet inconnu, mais elle avait tout de même une petite idée. Ces vêtements, ces punitions corporelles, cette langue…

« Grèce ? dit-elle. Hellias ? Hellène ? Helinas ? ajouta-t-elle, ne connaissant aucun mot de grec ancien.

- ναι ! s'exclama le jeune homme en acquiesçant mollement. ὁ Λεμνος ὀνοματι, δουλος της Ἀδελπης.

- Stop ! l'arrêta Anna en secouant vigoureusement les mains devant lui. Je ne comprends rien ! »

Elle lui montra du doigt son oreille et mima son incompréhension, puis posa une main sur son cœur en disant :

« Anna. An-na. »

Le jeune homme la regarda, puis parut saisir ce qu'elle lui demandait. Il se désigna et murmura d'une voix peu assurée :

« Λεμνος.

- Lemnos ? répéta-t-elle.

- ναι, ὁ Λεμνος , approuva-t-il en hochant la tête.

- Bien, Lemnos… Comment es-tu arrivé ici ? Oh, non, tu ne comprends pas un mot de ce que je dis, n'est-ce pas ? »

Elle se demanda pourquoi elle le tutoyait aussi ouvertement, mais se rendit vite compte que c'était son apparence juvénile qui la poussait à être si familière avec lui. Il la regardait toujours avec confusion, et elle lui prit le bras – tout en évitant ses hématomes. Anna le mena à la porte en face, mais en passant devant un banc de marbre Lemnos l'arrêta. Il lui montra du doigt le meuble sommaire et ferma les yeux comme s'il dormait.

« Tu t'es réveillé ici… » comprit Anna en acquiesçant.

Elle repassa son bras autour du sien et l'entraîna vers la sortie. De toute façon, il n'avait jamais visité cette partie du manoir, puisqu'il était visiblement resté ici. Anna le surprit en train de dévisager ses vêtements et sa coiffure, sans aucun doute surpris. S'il vivait il y a plus d'un millénaire, il est bien normal qu'il n'ait jamais vu une femme comme moi. Le fait qu'il ne se promène qu'avec ce mince tissu autour de la taille et des sandales dans un état pathétique l'étonnait aussi, car elle pensait que les Grecs de l'Antiquité étaient bien plus distingués que cela. Et pourquoi avait-il reçu des coups un peu partout sur le corps ? Etait-il possible qu'il soit athlète ? Les sportifs devaient beaucoup souffrir, à cette époque !

Anna eut à nouveau un tic de la commissure des lèvres en réfléchissant à ce qu'ils allaient bien pouvoir faire. Bien sûr, elle avait prévu d'aller chercher Philémon avec la prochaine personne qu'elle trouverait, mais la barrière de la langue était bien trop élevée : comment faire comprendre à Lemnos qu'il devait l'empêcher d'être soudainement soumise à ses souvenirs, tout en traversant plusieurs salles à la décoration plutôt moderne qui le bouleverserait ? Il ne fallait surtout pas qu'elle retourne vers le gentleman accompagnée de ce seul garçon. Et si personne d'autre ne parlait français dans tout le manoir ? Ne pense surtout pas à ça. Il lui fallait trouver quelqu'un d'autre, et vite.