CHARLES

Des envies de meurtre. Voilà ce que Charles ressentait. Il se mordit la lèvre inférieure, fou de rage et d'angoisse. Comment avait-il pu en arriver là ? Il s'était réveillé dans ce lieu qu'il ne connaissait même pas, et complètement paniqué il avait poussé avec force un gros fauteuil abîmé sur le sol, déterminé à le retourner. D'où venaient cette colère et cette violence soudaine ? Il n'en savait diablement rien. Toujours était-il qu'il avait fait tomber l'énorme siège rembourré sur son pied et qu'il était à présent coincé. Il ne s'était vraisemblablement rien cassé, mais Charles était effrayé de se retrouver dans une si fâcheuse posture. Il avait déjà faim. Qu'allait-il faire, maintenant ?

Lorsque sa terreur fut passée, Charles inspira lentement pour se calmer. Tout d'abord, pourquoi une telle irritation ? Maintenant qu'il était allongé sur le sol de pierre sans bouger d'un centimètre, il se rendait compte avec confusion qu'il ne savait absolument pas ce qu'il faisait là. Il avait l'une impression étrange de ne pas reconnaître le lieu où il était, mais c'était maintenant une certitude : jamais il n'avait visité de monument pavé de pierres avec des fauteuils et des tableaux de natures mortes accrochés sur les murs. La Bastille ne devait pas ressembler à ça… De plus, elle était quasiment en ruines, à présent. La maison de Louis ? Non, il était incapable de ranger quoi que ce soit, un sol aussi impeccable était totalement inimaginable de sa part.

« Louis ? » tenta-t-il en fronçant les sourcils, sachant pertinemment qu'il n'était de toute façon pas ici.

Le silence lui répondit de sa voix glaciale. Charles frissonna. Où suis-je ? On n'avait pas pu le mener dans l'une de ces… de ces… Pourquoi ai-je pensé à ça ? Dans une de ces prisons ? Il avait vaguement pensé à cela, mais non, on ne décorait pas ainsi des geôles. Un sentiment de colère qui ne faiblissait pas. Il avait envie de tuer, de prendre un poignard et de couper des vêtement, des têtes, des tendons, de crier le plus fort possible en faisant mal, toujours plus mal, et surtout faire peur à tous ces imbéciles qui l'avaient méprisé… Un assaut. Il en était persuadé, maintenant : il avait donné un assaut, il avait vidé ses poumons, les yeux exorbités, l'épée en avant, suivi du peuple, son peuple. Tous ces inconnus derrière lui étaient unis par un idéal invincible, un rêve éternel, un feu inextinguible. Il le savait, la liberté. Liberté, Egalité, Fraternité, ça c'est vrai. C'est sûr que c'est vrai. Qui suis-je ?

Il essaya vainement de bouger son pied toujours coincé et soupira. Charles. J'ai 25 ans. Je veux… la liberté, la liberté et l'égalité, surtout. La fraternité, ce sera pour un peu plus tard, pour le moment il faut s'occuper des traîtres. Les traîtres ! Ça, je m'en souviens. Tous ces gens qui sont un obstacle à la République… D'où venait-il ? Et Louis ? Ses yeux s'écarquillèrent d'eux-mêmes. Oui ! Louis est mon meilleur ami, mon compagnon de lutte… Il est aussi impliqué que moi dans la Révolution. Oh ! Le 14 juillet 1789, j'étais là ! J'ai mené ma petite troupe d'émeutiers, nous étions devant le Faubourg Saint-Antoine depuis le lever du jour. Enfin, je crois que j'ai mené le bataillon, mais Louis était aussi présent… ainsi que d'autres amis. Il nous fallait de la poudre, et il y en avait à la Bastille. Il en était à présent totalement certain : il avait été sur place. Il avait vécu la prise de la Bastille, il le savait. Qu'y avait-il fait de précis, d'ailleurs ? Toute cette matinée à attendre le reste des révolutionnaires qui allaient les aider à récupérer toute cette poudre, ces heures passées à discuter avec ses compagnons d'émeute, ces regards inquiets lancés de temps à autre à Louis car personne ne savait s'ils allaient se faire tuer ou non… La Bastille était très sommairement gardée, mais ils étaient en première ligne.

Tout s'est bien passé, finalement. Alors, ensuite ? Des combats acharnés, des discours en pleine rue, la frustration de ne pas pouvoir participer aux assemblées pour une raison ou pour une autre, peut-être par simple désapprobation : la Révolution se faisait avec le peuple, dans la rue ! Elle ne se déroulait certainement pas dans une salle, intervenant après intervenant, discours après discours, avec des applaudissements nourris à la fin de chaque phrase. C'était parfaitement ridicule, et Charles s'était plus d'une fois retrouvé au cœur d'une dispute en donnant son opinion sur le sujet. Visiblement, les soi-disant élites de la Révolution étaient éloignées du peuple, bien trop à son goût. Il n'était pas du genre à parler pendant des heures, il préférait agir.

Louis n'avait jamais eu de désaccord profond avec lui. Cheveux noirs, yeux verts, toujours habillé sans prétention : Louis. Il se souvenait très bien de lui, mais la plupart de ses réminiscences restaient confuses. Après la prise de la Bastille, plus grand-chose. Si ! Il avait assisté de loin à l'exécution de Louis XVI. Il s'était assis sur un muret, derrière toute la foule massée et scandant des cris de haine. A cette époque, Charles ne savait pas s'il avait été fier de la mort du roi. Avaient-ils mal agi en allant jusque-là ? N'était-ce pas se rabaisser à son niveau, imiter les exécutions arbitraires de tous ces innocents à travers les siècles de monarchie ? Il avait beaucoup douté. Certaines nuits, il avait même fait des cauchemars et traversé le couloir glacé pour que Louis le rassure. Louis était toujours persuadé de tout : il avait les mots pour le consoler, il lui disait n'importe quoi, que tout irait bien et qu'ils avaient pris les meilleures décisions. Lorsque Charles s'était installé chez lui pour être plus en sécurité, en décembre 1791, il s'était fondu dans la vie quotidienne de sa famille. Cette situation lui plaisait, malgré tout ce qu'on avait pu lui dire avec mépris. Un jeune homme qui s'installait avec les parents et les sœurs de son meilleur ami… Ce n'était pas très bien vu, on pensait qu'il profitait d'eux et de leur bonté.

Je ne les ai jamais exploités, j'ai dilapidé tout ce qui me restait d'économies pour manger sans piller leur garde-manger, je n'ai pas à avoir honte de moi-même ! Louis savait que Charles était honnête, et il l'hébergeait sans rechigner. C'était d'ailleurs lui qui lui avait proposé de venir, et Charles n'avait pas hésité une seule seconde. Il n'avait jamais pris de meilleure décision, car quelques années plus tard la vie était devenue insupportable à Paris. A partir de 1793, le quotidien de Charles avait été plongé dans la peur et l'angoisse permanente d'être dénoncé pour des broutilles et exécuté. Le voisin de Louis avait été décapité parce qu'on l'avait accusé de ne pas utiliser le calendrier républicain. Ce n'était peut-être pas une raison suffisante pour guillotiner quelqu'un, selon Charles, mais Louis lui avait dit que c'était la meilleure solution pour faire naître et prospérer la République. Si Louis l'avait dit, alors c'était vrai.

Mais à présent, il était coincé sous un fauteuil. Plutôt que de se plonger dans ses souvenirs, il fallait qu'il comprenne ce qu'il faisait là et surtout qu'il trouve une solution. Il se redressa et tenta de toutes ses forces de soulever le meuble, mais rien ne bougea. Il savait qu'il n'avait aucune force dans les bras, ce qui le fit enrager plus que de raison. Ainsi que revenir à son deuxième problème. Pourquoi était-il si en colère ? Il ne pensait pas être un jeune homme violent, il s'en serait souvenu. Ses cheveux blonds tombant sur ses épaules s'emmêlèrent dans ses cils et il secoua la tête avec exaspération. Il finit par les ôter de son visage de deux mouvements rapides de la paume, et soupira bruyamment.

« Aidez-moi ! hurla-t-il soudain de toutes ses forces. Aidez-moi, s'il y a quelqu'un ! Je suis bloqué sous un fauteuil ! Aidez-moi ! »

Il répéta cet appel plusieurs fois puis s'allongea, désespéré. Personne ne viendrait le chercher. Il ne savait même pas où il était, et il allait certainement mourir de faim sur un sol inconfortable dans la pièce la plus glauque qu'il ait jamais vue. Il ferma les yeux en grommelant des paroles incompréhensibles, mélange d'injures et de plaintes, jusqu'à ce qu'il sente une légère pression sur son oreille droite. Il se redressa précipitamment et se retrouva face à un petit animal qui ressemblait à un chien extrêmement laid. Il tendit la main vers la bête qui bavait de la manière la plus répugnante qui soit, mais elle recula maladroitement, tombant sur son postérieur. Charles le caressa – ce chien avait beau être hideux, le révolutionnaire adorait les animaux – et la bête se laissa faire en tremblotant sur ses pattes, se relevant avec difficulté. L'animal grogna de joie ou de réprobation, Charles n'aurait su le dire, et partit en trottinant par l'une des deux portes. Etait-elle vraiment ouverte tout à l'heure ?

« S'il-vous-plaît ! » répéta-t-il en s'allongeant à nouveau.

Il referma les yeux. Pourquoi attendre qui que ce soit ? Il n'y avait qu'un chien ici, après tout.

Lorsqu'on toucha son oreille pour la deuxième fois, Charles se sentit émerger d'un songe et comprit qu'il s'était endormi quelques instants.

« Le chien… ? » fit-il en se redressant et bâillant.

Mais l'être en face de lui n'était pas un chien. Il s'agissait d'un jeune homme basané, particulièrement musclé avec une expression très sévère sur le visage. Son œil gauche restait fermé en permanence, et Charles comprit rapidement qu'il était sûrement blessé pour rester clos de la sorte. Il portait une chemise coupée au niveau des épaules et une simple culotte s'arrêtant aux genoux, beaucoup trop large pour être noble cependant. Le révolutionnaire avait eu envie de s'insurger de ces vêtements traîtres, mais le jeune inconnu ne semblait pas être de la noblesse, ni même de la bourgeoisie. Charles aurait d'ailleurs plutôt dit qu'il vivait au milieu du sable ou de la terre, un peu comme ces hommes du désert dont il avait entendu parler. Mais ce n'étaient que des rumeurs, il n'en avait jamais vu de ses propres yeux.

« Bonjour. » lui dit Charles sans même essayer de sourire.

Il n'avait aucune confiance en ce jeune homme. Le révolutionnaire n'était aimable avec personne, sauf peut-être Louis, et cet inconnu ne lui était pas plus sympathique que les autres. Le regard de l'étranger était dur et volontaire, empreint d'une maturité inimaginable. Sans un mot, ce dernier passa ses deux mains sous le fauteuil et le souleva quasiment sans effort, ce qui choqua Charles.

« Comment ! s'exclama-t-il en se relevant, le pied endolori.

- Je pensais que c'était bien plus lourd que ça. D'où venez-vous pour être une nouille pareille ? le fustigea-t-il d'une voix grave.

- Pardon ?! »

Charles fit un pas vers le jeune homme mat de peau, mais il ne faisait définitivement pas le poids. L'inconnu haussa les épaules et siffla :

« Franchement, comment faites-vous pour être en vie ? Quelle est votre tribu ?

- Hein ?

- La vie a l'air bien facile par chez vous, dites-moi, fit-il d'un ton dédaigneux. Quelle tribu ?

- Mais je–

- Pas de secrets ! le coupa l'inconnu en saisissant son col. Ces vêtements plus esthétiques que pratiques, ce manque de force physique, ces cheveux longs qui doivent vous gêner avec le vent… c'est quoi, votre problème ?! »

Charles secoua la tête bêtement, abasourdi. Ce jeune homme lui criait dessus et lui reprochait ses vêtements ? Il portait la même chose que d'habitude : son pantalon marron, sa large chemise crème, sa ceinture de tissu déchiré mauve, et il avait ajouté une rose jaune sur le côté de son haut pour décorer sa tenue. « La révolution ne se fait pas sans style ! », une phrase de Louis. Dans la rue, ses habits passaient inaperçus : c'était l'uniforme des révolutionnaires, mais avec un peu plus de classe que les autres. Il savait très bien que ce n'était certainement pas le moment de faire de l'esprit cependant, car l'inconnu le dévisageait avec un mélange de dédain et de fureur.

« D'où venez-vous ? » demanda simplement Charles, oubliant que le jeune homme lui avait posé une question.

Ce dernier fronça les sourcils et lâcha son col, la flamme diminuant progressivement dans son regard. Il secoua la tête comme pour se donner une contenance et répondit :

« Tribu des Balkans.

- Je vous demande pardon ? s'étonna Charles.

- La tribu des Balkans, qui vit près de l'ancienne Marseille.

- Oui, donc la République française. »

Cela lui aurait arraché la langue de dire « Royaume de France ». Même si cette situation n'était pas si éloignée et qu'il fallait que la République soit un peu plus stabilisée avec un réel gouvernement, Charles ne pouvait se résoudre à parler de royaume alors que Louis XVI avait été décapité. La meilleure des solutions, comme disait Louis… Mais ses pensées furent interrompues par le jeune homme.

« La République française, voyez-vous ça. En quelle année vous croyez-vous, sérieusement ? Vous… Oh ! Je sais. Tout s'explique. »

Il paraissait révulsé, dégoûté par la seule existence de Charles.

« On nous avait caché des choses, je le savais. Ma grand-mère me l'avait dit, mais je ne l'avais jamais crue.

- Quoi ? glapit Charles, tétanisé par les yeux emplis de haine de l'inconnu.

- Ah non, taisez-vous ! s'exclama-t-il en le pointant du doigt. Assez de tout ça. Depuis combien de décennies… de siècles vous moquez-vous de nous ? La République française, les vêtements qui rendent impossible la course, la chasse, la survie tout simplement ! Et cet air propre sur vous… Vous faites partie de l'élite, j'en suis sûr ! Cette élite qui nous a mis dans cette situation… Vous devez tous vivre dans un confort hallucinant, bien évidemment… Pendant que nous sommes obligés de manger dans la terre, la poussière, les quelques rats que nous avons réussi à trouver et qui n'ont pas l'air trop amochés par les substances radioactives, vous avez vécu dans des bunkers souterrains, c'est ça ? Tout était prévu pour vous, pendant qu'on crevait de faim et du cancer dehors, c'est ça ? Est-ce que c'est ça ? Est-ce que je me trompe ? Mais répondez, c'est pas possible d'être aussi manche ! » explosa-t-il en giflant Charles avec vigueur.

Le révolutionnaire tituba et tomba sur le fauteuil qui lui avait écrasé le pied quelques minutes auparavant. Sonné, il ne comprenait vraiment pas ce que lui voulait le jeune homme basané, ni de quoi il pouvait bien parler. Cancer ? Qu'est-ce que c'est, un cancer ?

« Vous vivez dehors ? demanda Charles, hésitant un peu.

- Vous… ! Vous vous moquez de moi. J'hallucine. Pour qui vous prenez-vous ? Nous ne valons pas moins que vous tous, l'élite, les meilleurs, c'est ça ? Vous avez commencé cette guerre nucléaire, et ça va être de notre faute ? C'est une plaisanterie ?

- Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, excusez-moi, vraiment, mais… Quelle guerre nucléaire ? C'est la Grande Terreur en ce moment, pas la guerre nucléaire ! Je ne sais pas ce qu'est une guerre nucléaire, mais si c'était le cas, on m'aurait mis au courant ! De plus, je ne fais absolument pas partie de l'élite, comme vous dites, je suis allé sur les barricades avec le peuple ! J'ai brandi l'épée pour lui ! »

Le jeune homme le regarda, médusé, restant silencieux pendant une bonne minute. Il cligna plusieurs fois de l'œil et secoua la tête, hébété. Sa bouche s'ouvrit avant de se refermer, puis il réussit à prononcer :

« Je crois qu'il y a eu un malentendu. »