MAURICE

Ses yeux étaient grands ouverts, et il était rompu, épuisé. Réveillé au milieu d'un couloir. Il faisait sombre, sombre, beaucoup trop sombre, mais il parvenait à distinguer une moquette très rugueuse sous ses doigts et un papier peint de très mauvaise qualité, à moitié déchiré sur les murs. Maurice s'aperçut après quelques instants qu'il était en réalité complètement sonné : la pièce n'était pas réellement pongée dans les ténèbres. Il patienta pour que les étoiles dansant devant ses yeux disparaissent, les sens en alerte. Une légère odeur d'humidité planait dans l'air, amère et désagréable. Un léger cliquetis. Quoi encore ? Quelqu'un avait ouvert une porte… Il ne savait pas du tout où il était, et se retrouver face à un étranger ne le rassurait pas vraiment. Cependant, il ne s'était pas attendu à tomber sur une baleine. Il fallait absolument qu'il réagisse.

« Gamine ! s'exclama Maurice d'un ton ferme en se redressant. Approche. »

Elle s'approcha de lui, tremblante, boulotte, ridicule, pathétique. Elle trottine.

« Vous êtes aussi enfermé dans ce manoir ! s'exclama-t-elle avec un sourire horriblement avenant.

- Tais-toi trois secondes, ma fille. »

Maurice se mit sur ses deux pieds et secoua la tête avec réprobation. Elle le regardait d'un air bête, mais bête… On ne doit pas te dire de la fermer très souvent, mais chacun doit apprendre à se taire, dans la vie. Allez, par où commencer ?

« Bon, chaque chose en son temps. Je suis Maurice Lalie, inventeur, créateur de toute la technologie du siècle à venir. Mon nom entrera dans l'Histoire.

- Où vivez-vous ? demanda la baleine avec son air le plus stupide.

- Cela ne vous regarde pas, mais j'ai été recruté par un laboratoire militaire en URSS.

- Russie, fit-elle.

- URSS.

- Russie, l'URSS n'existe plus. En quelle année vivez-vous ? »

Elle souriait. Du dédain ? Cette imbécile se moquait-elle de lui ? Elle avait dit ça sur un ton ironique. Quelle idiote.

« En 1949, comme nous tous, crétine ! »

Elle ne parut pas relever l'insulte et écarquilla les yeux, visiblement ébahie par cette évidence.

« 1949. D'accord, dit-elle, paraissant comprendre quelque chose qui lui échappait, et peu d'éléments échappaient à Maurice. Est-ce que ce manoir rassemble des gens de… différentes époques ?

- Y a-t-il d'autres personnes que nous ici ? demanda Maurice en fronçant les sourcils.

- Pourquoi ne serions-nous que deux ? Je pense que oui. Donc… vous viviez en 1949 avant de vous retrouver ici, je me trompe ? Ça expliquerait pourquoi vous parlez d'URSS. »

Elle avait l'air tellement sûre d'elle. Constatant son absence de réponse, la jeune fille poursuivit :

« Je vivais en 2012, moi.

- Fascinant. »

Maurice était sincère : ses yeux brillaient d'intérêt.

« Un monde parallèle hors du temps ?

- Peut-être bien. Il y a des phénomènes surnaturels, par contre…

- C'est hallucinant. Que se passe-t-il, en 2012 ? poursuivit-il, ne pensant déjà plus aux manifestations fantastiques à peine citées par la nouvelle venue.

- Eh bien, l'URSS s'appelle la Russie et ne se bat plus contre les Etats-Unis. C'est à peu près la seule différence avec votre époque, enfin il y en a bien d'autres…

- Et les inventions ?

La jeune fille le regarda sans comprendre.

« Comment ça, quelles inventions ?

- Qu'est-ce qu'on a inventé de nouveau par rapport à 1949 ? »

Maurice mourait d'envie de le savoir. Il se mit à triturer avec impatience les quelques rares cheveux qui subsistaient sur son crâne, dansant presque d'un pied sur l'autre.

« Eh bien, euh…, hésita la jeune fille. On peut aller sur Internet, c'est une sorte de réseau pour faire passer des informations dans le monde entier…

- Pour la guerre ?

- Pour tout ! On peut acheter des objets et se les faire livrer, jouer, publier des textes, parler à des gens, regarder des informations et des films…

- C'est… incroyable. Ensuite ?

- On peut utiliser des téléphones portables pour appeler n'importe qui à n'importe quel endroit.

- Sans fil ? fit Maurice, se demandant si elle ne se moquait pas de lui.

- Sans fil. Avec des ondes. Ensuite, on peut faire chauffer de la nourriture dans des appareils un peu plus sophistiqués qu'avant. Vous m'excuserez, mais je ne sais pas ce qui n'existait pas encore en 1949, en fait…

- Cet Internet m'intrigue. Et le rotor à tentative d'immersion dimensionnelle ? »

Elle écarquilla les yeux. Imbécile, ne me regarde pas comme ça !

« Le quoi ?

- Le rotor à tentative d'immersion dimensionnelle ! C'est mon invention. Je voulais l'appeler Le rotor Lalie, peut-être qu'il s'appelle comme ça ?

- Euh, peut-être. Je suis désolée, mais je ne m'y connais pas en technologies, en fait… Il est possible que ce rotor existe, mais je ne suis pas du tout calée dans ce domaine !

- On ne peut vraiment pas compter sur le futur. Qu'est-ce que vous fichez, à votre époque ? Les gens de 2012 n'apprennent donc rien ?

- Euh… Je fais de la littérature…

- Comme si ça servait à quoi que ce soit de papoter en temps de guerre !

- Ce n'est plus la gue–

- Tais-toi donc ! » s'écria-t-il, soudainement fou de rage.

Maurice fit les cent pas dans le couloir, le cerveau rempli de pensées s'entrechoquant dans un vacarme insensé. 2012, 1949, cet endroit. Il avait beau retourner le problème sous tous les angles, rien ne venait. Etait-ce un rêve ? Non, c'est beaucoup trop réel. Il se pinça la joue avec violence, mais toujours pas de réveil. Ah, qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ? Il finit par s'arrêter et soupira.

« Comment tu t'appelles, gamine ?

- Camille Barnet. Et vous êtes Maurice Lalie, si j'ai bien compris.

- Evidemment. Bon, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? Je me suis réveillé dans ce couloir, mais il n'y a rien. Qu'est-ce que ça donne, la pièce d'à-côté ?

- Des tableaux… qui parlent. S'ils se sentent en sécurité et en confiance. N'essayez pas de gratter leur peinture, ils deviennent fous de rage, c'est peu de le dire. Mais n'y allez pas, en fait, il n'y a pas de porte de l'autre côté… »

C'est une gamine qui va me dire quoi faire ?! Mais Maurice décida de ne pas relever. Après tout, si aller là-bas ne l'aidait pas à partir d'ici, à quoi bon essayer ? Ce serait une perte de temps. De toute façon, il n'avait jamais renié l'existence du surnaturel lorsqu'il travaillait dans son laboratoire, et finir par en avoir la preuve le rassurait, d'une certaine manière. Et puis, des tableaux… Ce n'est pas effrayant. Il avait juste peur de se faire tuer, en réalité.

Il se tourna vers Camille et vit qu'elle fixait le mur, les yeux écarquillés.

« Qu'est-ce que c'est que ce truc ?! » s'étrangla-t-elle en pointant du doigt le papier peint déchiré.

Maurice tourna le regard vers ce qu'elle lui désignait, à savoir l'inscription ensanglantée sur le mur :

ESSAYEZ DE NE PAS VOUS FAIRE TUER

C'EST UN CONSEIL

« Ah ça ? dit Maurice d'un ton dédaigneux en lisant ces mots. C'est plutôt sympathique de la part de l'hôte de ces lieux.

- Sympathique ? s'étouffa Camille, rouge comme une brique. C'est effrayant, oui ! Il y a peut-être des monstres, en tout cas il y a une menace, c'est sûr maintenant !

- Des tableaux qui parlent ? C'est ça, ta menace, ma petite ?

- Mais il n'y a pas que ça, ici ! » s'exclama-t-elle en secouant la tête de lassitude.

Maurice la regarda marcher le long du couloir, ses pas résonnant pendant quelques secondes à chaque fois qu'elle posait le pied par terre. Il y avait définitivement trop de portes dans ce corridor pour qu'il sache où aller avec certitude, mais peut-être que cette enfant aurait l'intuition du chemin à suivre.

« Dis-moi, quel âge as-tu ?

- 20 ans. Et vous ?

- 54. Il y a cinq portes, fit-il pour changer de sujet. Où va-t-on ?

- Euh… Je dirais celle au Nord, mais… Oh, il y en a deux. Alors, celle la plus à gauche côté Nord, peut-être ? »

Maurice acquiesça lentement et lui proposa de passer devant. Camille était très ronde, portait un pull vert certainement tricoté à la main et une paire de jeans. Ses cheveux bruns étaient coupés au carré mais leur forme était recourbée, conférant une tête en forme de boule à leur propriétaire. Des taches de rousseur ornaient les joues rondes de la jeune fille, seul élément esthétique de son visage. C'est sûr, ça change des Russes.

Ils parvinrent devant la porte et Camille voulut poser sa main sur la poignée…

Mais la porte s'ouvrit d'elle-même.