Semi-automatique

Chrome et acier.

C'était que la fille avait demandé après avoir fait des pieds et des mains pour rencontrer mon boss, moyennant quelques dessous de table. Elle voulait un garde du corps propre sur lui, discret, maniable, mais un gros calibre, comme on nous appelait dans ce milieu.

Le boss avait paru réfléchir, il faisait toujours ça quand il avait flairé la bonne affaire, mais cette fois il se trompait parce que la fille n'était pas une idiote. Elle n'avait pas peur de la mort, les menaces la laissait indifférente et elle n'avait même pas bronché lorsque mon collègue silencieux s'était dressé devant elle. De là où je me trouvais, je ne la voyais pas très bien, juste une partie de son dos, et la sale gueule de mon homologue qui la fixait, froid, neutre et menaçant. Je savais qu'il n'hésiterait pas si son maître donnait l'ordre. Fiable, professionnel, il n'hésitait jamais et à vrai dire moi non plus, mais j'avais quand même certains principes, résultat de ma précédente carrière. J'avais bossé avec un flic autrefois, un type bien, un bon partenaire. Je veillais sur lui, et il veillait sur moi. Un vrai partenariat. Il vivait seul, sans femme ni enfant parce que son métier ne le lui permettait pas. Trop dangereux, qu'il disait. Il n'avait pas tort. Je n'étais qu'un novice sans expérience, je sortais tout juste de l'école et il m'avait formé. Il m'avait apprit la précision, la concentration, la rapidité et la discrétion, mais surtout, il m'avait enseigné le jugement, le calcul, la maîtrise, la réflexion et la notion de bien et de mal. J'avais eu des problèmes avec cette dernière. J'étais fringuant, trop impulsif. Je voulais foncer, tout dégommer, mais lui, il me retenait toujours, maîtrise, réflexion, jugement. Il m'avait apprit qu'on ne pouvait pas tout faire impunément, qu'il y avait une loi, un code. Je ne pouvais pas agir ainsi à ma guise, sans preuve, sans raison. Il n'y avait qu'un seul cas où l'on pouvait brisé le code. Ça s'appelait : Légitime Défense.

Il m'a bien fait comprendre cette notion, parce que pour lui elle pouvait tout changer, transformer une vie en enfer, briser quelqu'un à tous jamais. Il m'a apprit à être méthodique, à ne pas paniquer, toujours maîtriser mon environnement et agir sans précipitation. Avec lui, j'avais connu des moments de tranquillité, mais très vite, nous avions été amené à changer de milieu. Nous étions trop bon apparemment, alors nous avions été promus et plus que jamais, nous devions nous appuyer l'un sur l'autre. Nous avions vécu la planque, les assauts, les ripostes. J'avais compris l'angoisse, la fatigue, le stress. L'espoir, puis le désespoir. La victoire surtout. Quelques fois des défaites où l'on nous séparait, ce qui me laissait toujours à moitié mort d'angoisse, mais en bon partenaire il finissait toujours par me retrouver, et je crois bien que nous étions aussi soulagé l'un que l'autre. Moi je ne dormais jamais, je me contentais de me reposer, de ne rien faire. Dans nos rares périodes de calme plat, nous nous entrainions, même sans en avoir réellement besoin. Nous étions devenus si bons. Mais lui, il disait toujours qu'il ne fallait pas avoir trop confiance, que nous étions limité par nos moyens, nos fonctions. Il avait raison. Il avait toujours raison. Nous avions vécu tellement de choses tous les deux que j'étais persuadé que nous finirions notre carrière ensemble, mais j'avais tort, je me trompais. J'avais de nombreuses fois donné la mort, toujours en respectant le code, mais un jour, la mort avait frappé, venant du camps adverse et je n'avais rien pu faire. Il n'avait pas été assez rapide, moi non plus, et la mort avait frappé. Sur le coup, je n'avais pas compris. Celui qui nous avait atteint était beaucoup plus petit et beaucoup plus lent que moi. Ça n'aurait pas dû se passer comme ça, pourquoi mon partenaire avait-il hésité ? Parce qu'en face de nous, ce n'était qu'un gosse. Le code, ce fichu code. On ne tuait pas les enfants, impossible. D'autres policiers auraient eu moins de scrupules, mais lui, il préférait les laisser filer que de les tuer. J'avais respecté ça. Les femmes, aussi. Il y en avait de vrai garces pourtant, mais mon partenaire esquivait pour les prendre vivantes, ou bien il finissait par les avoir à l'usure. On ne tuait pas les femmes, sauf sous la Légitime Défense. Mon partenaire n'aimait pas tuer, et à vrai dire moi non plus mais avions-nous seulement le choix lorsqu'en face, d'autres n'hésitaient pas ?

Un enfant...

Mon partenaire avait perdu la vie, fauché par un enfant. Le code, ce fichu code. Nous étions pourtant en Légitime Défense, mais il y avait ce fichu code.

J'avais été assez naïf pour croire que ma carrière s'arrêterait avec celle de mon partenaire, mais non, je n'avais pas eu mon mot à dire. Au lieu de ça, on m'avait envoyé bosser avec un type bizarre qui vendait des kilos de poudre blanche, puis divers petits contrats avant que je n'échoue là, en attendant le prochain. Peut être cette fille. Peut être cette fille.

En hommage à mon premier et seul vrai partenaire, j'avais toujours respecté le code, alors souvent, on ne voulait pas de moi. Peut être trop souvent. J'avais peur qu'on tente de me faire disparaître, comme tant d'autre de mon genre.

Pas mal la fille, d'après ce que je pouvais en voir. Classe et roublarde, elle avait peut être une chance. Peut être. Mon Boss était réputé difficile, mais apparemment, elle dû être assez fine pour le convaincre car il écarta le rideau de velours pour nous présenter à elle, et je l'ai vu en pleine lumière.

Elle était belle, très belle et très élégante. Elle portait un tailleur noir classique dans lequel j'ai tout de suite su qu'elle se sentait mal à l'aise. Elle était du genre de mon partenaire, jean, basket et tee-shirt. Elle non plus ne devait pas aimer les uniformes. Ça m'avait amusé. Elle avait des cheveux noirs coupés court, une nuque gracile, un visage fin et une peau brune, des lèvres minces rehaussées par un gloss nacré, un simple trait de crayon noir pour ses yeux d'un vert incroyable protégés par de longs cils. Elle était belle. Elle nous observait minutieusement, testa mon collègue qui malgré sa prestance parut la décevoir. Je pouvais presque voir celui-ci rager silencieusement pendant qu'elle nous dévisageait tour à tour. Je me suis surpris à devenir fébrile au fur et à mesure qu'elle se rapprochait de moi, et j'ai commencé à rêver bêtement qu'elle me choisissait, moi, et que nous devenions partenaire. J'aurais appris à la connaître, elle aurait apprit à me connaître...

J'ai été déçu de la voir choisir celui qui se trouvait seulement à deux place de moi et le Boss lui proposa de tester ses capacités. Un bon garde du corps doit savoir le prouver. Il fit de son mieux, mais apparemment il ne frappait pas assez fort. J'ai repris espoir, son regard s'attarda à peine sur moi, me dépassant, s'arrêter sur le dernier d'entre nous, à trois place de moi, pour finalement revenir s'arrêter sur moi. Elle me mit à rude épreuve, elle était très douée, mais moi aussi. Le vieil enseignement de mon partenaire policier avait porté ses fruits, et je me suis défoncé pour lui prouver que j'étais le meilleur. Rapidité, précision, force, maîtrise, j'ai parfaitement rempli mon rôle, je l'ai impressionné. Enfin, peut être pas, mais à sa moue satisfaite, j'ai compris que j'avais réussis le test. Les aptitudes étaient là, restait maintenant le physique, mais j'étais confiant dans ce domaine. Les gens aimaient le classique, hors j'étais classique.

Elle me fit me retourner, m'étudia attentivement au point que ça en devint presque gênant, même si j'aimais le touché de ses doigts sur moi.

Elle signa le contrat et on me laissa partir avec elle. J'étais son garde du corps, engagé pour une durée indéterminée. C'était toujours comme ça, toujours des durées indéterminées.

Je ne m'étais pas trompé sur elle, c'était une fille imprévisible, amusante et forte au point que j'en venais à me demander pourquoi elle avait besoin de moi. Dés notre retour, elle avait troqué son tailleur pour une tenue délavée qui lui allait à merveille. Son jean déchiré, ses vieilles baskets grises de poussières et son débardeur passe partout était très rafraichissant après avoir passé tant de contrat avec des loqueteux ou des pontes du beau monde. Elle était elle-même, nature, entière. Je l'admirais et j'aimais beaucoup sa personnalité. Elle était forte, un poil arrogante, mais ce qui m'avait stupéfié, c'était que même dans les pires situations, elle avait toujours une blague ou un mot qui dédramatisait, faisait rire malgré la mort apparemment imminente. Elle n'était ni flic ni détective, mais c'était tout comme. C'était une indépendante, une femme exceptionnelle. Nous nous sommes habitués l'un à l'autre, et souvent je l'entendais soupirer en retour de mission, et elle avait toujours un sourire à m'adresser. Du bon boulot. Voilà ce qu'elle me disait. En général, on me parlait rarement. J'étais là pour protéger, je tuais beaucoup, mais on ne faisait pas franchement attention à moi et c'était normal, mon rôle était de ne pas me faire remarquer, de passer inaperçu et d'agir vite lorsqu'on me l'ordonnait, mais elle, elle me parlait, souvent, beaucoup, et moi je l'écoutais, fasciné. On disait souvent qu'elle était un peu folle, mais moi qui la connaissait, je savais qu'elle était seulement exubérante, et peut être un peu délurée. Elle m'amusait beaucoup, femme-enfant de presque vingt quatre ans.

J'ai décidé qu'elle et moi se serait pour la vie, j'étais prêt à tout pour elle parce que j'avais remarqué une chose incroyable : elle connaissait le code, elle respectait le code, et nous ne tuions jamais, sauf sous la Légitime Défense.

J'adorais cette fille. Elle s'appelait Rachel, et elle était merveilleuse.

Il se passait rarement une journée sans combat et sans tuerie car elle avait de nombreux ennemis, mais nous parvenions toujours à nous en sortir, parfois même d'extrême justesse. Nous étions devenus des partenaires, et en elle, je retrouvais des échos de mon premier coéquipier.

Pourtant, un jour, nous avons commis la même erreur.

Nous étions tous les deux aux aguets, je surveillais la zone, devant elle, et ils ont surgit. J'ai tué, je l'ai protégé autant que je le pouvais sans jamais rater ma cible, mais il étaient si nombreux... Nous avions presque réussis lorsque nous nous sommes trouvés à court de munitions. Le temps de recharger et un adolescent surgit de nulle part nous tenait en joue. Le code, ce fichu code. Nous avons hésité, nous n'aurions peut être pas dû. Mais il y avait le code, ce fichu code.

Les autres nous sont tombés dessus, nous avons été contraint de nous rendre, et j'ai vu avec horreur ce qu'ils lui faisaient, totalement impuissant. Un homme s'était détaché du lot, m'avait forcé à faire face à Rachel dans le but de la tuer. Je l'avais regardé, elle m'avait regardé. Pas de peur dans son regard, juste du défit, et un peu de tristesse. Mais moi qui la connaissait à fond, je savais qu'elle appréhendait. Pas de mourir, non, mais de la façon dont elle allait mourir. Elle n'aimait pas beaucoup l'idée de souffrir, c'était elle qui me l'avait dit. Mais ça irait vite, on me faisait viser son cœur. Ça irait vite, mais je ne voulais pas, je refusais l'idée même de lui ôter la vie, de la salir, de lui faire du mal. J'étais son garde du corps, elle m'avait choisi pour la servir, la défendre et la protéger. En aucun cas pour la tuer.

Je refusais.

Lui, il riait, mais il était déçu. Il aurait aimé qu'elle ait peur, peut être même qu'elle se traine à ses pieds avant qu'il ne l'achève, mais elle était fière, forte et courageuse, elle ferait face, stoïque, et pour ça je l'admirais.

Alors, je ne pouvais accepter ça, malgré le fait qu'on allait me l'ordonner.

J'étais précis, rapide, fort, et je n'hésitais jamais. Je ne pouvais pas hésiter une fois qu'on me l'avait ordonné, mais pour elle, j'allais faire l'effort, j'allais y parvenir.

Elle ne le regardait pas lui, elle me regardait moi, moi qui cracherait la mort sur elle.

L'homme avait crispé son doigt sur la détente, m'ordonnant de faire feu.

Pour la première fois de ma vie, je m'étais enrayé. Pour elle, j'avais refusé de cracher la balle, pour elle j'avais bafoué les lois de la mécanique.

L'instant de surprise. C'était tout ce dont elle avait besoin, tout ce dont elle avait besoin pour agir.

Elle avait sourit, un sourire qui, je le savais, m'était adressé. Pour la première fois de ma vie, je m'étais enrayé.

Pour elle.

Le Uzi ne comprenait pas, le Beretta non plus, quant au Silencieux, lui, il ne tenta même pas. Rapide, il vida son chargeur dans notre direction. Eux, ils ne cherchaient pas à comprendre, ils n'avaient pas de principes, ils faisaient simplement ce que leur maître ordonnait. Ils n'avaient jamais eu de partenaire.

Rachel emprunta le CP 99 qui abattit froidement son propriétaire avant qu'elle ne le fasse se retourner contre les autres. A cour de munitions, elle me récupéra et j'ai réagit au quart de tour, comme toujours. Douze balles dans le chargeur, une dans le canon. J'étais soulagé que le gosse eut prit la fuite, elle aussi, comme elle m'en fit part dans la voiture.

J'étais accroché dans mon holster sur la droite de sa ceinture lorsque ses doigts me caressèrent brièvement.

Elle m'annonça que elle et moi, ce serait pour la vie.

Je m'appelle Sig Sauer Pro 2340, calibre 9mm. Mon histoire ? Elle commence avec elle, Rachel...

5