I - Prologue

Orebrune, dixième jour du mois de Dajentent.

Depuis plus de trois jours, le contour des hauts bâtiments d'Orebrune s'estompait dans la grisaille d'une bruine persistante, entrecoupée d'éclaircies blafardes et de violentes averses. Le froid s'était installé jusqu'au cœur de la pierre et les cheminées fumaient à nouveau, comme pour saluer d'une triste bannière le départ de l'été. Le long des passages étroits de la vieille ville, de rares passants filaient comme des ombres, le corps ployé et les bras serrés autour de leur manteau détrempé.

On avait peine à reconnaître dans ces rues ternies par la pluie la brillante capitale de Tramonde. Le marbre et les coupoles dorées du Nouveau Palais, étincelant au-dessus des vieux remparts dressés au sommet de la crête en arc de cercle qui dominait la ville, disparaissaient dans l'épaisseur des nuées. La pierre mordorée prenait des nuances d'un brun sale sous la lumière terne du ciel bouché. Les bâtiments d'administration, de part et d'autre de l'avenue qui montait vers le palais, semblaient dresser leur façade austère sur le parcours d'un enterrement. Le long des quais du Lidardon, les barges se balançaient tristement comme pour réchauffer leur carcasse gorgée d'eau.

Le feu qui brûlait dans la cheminée du bureau avait peine à tenir à l'écart la froide humidité qui s'infiltrait à travers les boiseries. Rangée après rangée, des volumes reliés de marocain vert couvraient le mur du fond et des candélabres chargés de cristaux luminescents palliaient l'absence de clarté due au temps couvert comme à l'étroitesse de l'unique fenêtre.

Une pendule de bronze doré égrena l'heure avec monotonie. Palin releva les yeux de l'épais in-folio dont les pages rutilaient d'enluminures et ajusta les lorgnons derrière lesquels il dissimulait l'acuité de son regard. Ses yeux d'un vert intense vinrent reposer sur la silhouette mince et élégante qui se découpait en contre-jour devant les carreaux grisés, brouillés par la pluie.

Se sentant observé, l'homme pivota brusquement vers lui. Son habit bleu mer discrètement passementé d'or accentuait le maintien rigide de son corps nerveux. La lueur blanche des cristaux révélait des reflets argentés dans ses cheveux blonds légèrement ondulés, mais son visage osseux et ciselé ne donnait que peu de prise au passage des années.

« Je sais que vous désapprouvez ma décision, lança l'homme d'un ton sec.

- Oui, je la désapprouve, répondit Palin sereinement. Mais me conformer en toutes choses à votre avis serait mal vous servir. »

Il prit le temps de refermer soigneusement l'armorial relié de cuir fauve et de le repousser sur le côté du bureau de marqueterie avant d'ajouter :

« Contrairement à ce que vous croyez, il est plus facile de manipuler de près que de loin.

- Qui vous parle de manipuler ? Je ne souhaite pas jouer avec le feu. Juste l'étouffer avant qu'il ne me brûle. »

Malgré le ton brusque de ses paroles, les traits ordinaires de Palin ne trahirent aucune émotion – pas plus que le ton de sa voix quand il objecta :

« Ce n'est pas tant un feu qui couve qu'une eau qui dort. Et l'eau est plus difficile à combattre que le feu. On ne peut l'éteindre, juste la contenir… et s'en faire une alliée. »

Il laissa passer un moment de silence, légèrement troublé par le crépitement de la pluie contre les carreaux et les craquements du feu dans la cheminée.

« Il n'est pas trop tard, reprit-il enfin. N'attendez pas que ce soit le cas. »

Son interlocuteur croisa les mains derrière son dos et se retourna ostensiblement vers la fenêtre, comme s'il pouvait distinguer la ville au-delà du verre embué.

« Je ne prendrai pas ce risque. J'ai retenu les leçons du passé. »

A cet instant, Palin compris qu'il ne pourrait ramener sur la voie de la raison cet homme écrasé par l'ombre de ses prédécesseurs, soumis à l'étrange enchevêtrement des contradictions qui le poussaient à jouer un jeu qui le dépassait. Il posa les coudes sur le sous-main de cuir, joignit les mains et esquissa un sourire.

« Bien. Votre décision prévaudra et je vous seconderai au mieux. Mais je pense que vous perdrez… de toutes les façons. »

Il s'abstint de préciser qu'il envisageait cette perspective avec un cynisme d'esthète.