I. La Lanterne

« Il arrive, il arrive ! »

Le cri qui s'élevait des quais rebondit contre les parois des entrepôts, fila le long des ruelles, monta de terrasse en terrasse jusqu'aux hauteurs de la cité.

Éveillée en sursaut par la clameur, Framke souleva sa tête de ses bras repliés et frotta maladroitement ses yeux ensablés. Lentement, elle s'extirpa du réduit où elle s'était pelotonnée, comme un chaton, dans un fouillis de couvertures usagées. Le jour était levé depuis plusieurs heures, diffusant une lueur ouatée, entre le gris et le blanc, teintée de reflets verdâtres. Vexée de ne pas s'être éveillée dès l'aube, elle grommela en peignant rapidement sa tignasse rousse de ses doigts ouverts, sans grand succès.

Sa cachette, sous la première volée de marches d'un escalier de service, avait été choisie pour sa position dominante, au sommet de l'ilande de Silberleut. À cette altitude, la pierre avait laissé place au bois, au métal, au verre... blanchi, rouillé, fendu par l'assaut du temps. Pas au point, cependant, de dégrader totalement la beauté des sculptures, des ciselures, des dorures que les faîtiers des tours avaient un jour fièrement exhibées. Les vestiges d'une splendeur passée, d'un « avant » mystérieux dont personne n'avait gardé le souvenir.

Mais la préoccupation première de Framke était de survivre, pas de s'interroger sur un passé révolu. Elle tenta vainement, de la paume de la main, de lisser sa veste rapiécée. À quelques mètres de là, le vieux Fridrik ronflait encore sous son fragile abri de bois de caisse.

La cloche de l'Arrivée retentit, un immense gong qui faisait vibrer la ville entière ; le son libéra l'adrénaline dans le sang de l'adolescente, dissipant les dernières entraves du sommeil. Elle bondit vers l'escalier et s'élança dans les marches métalliques qui branlaient dangereusement, même sous son poids léger. Au quatrième niveau, elles laissèrent place à une échelle plaquée contre le cylindre de la tourelle, qu'elle se mit à gravir avec détermination. Le métal corrodé s'effritait sous ses mains, déposant sur sa peau une pellicule aussi rouge que ses cheveux.

Dans un dernier effort, elle se hissa sur les poutrelles qui avaient été assemblées pour former un gigantesque dôme ajouré au sommet de l'édifice : la « lanterne » qui avait donné son nom à la plus haute tour de la ville. Jadis, elle avait été fermée par d'épaisses plaques de verre, depuis longtemps disparues sous l'assaut des intempéries et des recycleurs de matériaux. En son cœur, comme les sépales d'une fleur privée de sa corolle, sa base ouvragée de se désagrégeait lentement.

Plus aucun habitant de Silberleut ne gardait de souvenir du temps où elle s'illuminait, ou même de quelqu'un qui l'avait vue brûler de son vivant. La flamme qui jadis saluait les skifs à leur sortie de la brume avait été soufflée à jamais, comme la mèche d'une monstrueuse chandelle noire.

Utilisant une échelle employée autrefois pour l'entretien des miroirs, Framke se hissa sur la poutrelle la plus large, sous un arceau encore décoré d'une délicate frise d'acier découpé, et s'assit en tailleur. Une légère brise d'altitude ébouriffait ses boucles éparses ; tremblant légèrement, elle resserra son écharpe autour de son cou. De ce point culminant, la ville prenait l'apparence d'un agrégat de flèches et de coupoles, entre lesquelles s'élançaient des passerelles qui servaient de passages autant que d'arcs-boutants, pour maintenir la cohésion de cet ensemble vertical.

Framke n'avait jamais connu d'autres villes que Silberleut ; elle se demandait parfois si la vie était meilleure dans les ilandes de Calice et de Saxe, ou dans les autres métropoles d'Erde, mais elle en doutait. La pauvreté, la promiscuité, la lente déchéance des bâtiments et des hommes devaient être partout semblables.

La jeune rousse n'avait pas toujours mené cette vie précaire. Si elle n'avait rien connu d'autre, peut-être se serait-elle bercée d'illusions... Certes, elle n'était pas tombée de bien haut, mais elle était assez lucide pour savoir qu'elle n'avait aucune chance de s'élever de nouveau.

Un vol de fochebels se posa sur la poutrelle à côté d'elle. Leurs petits cris perçant la cernèrent de toute part, animant le vide de l'altitude de toute une foule sonore. Un sourire s'esquissa sur son visage mutin : sa présence leur était devenue si familière qu'elle pouvait presque les toucher. Des reflets bleus et verts faisaient passer des frémissements irisés dans leur plumage sombre. On disait qu'ils pouvaient voler d'ilande en ilande, de filder en filder, à travers les brumes éternelles qui occultaient le monde.

Pas n'importe quelles brumes...

Le Nebel.

De son point d'observation, Framke pouvait le voir se refermer sur Silberleut comme un gigantesque globe opalescent, dont la paroi s'agitait de remous incessants. Le Nebel semblait vivant, animé d'une faim insatiable et rageant probablement de son incapacité à dévorer la ville. Des tourbillons de nuées opaques, d'une blancheur argentée qu'un reflet vert venait par endroit pervertir, cernaient l'ilande de toute part. Juste au-dessus de la Lanterne, ils s'écartaient juste assez pour laisser voir le ciel et livrer passage à quelques pâles rayons de soleil.

Un fochebel, le plus proche d'elle, prit subitement son envol. L'adolescente suivit son parcours des yeux et ne put réprimer un frisson quand il s'évanouit dans le mur de brume. Elle fixa intensément le point de sa disparition, en espérant le voir resurgir. Mais la forme sombre qui se dégagea lentement du Nebel n'avait rien d'un oiseau...

Le skif.

Un long-courrier.

Il était gigantesque, plus encore qu'elle ne s'y attendait. Indifférente au vide au-dessus duquel s'élevait son perchoir, elle se dressa sur ses pieds, repoussant machinalement les boucles rousses qui dansaient devant ses yeux. Sous la forme allongée de l'enveloppe carénée, la nacelle de métal et de bois léger luisait d'une fine couche d'humidité ; des lueurs orangées palpitaient derrière ses hublots. La fumée qui s'échappait de sa chaudière se confondait avec le Nebel, dans lequel elle se dissipait en volutes grises. Majestueux, l'aérostat s'arracha à l'étreinte de la brume, entraînant avec lui quelques lambeaux diaphanes.

Attentive, elle suivit des yeux la trajectoire du skif ; un sourire détendit ses lèvres boudeuses :

« Le quai Ouest ! », s'écria-t-elle d'un ton triomphant.

Sans plus attendre, elle fila vers l'échelle : elle savait par expérience que les manœuvres d'approche et d'appontement de l'aérostat lui laisseraient le temps d'atteindre le quai avant que la nacelle ne libère ses passagers. Elle se demandait parfois comment les autorités du port savaient qu'un skif approchait avant sa sortie du Nebel. Sans doute était-ce l'un de ces secrets bien gardés par les Pilotiers. Leur toute puissante guilde assurait un monopole sans faille sur les engins de transport qui sillonnent les Trois Empires à travers les nebelranques, les terribles barrières de Nebel.

Framke négligea les derniers barreaux de l'échelle ; elle se laissa souplement tomber sur le palier de l'escalier, qu'elle dévala quatre à quatre, sans crainte de chuter dans les marches métalliques. Arrivée sur la terrasse, elle adressa un rapide signe de la main à Fridrik, qui allumait du feu dans un bidon corrodé, et s'élança sur le pont liant la Lanterne au réseau des passerelles et des galeries de Silberleut.

Au fur et à mesure que les immeubles avaient gagné de nouveaux étages, d'abord de pierre, puis de métal et de bois, de nouvelles voies étaient apparues pour faciliter la circulation dans l'ilande. Elles s'enroulaient autour des tourelles, se projetaient de bâtiment en bâtiment ; les plus larges et les plus solides accueillaient de part et d'autre de petites échoppes d'artisans et de commerçants. La plus grande partie de Silberleut avait été bâtie sur le vide. Les usines cernaient la ville d'une couronne noirâtre bâtie en avancée sur la mer – autant que pouvait le permettre le mur de brume. De grands auvents soutenus par de puissantes poutrelles dirigeaient les fumées chargées de suie en direction de la nebelranque, où elles se mêlaient aux épaisses nuées.

Au milieu des Erdans dont les habits couvraient toute une palette d'ocres et de jaunes, quelques Caliciens et quelques Saxes attiraient l'œil, comme des graviers rouges et bleus noyés dans le sable doré. A cette heure de la matinée, ne restaient dans les rues que ceux dont la fonction ou les occupations professionnelles justifiaient la présence, de rares oisifs, les infirmes et les citadins trop âgés pour travailler.

Et les Graus.

Ces dernières années avaient vu leur nombre augmenter dramatiquement : des marginaux, privés de moyens et de statut, revêtus d'oripeaux grisâtres ou délavés, que l'on ne pouvait plus rattacher à aucun des Trois Empires. Mais aucun des Trois Empires, de toute façon, ne les voulait à sa charge, exceptés quelques vieillards cloîtré dans des hospices pour éviter de les voir mourir dans les rues.

Ils étaient des exclus.

Des fantômes.

Évitant de laisser son attention s'appesantir sur ses frères d'infortune, Framke filait dans les allées, tantôt marchant, tantôt courant, marquant à peine de pause pour reprendre son souffle. Les conditions des rodes, les routes que suivaient les skifs à travers la brume, étaient trop imprévisibles pour qu'il soit possible de planifier à l'avance le point de sortie des aérostats et leur appontement final. Elle aurait pu, comme le faisaient bien d'autres enfants des rues, choisir un quai au hasard, en espérant qu'il serait le bon. Mais elle avait constaté que le sommet de la Lanterne présentait le meilleur point d'observation tout en se trouvant à une distance égale et raisonnable des quatre quais.

Les voyageurs qui débarquaient sur une ilande inconnue avaient toujours peine à s'y retrouver, tant la nécessité de se développer sur une surface aussi réduite compliquait le plan des villes. L'arrivée d'un skif offrait aux Graus l'occasion de se faire un peu d'argent en servant de guide ou de portefaix.

Les pontons de métal, soutenus par des arches titanesques, projetaient leur imposante silhouette bien au-dessus de la surface de la mer. Quand Framke parvint au quai Ouest, les crochets massifs des chaînes d'amarrage venaient d'être refermés sur les anneaux. Un essaim de dockers finissait de mettre en place la passerelle entre le ponton et la nacelle du skif. Comme elle l'avait espéré, la foule des Graus n'était pas encore assez nombreuse pour lui faire trop de concurrence. Se faufilant entre les citoyens en tenues colorées, venus accueillir des parents ou des amis, et les quelques Graus qui avaient choisi le bon quai, elle parvint à trouver une position avantageuse presque au débouché de la passerelle.

On racontait que les long-courriers pouvaient embarquer jusqu'à deux cents passagers, endormis dans leur cellule durant tout le temps de la traversée du Nebel. Vu de prêt, le skif ressemblait à une énorme créature à mi-chemin entre un insecte et un oiseau. Son habitacle en forme de navire, couverte de plaques métalliques patinées par l'âge, lui permettait de se poser directement sur les flots si l'enveloppe subissait une avarie. L'immense hélice à l'arrière de la nacelle tournait encore sous l'effet de l'inertie.

Fridrik lui avait raconté que les ingénieurs des Trois Empires avaient tenté de fabriquer des skifs capables de s'élever au-dessus du Nebel, mais les vents violents qui régnaient en altitude rendaient les vols de ce type trop hasardeux. Les aérostats se contentaient donc de filer à quelques centaines de mètres du sol, une altitude suffisante pour éviter les dangers de l'eau et de l'air.

Le skif avait dû faire plusieurs escales avant d'arriver à Silberleut : si les étrangers débarquaient en nombre dans une ville qu'ils ne connaissaient guère, Framke avait bon espoir de gagner en une journée de quoi survivre une bonne semaine et d'aider Fridrik par la même occasion. Vibrante d'espoir, elle fixa la porte du pont principal et attendit que l'engin recrache ses passagers.

oOo

« Blancherive ! Tu rêvasses encore ? Va vérifier la phase d'éveil des passagers du C3 ! »

Le cri du maître de cabine tira brusquement Loys des pensées qui tournoyaient dans sa tête, comme les volutes du Nebel. Appuyé contre le mur, à l'entrée de la cabine qu'il avait été chargé de superviser, il tentait d'imaginer quelles graves raisons avaient conduit ces voyageurs à s'embarquer pour cette longue traversée entre Immerbor et Silberleut. Certains venaient de plus loin encore, à leurs vêtements rouges de Caliciens ou leurs habits bleus de Saxes.

L'apprenti esquissa un petit sourire : ne plus avoir à porter la couleur liée à sa nationalité était l'un des éléments positifs de sa vocation. Certes, le noir des Pilotiers pouvait sembler triste, mais il s'accordait bien mieux avec son teint pâle et ses boucles sombres que le rouge de Calice.

« BLANCHERIVE ! »

Le jeune homme se décolla de la paroi en soupirant : comment était-il sensé apprendre à à piloter, s'il passait tous ses voyages à effectuer les tâches les plus ingrates ? Affecté dans les compartiments aveugles, il n'avait pas pu rester plus d'une demi-heure derrière la grande verrière à l'avant du Brisevent pour le voir fendre les tourbillons du Nebel.

Bien entendu, il avait déjà expérimenté, lors de ses précédents voyages, cette impression d'enfermement et de menace latente provoquée par la présence des nebelranques et leur opalescence verdâtre. Dans ces rares instants, le jeune homme ressentait une intense fierté de faire partie des sunders, les rares privilégiés dotés de la faculté de traverser les brumes sans perdre la maîtrise d'eux-mêmes. Parmi les divers Dons exploités par les guildes, c'était très probablement le plus précieux, celui sans lequel les Empires auraient perdu toute cohésion.

Cependant, lors de cette traversée, il s'était senti aussi inutile que les passagers endormis dans les cabines, transbahutés comme des sacs d'un port à l'autre. Il fit coulisser le sas et entra dans la pièce qu'éclairait chichement une veilleuse à gaz. Cinq couchettes en forme de sarcophages métalliques, tapissées d'un rembourrage d'un rouge fané, y étaient alignées.

Chacune d'entre elle était occupée par la forme d'un passager plongé dans un profond assoupissement. Un écheveau de fils arachnéens, parcourus par une douce lumière blanc-bleu, reliait le bandeau autour de leur front à un tableau de bord en tête de chaque module, chargé de manettes et de cadrans. Le secteur C avait été affecté aux membres des grands corps des Trois Empires : armée, administration et guildes.

Il s'arrêta un instant pour contempler la passagère de la couche numéro trois : une Messagière, reconnaissable à sa longue robe blanche et son serre-taille doré. Elle ne semblait guère plus âgée que lui : seize, dix-sept ans tout au plus. Ses traits délicats et sa chevelure pâle, tressée en entrelacs compliqués, lui donnaient l'air d'un ange endormi. Les paupières frangées de cils blonds commençaient à frémir légèrement.

Une sonnerie stridente attira son attention vers la couche numéro un : son occupant reprenait conscience trop vite, au lieu de sortir graduellement du sommeil artificiel dans lequel le maintenaient les machines. Un cadet de l'armée saxe, grand et presque aussi blond que la Messagière, doté d'un physique arrogant qui avait immédiatement déplu à Loys.

Deux fois déjà, au cours du voyage, le jeune Saxe s'était trouvé dangereusement proche de l'éveil. Les techniciens chargés des dormeuses avaient été contraints de recalibrer la machine pour le garder endormi : personne dans l'équipage ne se sentait prêt à gérer un passager dans l'état de confusion dans lequel le Nebel plongeait tout non-sunder. Avec une pointe de perfidie, l'apprenti Pilotier songea qu'il n'aurait pas été déplaisant de voir le jeune militaire privé de sa superbe. Il s'en sentit immédiatement coupable : même s'il n'en avait jamais été témoin, cette plongée dans la panique et le délire était une expérience qu'il ne souhaitait à personne d'endurer.

Loys considéra le cadet plus attentivement : de légers mouvements animaient son visage régulier. Le tressautement d'une paupière, la crispation des lèvres, le froncement d'un sourcil... Une profonde inspiration souleva sa poitrine. Les yeux s'ouvrirent d'une fraction, laissant apparaître le bleu presque phosphorescent de ses iris.

L'apprenti s'approcha de l'alvéole et se pencha sur le passager :

« Tout va bien, MonSier, nous sommes arrivés, vous êtes à bon port. Vous pouvez vous éveiller, nous ne sommes plus dans l'Unnon... Je veux dire, nous avons quitté le Nebel... »

Les mots tombaient de sa bouche en cascade chaotique, trébuchant les uns sur les autres. Les lèvres du Saxe s'étirèrent en un sourire dangereusement proche d'un rire contenu. Le cadet se mit sur son séant et leva la main vers le bandeau qui pesait sur son front.

« Laissez-moi faire », fit Loys d'un ton sec, vexé de la réaction du passager.

Avec des gestes raides qui, l'espérait-il, témoignaient de son expertise, il détacha la bande de mailles métalliques, qui avait creusé son empreinte dans le front clair et lisse du jeune Saxe. Non loin d'eux, le reste des machines vibrait doucement, annonçant l'enclenchement de la dernière phase d'éveil.

Les plafonniers de la cabine s'allumèrent brutalement, inondant la pièce d'une lumière crue. Les deux jeunes gens fermèrent leurs yeux agressés par cette soudaine clarté, avant de les rouvrir avec précaution.

« Je dois m'occuper des autres passagers, marmonna Loys.

— Ça ira, merci à vous », répondit le Saxe en passant une main désinvolte dans ses mèches lisses et brillantes.

Irrité par la courtoisie condescendante du cadet, l'apprenti Pilotier pivota sur ses talons pour se diriger vers l'alvéole où la Messagière blonde soupirait doucement. Il lui ôta son bandeau avec délicatesse, rougissant légèrement quand quelques fines mèches bouclant sur son front effleurèrent sa main. Il se sentait d'autant moins à l'aise que le regard du cadet saxe pesait sur son dos, témoin de son trouble et de sa maladresse.

Quand bien même il était tenté de s'empresser auprès de la jeune passagère, il s'obligea à la délaisser pour se charger des trois autres personnes, une Médicante entre deux âges et deux hauts fonctionnaires erdans. La paroi latérale des sarcophages s'était escamotée, afin de leur permettre de se lever, mais les trois passagers parvinrent tout juste à s'asseoir péniblement. Même si le sommeil sans rêve induit par les machines les protégeait en grande partie des effets du Nebel, la brume les affectait toujours dans une certaine mesure.

Aussi Loys fut-il surpris de constater que le cadet et la Messagière avaient déjà regagné toute leur lucidité. Peut-être était-ce lié à leur âge : il était rare de voir des passagers aussi jeunes emprunter les long-courriers. Le Saxe s'était adossé à la paroi et observait sa compagne de voyage, qui était fort occupée à rectifier le tombé de sa robe, sans doute pour éviter de croiser son regard.

L'apprenti, horripilé par cette scène, s'approcha de la jeune fille :

« Pardonnez-moi, MaDezal, demanda-t-il respectueusement, puis-je vous aider ? »

Elle se redressa pour le toiser ; il reçut comme une gifle la froideur hautaine de ses yeux d'un gris orageux :

« Dites-moi où je peux retrouver mes bagages. »

Même le chef de cabine ne parvenait pas à adopter un ton aussi autoritaire. Choqué, Loys la regarda un moment en silence. Les fins sourcils blonds se froncèrent :

« Eh bien ?

— Je... pardonnez-moi, balbutia-t-il. Suivez le couloir et tournez dans l'allée de gauche, jusqu'au guichet de consigne du Brisevent. »

Le Messagière quittait déjà la pièce quand il se rappela son devoir :

« Pardonnez-moi, MaDezal... Il me faut votre nom, pour être sûre que vous avez bien quitté la cabine par vos propres moyens. »

Elle marqua une pose et lui lança, sans même se retourner complètement :

« Cornelli Blaubrunnen. »

La tête blonde et les plissés d'étoffes blanches disparurent aussitôt, ne laissant sous les yeux de Loys que le visage emprunt de sympathie et d'amusement du cadet saxe. Le jeune Calicien sortit son carnet de suivi avec la petite mine de plomb qui y était attaché et biffa le nom de la passagère. Il serrait les mâchoires, plus en colère contre le militaire pour la sympathie qu'il lui témoignait que contre la Messagière pour celle qu'elle lui refusait. Le Saxe dût s'en apercevoir et ne s'offusqua guère ; il balaya l'affaire d'un haussement d'épaule et glissa à Loys :

« Mon nom est Nigel Deepriver. A un des ces jours, peut-être ? ».

Avec un bref salut martial, il disparut à son tour, laissant Loys seul avec ses frustrations et trois passagers mal réveillés.

oOo

Fridrik resserra la couverture autour de ses épaules, en essayant sans succès de réprimer la quinte de toux qui secouait son corps amaigri.

Ces derniers temps, la flambée qui crépitait dans son brasero de fortune ne suffisait plus à réchauffer le vieil homme. Le froid de la nuit pénétrait jusque dans la moelle de ses os et malgré la position de la terrasse, juste sous la trouée du ciel, le soleil ne parvenait plus à l'en chasser. Fridrik savait que pour un Grau, il avait déjà connu une très honorable longévité. Il n'était même plus très sûr de son âge...

Ce qui restait de son passé flottait dans sa mémoire comme les tourbillons du Nebel dans l'Unnon, le grand inconnu dissimulé sous la chape de brume qu'il avait sillonné jadis, à la recherche de nouveaux territoires. Avant le désastre. Avant l'anéantissement de sa guilde. Parfois, les souvenirs devenaient aussi nets et tangibles que les poutrelles de la Lanterne sous les pâles rayons de soleil. Presque aussitôt, ils s'enfuyaient comme des fochebels effarouchés, redevenaient fantômes parmi les fantômes de son passé.

Un nouvel accès de toux déchira sa poitrine et sa gorge, secouant sa fragile carcasse. Il était comme cette ville, comme ce monde tout entier : il dépérissait, partait en lambeau, sous le poids de l'âge, de l'irréversible décadence de la vieillesse. Il resserra son manteau râpé par dessus sa vieille veste d'uniforme, si usée qu'elle ne tenait plus par endroit que par un maigre réseau de fils. Non tant pour préserver un peu de chaleur que pour dissimuler, par réflexe, la couleur de l'étoffe.

Le vert était interdit dans les Trois Empires depuis plus de cinquante ans : pour les vêtements, pour tout le reste. En porter représentait un délit lourdement sanctionné : confiscation de tous les biens, réclusion dans une ilande pénitentiaire. Même après son retour, il l'avait conservée par défit, en signe de révolte passive et larvée face à l'injustice qui l'avait frappé. Au fil du temps, il avait vu s'enfuir les possessions comme les années, et sa résistance privée avait perdu une grande partie de son sens. A présent, la veste élimée, plus brune ou grise que verte, représentait un lambeau de souvenir parmi les autres.

Sa survie tenait à un seul nom : Framke. Elle était arrivée trois ans plus tôt sur sa terrasse, comme un fochebel tombé du nid, avec sa tignasse rousse, ses yeux d'ambre et sa lippe boudeuse. Elle avait fait ses premiers pas dans le sombre univers des Graus avec une détermination, une rage de vivre qui brûlaient comme une nouvelle flamme sur la Lanterne : ténue, un peu sombre, mais chaude et vivante. C'était pour elle qu'il avait entretenu les dernières braises de sa vie. Pour ne pas lui laisser la solitude en héritage, ou pire encore, une mauvaise compagnie qui pourrait lui apparaître comme plus souhaitable que pas de compagnie de tout.

Mais à présent, plus que la solitude, il craignait de lui léguer un corps roide sous un vague abri de planche, un matin un peu plus froid que les autres. Une charogne sur la terrasse qui était son dernier et seul refuge, juste sous l'ouverture du ciel, où les étoiles et le soleil semblaient si proches. Il ne pouvait désacraliser son dernier rêve...

Il se leva péniblement, sur des jambes qui le portaient à peine, et traîna les pieds jusqu'à son abri. De ses mains fripées, tremblantes, il écarta la pile de chiffons, d'objets cassés, de rebuts qui ne pouvaient plus servir – encore qu'hypothétiquement – qu'à un Grau cacochyme.

Enveloppé dans un morceau de drap jaune, se trouvait son seul et unique trésor. Du moins, le seul qui pouvait posséder une valeur pour quelqu'un d'autre que pour lui.

L'Arche de la Guilde.

Un nom bien pompeux pour un objet que n'importe quelle donzelle des hauteurs de l'Ilande aurait pu choisir comme coffre à bijou. Du bois noir que les années patinaient de mystère. De l'argent terni tenant lieu de ferrures. Un cabochon de serpentine au centre de son couvercle. Une serrure qui avait depuis des lustres perdu sa clef. Ce qui n'avait aucune espèce d'importance : ce n'était pas tant ce que contenait l'Arche qui importait, mais ce qu'elle représentait.

Il la tint un long moment entre ses deux mains, la tête légèrement penchée en signe de révérence, comme une prière silencieuse en l'honneur de ses compagnons. Earnest et Syria, Yeris, Jorje... Lars et Augustus... Alon et Marnie... Loric... Morts ou dispersés aux quatre coins de ce monde fragmenté. Ceux qui avaient lutté pour que leur monde survive, pour qu'il se relève de sa longue agonie. Framke ne possédait peut-être aucun des Dons d'Handesel, mais il avait trouvé en elle le même cœur, la même vitalité profonde.

Il replaça délicatement le coffret dans son enveloppe de toile. Sa résolution était prise. Ce soir, il parlerait à Framke.

Index

Calice

Un des trois Empires d'Handesel, symbolisé par la couleur rouge.

Erde

Un des trois Empires d'Handesel, symbolisé par la couleur jaune.

Filder

Île réservée à l'exploitation agricole.

Fochebel

Petit oiseau au plumage sombre aux reflets irisés, capable de migrer à travers le Nebel.

Grau

« Gris » individu pauvre et marginal, déchu de toute citoyenneté, qui ne porte plus la couleur d'aucun empire.

Ilande

Île intégralement urbanisée.

MaDezal

Mademoiselle (Calicien).

Médicant

Membre d'une des guildes d'Handesel, spécialisée dans l'art de guérir.

Messagier

Membre d'une des guildes d'Handesel, spécialisée dans la transmission de l'information.

MonSier

Monsieur (Calicien).

Nebel

Brume qui recouvre l'intégralité du monde d'Handesel, sauf les ilandes et les filders. A l'exception des sunders, tout être humain qui y pénètre se trouve atteint de confusion, voire de délire.

Nebelranque

Zone où le Nebel est particulièrement dense, généralement autour de zones peuplée, ilandes et filders.

Pilotier

Membre d'une des guildes d'Handesel, spécialisée dans le pilotage des skifs à travers le Nebel. Tous ses membres sont sunders.

Rode

Route empruntée par les skifs à travers le Nebel. Les rodes ne sont plus connues et exploitées que par la guilde des Pilotiers.

Saxe

Un des trois empires d'Handesel, symbolisé par la couleur bleue.

Skif

Aérostat volant à faible altitude, conçu pour voyager à travers le Nebel.

Sunder

Personne dotée de la capacité d'entrer dans le Nebel sans perdre ses esprits. Les sunders sont traditionnellement destinés à la guilde des Pilotiers.

Unnon

Zone du monde (terre et mer) recouverte par le Nebel.