Il fait nuit. Dehors, il pleut. Enfin je crois. Ça fait des semaines que je n'ai pas mis le nez dehors... J'entends l'eau qui tombe sur le toit en un bruissement à la fois étrange et familier. Normalement, je serais déjà en train de danser sous la pluie, en riant comme les plantes le font, elles en silence... Mais rien n'est plus normal maintenant.

Le soleil se lève et se couche pourtant de la même façon. Les nuages continuent de filer dans le vent. Les vagues s'écrasent toujours sur les rochers. Il paraît que la douleur passe un jour, qu'elle se fait moins présente. Alors il faut attendre... Il n'y a que ça à faire.

L'hortensia bleu est mort. Personne n'a eu le coeur de continuer à s'en occuper. Il lui fallait des soins constants et un amour permanent. Mais nos coeurs ont été vidés d'un coup et on a oublié. L'arbuste a séché, a perdu ses fleurs puis ses feuilles. Il pourrit sous la pluie qui ne parvient pas à le ranimer. C'est triste.

« Un poisson au fond d'un étang, Qui faisait des bulles, qui faisait des bulles. Un poisson au fond d'un étang, Qui faisait des bulles pour passer le temps... Tchip Tchip Tchip Bidi Bidi. Tchip Tchip Thip Bidi Bidi »

Je souris en me souvenant de cette comptine. Je le plaignais et l'enviait à la fois ce poisson... Près de moi, un tube à bulles ceux qu'on donne aux enfants. Je le prends, m'allonge sur mon lit et l'ouvre. Après une grande inspiration, je souffle.

« Que fais tu joli poisson blanc ? Moi je fais des bulles, moi je fais des bulles... Que fais tu joli poisson blanc ? Moi je fais des bulles, pour passer le temps! Tchip Tchip Tchip Bidi Bidi. Tchip Tchip Thip Bidi Bidi »

Les délicates sphères de savon s'envolent. Certaines éclatent déjà, en un petit poc presque inaudible. D'autres, aux jolies irisations, s'élèvent puis redescendent. Une effrontée a éclaté au bout de mon nez ! Je plisse les yeux, surprise. Je ne m'y attendais pas ! Le savon tente de s'infiltrer sous mes paupières mais mes cils farouches défendent l'entrée. Na, prends ça ! Tu ne me piqueras pas les yeux...

Je continue de créer ces compagnes éphémères. Je contrôle doucement mon souffle pour faire de lourdes et solennelles dames qui vont directement rejoindre le doux tissu de ma couette. Puis d'autres fois, j'expire vite pour voir s'envoler une multitude de demoiselles colorées qui tentent de toucher les étoiles de mon plafond. Seule une, toute petite, avec des reflets bleu outremer, arrive à les frôler. Les autres ont déjà toutes éclaté...

Comme le poisson de la chanson, je continue à buller, oubliant mes peines un instant. Je me sens redevenir une enfant. J'apprécie. Je me lève, la tête pleine de bulles et les lèvres étirées en un grand sourire incongru. Je laisse tomber à terre mes sombres atours d'oiseau de malheur. Je me vêtis d'une robe courte de satin bleu, la première que mon père a offert à ma mère. Des bas blancs du mariage de celle ci. Du collier de perles de la famille. De mes fidèles rangers, légèrement boueuses. Je coiffe mes cheveux avec une multitude de pics à chignon, de foulards, de bijoux que j'entremêle parmi mes mèches caramel. Je passe tous mes bracelets, ceux que je préfère. Il y a celui en argent représentant un serpent, un fin en or tout léger, un de nacre venant d'Asie sans doute, un que j'avais fait avec toutes mes perles de couleurs, et bien d'autres encore... Je mets mon sweat capuche-chat, une cravate vert et argent, des mitaines noires et blanches. Tout ce que je porte contient un souvenir, ou plusieurs. Je peins mes lèvres d'écarlate et mes paupières de noir. Je ressemble aux anciennes actrices d'Hollywood, mi fillette, mi putain... Mais peut importe. Personne ne peut me voir. Je prends mon ours en peluche dans mes bras et le serre fort, très fort.

Entourée de mes fétiches, je tourne, tourne, tourne sur moi même. Je ris, enivrée par les bulles de savon et l'ambiance particulière de ce soir sombre. Puis je tombe lentement à terre, comme un oiseau blessé... Je bats des mains, qui sont couvertes de bagues. J'aime leur son tintinnabulant sur le carrelage. Mon plafond me sourit de ses fissures. Je ferme les yeux. Je sens ses bras autour de moi, ils me réchauffent face au sol froid. Je sens son parfum, si tendre. Je sens ses lèvres sur ma joue... Je m'endors avec son nom éternel aux lèvres. Maman...

Je ne t'oublie pas.