Alison ouvrit les portes de la Salle des Miroirs, à Paris. A l'intérieur se trouvait une foule bariolée, dansante. Quand la jeune fille entra, les visages masqués par des loups se tournèrent vers elle. Mais elle était en sécurité, personne ne pouvait la reconnaître. Elle se dirigea vers le bar, sa robe fluide flottant autour de son corps. Ajustant son masque doré, elle regarda autour d'elle. Les jeunes hommes dansaient avec leurs cavalières. Ils étaient principalement vêtus de queues de pie noires, le visage couvert d'un masque blanc ou sombre. Certains se démarquaient, portant des tenues de monarques anciens, coiffés de hautes perruques. Les jeunes filles, quant à elles, portaient de longues robes de soie colorées et leurs minois étaient cachés par des loups délicatement ouvragés, des masques de Venise ornés de plumes et de pierres précieuses. Certaines étaient coiffées de diadèmes.

Alison était sans aucun doute la plus jolie de toutes les femmes présentes. Elle aussi portait une robe en soie, mais celle-ci lui arrivait légèrement au-dessus des genoux et était bleu nuit. Son magnifique visage était couvert d'un masque doré orné d'arabesques argentées. Elle avait laissé ses longs cheveux blonds ondulés retomber sur son dos.

Prise d'une pulsion quelconque, Alison se dirigea vers la piste de danse. Elle commença à se déhancher sur la musique, les yeux fermés. Soudain, elle entendit des chuchotements autour d'elle. Ses mains la chatouillaient, elle avait l'impression qu'on tissait une toile entre ses doigts. Elle ouvrit alors les yeux et aperçut une ombre noire se faufiler entre les danseurs. Pensant que son imagination lui jouait des tours, Alison se remit à danser, les yeux clos.

« Alison... The Spiderman is having you for dinner tonight... »

Cette fois, elle avait très clairement entendu. Elle ouvrit rapidement les yeux et retint un cri. Il était là, comme il l'avait promis. Son masque noir recouvert de toile masquait ses yeux assoiffés de sang. Il était tout de noir vêtu, ses bras nus étaient recouverts d'horribles cicatrices.

Alors la jeune fille bouscula les danseurs costumés, commençant à courir vers une porte qu'elle apercevait. Elle l'ouvrit rapidement et se trouva dans un couloir dont la fin était invisible. Les murs étaient ornés de grands miroirs. Alison poussa un cri de surprise en se retrouvant face à son reflet. De ses yeux, toujours cachés par le masque, coulait une unique larme. Il n'y avait aucune issue visible. Alors, Alison courut. Elle entendait quelqu'un la poursuivre. C'était lui. Elle était sa proie.

Tout avait commencé d'une manière si idiote. Alison aimait les bals masqués. Ses nombreux amis ne manquaient pas de l'inviter aux leurs. Quand la jeune fille avait reçu une invitation de « The Spiderman », elle avait cru que c'était son petit ami, Victorien, qui, naturellement, l'avait invitée à son bal masqué annuel. Elle s'y était donc rendue, drapée dans la robe de Cléopâtre, un loup masquant seulement ses yeux. Sur place, elle ne rencontra que des femmes, et plus aucun homme. Seul l'hôte du bal en était un.

Mais cet homme était détraqué. 7 jours après le bal, qui s'était très bien passé, l'hôte ayant été fort agréable envers toutes ses invitées, le cadavre d'Agnès d'Audigier, une des invitées, avait été retrouvé dans une salle des fêtes. La jeune décédée était une bonne couturière, passionnée de danse, elle créait elle-même ses costumes et se rendait à chaque bal organisé à Paris. Son corps déchiqueté avait été recouvert d'un tissage de soie immaculé.

Le meurtre avait fait sensation dans les journaux. Signé du seul nom « The Spiderman ». Personne ne savait rien de cet homme, mis à part qu'il portait un masque recouvert de toile et un costume entièrement noir, lui laissant les bras nus, lors de son bal funèbre.

Toutes les invitées étaient dévastées. Elles savaient qu'à n'importe quel moment, leur tour arriverait. Prises dans la toile.

13 jours après la première victime, on retrouva Isabelle Blondelle. Pendue au lustre de sa salle de réception, à l'aide d'une corde en soie d'araignée. Ses yeux avaient été arrachés, des larmes de sang décoraient son visage.

Ainsi, un mois s'était écoulé depuis le meurtre d'Isabelle, et les invitées étaient tombées comme des mouches. Alison avait vécu dans la terreur, mais elle n'avait pas pu s'empêcher d'assister à ce bal. Son dernier bal.

Elle arriva enfin au bout du couloir, pour se retrouver devant une porte verrouillée. Elle se débattit avec la poignée de sa seule issue, mais la porte ne bougea pas d'un pouce. La jeune fille entendit un rire derrière elle et se figea. Sa dernière heure était venue. Alison se retourna sans un bruit. Il lui faisait face. L'inconnu. Le tueur. Se faisant appeler « The Spiderman ». Il s'approcha d'elle et l'embrassa. Puis, sortant un couteau de boucher de son déguisement, il l'éventra.

Salle des Miroirs, Paris. Un jeune couple en mal d'amour aperçoit une porte et décide d'aller s'isoler. Derrière cette porte court un long couloir. Les jeunes gens s'élancent le long du couloir, ils veulent être le plus loin possible de l'agitation du bal. Arrivée avant son compagnon, la femme hurle. Devant elle se trouve le cadavre d'Alison. Ses bras sont liés par ce qui semble être une toile d'araignée. Et sur les miroirs recouvrant les murs est inscrit au sang frais : « The Spiderman is always hungry... »

C'est ainsi que se termina le film qu'Alan et Marie étaient allés voir au cinéma. Les deux jeunes gens attendirent que les lumières se rallument, appréciant les dernières minutes de silence et d'obscurité avant le retour dans la rue, le soleil éblouissant, les klaxons des automobilistes énervés. Enfin, les dernières lignes du générique apparurent et le couple se leva, suivant les autres spectateurs jusqu'à la sortie. Les images du film hantaient Marie, la jeune femme avait été angoissée durant toute la projection. Elle n'appréciait que peu les films noirs, étant très peureuse de caractère. En passant entre les rangées de fauteuils, elle crut voir une femme égorgée, mais ce n'était qu'encore les répercussions du film sur son esprit.

Dans l'ombre, au fond de la salle, un homme était caché. Il épiait chaque fait et geste de Marie, regrettant de n'avoir su bien choisir. La jeune femme avait un teint d'albâtre, un nez fin et droit, des yeux légèrement en amande. Elle était parfaite. Mais lui n'avait su retenir sa pulsion, et il s'était contenté de l'autre. Il allait maintenant devoir faire disparaître son corps. Il attendit que tout le monde soit parti et traîna le cadavre au fond de la salle. Il commença par arracher la chair avec ses dents, savourant chaque bouchée, imaginant l'autre, la deuxième, celle qui était parfaite. Il nettoya les os le plus possible de leur chair, et, sortant un sécateur de son sac, entreprit de les briser avant de les glisser dans ses poches, ses chaussures, dans chaque moyen de rangement improvisé.

Marie ne saurait jamais qu'elle avait frôlé la mort de si près. Elle rentra chez elle cet après-midi là, avec Alan. Ils allèrent faire quelques courses en prévision du dîner. Avant celui-ci, ils se blottirent sur le canapé de leur petit appartement, et Alan consola sa petite amie, qui ne parvenait pas à oublier les terribles scènes du film. Puis ils passèrent à table. Le repas, préparé par Alan, fut délicieux. En effet, le jeune homme était cuisinier dans une petite auberge en banlieue parisienne et il aspirait même à ouvrir son propre restaurant. Une fois que les jeunes gens eurent achevé leur dessert, Alan disparut quelques minutes dans la cuisine. Il en revint chargé d'une bouteille de champagne et d'un seau à glace. Il les posa sur la table, s'agenouilla devant Marie. Celle-ci crut défaillir, cela ne pouvait être réel ! Alan sortit de sa poche un petit écrin en velours et fit sa demande en mariage à Marie.

Pendant que la jeune femme sautait dans les bras de son petit ami, qu'elle fondait en larmes et l'embrassait fougueusement, Jonathan et Sophie entrèrent dans la salle de cinéma, leurs tickets à la main. Un court instant, le regard de Sophie croisa celui d'un homme, au fond de la salle, presque dissimulé dans l'ombre. Puis elle alla s'installer à côté de son ami. Ils discutèrent plusieurs minutes, les lumières s'éteignirent, la première scène du film débuta. Sophie s'approcha de Jonathan, ferma les yeux et murmura à l'oreille du jeune homme qu'elle avait déjà peur. Elle fut surprise par un souffle sur son oreille droite. « Silence, on tourne... » C'était l'homme du fond, il s'était rapproché et lui rappelait que « Bals Macabres » avait débuté.

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