Le dernier été


Musique : Simon & Garfunkel – The sound of silence


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6

Le poids du silence

Le silence est un aveu. Euripide


Longtemps après que son père eut raccroché, Peter demeura le combiné à la main, inquiet.

Gordon n'avait pas tenté d'enjoliver la situation : Margaret, la grand-mère de Peter, était très malade. Il avait l'intention de rester en Angleterre le temps nécessaire pour l'accompagner au mieux et attendre qu'elle se remette.

Peter avait insisté pour prendre le premier avion pour Londres mais Gordon préférait qu'il reste à New York pour faire tourner l'agence. C'était aussi ce que désirait Margaret qui, comme à son habitude, refusait qu'on s'apitoie sur son sort. "Elle ne veut pas de veillée funèbre avant même d'être morte, tu comprends ?"avait plaisanté son père avant de raccrocher.

L'espace d'un instant, Peter vit défiler tous les bons moments que Gordon et lui avaient passés avec sa grand-mère, à Boston où ils avaient longtemps vécu puis les quelques étés passés en Angleterre après son remariage. Il se rappelait l'été dernier. Gordon, Claudia, Thomas et lui s'étaient retrouvés chez Margaret. Thomas avait adoré. Il se voyait mal lui parler de ses ennuis de santé alors que le jeune garçon avait été si affecté par la mort du second mari de Margaret, le seul arrière-grand-père qu'il eut connu. Pas maintenant alors que la situation était déjà si précaire entre Claudia et lui.

D'une certaine manière, sa grand-mère était associée aux derniers vrais moments de bonheur avec sa femme. C'était à leur retour d'Angleterre que les choses s'étaient gâtées entre eux. Le boulot trop prenant de Peter, le poste que Claudia convoitait en Virginie et qui les obligeait à déménager, sa relation avec son amie Jenny, l'heure à laquelle il rentrait … Tout était devenu sujet à dispute et leurs querelles sans fin avaient fini par rendre irrespirable l'air de leur joli appartement du West Side.

Pour ne rien arranger, Claudia et lui avaient encore trouvé le moyen de se disputer ce matin. À entendre la jeune femme, on aurait cru que c'était Peter lui-même qui avait provoqué la maladie de sa grand-mère pour pouvoir regagner New York et y rester le plus longtemps possible !

Pour elle, les problèmes de santé de Margaret ne signifiaient qu'une seule chose : il ne serait pas de retour à Richmond avant un bon moment et la laissait seule jongler entre son nouveau boulot de maître-assistant à l'université et la rentrée de leur fils Thomas.

Il avait bien essayé de faire valoir son point de vue mais elle n'avait pas été très réceptive à ses arguments et de rage, le jeune détective avait fini par lui raccrocher au nez.

Louise Scialfa avait été le seul rayon de soleil d'une matinée de plus en plus sombre. La jeune femme âgée d'une vingtaine d'année s'était présentée tôt ce matin à l'agence, convaincue que son petit ami en voyait une autre. Peter n'était pas certain d'avoir compris les raisons d'une telle certitude mais l'importante avance qu'elle lui avait versée l'avait dissuadé de poser trop de questions.

Et puis, il n'avait pas la tête à discuter. Son père lui manquait, son fils lui manquait. Et sa grand-mère était peut-être en train de mourir loin de lui.

Peter poussa une sorte de grognement en songeant que Claudia, elle, ne lui manquait absolument pas.

Bon, il fallait se bouger, se morigéna le jeune homme. Jetant un coup d'œil à l'horloge, il constata qu'il serait midi dans une vingtaine de minutes.

La veille, après son entretien avec Leila MacEwan, il avait préféré rentrer à l'agence et examiner l'ordinateur que Megan utilisait durant son stage plutôt que de se rendre au lycée de Notre Dame du Sacré Cœur.

Maintenant, il regrettait sa décision. Dire que l'ordinateur de Megan ne lui avait rien appris aurait été usé d'un bel euphémisme. Il savait que les stagiaires n'étaient pas censés utiliser le matériel informatique mis à leur disposition à des fins personnelles mais il ne s'était pas attendu à ce que la jeune fille ait suivi cette règle à la lettre.

Il lui faudrait demander à Mme Sheridan de lui apporter l'ordinateur personnel de sa fille ou mieux, aller le récupérer lui-même et en profiter pour fouiner dans sa chambre. Avec un peu de chance, il tomberait sur un journal intime caché sous une latte de parquet qui l'aiderait à résoudre le mystère entourant la mort de la jeune fille.

Peter se leva, enfila une veste et sortit. Le trajet de l'agence jusqu'au lycée Notre Dame n'était pas long – dix minutes tout au plus – mais lui permit de faire le point sur ce qu'il savait, basé sur les déclarations de Nicole Sheridan et Leila MacEwan. Pas grand-chose à vrai dire. Megan se comportait de manière étrange durant les derniers jours de son stage. Nicole était convaincue qu'elle ne prenait pas de drogues mais la vidéo sur Internet – facilement retrouveé sur un site d'hébergement de vidéos malgré les efforts des Sheridan – disait le contraire. Et George Sheridan, le père de la jeune fille, agissait bizarrement depuis la mort de Megan, dixit sa femme.

Restait le plus intéressant. Les vidéos de surveillance de la soirée du 28 août avaient été supprimées alors que la politique de l'hôtel consistait à les conserver un mois au minimum. Une malheureuse erreur d'archivage, lui avait dit Craig Warren. Peter n'était pas convaincu, la coïncidence lui semblant un peu trop grosse. Trop pratique.

Il ne lui restait plus qu'à retrouver l'employé(e) responsable de cette monumentale bévue. Il savait qu'il était inutile de chercher à connaître son identité par le biais de l'hôtel ou du groupe VDB. Mais cela ne présentait pas de difficultés particulières. Il ne devait pas y avoir tant d'employés travaillant à la sécurité du Charlton Plaza qui avait été renvoyé entre le 28 août et la veille.

Les jeunes filles du lycée Notre Dame n'étaient pas encore sorties de cours lorsque Peter gara sa Corvette rouge de l'autre côté de la rue. Il ôta ses lunettes de soleil et jeta un coup d'œil à la photographie que lui avait confiée Nicole Sheridan la veille. Megan, entourée de sa meilleure amie Sally Ann et de son petit ami Jake. Peter la retourna, elle datait de mars dernier.

A l'abri dans sa voiture, il scruta le visage des élèves qui descendaient les marches de l'école, vêtues de l'uniforme réglementaire, à la recherche de Sally Ann Van der Bildt. On était franchement loin de l'ambiance de ses propres années lycée, passées à Boston avec Gordon.

Nicole Sheridan lui avait donné le nom du professeur d'anglais de Megan, également responsable du journal du lycée pour lequel la jeune fille écrivait depuis la seconde. Mais Peter préférait se concentrer sur les amis de Megan plutôt que sur des professeurs qu'elle n'avait plus vus au cours des mois précédent sa mort.

Il plissa les yeux et compara la photographie à la jeune fille aux cheveux d'un roux flamboyant qui venait d'apparaître en haut des marches. Pas de doute, c'était Sally Ann. Il l'accosta juste avant qu'elle ne traverse la rue.

— Sally Ann ?

— Oui ? fit-elle en se retournant.

Il regarda à nouveau la photo. La jeune fille face à lui se tenait les épaules un peu voûtées, marchait à toute vitesse comme si elle voulait échapper à quelqu'un et ne dégageait plus cet indéfinissable mélange de confiance en soi et de joie de vivre que celle sur la photographie mais c'était la même fille. Il reconnaissait les cheveux roux portés à hauteur d'épaules qui flottaient sur sa blouse blanche et encadraient un visage au teint de lait et au menton pointu. Ses yeux vert sombre étaient francs et tristes.

— Je m'appelle Peter Westerfield. J'enquête sur la mort de ton amie Megan.

— Vous êtes de la police ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Pourquoi tout le monde croyait-il toujours qu'il travaillait pour la police ? Mais cela lui était si souvent utile qu'il n'allait pas s'en plaindre. Il se contenta de répéter avec un sourire rassurant qu'il enquêtait sur la mort de la jeune fille, qu'il voulait « vérifier quelques détails ».

Elle hocha la tête et lui suggéra de l'accompagner vers le restaurant où elle allait déjeuner. Il acquiesça sans faire de commentaire. Lui-même avait toujours fréquenté les cantines scolaires et pendant ses études universitaires, il se contentait d'un sandwich à Central Park, rapidement avalé entre deux cours.

— Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

Il fut surpris par son ton belliqueux mais fit mine de ne pas s'en formaliser. Il ne se rappelait que trop bien les humeurs changeantes des adolescentes et celle qui se tenait en face de lui venait de perdre son amie d'enfance.

— Est-ce que Megan avait des ennemis ?

— Non, murmura Sally Ann, tout le monde l'aimait. Elle état très populaire à l'école.

— C'est ce que sa mère m'a dit, dit Peter. Mais elle était déléguée de classe, membre du conseil des élèves et elle écrivait pour le journal du lycée. Certaines filles devaient l'envier, non ?

— Sans doute mais pas au point de lui faire du mal.

Il la regarda, surpris par la facilité avec laquelle elle envisageait l'hypothèse d'un meurtre. Beaucoup plus facilement que Mme Sheridan en tout cas.

— Pourquoi penses-tu que quelqu'un a pu lui faire du mal, Sally Ann ?

— Je ne le pense pas, marmonna-t-elle en détournant le regard. D'ailleurs, c'était un accident non ? C'est ce que la police a dit. Qu'elle avait fait une overdose.

— Oui … Est-ce que tu as été surprise d'apprendre qu'elle prenait de l'héroïne ?

— Oui et non, répondit-elle avant d'esquisser une grimace. Il faut que vous compreniez que Meg ne touchait à rien d'habitude, même pendant les soirées où presque tout le monde se défonçait mais il y a eu une … fête cet été. Une espèce de rave dans les Hamptons, près des bois, lui expliqua-t-elle. Et là, elle a pris pas mal de trucs. Mais ce n'était pas une droguée ! ajouta Sally Ann avec véhémence, comme si elle lui en voulait de chercher à salir la réputation de sa défunte amie.

Ils marchèrent côte à côte quelques instants en silence avant qu'elle ne reprenne la parole :

— Au lycée, tout le monde pense que c'est moi qui l'ai entraînée à la fête. L'un de mes profs m'a même demandé si je voyais un psychologue pour lui parler de mes problèmes. Mais je ne sais pas s'il parlait de la mort de Meg ou de mes supposés problèmes de drogue.

Peter se rappela que Mme Sheridan lui avait parlé d'une autre jeune fille sur la vidéo, une amie de sa fille. Ce devait être Sally Ann.

— Avant sa mort, est-ce que Megan t'avait dit quelque chose, suggérant qu'elle avait des ennuis ? lui demanda Peter. Est-ce qu'elle avait changé de comportement ?

Sally Ann fit alors quelque chose qu'il n'avait absolument pas préparé : elle s'arrêta brusquement et fondit en larmes. Interloqué, il voulut s'approcher d'elle mais elle tendit la main et prit de profondes inspirations pour se calmer. Une mère de famille accompagnée de ses deux jeunes filles passa devant eux en leur jetant un coup d'œil suspicieux.

— Ça va, je vais bien …

— Pourquoi est-ce que tu pleures alors ? Sally Ann, est-ce que tu as quelque chose à me dire ?

— Je ne veux pas l'accuser sans preuve, renifla-t-elle. C'est le garçon le plus gentil qui…

Il la prit par le bras et l'entraîna à l'écart.

— De qui est-ce que tu parles ? Qui est-ce que tu ne peux pas accuser sans preuves ?

— Jake … Il s'est disputé avec Meg juste avant la soirée mais je ne sais pas pourquoi, sanglota la jeune fille. Mais ce n'est pas lui, il ne ferait pas de mal à …

— Tu parles de Jake Thompson, c'est ça ? Le petit copain de Megan ? se souvint Peter. A propos de quoi ils se disputaient ? la pressa-t-il.

— Je n'en sais rien, je vous le jure ... Je ne l'avais jamais vu aussi en colère, murmura-t-elle.

OOoOo

Mme Sheridan tendit une tasse de thé à Sally Ann et lui adressa un sourire rassurant avant de prendre place à ses côtés.

En sortant des cours, Sally Ann avait reçu un coup de fil de la mère de Megan. Elle avait oublié des vêtements chez les Sheridan lors de son dernier séjour chez eux, quelques mois auparavant. Désirait-elle venir les chercher elle-même ou voulait-elle que Nicole les lui renvoie par la poste ?

Sally Ann avait préféré venir elle-même, saisissant ainsi l'occasion de passer du temps avec la mère de sa défunte amie. Elles ne s'étaient plus vues depuis les funérailles de Meg.

La jeune fille savoura son thé avant de se caler contre les coussins nonchalamment posés sur le canapé ivoire des Sheridan. Elle avait besoin de se confier.

— Un policier est venu m'interroger au lycée ce midi, commença-t-elle. Peter Westerfield.

Mme Sheridan sembla légèrement surprise.

— Oh ... Et de quoi avez-vous parlé ?

— Du comportement de Meg avant sa mort. Il voulait savoir si elle avait des soucis, des trucs comme ça.

— Que lui as-tu dit ? s'enquit son interlocutrice, en reposant sa tasse.

Sally Ann ne voulait pas lui mentir mais elle ne se sentait pas prête à avouer que non seulement Megan avait des soucis mais qu'en plus, elle, Sally Ann en était en très grande partie responsable. Elle avait trop honte de son comportement et de son histoire avec Jake pour les confesser à une femme qu'elle tenait en haute estime.

Mme Sheridan l'avait toujours considérée comme une proche de la famille, l'accueillant le dimanche matin pour leur traditionnel brunch et parfois pendant les vacances scolaires. Elle la connaissait depuis sa plus tendre enfance. Leurs liens étaient tels que, bien que convaincue du ridicule de son comportement, Sally Ann avait l'impression de l'avoir un peu trahie elle aussi. Après tout, Nicole était la mère de Meg.

— Je ne crois pas que Megan ait eu de problèmes particuliers, finit-elle par dire en contemplant l'épais tapis bleu roi. C'est étrange, la police a l'air de penser que ce n'est peut-être pas un accident finalement.

— Je ne sais pas … Toi, qu'en penses-tu ?

— Personne n'aurait fait de mal à Megan, se récria-t-elle avec véhémence. C'est ce que j'ai dit à ce policier : tout le monde l'appréciait.

— Alors, disons qu'ils explorent toutes les options, répondit évasivement Mme Sheridan.

Sally Ann eut la nette impression qu'elle lui cachait quelque chose mais n'insista pas.

— En fait, je lui ai surtout parlé de Jake, avoua-t-elle après un court instant de silence.

Mme Sheridan lui lança un regard interloqué mais la laissa continuer sans l'interrompre. De l'autre côté de l'appartement, leur parvenaient les brides de la conversation téléphonique de M. Sheridan, enfermé dans son bureau.

— Peu de temps avant la soirée, je l'ai surpris au téléphone avec Megan. Il était très en colère et j'ai compris qu'ils se disputaient.

Elle ne précisa pas qu'avec le recul, elle en était arrivée à la conclusion qu'ils se disputaient sans doute à son propos.

— Mais, ajouta-t-elle précipitamment en voyant le choc se peindre sur le visage habituellement lisse et sans défaut de son hôtesse, Jake ne ferait pas de mal à une mouche ! J'en suis certaine …

— J'espère que tu as raison, lui assura Mme Sheridan sans l'ombre d'un sourire.

Elle lissa les plis impeccables de sa robe avant de reprendre :

— Tous les couples ont des problèmes et je suppose que Meg et Jake ne faisaient pas exception. Est-ce qu'elle t'en avait parlé ?

— Pas vraiment mais on était un peu moins … proches, ces derniers mois, répondit la jeune fille qui grimaça.

Une nouvelle fois, elle hésita et choisit de ne pas parler du triangle amoureux qui s'était noué au fil des mois entre Megan, Jake et elle.

Maintenant qu'elle se penchait sur la question, Sally Ann réalisait que l'éloignement entre Meg et elle ne datait pas de cet été. Elle s'était montrée distante bien avant, dès le mois de mars à vrai dire, et leur retour de vacances en France. Elles y avaient séjourné avec leur familles respectives.

— Je me demandais s'il ne s'était pas passé quelque chose, vers le mois de mars. Le séjour à Paris s'était très bien passé mais quand on est revenu, elle m'a semblé … je ne sais pas, changée, murmura Sally d'une voix songeuse tandis que les souvenirs de ces vacances affluaient.

— Je ne sais pas, je ne l'ai pas remarqué, déclara Mme Sheridan en se levant. Je vais chercher tes affaires, d'accord ?

La jeune fille, encore plongée dans ses souvenirs, remarqua à peine son départ. Réaliser que la froideur manifestée par Meg à son égard datait d'avant son aventure avec Jake la réconfortait mais n'en expliquait pas l'origine. Plus elle y pensait, plus elle était convaincue qu'il s'était passé quelque chose à Paris et que cela avait peut-être un rapport avec sa mort.

L'idée que Megan ait pu être consommatrice régulière d'héroïne lui paraissait toujours aussi inconcevable mais c'était la plus logique. Ce qui s'était passé à Paris l'avait mise à mal, au point d'avoir recours à une solution extrême pour oublier son mal-être, la conduisant peut-être vers l'overdose qui lui avait coûté la vie.

Que s'était-il passé à Paris ?

Cette question lancinante continuait de la tarauder lorsqu'elle réalisa que Mme Sheridan avait disparu depuis de longues minutes déjà. Connaissait son « amie » et la sachant pudique, elle l'imaginait aisément se laisser librement aller à son chagrin dans la chambre de Megan, là où personne ne pourrait la surprendre. Elle se leva et prit la direction de la chambre de la jeune fille.

En passant devant le bureau de M. Sheridan qu'elle avait oublié de saluer en arrivant, elle jeta un coup d'œil à l'intérieur dans l'intention de réparer son erreur. Elle leva la main pour lui dire bonjour mais l'abaissa rapidement en avisant son expression faciale.

Dire qu'il était inquiet aurait été loin de la vérité. Le téléphone vissé à l'oreille et le regard perdu, le vénérable banquier paraissait terrifié.

OOoOo

Le hasard faisait vraiment bien les choses parfois, songea Peter alors qu'il marchait dans Central Park en compagnie de son amie Jennifer Brian. Le docteur Brian, l'assistante du médecin légiste qui en plus d'être sa meilleure amie, était aussi son ex.

Jenny et lui s'étaient connus sur les bancs de la fac de New York alors qu'elle suivait des études de médecine et lui de sociologie. Il venait de retrouver New York après plusieurs années à Boston avec Gordon et se sentait un peu perdu. Ils avaient rapidement sympathisé et étaient sortis ensemble, une année durant.

Aujourd'hui, ils étaient d'excellents amis mais il devinait que la jeune femme lui voulait encore un peu pour la manière abrupte dont il avait mis fin à leur histoire, après sa rencontre avec Claudia.

Pourtant, elle ne s'était jamais plainte, allant jusqu'à assister à son mariage et à jouer la gentille tata Jenny pour son fils Thomas.

Il coupa rapidement court aux questions sur sa situation maritale et l'écouta lui rapporter l'attitude suspecte de son patron depuis la mort de la jeune Megan.

Elle avait été la première sur la scène de crime et avait commencé l'autopsie avant dese faire mystérieusement damner le pion par le docteur Singh. Celui-ci avait poussé le zèle jusqu'à revenir au beau milieu de la nuit de sa résidence secondaire des Hamptons pour terminer l'autopsie à sa place. Il avait ensuite envoyé le rapport, directement au chef de la police plutôt qu'à l'enquêteur responsable du cas Sheridan.

— Tout d'abord, je dois avoir l'assurance que mon nom n'apparaîtra jamais, Peter. Si quelqu'un apprend que je t'ai donné ce genre d'informations, je perds mon job. Et non seulement, je l'adore mais en plus j'en ai besoin.

— Ne t'inquiète pas, je ne te citerai pas.

— Même si ce que je vais te révéler te décide à aller voir la police pour qu'il rouvre l'enquête ?

— Alors, ça, ça ne risque pas d'arriver, rassure-toi.

— C'est vrai que j'avais oublié que tu préférais agir en solo, railla-t-elle. Bizarre avec un père flic.

— Les infos que tu vas me donner viennent du bureau du légiste donc la police y avait facilement accès et ce bien avant moi. Soit ils n'ont pas assez bien cherché, soit ils ont décidé de les ignorer. Dans un cas comme dans l'autre, ils ont prouvé qu'ils n'étaient pas dignes de confiance sur ce coup-là, expliqua Peter.

Les deux amis prirent place côte à côte sur un banc. Le parc était ensoleillé et une douce brise rafraîchissait l'atmosphère de cette fin de journée. Il jeta un coup d'œil à une nounou latino accompagnée de deux jeunes enfants avant de se tourner vers la jeune femme.

— Megan Sheridan est bien morte d'une surdose d'héroïne, commença Jenny. La cause de la mort – défaillance respiratoire – et l'écume blanche autour de la bouche sont caractéristiques. Ça et la seringue retrouvée dans la chambre accréditent la thèse de l'overdose.

Il laissa échapper un long soupir, déçu par les révélations de son amie.

— Attends un peu avant de t'énerver, mon cher. Rien ne prouve que cette overdose soit accidentelle. Je dirais même que c'est plutôt improbable, ajouta Jenny les sourcils froncés. La dose qu'elle s'est administrée est trop élevée pour cela. Soit elle essayait de mettre fin à ses jours, soit quelqu'un d'autre lui a fait l'injection pour la tuer. Comme on n'a pas retrouvé ses empreintes sur la seringue, je pencherais pour la seconde option même s'il est toujours difficile d'en relever sur une surface aussi réduite.

— Le problème, ragea Peter, c'est que les enregistrements de vidéo surveillance de ce soir-là ont malencontreusement été effacées. Impossible de savoir si quelqu'un est entré ou ressorti de cette fichue chambre d'hôtel entre le moment où elle est arrivée et celui où on a découvert son corps.

— Sacré coïncidence, non ?

— Comme tu dis. D'autres trucs étranges ?

— Pas étranges mais assez révélateurs. Megan n'était pas du tout une consommatrice régulière : pas de traces de piqûres sur son corps ni d'hémorragies sous-cutanées dues à de multiples piqûres.

— Si c'était la première fois qu'elle consommait de l'héroïne, le faire seule dans une chambre d'hôtel alors que ses parents se trouvaient quelques étages plus bas pour une soirée mondaine me paraît être une drôle d'idée, dit Peter pensivement.

— Et tu ne sais toujours pas pourquoi elle a réservé cette chambre au Plaza ?

— Non. La seule chose dont je suis sûr c'est que c'est bien elle qui l'a réservée. Avec sa carte de crédit.

— Elle en avait déjà ? Mon oncle et ma tante ont attendu que je sois à la fac pour m'autoriser à en avoir une. Je n'avais même pas de vrais boulots à dix-sept ans.

— Oh, Megan non plus mais ses parents mettaient régulièrement de l'argent sur son compte. Mais rien d'extravagant même selon nos critères. Tu sais, sa jeunesse n'a rien eu de commun avec la nôtre. Elle fréquentait un lycée très côté, elle vivait dans un magnifique appartement de l'Upper East Side, elle était presque déjà fiancée et elle a passé l'été à jouer au petit PDG dans une des plus grosses sociétés du pays, raconta le jeune détective. Bref, le plus important c'est qu'elle a dit à sa mère qu'elle se préparerait chez sa meilleure amie et à sa meilleure amie qu'elle allait toute seule au Charlton Plaza. Personne ne sait pourquoi ni ce qu'elle comptait y faire.

— Dans une chambre d'hôtel … Fais un peu marcher ton imagination Pete, déclara Jenny avec un sourire ironique. Si elle n'était pas là pour la drogue, alors elle devait avoir rendez-vous avec quelqu'un. Sans doute un autre que son petit ami.

— Oui mais qui ?

Jenny laissa la question planer quelques instants, la douce quiétude de ce coin reculé de Central Park entrecoupée par les rires des enfants près du bac à sable. Voyant que son ami n'avait pas de réponse à lui fournir, elle reprit la parole :

— J'ai aussi trouvé des traces minimes de flunitrazepam dans les urines de Megan, mais pas de fentanyl. Ce qui signifie que l'héroïne qui l'a tuée n'a rien à voir avec celle qui a provoqué les overdoses de cet été.

— Et qu'est-ce que c'est, le fluni … je-sais-plus-quoi ?

— Un hypnotique, parfois utilisé en cas d'insomnies sévères mais à petites doses. Les médecins ne l'aiment pas trop parce qu'il crée une dépendance forte et rapide. Pratique et très dangereux entre de mauvaises mains.

— Et pourquoi ? voulut savoir Peter.

— Le flunitrazepam est surtout connu pour son utilisation dans les affaires d'agressions sexuelles. La résistance de la victime est annihilée et elle perd la mémoire. Et non, le coupa-t-elle, anticipant sa prochaine question, Megan Sheridan n'a pas été violée. Elle n'a pas eu de rapports sexuels dans les heures précédant sa mort.

– Mais d'après ce que tu me dis, il suffirait d'en glisser un peu dans son verre – par exemple le cocktail qu'elle a commandé en arrivant – pour être sûr qu'elle ne se débattrait pas pendant qu'on lui ferait une injection d'héroïne.

— Par exemple. Et la personne qui a fait ça devait avoir quelques connaissances médicales et un accès à la cuisine, je pense.

— Ou au moins être présent à l'hôtel quand le cocktail a été préparé, déclara Peter qui se souvint que tous les proches de Megan, des suspects potentiels à ses yeux, se trouvaient au Charlton Plaza ce soir-là.

— En supposant que c'est à ce moment-là qu'elle a ingurgité la drogue, oui, ajouta Jenny.

Peter garda le silence quelques minutes avant de se tourner vers elle, un large sourire étirant ses lèvres fines.

—Tu sais, Jenny, je devrais demander à mon père de t'engager. Je réfléchis beaucoup mieux quand tu es dans les parages, dit-il en riant.

Elle sourit et jeta un coup d'œil à sa montre.

— Tu vas quelque part ?

— Je dois retrouver Richie chez lui mais j'ai encore un peu de temps pour rentrer et me changer.

Une nouvelle fois, il se tut, préférant ne pas s'appesantir sur le nouveau petit ami de Jenny, un interne en chirurgie qu'elle avait rencontré cet été et qu'il détestait cordialement.

— Je ne te retiens pas alors.

— Je t'ai dit que j'avais le temps, protesta la jeune femme. Et puis, il faut encore que je te dise un truc. J'ai remarqué que les médias n'en avaient pas parlé. Je ne sais pas si c'est parce qu'ils l'ignorent ou si quelqu'un l'a effacé du rapport d'autopsie mais Megan était enceinte au moment de sa mort.


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