Résumé : Emprisonné depuis sept ans, et menacé de mort, Ainsley reçoit la visite d'un soi-disant avocat qui lui propose un marché. En échange d'une libération anticipée, il devra retrouver la confiance d'un homme qu'il n'a pas revu depuis près de dix ans.

(un homme avec qui il a eu une aventure ! Non parce que bon : je ne tiens pas à tout prix à donner dans le slash/yaoi, encore moins dans le citron citronné, maintenant et par la suite si jamais il y a, mais il y a des allusions quand même :p)

Pas de brillante idée pour le titre... va pour :


Le visiteur

Son badge de visiteur accroché au revers de sa veste, sa mallette à la main, Hoskins se fit conduire au parloir par un gardien expérimenté. Autrement dit un gardien aux portes de la retraite, qui devait en connaître un sacré rayon sur ce pénitencier, et probablement sur tous les détenus qui le peuplaient.

Vous avez dû en voir passer, du monde, songea Hoskins.

Il préféra cependant garder cette remarque pour lui, et lui poser d'entrée la question qui lui brulait les lèvres :

« Comment est-il ?

_C'est un sacré gaillard, ce type-là, répondit le gardien d'une voix rouillée à l'accent écossais très prononcé. Les médecins ont bien fait leur boulot, mais enfin : survivre à cinq coups de couteau, faut le faire. Il est sorti de l'hôpital ce matin. »

Hoskins avait appris cela très récemment. Il avait même avancé la date de sa visite en fonction de l'événement.

« Pourquoi s'en est-on pris à lui ?

_Paraît qu'il a dénoncé un dealer de drogue. C'est pourtant pas son genre de balancer.

_Et c'est quoi, son genre ? »

Le gardien haussa les épaules. Ils arrivaient au parloir.

« Il a l'air assez tranquille, comme ça, mais quand vous le regardez droit dans les yeux, vous comprenez pourquoi il est là.

_Vraiment ? fit l'avocat, désireux d'en apprendre le maximum par cette voix non officielle, beaucoup plus croustillante en info que le sinistre « dossier du détenu 74-773 ».

Le gardien précisa :

_C'est pas un détenu violent. Faut pas l'emmerder, c'est tout.

_Tant mieux. Je ne suis pas là pour ça.

_On va quand même lui laisser les menottes. »

Hoskins hocha la tête. C'était l'administration qui décidait. Et puis il fallait bien avouer que, personnellement, cela ne lui posait aucun problème de discuter avec un homme menotté. Bien au contraire.

Le gardien ouvrit la porte du parloir grâce à une des clés contenues dans son trousseau, et précéda l'avocat à l'intérieur. Il ajouta, en lui faisant signe de s'asseoir :

« Même diminué, il pourrait lui prendre l'envie de vous retourner deux ou trois doigts avant que vous ayez pu dire un mot. »

Hoskins, heureux de savoir plus précisément à quoi s'en tenir, s'avança dans la petite pièce réservée aux discussions confidentielles entre avocats et clients. Une table, deux chaises, rien d'autre, comme il s'y attendait. Il posa sa mallette sur le sol et s'installa face à la chaise vide et à la porte fermée de l'autre côté de la table.

« Frappez quand vous aurez terminé.

_Bien. Merci. »

Le gardien referma à clé derrière lui et le laissa seul. Seul avec lui-même, sa mallette et une pointe d'appréhension.

Soupir.

Lennon Ainsley allait-il accepter le marché qu'il était venu lui proposer ? Rien n'était moins sûr. Malgré les arguments qu'il lui avait préparés, il redoutait un refus catégorique du détenu 74-773.


Les deux gardiens calquaient leur allure sur celle de Lennon Ainsley. Celui-ci aurait bien eu besoin d'un fauteuil roulant, ou au moins d'une béquille, mais il avait refusé. Il pouvait marcher. Lentement, en boitillant, en souffrant en silence, d'accord, mais il marchait.

Une chaîne autour de la taille, les poignets menottés devant lui, vêtu de l'uniforme vert réglementaire de la prison, il se posait pas mal de questions. Des questions qu'il gardait pour lui, étant donné que les gardiens qui l'escortaient n'avaient certainement aucune réponse à lui fournir. Pas la peine d'essayer.

Il avait tiré sept ans, il ne lui restait que quelques mois à tenir. Qui était cet avocat ? Que lui voulait-il ? Remplacer le précédent ? Pourquoi ? Quel nouvel élément pouvait-il apporter à l'affaire ? Aucun. Pas le moindre. Nada. Lennon s'était lui-même rendu à la police, avait avoué, et plaidé coupable. Il n'y avait strictement rien à ajouter. Alors qui était-il ? Le nouvel avocat de la victime ? Quelqu'un de la famille ? Mais encore une fois, quel nouvel élément l'amenait ici ?

La clé tourna dans la serrure.

Précédé d'un des gardiens il entra dans la petite pièce.

Face à lui l'avocat se leva et lui tendit la main. Brun, yeux noisette, pas très grand, nerveux, mais l'air plutôt avenant, il dit :

« Monsieur Ainsley, heureux de vous rencontrer. »

Lennon lui serra la main sans rien dire. Il s'installa ensuite sur la chaise, tandis que le gardien reliait la chaîne autour de sa taille à un pied de la table. Ceci fait, après un bref « quand t'as fini tu appelles. » les deux hommes se retrouvèrent seuls dans la pièce.

En silence.

Lennon Ainsley était tout aussi brun qu'Hoskins, mais ses yeux étaient bleus, et il était plus grand, plus massif que lui. Et s'il avait l'air tranquille, son regard n'en était pas moins glacial.

Le gardien avait raison. En le regardant droit dans les yeux, on comprenait pourquoi il était là. On comprenait de quoi il était capable. Comme de refaire le portrait d'un type jusqu'à le tuer. Si l'on considérait que le type en question avait fauché mademoiselle Ainsley (la fille de Lennon) avec sa voiture filant à toute allure dans les rues d'Édimbourg, si l'on considérait qu'il l'avait traînée sur une centaine de mètres et s'était ensuite enfui, et si l'on considérait le fait qu'on l'avait retrouvé une heure après, drogué et alcoolisé, à peine ébranlé par le drame qui s'était déroulé par sa faute, alors on comprenait encore mieux pourquoi Lennon avait fini par le remplacer à la barre des accusés.

Mademoiselle Ainsley avait survécu. Tout à fait miraculeusement. Elle était depuis clouée sur un fauteuil roulant, handicapée et défigurée à vie, mais vivante. Aussi acharnée que son père pour ce qui était de survivre, lui qui venait de se relever après avoir été poignardé à cinq reprises au flanc et à l'abdomen par un excité du couteau artisanal.

« Vous vous demandez sûrement ce qui vous vaut la visite d'un avocat sorti de nulle part, à quelques mois de votre remise en liberté », lâcha enfin Hoskins.

Lennon ne répondit rien. Pas son genre de taper la causette.

Hoskins reprit :

« Comment va votre fille ?

_Qu'est-ce que vous voulez ? » coupa Lennon.

Le détenu ne lâchait pas l'avocat des yeux. Bien sûr qu'il se demandait ce que lui valait cette visite.

Hoskins hocha la tête. Bien. Plus vite ils en viendraient au fait, plus vite ils seraient tous les deux fixés. Il se pencha, ramassa sa mallette et fouilla à l'intérieur. Puis il fit glisser une photographie sur la table.

Lennon baissa les yeux et l'observa.

Quelque chose passa. Une émotion, sur son visage.

« Vous le connaissez.

_La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a dix ans.

_Neuf ans, pour être exact.

_Ça change tout », répondit sarcastiquement Lennon en se remettant à fixer Hoskins du regard, s'appuyant doucement contre le dossier de sa chaise.

L'avocat esquissa un sourire, soulagé de constater que Lennon ne niait pas connaitre cet homme sur la photo. Encore du temps de gagné.

« Parlez-moi de lui.

_C'était le petit copain de ma fille. Me dites pas que vous l'avez emmerdée avec ça.

_Ne vous en faites pas. Cela n'a rien à voir avec elle. »

Lennon s'en trouva à son tour soulagé. Le bien-être de sa fille, c'était tout ce qui comptait pour lui. Malheur à celui qui touchait encore à un seul de ses cheveux.

« J'ai rien à vous dire sur lui.

_Vous en êtes certain ?

_Après dix ans… neuf, pardon, qu'est-ce que je pourrais bien avoir à vous apprendre. Vous voulez me faire croire que personne ne le connait mieux que moi ? »

Hoskins ne cilla pas. L'air de dire « c'est bien possible en effet. »

Lennon grimaça. Une légère crispation venait de réveiller un point douloureux de son corps meurtri. Il savait ce qu'Hoskins sous-entendait. Il le savait et ça ne lui plaisait pas du tout.

« Quand avez-vous réalisé qu'il était plus attiré par vous que par votre fille ? » reprit Hoskins.

Après un silence, pour seule réponse, il crut bon de préciser :

« Cet entretien est confidentiel.

_Et ?

_Vous cachez votre homosexualité depuis sept ans, je comprends que c'est difficile de vous confier au premier venu. »

Ce n'est qu'à cet instant qu'Hoskins ressentit les balles mitrailleuses le transpercer. Des balles provenant tout droit du regard assassin de Lennon. Face à face, sans obstacles entre eux, sans chaînes ni menottes, il songea qu'il aurait eu très mal aux doigts.

En parlant de doigt, Hoskins posa son index sur la photo et dit :

« Shayne a besoin d'aide.

_Je comprends pas. Vous êtes qui, au juste ?

_Ce n'est vraiment pas important...

_C'est lui qui vous envoie ?

_En quelque sorte.

_Comment ça, en quelque sorte ?

_Je sais de source sûre qu'il a effectué des recherches sur vous, dernièrement. Il veut vous revoir. »

Lennon reposa les yeux sur la photographie. Shayne, l'homme su la photo, était plus âgé de quelques années, depuis la dernière fois qu'il avait croisé son chemin, ici même à Édimbourg, un lundi grisâtre de septembre. Par hasard, soi-disant. Un hasard sans doute un peu forcé, mais qui n'avait pas été pour lui déplaire…

« Vous êtes pas vraiment avocat », finit-il par comprendre.

Hoskins grimaça un sourire. Pas important, mais bon, pourquoi continuer de faire semblant ? Il ne le contredit pas, sans pour autant entrer dans les détails. Plus tard, peut-être.

« Pourquoi moi ?

_Parce qu'il n'a confiance en personne d'autre que vous. Vous avez été comme un père pour lui. Et davantage, par la suite.

_D'où vous sortez ça ?

_J'ai fait des recherches, moi aussi. »

Lennon s'absenta un moment. En pensées seulement, cela va sans dire. Hoskins devina qu'il se repassait les événements en mémoire, mais surtout qu'il cherchait un lien entre le passé et le présent. Entre lui et l'ado qu'il avait connu, entre lui maintenant et l'homme sur la photo…


« Bonjour, monsieur Ainsley.

_Shayne. Tu sais qu'Erin est en week-end avec des amies ?

_Oui, mais… J'ai oublié un bouquin hier...

_Entre. »

Il l'avait fait entrer. Shayne était monté à l'étage, avait fait mine de retrouver un de ses bouquins dans la chambre d'Erin, et s'était ensuite attardé dans la cuisine, où Lennon préparait à dîner.

Ils avaient échangé quelques banalités, et Shayne s'était rapproché de Lennon. Très près. Trop près. Alors la discussion avait pris une autre tournure. Armé d'un couteau à viande, Lennon avait demandé :

« Erin ne t'a rien fait promettre ?

_Qu'est-ce que vous voulez dire ?

_Vous faites semblant d'être amoureux pour qu'on vous foute la paix. Elle parce que toutes ses amies sont maquées et qu'elle n'a pas envie de l'être, et toi parce que tu es gay. »

Shayne avait reculé. Tout à coup prêt à partir en courant. Lennon avait souri :

« Personne n'en saura rien, tu sais pourquoi ? Parce qu'il ne se passera rien entre toi et moi. Tu tiens peut-être pas tes promesses mais moi je tiens les miennes. Erin est tout ce que j'ai, ne fous pas tout en l'air. Et franchement : j'ai l'âge d'être ton père ! »

Chose qui avait, des années plus tard, relevé du détail…

Ils avaient dîné ensemble, ce soir-là. Il ne s'était rien passé. Ils étaient restés en bons termes quelques temps, puis leurs chemins s'étaient séparés jusqu'à ce jour grisâtre de septembre, ce curieux hasard. Jour où Lennon avait appris que Shayne vivait désormais en Afrique du Sud.

Il se souvenait du serpent tatoué sur son dos quand il l'avait déshabillé. Il se souvenait à quel point il avait changé. À quel point il aurait pu finalement l'aimer, s'il était resté.

Il avait quoi, aujourd'hui, vingt-neuf, trente ans ? Lui quarante-sept. Déjà trop tard à l'époque. Alors maintenant…

« GARDIEN ! »

Hoskins sursauta, complètement pris de court :

« Non ! Attendez ! Si vous restez ici, vous êtes mort, vous le savez ! »

Lennon se serait levé et approché de la porte s'il n'avait pas été attaché. Quoi qu'il en soit, il ne restait plus beaucoup de temps à Hoskins pour tenter de le convaincre :

« Écoutez-moi : il est accroc à la drogue, marié à une gamine, c'est un trafiquant d'armes et d'espèces menacées. Il est instable, au bord du gouffre. Menacé de mort, comme vous l'êtes aujourd'hui ! Je vous en prie, allez le chercher ! »

Lennon fronça les sourcils, sidéré :

« Qu'est-ce que vous racontez ? »

La porte s'ouvrit. Un moment de flottement s'ensuivit.

« Vous avez fini ? » demanda le gardien.

Lennon, tentant de ne pas réveiller ses blessures, se tourna plus ou moins vers lui :

« T'as une clope, Ewan ?

_Et puis quoi, encore ?

_Une bière. »

La porte se referma dans un claquement sec. À nouveau Hoskins et Lennon se retrouvèrent seuls. Ils ne dirent rien jusqu'à ce que le gardien revienne, et dépose sur la table deux verres d'eau… et un paquet de clopes. Avant de disparaître à nouveau, comme il était apparu.

À nouveau seuls, Lennon reprit la parole :

« Accroc à la drogue, trafiquant d'armes, et quoi encore ?

_Marié à une gamine de treize ans…

_Pédophile, voilà. »

Le détenu secoua la tête. Il n'en croyait pas un traître mot. Peut-être que tout le reste était vrai, mais pas ça.

« Il ne lui reste plus beaucoup de temps avant d'être rattrapé par son destin.

_Gardez vos belles phrases pour votre femme, ou votre chien, Hoskins. Il ne toucherait pas à une gamine de treize ans », affirma Lennon en sortant une clope du paquet, ainsi qu'une petite boîte d'allumettes.

Le pseudo avocat reprit pendant ce temps-là sa mallette et en ressortit d'autres photographies et documents. Shayne en train de serrer la main à un rebelle armé, Shayne trafiquant il ne savait quelle marchandise (sans doute un rapport avec les espèces protégées), Shayne et sa tête de déterré, défoncé aux médocs ou à Dieu sait quoi, et Shayne qui caressait la tête de cette gamine, qui faisait à peine ses treize ans. Un vrai catalogue.

Lennon inspira une bouffée de nicotine et l'expira du coin des lèvres :

« Qu'est-ce que je suis censé faire ?

_L'approcher, retrouver sa confiance. Vous pourriez vous faire passer pour un de ses clients, expliqua Hoskins. Il est surveillé comme le lait sur le feu par son bras droit, ce ne sera pas facile. Nous pensons qu'il est sur le point d'être remplacé par quelqu'un de plus stable, de plus docile. Une marionnette à la solde de quelqu'un de haut placé, qui tient à pérenniser son petit commerce. Et ils ne vont pas se contenter de le mettre à la porte. Le mieux serait d'organiser un enlèvement, de le faire passer pour mort. Histoire d'assurer ses arrières.

_Quel rôle vous jouez là-dedans ? voulut alors savoir Lennon, prenant connaissance des notes contenus dans un dossier concis, vraisemblablement rédigé à son intention.

_Moi ? Je fais partie d'un groupe qui tient à mettre fin à ce trafic définitivement. Shayne peut nous y aider.

_Et ensuite, vous le mettrez en prison ?

_Lennon, je peux vous faire sortir d'ici dans quelques heures. Il vous suffit de signer un papier. Pareil pour Shayne. S'il coopère, on ne le mettra pas en prison. On soignera ses addictions, on verra ce qu'il en est pour cette gamine, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Qu'est-ce que vous en dites ? »

Ceci dit, il refusa poliment le paquet de clopes que lui tendit Lennon mais accepta volontiers un verre d'eau.

« J'en dis que vous avez des exigences, répondit Lennon. Mais moi je veux des garanties.

_Bien ! Je suis là pour ça. J'ai apporté tous les papiers, et j'ai même un stylo », sourit Hoskins, finalement rassuré quant à l'issue de cette entrevue.

Avec le recul, il se dirait peut-être que cela n'avait pas été si difficile de le convaincre.

…The end…


Si vous êtes arrivé jusque-là, déjà je vous remercie. J'espère que vous avez aimé. Si c'est le cas, sachez que ce texte est inspiré par une de mes webséries qui comptait une saison et demie, et que je projette de reprendre l'intrigue générale pour en faire quelque chose de plus... long, et linéaire. Cette scène n'en serait que le chapitre 22 ! Ou quelque chose comme ça :p

Ce qui me fait dire que j'ai beaucoup (trop) de projets, mais que je tiens beaucoup à eux XD

Donc merci encore, et à bientôt j'espère )